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Full text of "Correspondance de Pasquier Quesnel, prêtre de l'Oratoire, sur les affaires politiques et religieuses de son temps"

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http://www.archive.org/details/correspondancede01ques 


CORRESPONDANCE 


DE 


PASQWER  OUESNEL 


A   LA  MEME   LIBRAIRIE 


PAR   ALBERT  LE   ROY 


La  France  et  Rome  de  1700  à  1715,  histoire  diplomatique  de 
la  Bidle  «  Cnigenilus  »  jusqu'à  la  mort  de  Louis  XIV,  un 
volume  in-8° 8  francs. 


UN  JANSÉNISTE  EN  EXIL 


CORRESPONDANCE 

DE 

PASQUIER  QUESNEL 


PRETRE    DE    L  ORATOIRE 


SUR  LES  AFFAIRES  POLITIQUES  ET  RELIGIEUSES  DE  SON  TEMPS 

PUBLIÉE  AVEC  DES  NOTES 


PAR 


Mme   ALBERT   LE  ROY 


TOME    PREMIER 


PARIS 

LIBRAIRIE       ACADÉMIQUE         DIDIER 

PEHRIN   ET  Cic,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35,    QUAI   DES    GRANDS-AUGUSTINP,    35 
1900 

Tous  droits  réservés 


q  o  o 
V. 


PRÉFACE 


Entre  la  Réforme  et  la  Révolution,  le  jansénisme 
est  une  dès  grandes  étapes  de  notre  histoire.  La 
théologie  catholique,  de  plus  en  plus  pénétrée 
par  l'esprit  de  la  compagnie  de  Jésus,  suscite  au 
xviie  siècle  de  nombreuses  résistances,  et  la  hiérar- 
chie  catholique,  centralisée  à  Rome,  menace  les 
franchises  nationales.  De  là  procèdent,  tout  à  la 
fois,  le  jansénisme,  doctrine  religieuse  qui  règle, 
sous  les  auspices  de  la  grâce,  les  rapports  de  l'homme 
avec  Dieu,  et  le  gallicanisme,  doctrine  politique  qui 
détermine  les  relations  de  l'Etat  avec  l'Eglise. 

En  ses  origines,  le  jansénisme  fut  une  tentative 
de  réforme  ecclésiastique  et  de  rénovation  chré- 
tienne. Il  s'agissait  de  refondre  la  vie  conventuelle, 
la  théologie,  les  mœurs  et  l'enseignement,  le  corps 
même  de  la  catholicité. 

La  régénération  de  la  vie  conventuelle  est  attestée 
par  l'admirable  exemple  de  Port-Royal-des-Champs. 

La  théologie  de  Saint-Cyran,  d'Arnauld  et  de  Pas- 
cal, se  rejoint  et  se  confond  avec  celle  de  Jansénius, 
évêque  d'Ypres.  C'est  la  grâce  augustinienne  en  son 
intégrité. 


VI  PRÉFACE 

La  réforme  des  mœurs  et  de  l'enseignement  est 
également  l'œuvre  de  la  glorieuse  maison  des 
Champs,  qui  rayonne  sur  le  siècle  et  sur  la  littéra- 
ture. Au-dedans  de  la  communauté,  les  solitaires, 
au  dehors,  Racine  et  Boileau,  Mme  de  Sévigné  et  Rol- 
lin,  sont  des  éducateurs  à  la  fois  pour  l'âme  et  pour 
l'esprit.  Ils  redressent  la  conscience  et  la  pensée 
françaises. 

Enfin,  pour  assainir  le  corps  même  de  l'Eglise  et 
lui  rendre  sa  vigueur  native,  Port-Royal  brave  les 
bulles  injustes  d'Innocent  X  et  d'Alexandre  VII, 
engage  la  lutte  contre  les  jésuites  et  contre  la  cen- 
tralisation ultramontaine. 

Ainsi  le  jansénisme  avoisine  et  seconde  le  gallica- 
nisme de  Bossuet. 

Sainte-Beuve  a  retracé  le  Port-Royal  «  priant,  écri- 
vant, disputant»,  et  Fa  suivi  jusqu'à  sa  dernière 
heure;  mais  il  s'est  arrêté  au  seuil  du  nouveau  jan- 
sénisme. 

Le  premier,  celui  du  xvne  siècle,  est  essentielle- 
ment théologique.  Il  établit  la  distinction  du  fait  et 
du  droit;  il  finit  avec  Arnauld. 

Le  second  commence  avec  Quesnel.  Il  \a  élever 
la  voix  et  interjeter  appel,  du  pape  au  concile  général. 

L'âme  de  cette  protestation  héroïque  et  de  cette 
sainte  rébellion  fut  un  prêtre  de  l'Oratoire,  auteur 
d'un  livre  d'édification,  et  réduit  à  l'exil  pour  mettre 
en  sûreté  l'indépendance  de  sa  foi. 

Pasquier  Quesnel  était  fils  du  libraire  Jacques 
Quesnel,  et  petit-fils  d'un  gentilhomme  écossais.  Né 


PHÉFACE  VI! 

à  Paris,  rue  Saint-Jacques,  le  14  juillet  1634,  il  fît 
ses  humanités  et  sa  rhétorique  au  collège  de  Cler- 
mont.  Maître  ès-arts  en  Sorbonne,  la  censure  et 
l'exclusion  d'Antoine  Arnauld  le  déterminèrent  à 
préférer,  en  1657,  le  calme  de  l'Oratoire. 

Sa  famille  offrait  cette  particularité  de  sept  enfants 
qui  tous  appartinrent  à  l'Eglise.  Son  frère  aîné, 
Simon,  chanoine  de  Sainte-Geneviève,  se  retira  chez 
les  Oratoriens  et  mourut  en  1680;  son  autre  frère, 
Guillaume,  fut  supérieur  de  l'Oratoire  à  Lyon,  puis 
à  Orléans;  François,  l'abbé,  s'adonna  aux  belles- 
lettres.  Les  filles,  Geneviève  et  Anne-Marie,  devinrent 
religieuses,  l'une  au  Lys,  l'autre  à  Gif. 

Notre  Pasquier  Quesnel,  soumis  à  T influence 
d'Arnauld,  le  «docteur  incomparable»,  redoutait 
les  ordinations  prématurées.  Entré  à  l'Oratoire 
en  1657,  il  célébra  sa  première  messe  le  29  sep- 
tembre 1659,  après  deux  ans  d'épreuve.  C'est  au 
séminaire  de  Saint-Magloire,  dans  la  prime  ferveur 
de  sa  jeunesse  pieuse,  qu'il  entreprit  un  ouvrage 
destiné  à  bouleverser  sa  vie  et  à  mettre  en  émoi, 
non  seulement  la  France,  mais  la  catholicité  tout 
entière. 

Les  Réflexions  morales  sut*  le  Nouveau  Testament 
ne  furent  d'abord  que  quelques  pensées  fort  courtes, 
qui  expliquaient  et  commentaient  la  parole  de  Jésus- 
Christ.  Elles  formaient  un  petit  volume,  imprimé 
chez  Savreux,  en  1671.  A  la  suite  d'un  attentif 
examen,  l'un  des  plus  saints  prélats  de  l'Église  de 
France,  Félix  Yialart,  évêque  de  Chàlons-sur-Marne, 


Vitt  Préface 

l'adopta  pour  son  diocèse  ei,  dans  un  mandement  du 
9  novembre  1671,  en  recommanda  la  lecture  à  son 
clergé  et  aux  fidèles,  «  comme  d'un  excellent  ouvrage 
que  la  Providence,  dit-il,  nous  a  mis  entre  les 
mains  ». 

Peu  après,  Quesnel  publia  une  édition  des  Œuvres 
de  saint  Léon.  11  y  défend  avec  ardeur  les  traditions 
du  gallicanisme  contre  les  prétentions  nouvelles  de 
la  cour  de  Rome.  Le  livre  fut  loué  sans  réserve  par 
l'archevêque  de  Reims,  Le  Tellier,  par  Bossuet  et 
l'abbé  de  Rancé,  mais  il  encourut  une  censure  de 
l'index,  le  22  juin  1676. 

Dès  lors,  voilà  l'auteur  des  Réflexions  morales 
signalé  comme  suspect.  L'archevêque  de  Paris, 
M.  de  Harlay,  n'a  plus  qu'à  trouver  une  occasion  de 
le  frapper.  File  se  présente  en  1681,  après  une 
assemblée  de  l'Oratoire  où  Quesnel  s'était  prononcé 
résolument  pour  la  doctrine  de  saint  Augustin.  Il  est 
exilé  à  Orléans  et  il  y  demeure  quelques  années, 
spécialement  occupé  de  la  direction  des  âmes.  En 
cette  voie,  il  précède  et  il  annonce  l'abbé  Duguet,  le 
guide  éclairé  des  scrupules  jansénistes.  Mais  une 
autre  vocation  l'appelle,  une  destinée  moins  paisible 
se  prépare  pour  lui,  dans  le  commerce  assidu  du 
grand  controversiste  Antoine  Arnauld. 

La  victoire  gallicane  remportée  en  1682,  à  l'insti- 
gation de  Bossuet,  auteur  de  la  fameuse  déclaration 
de  l'Eglise  de  France  et  rédacteur  des  IV  articles, 
provoque  des  représailles,  de  la  part  du  Vatican.  Des 
mesures  de  coercition  atteignent  les  jansénistes  et 


MlEFACU  l\ 

plus  spécialement  la  congrégation  de  l'Oratoire, 
considérée  comme  le  foyer  de  la  rébellion.  Quesnel 
apprend  par  Duguet  qu'on  va  exiger  la  signature 
d'un  formulaire,  libellé  par  l'assemblée  de  1684.  La 
fuite  sera  pour  eux  l'unique  moyen  de  se  soustraire 
à  cette  rétractation  humiliante.  Ils  rejoignent 
Arnauld  à  Bruxelles  et  trouvent  dans  l'exil  la  paix 
de  la  conscience.  Quesnel  fermera  les  yeux  du 
«  Père  abbé  »,  et,  le  remplaçant  à  la  tête  du  parti, 
continuera  les  polémiques  contre  les  jésuites  et  les 
ullramontains. 

Durant  trente-quatre  ans,  de  Bruxelles  d'abord, 
puis  d'Amsterdam,  il  ne  cessera,  par  d'innombrables 
écrits  et  par  une  infatigable  correspondance,  d'entre- 
tenir le  zèle  de  ses  amis  et  de  ses  disciples,  à  la  cour, 
clans  les  cloîtres,  dans  les  presbytères,  au  parlement; 
il  relèvera  les  courages,  tiendra  tête  à  la  papauté, 
défendra  seul  son  livre,  jusqu'à  l'appel,  jusqu'à  la 
mort. 

C'est  dans  cette  retraite  qu'il  remania  et  augmenta 
considérablement  \es Réflexions  morales.  Elles  avaient 
été  approuvées,  le  21  février  1687,  par  les  docteurs 
de  la  société  de  Sorbonne  qui  exprimaient  en  ces 
termes  leur  admiration  :  «  L'ardeur  dont  les 
Réflexions  sont  pleines  n'est  jamais  séparée  de  la 
lumière  ;  le  cœur  n'y  entraîne  point  l'esprit  ;  l'esprit 
n'y  fait  point  illusion  au  cœur.  »  Un  jugement 
analogue  était  porté  par  le  successeur  de  Félix  Via- 
lart  au  siège  de  Châlons,  Louis-Antoine  de  Noailles, 
qui  recommande  à  son  peuple  et  à  son  clergé  le  livre 


X  PRÉFACE 

de  Quesnel  comme  «  le  pain  des  forts  et  le  lait  des 
faibles  ». 

Celte  approbation  formulée  par  Noailles,  le  futur 
cardinal,  fut  la  cause  première  des  persécutions 
dirigées  contre  les  Réflexions  morales.  Les  jésuites 
se  feront  un  point  d'honneur,  en  cherchant  à  dis- 
créditer l'ouvrage,  d'atteindre  le  prélat  gallican  qu'ils 
poursuivront  d'une  haine  implacable. 

Promu  à  l'archevêché  de  Paris,  Antoine  de  Noailles, 
dès  la  première  année,  laissa  voir  sa  répugnance  à 
se  déclarer  contre  les  jansénistes,  tandis  qu'il  mani- 
festait des  sentiments  hostiles  à  la  compagnie  de 
Jésus.  Dans  une  ordonnance  du  20  août  1696,  obligé 
de  prendre  parti  contre  Y  Exposition  de  la  foi,  œuvre 
posthume  de  Barcos,  et  de  condamner  un  livre  cher 
à  Port-Royal,  il  a  soin  de  choisir  Bossuet  pour  col- 
laborateur et  de  conclure  par  une  apologie  de  la  grâce 
augustinienne.  D'où  le  mot  de  Fénelon,  prétendant 
que  cette  ordonnance  «  soufflait  le  chaud  et  le  froid». 

Alors  commencent  et  se  poursuivent  les  tracasse- 
ries des  molinistes  contre  l'archevêque  de  Paris. 
Divers  prélats,  inféodés  aux  jésuites,  publient  des 
mandements  qui  interdisent  la  lecture  des  Réflexions 
morales.  L'évêque  d'Apt,  Foresta  de  Colongue, 
le  15  octobre  1703,  l'archevêque  de  Besançon  et 
l'évêque  de  Ne  vers,  en  1707  et  en  1708,  devancent 
et  provoquent  le  décret  de  l'Inquisition  qui  con- 
damne au  feu  le  livre  de  Quesnel.  Ce  décret  n'est 
pas  reçu  en  France,  mais  il  encourage  les  ardeurs 
de  la  faclion  ultramontaine  et,  survenant  quelques 


PRÉFACE  XI 

mois  à  peine  avant  la  destruction  de  Port-Royal,  il 
proclame  l'influence  croissante  de  la  Compagnie  de 
Jésus,  d'abord  sur  les  décisions  du  pape,  puis  sur 
les  actes  du  roi. 

Entre  temps,  le  P.  Quesnel  est  arrêté  à  Bruxelles, 
le  30  mai  1703,  en  vertu  d'un  ordre  arraché  à  Phi- 
lippe V,  roi  d'Espagne,  par  la  toute-puissance  des 
jésuites.  Ses  papiers  sont  saisis,  examinés,  copiés, 
expédiés  en  France,  où  la  cabale  s'applique  à  le 
perdre  dans  l'esprit  de  Louis  XIV.  Ses  amis 
s'émeuvent,  son  frère  Guillaume  accourt  à  Bruxelles 
avec  l'avocat  Brunet.  Le  pauvre  Quesnel  risquait 
fort  de  terminer  dans  les  prisons  d'église  une  exis- 
tence languissante,  comme  le  P.  du  Breuil  et  tant 
d'autres  innocents  inculpés  de  jansénisme,  lors- 
que avec  l'aide  de  deux  aventuriers  hardis  et  dévoués 
il  réussit  à  s'évader.  Nous  donnerons  une  relation 
de  cette  délivrance,  qui  met  en  scène  le  digne  ora- 
torien,  sortant  en  chemise  par  un  trou  percé  dans 
la  muraille  et  parcourant  les  rues  de  Bruxelles  sous 
un  déguisement  féminin.  Réfugié  à  Amsterdam,  il 
demeura  seize  années  à  la  tête  d'un  petit  monastère 
domestique,  où  viendront  prendre  place  de  fidèles 
amis,  exilés  à  leur  tour,  les  docteurs  de  Sorbonne 
Petitpied  et  Fouillou. 

Cependant,  les  deux  évêques  de  Luçon  et  de  la 
Rochelle  ,  parfaits  molinistes,  vont  pousser  l'audace 
jusqu'à  faire  afficher  à  Paris,  sur  les  murs  mêmes 
de  l'archevêché,  la  censure  du  livre  de  Quesnel. 
Noailles,  dans  un  mandement  publié  le  28  avril  1711, 


XII  PRÉFACE 

s'élève  hautement  contre  cet  outrage  infligé  à  ses 
droits  et  à  sa  personne.  Loin  d'être  soutenu,  il  est 
désavoué  par  Louis  XIV.  Un  arrêt  du  conseil,  en 
date  du  11  novembre  1711,  révoque  le  privilège  des 
Réflexions  morales,  en  défend  le  débit  et  la  réim- 
pression. L'année  suivante,  le  parlement  condamne 
l'ouvrage  au  feu,  et,  pour  l'anéantir,  la  cour  de 
France  demande  à  la  cour  de  Rome  la  flétrissure 
suprême  d'une  bulle  pontificale. 

Tandis  que  l'archevêque  de  Paris  perd  son  crédit 
et  la  bienveillance'  du  roi,  Quesnel  combat  pied  à 
pied,  fait  front  à  toutes  les  attaques,  entasse  mé- 
moires et  justifications,  écrit  et  correspond  sans 
trêve.  Lorsque  la  bulle  Unûjenitus  vient,  en  1713,  le 
noter  d'hérésie,  abandonné  pour  un  temps  par  le 
faible  Noailles,  il  retrouve,  à  près  de  quatre-vingts 
ans,  une  vigueur  de  plume  presque  juvénile.  Passant 
de  la  défensive  à  l'offensive,  il  organise,  au  seuil 
même  du  tombeau,  le  parti  de  l'Appel,  qui  va  lui 
survivre  en  la  personne  des  quatre  évêques,  Colbert 
de  Croissy,  Soanen,  de  Langle  et  La  Broue.  Ceux-là, 
plus  fermes  qu'un  cardinal  de  cour,  protesteront 
jusqu'à  leur  dernier  sou  file  contre  l'injuste  condam- 
nation qui  frappe  l'oratorien  janséniste. 

Dans  la  volumineuse  correspondance  de  Quesnel, 
que  renferment  les  archives  du  séminaire  ancien- 
catholique  d'Amersfoort  et  dont  nous  avons  dû  la 
communication  à  l'inépuisable  obligeance  de  M.  le 
président  J.-J.  van  Thiel,  il  était  indispensable  de 
faire  un  choix.  Pour  rester  dans  la  limite  de  deux 


PRÉFACE  XIII 

volumes  assez  copieux,  nous  avons  éliminé  toutes 
les  lettres  trop  exclusivement  théologiques  et  retenu 
celles,  plus  vivantes  et  plus  humaines,  qui  com- 
portent un  intérêt  historique  ou  littéraire. 

Lorsque,  pendant  de  longues  années,  on  a  feuilleté, 
dans  l'intimité  des  manuscrits,  une  correspondance 
qui  s'étend  sur  une  période  de  plus  d'un  demi-siècle, 
de  1667  à  1719,  peut-être  la  juge-t-on  avec  des  yeux 
prévenus,  avec  l'enthousiasme  d'une  sorte  d'affection 
rétrospective.  Pourtant  il  nous  semble  ne  pas  nous 
abuser,  en  attribuant  à  ces  lettres  la  valeur  d'un 
document  véridique,  d'une  contribution  utile  à 
l'histoire  politique  et  religieuse.  Elles  éclairent  d'un 
jour  nouveau  le  règne  de  Louis  XIV. 

D'un  style  alerte  et  sobre,  plein  d'animation  dans 
la  jeunesse,  de  solidité  dans  l'âge  mur  et  de  grandeur 
sereine  vers  le  déclin,  cette  correspondance  se  lit 
avec  une  sympathie  et  une  admiration  croissantes 
pour  l'exilé  stoïque,  dont  la  vie  se  partageait  à 
Amsterdam  entre  le  travail,  la  prière  et  l'amitié. 

«  Il  suffit,  dit  Voltaire  avec  dédain,  d'être  novateur 
pour  être  austère.  »  Et  par  là  il  prétend  ravaler  le 
proscrit  qui,  libre  et  hors  de  communauté,  ne  se 
départit  pas  un  seul  jour  de  la  discipline  sévère  de 
l'Oratoire.  Le  sarcasme  voltairien  n'entame  ni  la 
noblesse  de  ce  caractère  ni  l'intrépidité  de  cette 
conscience. 

Quesnel  aura  eu  la  douleur  de  voir  l'ultramonta- 
nisme  envahir  FEglise  de  France  ;  il  aura  assisté  à  la 
revanche  de  Rome,  atteinte  dans  son  orgueil  et  son 


XTV  PRÉFACE 

infaillibilité  par  la  déclaration  de  1682.  Mais  l'Appel 
va  secouer  la  léthargie  et  ranimer  les  ardeurs  du 
gallicanisme.  En  excitant  à  la  lutte  les  jansénistes  et 
les  parlementaires  contre  les  insolentes  prétentions 
du  molinisme,  en  chassant  «  l'esprit  de  langueur»,  il 
travaille  à  l'œuvre  libératrice  du  réveil  national.  Les 
appelants  de  1717  sont  les  devanciers  de  la  philoso- 
phie et  de  la  tolérance,  les  précurseurs  de  la  Révolu- 
tion que  le  bas  clergé  patriote  saluera  comme  une 
aurore  de  justice. 


CORRESPONDANCE 


DE 


PASQUIER  QUESNEL 


Pasquier  Que  s  ne  l  à  François  Quesnel,  son  frère1 

Dijon,  20  août  1668. 

Mon  très  cher  Frère, 

Vous  aviez  bien  raison  de  croire  que  je  serais  sur- 
pris à  la  lecture  de  votre  lettre2,  quoique  je  n'aie 
jamais  douté  de  la  miséricorde  de  Dieu  sur  toute  notre 
famille,  en  ayant  eu  tant  de  preuves  en  ma  personne, 
comme  vous  le  savez.  Je  ne  croyais  pas  pourtant  qu'il 
voulût  faire  un  second  miracle  en  votre  personne, 
comme  il   l'avait  fait  en  la  mienne.  Mais  je  connais 

1.  François  Quesnel  (surnommé  l'abbé  Quesnel),  acolyte  et  confrère 
de  l'Oratoire,  se  retira  à  Saint-Magloire  en  1670.  Il  y  était  encore  en  1717. 
Ce  fut  lui  qui  déposa  à  l'officialité  de  Paris  l'acte  d'appel  de  son  frère. 

2.  Voici  un  passage  de  cette  lettre  de  François  Quesnel,  écrite  de 
Paris,  en  1668  :  «  Je  me  sentis  fortement  poussé  à  prendre  la  réso- 
lution et  le  dessein  qui  occupent  maintenant  toutes  mes  pensées. 
Cette  résolution  s'est  trouvée  si  conforme  à  mes  inclinations  et  occu- 
pations passées  et  présentes  que  je  ne  pourrai  jamais  assez  admirer  la 
merveilleuse  providence  d'un  Dieu  qui  ne  dédaigne  pas  de  s'accom- 
moder ainsi  à  nos  faiblesses  :  c'est  de  dédier  entièrement  ma  personne 
et  ce  qui  en  dépend  aux  missions  de  la  Gochinchine  etduTonkin.  » 
(Archives  d'Amersfoort,  Lettres  à  Quesnel.) 

i.  1 


2  CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUËSNEL 

bien  maintenant  que  Celui  dont  les  miséricordes  sont 
sans  nombre  ne  vous  aime  pas  moins  qu'il  m'a  fait,  et 
s'il  était  permis  d'être  jaloux  et  de  censurer  la  conduite 
de  Dieu,  j'aurais  quelque  sujet  de  me  plaindre  de  ce 
qu'il  ne  m'a  pas  choisi  pour  une  entreprise  aussi  sainte 
et  aussi  généreuse  que  celle  où  vous  croyez  qu'il  vous 
appelle.  Je  la  trouve  si  extraordinaire  et  si  au-dessus 
des  forces  des  personnes  de  votre  complexion,  de  votre 
humeur  et  de  la  vie  douce  et  paisible  que  vous  avez 
menée  jusqu'à  présent,  que  je  n'ai  garde  de  vous  donner 
un  conseil  aussi  difficile  et  dangereux,  comme  est  celui 
que  vous  demandez. 

Vous  prétendez  être  le  Sauveur  de  la  Cochinchiae. 
Sans  l'avoir  mérité  et  sans  avoir  auparavant  travaillé 
à  vous  vaincre  et  à  surmonter  vos  inclinations,  vous 
prétendez  travailler  à  la  perfection  et  au  salut  des 
autres;  cependant  vous  n'avez  pas  presque  commencé 
à  faire  le  premier  pas  pour  votre  perfection.  Il  faut, 
pour  n'être  pas  de  simples  canaux  de  la  grâce,  il  faut 
être  aussi  des  bassins,  c'est-à-dire  qu'il  faut  que  vous 
soyez  premièrement  rempli  pour  en  donner  aux  autres. 
C'est  pouquoi  le  premier  conseil  que  j'ai  à  vous  donner, 
c'est  de  tâcher  de  mériter  cette  grâce,  après  laquelle 
vous  aspirez,  par  une  sérieuse  retraite,  par  un  combat 
intérieur  que  vous  devez  livrer  à  vos  passions.  Si  les 
vocations  les  plus  connues  et  qui  n'ont  besoin  que  des 
moindres  grâces  demandent  cependant  qu'on  y  pense 
plusieurs  années,  jugez  si  vous  devez  entreprendre  une 
vocation  comme  celle  où  vous  voulez  entrer,  sans  y 
avoir  pensé  mûrement  et  sérieusement.  Vous  dites  qu'il 
y  a  longtemps  que  vous  roulez  ce  dessein  dans  votre 
esprit  et  que  vous  en  repassez  toutes  les  difficultés,  que 
toutes  les  relations  que  vous  avez  lues  de  ces  missions 
Vous  y  ont  extraordinairement  excité,  et  que  vous 
avez  pris  depuis  deux  ou  trois  mois  pour  directeur  le 
supérieur  de  ces  missions.  Tout  cela  n'est  point  une 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  3 

preuve  certaine  des  volontés  de  Dieu  sur  vous.  Au 
contraire,  je  n'y  vois  rien  que  de  naturel  et  d'ordinaire. 
Qui  n'est  point  animé  aux  grandes  actions,  en  lisant  les 
belles  actions  ?  Qui  n'est  point  excité  à  la  couronne  du 
martyre,  lorsqu'on  lit  les  combats  généreux  de  nos 
chrétiens,  puisque  la  lecture  des  histoires  profanes  fait 
la  môme  impression  et  qu'on  a  vu  souvent  des  insen- 
sés prendre  des  résolutions  extravagantes  après  avoir 
lu  des  romans?  L'esprit  de  l'homme  est  une  cire  molle 
qui  prend  facilement  les  impressions  des  choses  qui 
sont  plus  conformes  à  notre  humeur  et  à  notre  tempé- 
rament. Votre  humeur  mélancolique  peut  avoir  beau- 
coup contribué  à  votre  dessein.  Ce  tempérament  porte 
facilement  à  la  lecture.  Ces  relations  étant  tombées 
entre  vos  mains,  vous  les  avez  lues  ;  elles  vous  ont 
plu  ;  vous  avez  admiré  le  courage  de  quelques  jeunes 
hommes,  et  ensuite  vous  avez  pris  feu.  Pour  l'allumer 
davantage,  vous  avez  pris  pour  directeur  celui  qui  doit 
être  tout  rempli  du  zèle  de  ces  missions,  puisqu'il  en 
est  comme  le  chef,  et  qui  n'a  pas  manqué  de  vous 
parler  conformément  à  cet  esprit,  mais  non  pas  celui 
dont  Jésus-Christ  veut  vous  remplir. 

D'ailleurs,  pour  ces  sortes  d'emplois,  il  faut  être 
expert  dans  les  langues;  il  faut  un  feu  extérieur,  une 
facilité  de  parler,  une  force  d'esprit,  une  constance 
inébranlable,  un  courage  intrépide,  un  amour  de  Dieu 
et  du  prochain  à  l'épreuve  ;  enfin  il  faut  avoir  sa  vie 
entre  les  mains,  pour  la  donner  quand  on  vous  la 
demandera.  Vous  n'avez  rien  de  tout  cela  !  Vous  êtes 
fort  mélancolique,  un  peu  rêveur;  vous  avez  difficulté 
à  parler  et  à  vous  énoncer  ;  votre  esprit,  quoiqu'il  soit 
assez  fort  pour  soutenir  les  premiers  chocs  et  les  acci- 
dents ordinaires,  je  doute  s'il  résisterait  aux  grandes 
adversités,  à  l'extrême  faim,  à  la  pauvreté,  aux  incom- 
modités qu'il  faut  essuyer  durant  plusieurs  années,  et 
par  mer  et  parterre.  Je  ne  doute  point  que  vous  n'ayez 


4  CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

beaucoup  de  constance  pour  la  foi  et  beaucoup  cT amour 
pour  votre  prochain  ;  mais  songez  à  la  parole  de  vérité 
qui,  voulant  faire  comprendre  la  charité  infinie  de  Jésus- 
Christ,  dit  ces  paroles  :  Majorera  caritatem  nemo  habet 
ut  animaux  suam  ponat  guis  pro  amicis  suis.  Jugez  si 
vous  serez  prêt  de  la  donner  pour  des  inconnus  et  des 
païens.  Je  sais  bien  que  Dieu  donne  toutes  ses  grâces, 
quand  il  appelle  à  ces  états.  Mais,  quand  on  n'est  pas 
appelé,  voyez  dans  quel  danger  vous  vous  mettez.  Son- 
gez aussi  à  ce  que  Dieu  demande  de  vous  pour  le  sou- 
lagement et  l'assistance  d'une  mère  que  vous  aban- 
donnez quasi  sur  le  bord  de  la  fosse.  Car,  enfin,  quoique 
Dieu  nous  commande  quelquefois  de  quitter  tout,  et 
son  père  et  sa  mère,  pour  le  suivre,  vous  savez  aussi 
le  soin  tout  particulier  qu'il  a  eu  de  sa  mère  dans  le 
fort  môme  de  ses  douleurs  à  la  croix.  Il  la  remit  entre 
les  mains  de  saint  Jean.  Entre  les  mains  de  qui  la 
remettez-vous?  11  n'y  a  point  d'apparence  que  Dieu 
veuille  que  vous  l'abandonniez  dans  cet  âge.  Fermez- 
lui  les  yeux,  assistez-la  jusqu'au  dernier  soupir,  et 
puis  alors  vous  irez  où  Dieu  vous  appellera.  Vous  aurez 
encore  assez  de  moisson  pour  vous  dans  sept  ou  huit 
ans  dans  ce  pays  étranger,  comme  il  y  en  a  mainte- 
nant ;  et  cependant  vous  vous  disposerez  à  ce  grand 
ouvrage.  Je  ne  sais  où  vous  pourrez  vous  retirer  pour 
vous  disposer  ;  car  les  conseils  que  je  vous  donnerais 
vous  paraîtront  suspects,  et  vous  vous  laisserez  facile- 
ment persuader  que,  vous  aimant  beaucoup,  je  serais 
bien  aise  que  votre  retraite  se  fît  dans  quelqu'une  de 
nos  maisons,  afin  d'en  prendre  l'esprit.  Mais,  si  vous 
l'avez  cru,  désabusez-vous.  Je  ne  vous  souhaite  point 
plus  dans  l'Oratoire  qu'ailleurs.  Vous  pourriez  vous 
retirer  à  Saint-Magloire  *  ou  à  Notre-Dame-des- Vertus2. 

1.  Maison  et  séminaire  de  Saint-Magloire,  dépendance  de   l'Oratoire, 
à  Paris. 

2.  Maison  de  l'Oratoire,  à  Aubervilliers. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QL'ESNEL  5 

Si  ces  lieux  ne  vous  plaisent  pas,  ou  que  ce  soit  trop 
proche  des  parents,  je  vous  indiquerai  bien  un  véri- 
table lieu  de  retraite,  de  séminaire,  de  mission,  chez  un 
des  plus  saints  évéques  de  France  *,  au  jugement  môme 
de  ses  plus  grands  ennemis,  dont  le  diocèse  est  tout  plein 
de  déserts,  de  montagnes,  et  la  plupart  de  ses  habitants 
guère  moins  sauvages  que  ceux  de  la  Gochinchine. 

(Archives  d'Amersfoort.) 


Rétractation  de  la  signature  du  formulaire 
et  de   la  censure  de  M.  Arnauld'1 


Jour  de  saint  Augustin,  1673. 

Il  y  a  longtemps  que  je  pense  sérieusement  devant 
Dieu  aux  deux  souscriptions  que  Ton  a  exigées  de  moi, 
il  y  a  plusieurs  années,  —  l'une  contre  messire  Antoine 
Arnauld,  docteur  en  théologie  de  la  maison  de  Sor- 
bonne,  et  l'autre  contre  Mgr  l'illustrissime  Corneille 
Jansen,  évoque  d'Ypres,  —  et  que  Dieu  m'a  fait  la 
grâce  de  me  donner  une  douleur  très  sensible  de 
l'injustice  que  j'ai  commise  contre  ces  deux  personnes 
en  souscrivant  à  leur  condamnation,  et  de  la  lâcheté 
avec  laquelle  j'ai  abandonné  leur  innocence  dont  j'étais 
convaincu. 

J'ai  eu  plusieurs  fois  le  dessein  d'en  faire  une  rétrac- 
tation authentique  qui  rendît  témoignage  de  mon 
repentir,   et  je  n'ai  omis  jusqu'à  présent  de  l'exécuter 


1.  Nicolas  Pavillon,  évêque  d'Aleth,  un  des  quatre  prélats  opposés  à 
la  bulle  contre  Jansénius. 

2.  Cette  Rétractation  explique  à  merveille  les  sentiments  de  Quesnel 
sur  1' ' Auç/ustinus  de  Jansénius,  la  censure  d'Antoine  Arnauld  en  Sorbonne 
et  la  signature  du  formulaire,  —  les  trois  questions  capitales  qui 
dominent  la  querelle  du  jansénisrne. 


6  CORRESPONDANCE  DE  PASQE1EK  QUESNEL 

que  parce  que,  me  considérant  uniquement,  j'étais 
persuadé  que  mon  nom  était  trop  peu  de  chose  pour 
pouvoir  donner  aucun  poids  aux  deux  censures  qu'on 
m'avait  obligé  de  signer. 

Mais,  considérant  depuis  qu'il  pourrait  naître  un 
jour  certaines  conjonctures  dans  lesquelles  on  se  servi- 
rait de  cette  signature  contre  les  personnes  ci-dessus 
nommées  ou  contre  leur  mémoire,  et  que  je  suis  obligé 
de  faire  tout  ce  qui  est  en  mon  pouvoir  pour  empê- 
cher le  mauvais  usage  qu'on  pourrait  faire  de  mes 
souscriptions,  je  me  suis  résolu  de  les  rétracter  en  la 
meilleure  forme  et  manière  que  je  le  puis  maintenant, 
et  que  la  crainte  de  troubler  la  paix  de  l'Eglise 
m'empêche  de  rendre  publique. 

Je  déclare  donc,  par  ce  présent  écrit,  que,  quand  j'ai 
souscrit  la  censure  prétendue  de  la  Faculté  de  théo- 
logie de  Paris  contre  quelques  propositions  d'une  lettre 
de  M.  Arnauld,  je  ne  l'ai  fait  que  parce  qu'on  l'a  exigé 
de  moi,  comme  une  condition  nécessaire  pour  pouvoir 
être  admis  à  l'examen  de  bachelier  en  théologie  auquel 
je  me  présentais  alors;  et  que,  bien  loin  que  je  fusse 
persuadé  de  la  justice  de  cette  censure,  au  contraire 
j'étais  convaincu  qu'elle  avait  été  entreprise  par  la 
cabale  des  ennemis  de  ce  docteur,  qu'elle  avait  été 
faite  contre  les  formes  usitées  et  nécessaires  en  telles 
occasions  ;  que  la  Faculté  n'avait  point  eu  la  liberté 
ordinaire  de  ses  suffrages,  et  que  les  propositions  de 
droit,  qui  y  sont  condamnées  d'erreur,  étaient,  en 
termes  formels  et  dans  leur  propre  sens,  de  saint 
Augustin  et  de  saint  Chrysostome,  et  ne  contiennent 
autre  chose  que  la  doctrine  de  la  nécessité  de  la  grâce 
efficace  pour  toute  bonne  œuvre,  comme  j'en  suis 
encore  présentement  très  persuadé. 

C'est  pourquoi  je  révoque,  je  rétracte  et  je  veux  être 
tenue  pour  nulle  et  de  nulle  valeur,  la  souscription  que 
j'ai  faite  pour  lors  de  ladite  censure  contre  M,  Arnauld, 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  7 

Je  désirerais  de  bon  cœur  ne  l'avoir  point  faite  et  qu'il 
fût  en  mon  pouvoir  de  l'effacer,  espérant  que  M.  Arnauld 
me  pardonnera  la  faute  que  j'ai  faite  en  cela  contre 
lui,  et  m'obtiendra  par  ses  prières  le  pardon  que  j'en 
demande  très  humblement  à  Dieu. 

Quant  à  la  souscription  des  bulles  de  nos  Saints- 
Pères  les  papes  Innocent  X  et  Alexandre  VII,  auxquelles 
étaient  joints  les  mandements  de  M8'  l'archevêque  de 
Paris,  je  ne  la  rétracte  point  pour  ce  qui  regarde  la 
question  de  droit{  et  la  condamnation  des  cinq  pro- 
positions qui  y  sont  condamnées  et  que  je  condamne 
très  sincèrement  comme  contenant  des  sens  tout  à  fait 
hérétiques,  mais  pour  ce  qui  regarde  la  question  de 
fait,  selon  laquelle  on  attribue  à  feu  Mgr  l 'évoque 
d'Ypres  ces  cinq  propositions  dans  leur  sens  hérétique 
et  condamné. 

J'ai  une  très  grande  douleur  d'avoir  souscrit  le  for- 
mulaire et  d'avoir  paru,  en  le  souscrivant,  reconnaître 
et  assurer  que  Mgr  d'Ypres  a  soutenu  la  doctrine  héré- 
tique des  cinq  propositions.  Il  est  vrai  que  je  n'avais 
pas  alors  assez  lu  son  ouvrage,  intitulé  Augustinus, 
dans  lequel  les  auteurs  du  formulaire  prétendent  que 
les  cinq  propositions  sont  contenues,  pour  pouvoir  assu- 
rer qu'elles  n'y  étaient  pas  ;  mais  j'avais  au  moins  un 
très  grand  sujet  de  douter  qu'elles  y  fussent,  sachant 
qu'on  ne  les  y  avait  jamais  pu  montrer.  Et,  comme 
j'étais  même  persuadé  par  divers  préjugés,  par  l'estime 
et  la  confiance  que  j'avais  pour  ceux  qui  assuraient 
que  ces  propositions  n'étaient  point  dans  Y  Augustinus, 
et  par  la  lecture  de  divers  écrits,  que  ces  propositions 
n'y  étaient  point  en  effet,  je  confesse  que  j'ai  encore 
commis  par  ma  souscription  une  très  grande  faute 
contre  la  sincérité  chrétienne.  C'est  pourquoi  je  rétracte 


1.  Voici  cette  fameuse  distinction  du  fait  et  du  droit,  qui  a  pesé  si 
lourdement  sur  la  destinée  de  port-Royal. 


8  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

et  je  révoque,  autant  qu'il   est  en  moi,  cette  souscrip- 
tion touchant  le  fait, 

(Archives  d'Amersfoort.) 


Quesnel  à. 


12  octobre  1676,  Paris. 

On  se  promet  beaucoup  de  bien  du  nouveau  pape1 
et  du  cardinal  Cibo".  Dieu  veuille  que  nous  ne  soyons 
pas  trompés  et  que  le  pontificat  ne  change  rien  dans  ses 
mœurs,  comme  il  fit  dans  la  personne  d'Alexandre  VII  ! 

Il  paraît,  depuis  que  vous  êtes  parti,  un  livre  contre 
le  Nouveau  Testament  de  Morts.  On  dit  que  c'est 
l'ouvrage  du  sieur  Mallet3,  docteur  et  grand-vicaire 
de  Rouen,  des  PP.  Maimbourg4  et  Gommire5,  jésuites. 
M.  de  Paris  l'estime.  Gependant  des  gens  d'esprit,  qui 
en  ont  vu  quelque  chose,  n'ont  que  du  mépris  pour  ce 
livre  et  ne  croient  pas  qu'il  mérite  qu'on  y  réponde. 
On  m'a  assuré  qu'il  y  a  plus  de  huit  ans  que  ces 
illustres  personnages  y  travaillent. 

1.  Benoît  Odescalchi,  élu  pape  sous  le  nom  d'Innocent  XI,  le  21  sep- 
tembre 1676. 

2.  Alderan  Cibo,  prince  de  Masse,  né  en  1613,  promu  au  cardinalat 
par  le  pape  Innocent  X,  en  1645,  et  nommé  ministre  d'Etat  par  Inno- 
cent XI,  fut  compromis  avec  le  cardinal  Petrucci,  en  1687,  dans  l'affaire 
du  quiétisme. 

3.  Charles  Mallet,  docteur  de  Sorbonne,  écrivit  deux  ou  trois  ouvrages 
à  l'occasion  de  ia  publication  du  Nouveau  Testament  de  Mons.  Il  accusa 
les  traducteurs  de  morale  corrompue,  touchant  la  chasteté,  et  préten- 
dit que  l'Ecriture  Sainte  ne  devait  pas  être  donnée  au  peuple  en 
langue  vulgaire.  La  réponse  de  M.  Arnauld,  parue  en  1680,  malgré  les 
menaces  de  la  cour,  «  abîma  le  pauvre  monsieur  Mallet  »,  selon 
l'expression  de  Bayle.    11  en  mourut,  comme  foudroyé,  le  20  août  1680. 

4.  Le  P.  Maimbourg,  jésuite,  fut  un  des  plus  acharnés  contre  la  pre- 
mière traduction  janséniste  de  la  Bible,  connue  sous  le  nom  de  Nou- 
veau Testament  de  Mons . 

5.  Jean  Commire,  jésuite  et  poète  latin,  célèbre  parmi  les  gens  de 
lettres  de  son  temps,  rnourut  en  i7Q2,  à  soixante-dix-sept  ans, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL         9 

Quesnel  à  Etienne  Le  Camus1,  évêqiœ  de  Grenoble 

28  novembre  1676. 
Monseigneur, 

On  m'a  obligé  de  me  donner  l'honneur  de  vous  écrire 
et  de  vous  faire  connaître  l'état  où  sont  les  affaires  depuis 
que  je  suis  de  retour  de  Saint-Thierry.  Je  ne  vous  dirai 
rien,  Monseigneur,  que  ce  qui  regarde  la  congrégation 
de  l'Oratoire,  par  rapport  à  la  cause  commune  de 
l'Eglise. 

Un  des  nôtres,  professeur  en  théologie  dans  notre 
collège  de  Riom,  y  a  fait  soutenir  cette  année  une 
thèse  sur  la  matière  de  la  grâce,  après  l'avoir  envoyée 
à  notre  Père  Général,  qui,  l'ayant  examinée  avec  son 
conseil,  n'y  trouva  rien  que  de  conforme  à  la  doctrine 
des  thomistes  les  plus  célèbres,  dont  les  paroles  mêmes 
sont  transcrites  en  plusieurs  endroits2.  Cependant  nos 
bons  amis,  qui  ont  jalousie  de  notre  théologie  de  Riom 
qu'ils  ont  dessein  de  faire  casser,  s'ils  peuvent,  à  cause 
du  voisinage  de  Glermont  où  ils  en  ont  une,  ont 
envoyé  la  thèse  en  cour.  Le  roi  en  parla  à  Msv  l'arche- 
vêque de  Paris,  et  ce  prélat  en  avertit  nos  Pères,  leur 
montrant  la  thèse  que  le  roi  lui  avait  mise  entre  les 
mains,  en  leur  disant  en  même  temps  qu'il  avait 
assuré  le  roi  que,  s'il  y  avait  quelque  chose  à  blâmer 
dans  celte  thèse,  c'était  plutôt  d'être  semi-pélagienne 

1.  Etienne  Le  Camus,  né  en  1632,  évêque  de  Grenoble  en  1671  et  cardi- 
nal en  1686.  «  L'un  des  grands  convertis  du  siècle  »,  l'appelle  Sainte- 
Beuve,  qui  nous  montre  le  contraste  de  ses  années  mondaines  et  débau- 
chées, comme  aumônier  du  roi,  avec  les  admirables  vertus  de  sa  vie 
d'évêque  et  de  pénitent. 

2.  Le  Camus  répondait  à  Quesnel,  le  15  février  1676  :  «  Je  ne  sais  ce 
qu'on  peut  trouver  à  redire  dans  la  thèse  que  vous  m'ayez  envoyée,  si 
ce  n'est  qu'elle  n'est  pas  à  temps.  Est  ratio  verum  tacendi,  »  (Amers^ 
(port,  lettres  du  cardinal  Le  Camus.) 


iO         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

ou  pélagienne  que  janséniste.  Et"  cependant  que  nos 
Pères  se  croyaient  en  assurance  sur  cette  parole,  nos 
adversaires  ont  trouvé  moyen  de  faire  renvoyer  l'affaire 
au  roi.  On  ne  sait  point  si  Sa  Majesté  l'a  fait  examiner 
de  nouveau  à  Paris  ;  mais  enfin  on  lui  a  fait  entendre 
que  cette  thèse  était  pleine  de  jansénisme,  et  on  a  rendu 
un  arrêt  au  Conseil,  par  lequel  le  professeur,  nommé 
le  P.  Archaimbaud1,  est  interdit  par  tout  le  royaume 
et  relégué  à  Montmorency,  «  pour  avoir,  dit  l'arrêt, 
renouvelé  et  soutenu  dans  cette  thèse  toutes  les  cinq 
propositions  de  Jansénius  ». 

On  croit  qu'il  n'est  plus  temps  de  dissimuler  et  que 
l'Oratoire  doit  demander  justice  au  roi,  comme  on 
pourrait  faire  par  une  requête  qui  exposât  l'état  des 
choses,  l'injustice  et  la  mauvaise  foi  de  nos  adver- 
saires, et  le  dessein  qu'ils  ont  de  ruiner  notre  congré- 
gation. 

Faites-nous,  s'il  vous  plaît,  cette  grâce,  Monseigneur, 
de  nous  dire  ce  que  nous  pouvons  faire,  quelles  mesures 
nous  pouvons  prendre  et  quels  secours  on  peut  attendre 
de  Nosseigneurs  les  évoques. 


Quesnel  à  Etienne  Le  Camus 

Décembre  1616. 
Monseigneur, 

Je  ne  suis  point  surpris  d'apprendre,  par  la  lettre 
dont  Votre  Grandeur  m'a  honoré,  qu'on  parle  en  mau- 
vaise part  de  notre  congrégation  en  plusieurs  endroits 

1.  Nous  avons  sous  les  yeux  une  lettre  manuscrite  de  ce  P.  Archaim- 
baud à  Quesnel  (3  octobre  1676).  Il  voudrait  obtenir  quelques  approbations 
à  sa  thèse  «  pour  censurer  la  censure  de  ceux  qui  l'ont  censuré  »  ;  puis 
il  ajoute  :  «  Nous  ne  faisons  que  commencer  à  souffrir,  nous  devons 
bien  nous  attendre  à  autre  chose,  puisqu'on  commence  à  envoyer  nos 
Pères  hors  de  nos  maisons,  »  (Archives  d'Amersfoort.) 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUTER  QUESNEL         11 

du  royaume  et  qu'on  s'efforce  de  rendre  notre  doctrine 
suspecte  auprès  de  Nosseigneurs  les  évoques.  Il  y  a 
longtemps  que  nos  ennemis  déclarés  emploient  toutes 
sortes  d'artifices  pour  nous  décrier  dans  leur  esprit,  et 
qu'ils  tâchent  même  de  nous  faire  passer  auprès  des 
puissances  pour  des  personnes  remplies  d'erreurs 
et  mal  intentionnées  pour  le  bien  de  l'Etat.  Mais  leur 
animosité  et  leur  malignité  contre  nous  s'est  tellement 
augmentée,  depuis  quatre  à  cinq  ans,  que,  s'il  suffit 
d'être  accusé  pour  être  criminel,  nous  devons  passer 
pour  coupables  des  plus  grandes  hérésies  dans  l'esprit 
de  beaucoup  de  personnes. 


Quesnel  à  M.  Vialartx,  évêqite  de  Chdlons 

Novembre  1678. 

Je  me  suis  donné  l'honneur  de  vous  écrire,  il  y  a 
environ  trois  semaines.  Je  vous  mandai  alors,  Monsei- 
gneur, ce  qui  s'était  fait  dans  une  misérable  assemblée 
où  j'avais  le  bonheur  de  n'être  pas2.  Quelque  désir 
que  j'aie  d'en  pouvoir  ensevelir  et  enterrer  la  mémoire, 
je  crois  vous  devoir  envoyer  ce  que  l'on  en  a  imprimé. 
Vous  y  verrez  un  exemple  déplorable  d'une  domination 
terrible  dans  un  prélat,  et,  d'un  autre  côté,  d'une  fai- 
blesse  inconcevable  et   dune  crainte  qui  a  empêché 


i.  Félix  Vialart  de  Herse,  évêque  de  Châlons-sur-Marne  (1640-1680), 
un  des  prélats  les  plus  pieux  et  les  plus  éclairés  du  clergé  de  France, 
avait  approuvé,  en  1671,  la  première  édition  du  livre  du  P.  Quesnel, 
Abrégé  de  la  morale  de  l'Evangile,  ou  Pensées  chrétiennes  sur  le  texte 
des  quatre  évangêlistes.  Ce  simple  ouvrage  était  destiné  à  un  retentis- 
sement considérable  et  tout  à  fait  inattendu. 

2.  Fameuse  assemblée  où  M.  de  Harlay,  archevêque  de  Paris,  fait  un 
premier  essai  pour  altérer  l'esprit  de  l'Oratoire  et  «  purger  de  jansé- 
nisme »  la  congrégation, 


12  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

ces  pauvres  gens  de  discerner  même  ce  qu'on  leur 
demandait  d'avec  ce  qu'on  ne  leur  demandait  pas,  et 
qui  les  a  fait  aller  plus  loin  qu'on  ne  les  voulait  pousser. 
Il  est  vrai  que  le  P.  Thomassin1  a  été  l'âme  de  toute 
cette  cabale  et  qu'il  s'est  servi  de  la  faveur  de  son  pro- 
tecteur pour  établir  ses  sentiments.  A  quoi  le  bon 
P.  de  Mouchy  a  beaucoup  servi,  ayant  intimidé  tout  le 
monde  par  sa  crainte,  que  l'on  a  trouvée  d'autant  mieux 
fondée  qu'on  sait  qu'il  approche  M.  le  Chancelier  et 
que  ce  magistrat  a  beaucoup  de  confiance  en  lui.  Enfin, 
l'abandon  où  on  s'est  trouvé  en  toutes  occasions,  où 
l'on  n'a  trouvé  ni  évèques,  ni  docteurs  qui  voulussent 
rendre  témoignage  aux  propositions  les  plus  catho- 
liques, quand  une  fois  elles  étaient  accusées  devant 
les  puissances,  a  fait  que  les  autres  ont  lâché  le  pied 
sans  rien  examiner,  s'étant  contentés  de  se  persuader 
que  l'on  sauvait  la  prédestination  gratuite  et  la  grâce 
efficace,  —  ce  qui  n'est  pas,  à  mon  avis.  La  Lettre  au 
roi  a  été  dictée  par  Mgr  l'archevêque,  et  le  reste 
dressé  par  ses  ordres  et  selon  ses  idées.  Il  y  a  sujet 
de  craindre  qu'on  ne  fasse  recevoir  ce  nouveau  formu- 
laire par  toutes  les  communautés,  car  le  prélat  a  déjà 
envoyé  quérir  les  assistants  de  Sainte-Geneviève  et 
leur  a  dit  de  venir  demander  aux  nôtres  copie  de  ces 
papiers  et  de  s'y  conformer.  Ils  se  sont  arrêtés  à  saint 
Thomas,  et  ils  ont  bien  fait.  Mais  je  ne  sais  si  on  se 
contentera  de  cela. 

1.  Louis  Thomassin,  né  en  1629,  entra  à  l'Oratoire  à  l'âge  de  quatorze 
ans.  Il  était  professeur  à  Saint-Magloire  depuis  1654.  D'un  caractère  très 
timide  et  grand  travailleur,  il  fut  toujours  épouvanté  de  tout  ce  qui 
pouvait  déranger  l'uniformité  de  sa  vie.  M.  de  Pontchàteau,  dans  son 
Journal  (Sainte-Beuve,  Port-Royal,  V,  333),  dit,  comme  Quesnel,  que  le 
P.  Thomassin  a  été  le  promoteur  de  tout  ce  qui  s'est  passé  à  l'assem- 
blée de  1678  :  «  Cet  homme  a  été  autrefois  très  attaché  à  la  doctrine  de 
saint  Augustin;  la  crainte  d'être  persécuté  et  d'être  obligé  de  quitter 
le  séjour  de  Paris  et  ses  livres  lui  donna  la  pensée  de  changer  de  sen- 
timent. Et,  comme  on  le  décriait  sur  tout,  il  changea  aussi  à  l'égard, 
4e  tout.  » 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        13 


Quesnel  à  un  Père  de  V Oratoire 

24  juillet  1679. 

Je  ne  sais  si  vous  savez  l'histoire  du  sermon  de 
Reims,  à  Saint-Pierre-aux-Nonnes  ;  cela  mériterait 
hien  que  M.  l'archevêque  en  fût  informé.  Le  recteur 
des  jésuites  d'ici,  qui  est  plein  de  l'idée  d'un  certain 
paradis  qu'il  a  fabriqué,  où  il  prétend  qu'il  y  aura  des 
violons  et  des  festins,  et  tout  ce  qui  sert  aujourd'hui  à 
faire  les  parties  de  divertissement,  prêchant  une  de 
ces  pauvres  nonnes,  après  avoir  fait  sa  description  en 
lui  donnant  des  yeux  de  Vénus,  le  sein  d'une  Danaé,etc, 
et  avoir  donné  à  son  époux  la  beauté  d'un  Adonis,  dit 
enfin  que,  pour  ces  belles  noces,  il  ne  manquait  que  les 
violons,  mais  qu'après  tout  ils  n'y  manqueraient  pas, 
parce  que  le  corps  de  la  novice  était  un  véritable  violon 
qui  devait  servir  à  cette  harmonie,  ou  plutôt  un  orgue 
composé  de  soixante  et  je  ne  sais  combien  de  tuyaux. 
J'ai  vu  la  lettre  d'un  bénédictin  de  Reims,  de  la  con- 
grégation de  Saint-Maur,  qui  dit  qu'il  fut  bien  un  quart 
d'heure  à  jouer  sur  ce  violon,  et  l'on  ajoute  que  le 
regret  du  prêtre  qui  était  eu  fonction  fut  de  n'avoir 
pas  quitté  la  chasuble  à  l'offertoire  et  laissé  là  la  messe, 
parce  qu'il  fut  obligé  de  l'achever  dans  un  combat  per- 
pétuel des  imaginations  dont  ce  beau  sermon  l'avait 
rempli.  Il  faudra  pourtant  bien  s'assurer  si  c'est  au 
vrai  le  recteur,  nommé  le  P.  Gomisin  le  vieux.  Je 
sais  bien  qu'il  était  à  Reims  en  ce  temps-là.  Le  béné- 
dictin en  fait  une  telle  description  que  c'est  lui-même, 
et  toute  la  ville  dit  ici  que  c'est  lui.  Il  y  retourne 
demain  ou  après,  je  ne  sais  pourquoi. 


14         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Quesnel  à  Antoine  Arnaidd1 

5  décembre  1679. 

Je  m'étais,  Monsieur,  mon  très  cher  et  très  honoré 
oncle,  donné  l'honneur  de  vous  écrire  deux  lettres, 
depuis  la  dernière  que  vous  avez  reçue  de  moi  ;  mais, 
ayant  trouvé  un  homme  qui  a  un  petit  commerce,  qui 
m'a  dit  que  vous  étiez  allé  en  voyage,  je  ne  vous  les 
ai  point  envoyées.  Elles  m'ont  servi  à  allumer  mon 
feu,  ce  qui  est  toujours  de  quelque  sorte  d'usage. 

Mon  petit  cousin2  m'a  mandé  que  vous  vous  portiez 
bien,  ce  dont,  mon  cher  oncle,  j'ai  bien  de  la  joie,  je 
vous  en  assure;  et  c'est,  en  vérité,  la  seule  que  je 
puisse  avoir,  n'ayant  pas  l'honneur  d'être  auprès  de 
vous.  J'étudie  toujours,  mais  avec  mes  études  j'étudie 
le  monde,  qui  est  un  grand  et  beau  lieu,  et  où  il  y  a 
bien  des  choses  à  apprendre.  M.  le  duc  d'York  est  vice- 
roi  d'Ecosse,  où  il  est  à  présent.  On  l'a  fait  aussi  vice- 
roi  d'Irlande.  M.  d'Àlbon3,  qui  était  un  grand  dévot, 
est  mort.  M.  Picoté,  prêtre  de  Saint-Sulpice,  qui  était 
un  grand  directeur,  est  mort  nussi.  Le  mariage  de 
M.  de  La  Rochc-Guyon  et  de  MUe  de  Louvois'1  s'est  fait 
le  jeudi  22  de  novembre,  en  plein  midi,  à  Saint-Roch, 
paroisse  de  la  demoiselle.  Il  y  eut  un  très  grand  souper 
et  une  illumination  chez  M.  de  Louvois.  Vous  autres 

1.  Antoine  Arnauld,  qui  fut,  dit  Sainte-Beuve,  traqué  et  caché  trente- 
quatre  ans  sur  cinquante,  quitta  secrètement  la  France,  le  17  juin  1679, 
pour  n'y  plus  rentrer.  Cette  lettre  lui  est  adressée  à  Valenciennes. 

2.  M.  Guelphe,  secrétaire  et  compagnon  d'Arnauld. 

3.  Gilbert-Antoine  d'Albon,  comte  de  Ghazeul,  chevalier  d'honneur  de 
la  duchesse  d'Orléans. 

4.  Madeleine-Charlotte  Le  Tellier,  fille  du  marquis  de  Louvois, 
ministre  et  secrétaire  d'Etat,  épousa,  le  22  novembre  1679,  François,  duc 
de  La  Rochefoucauld  de  La  Roche-Guyon,  prince  de  Marsillac,  grand- 
maître  de  la  garde-robe  du  roi. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        15 

Flamands,  vous  ne  savez  peut-être  pas  ce  que  c'est 
qu'une  illumination.  C'est  une  grande  salle,  ou  une 
chambre,  ou  une  galerie  extrêmement  éclairée.  Chez 
M.  de  Louvois,  c'était  une  galerie.  On  m'a  dit  que  M.  le 
Chancelier  avait  donné  à  la  mariée  100.000  écus,  M.  de 
Louvois  autant,  le  roi  autant,  et  M.  l'archevêque  de 
Reims  100.000  livres.  Ce  même  jour-là,  M110  de  Soubise 
prit  l'habit  à  Malnou  [Port-Royal)  de  Paris.  M.  l'abbé 
Colbert l  y  prêcha,  et  y  prêcha  bien.  M.  l'archevêque  de 
Paris  fit  la 'cérémonie  avec  sa  bonne  grâce  ordinaire. 
Mon  Dieu!  on  dit  de  lui,  par  Paris,  une  histoire  ter- 
rible. Un  gentilhomme  nommé  Pierrepont,  qui  a  été 
lieutenant  des  gardes  du  corps,  avait  une  demoiselle, 
fille  d'une  chanteuse.  Il  mettait  cette  fille2,  tantôt  dans 
un  petit  couvent,  tantôt  dans  une  chambre  garnie,  et 
tantôt  chez  lui.  M.  de  Paris,  dit-on,  ayant  ouï  parler  de 
cette  personne,  l'a  fait  venir  souvent  à  l'archevêché. 
On  prétend  qu'elle  y  allait  à  toutes  les  heures.  M.  de 
Pierrepont  a  pris  ces  visites-là  pour  une  infidélité,  et, 
un  soir  fort  tard,  ou  un  matin  d'assez  bonne  heure, 
ayant  trouvé  la  demoiselle  sortant  de  chez  M.  l'arche- 
vêque, il  l'a  battue.  M.  l'archevêque  s'en  est  plaint 
à  tout  le  monde.  M.  de  Pierrepont,  suspendant  un 
peu  sa  colère,  et  faisant  réflexion  qu'il  ne  lui  pouvait 
être  utile  d'avoir  M.  de  Paris  sur  les  bras,  l'est  allé 
trouver,  l'a  prié  d'excuser  l'emportement  qu'il  avait 
eu,  dont  il  n'avait  pu  être  le  maître  envers  une  infi- 
dèle dont  il  se  croyait  outragé  ;  qu'il  ne  croyait  pas 
qu'il  y  prît  intérêt,  mais  que,  connaissant  mieux  les 
choses,  il  ne  verrait  plus  cette  fille  et  la  lui  cédait.  On 
ajoute  qu'à  cela  l'archevêque  le  baisa  de  tout  son  cœur. 


1.  Jacques-Nicolas  Colbert,  fils  du  grand  Colbert,  sera  coadjuteur  et 
archevêque  de  Rouen. 

2.  M110  de  La  Varenne,  qui  devint  plus  tard  M'no  de  Vieuxbourg,  belle- 
sœur  d'une  Mme  de  Vieuxbourg  fort  en  vogue  au  xvm°  siècle  dans  le 
inonde  janséniste. 


16  CORRESPONDANCE    DE   PASQU1ER    QUESNEL 

Cependant  on  veut  que  ce  M.  de  Pierrepont,  n'étant 
pas  homme  tout  à  fait  à  se  contraindre,  est  allé  trouver 
une  dame1  qui  demeure  au  bout  de  l'île;  qu'ils  ont 
fort  pesté  à  communs  frais  ;  que  la  dame  montre  les 
lettres  qu'elle  a  de  M.  de  Paris;  que  Pierrepont  conte 
cette  histoire-là  à  quiconque  lui  veut  faire  le  plaisir 
de  la  lui  entendre  dire.  Je  ne  crois  pas  que  ce  soit 
vrai  ;  il  faut  que  M.  de  Paris  ait  des  ennemis.  Ma  raison 
de  douter  est  que  l'on  a  dédié  un  livre  à  M.  de  Paris, 
où  l'on  le  compare  à  saint  Basile.  Or  cette  histoire 
serait  fausse  de  saint  Basile  ;  doncques,  etc. 

M.  le  prince  de  Guémenée2  a  épousé  M1Ie  de  Coche- 
filct,  qu'il  avait  aimée  avant  que  d'épouser  Mlle  de 
Luynes.  Toute  sa  famille  est  mécontente.  Elle  est  fille 
d'un  cordon-bleu. 

Un  curé  est  mort  dans  le  diocèse  de  Boulogne;  il 
avait  résigné  sa  cure  à  son  vicaire.  M.  l'évêque  de  Bou- 
logne avait  destiné  cette  cure,  dans  son  esprit,  pour  un 
autre.  Quand  le  vicaire  vint  demander  un  visa,  M.  de 
Boulogne,  qui  voulait  le  trouver  incapable,  l'interrogea 
extrêmement  et  le  renvoya  comme  ignorant.  Le  vicaire 
se  pourvoit  à  Beims.  On  l'y  interroge;  il  est  trouvé  assez 
docte;  on  lui  donne  là  un  visa;  il  vient  prendre  pos- 
session. L'évoque  l'interdit  de  tous  ses  ordres;  il  appelle 
à  Beims  de  la  sentence  d'interdiction.  On  y  reçoit  son 
appel  et,  à  la  requête  du  promoteur  de  Beims,  on  cite 
l'évêque  de  Boulogne.  Je  ne  sais  pas  ce  que  cette  affaire 
deviendra  ou  est  devenue.  Le  curé  des  Saints-Innocents 
a  prêché  aux  Jésuites  de  la  rue  Saint-Antoine,  le  jour 
de  saint  François-Xavier,  et  les  a  fort  loués. 

1.  Mmc  de  Bretonvilliers,  chez  laquelle  M.  de  Harlay  fréquentait  assidû- 
ment, ce  qui  lui  fit  donner  le  sobriquet  de  «  Visiteur  de  l'île  Notre- 
Dame  ». 

2.  Le  prince  de  Guémenée  perdit  sa  première  femme,  Marie-Anne 
d'Albert-Luynes,  âgée  de  dix-sept  ans,  le  21  août  1679,  et  épousa  Char- 
lotte-Elisabeth de  Cochefilet,  fille  du  comte  de  Vauvineux,  quatre  mois 
après. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  17 

M.  de  Pomponne1  n'est  plus  secrétaire  d'Etat.  C'est 
en  sa  place  M.  Golbert,  l'ambassadeur2,  qui  était, 
depuis  peu,  président  à  mortier.  M.  de  Ménars,  dit-on, 
aura  sa  charge  de  président.  On  dit  que  M.  de  Pom- 
ponne a  reçu  sa  disgrâce  avec  fermeté.  J'étais  hier  en 
voiture,  où  l'on  disait  qu'il  était  content  devant  le 
monde  et  dans  son  cabinet,  mais  que,  quand  il  vient 
dans  sa  chambre  et  qu'il  voit  ses  enfants,  il  s'attendrit. 
Quelques  gens  ont  dit  que  le  jansénisme  avait  eu  quelque 
part  à  sa  disgrâce;  mais  la  reine  a  dit  tout  haut  et 
publiquement  que  ce  n'était  point  du  tout  cela. 

Le  curé  de  Saint-Paul  a  donné  un  souper  à  ses  ecclé- 
siastiques et  quelques-uns  de  ses  paroissiens.  Il  y  avait 
soixante  ou  quatre-vingts  personnes.  Gomme  c'était  un 
repas  clérical,  chacun  avait  sa  portion.  On  apporta  à 
chacun  un  poulet  fricassé,  une  salade,  des  olives,  un 
canard,  une  poularde,  une  perdrix,  des  cardes,  deux 
pommes,  deux  biscuits,  une  assiette  de  confiture  liquide, 
une  assiette  de  confiture  sèche,  un  poupelin  et  une 
tourte. 

Le  feu  évoque  de  Gap  est  mort  de  l'ennui  d'avoir  ses 
bulles  gratis.  Il  alla  pour  cela  à  Rome;  il  était  ami  de 
M.  le  cardinal  de  Bouillon,  qui  les  lui  fit  avoir  pour 
rien,  et  il  eut  d'une  femme  qu'on  ne  m'a  point  nom- 
mée une  incommodité  pour  de  l'argent,  de  laquelle 
il  est  mort  quelque  temps  après  être  revenu  dans  son 
diocèse. 

Le  maître  de  la  Pomme  de  Pin,  de  Lyon,  a  dit  à  des 
gens  qui  en  sont  revenus  depuis  peu  qu'il  n'y  avait  pas 

i.  Le  marquis  de  Pomponne,  second  fils  d'Arnauld  d'Andilly,  était 
secrétaire  d'Etat  depuis  1671.  Louis  XIV,  pour  expliquer  sa  disgrâce, 
dit  que  «son  emploi  était  trop  grand  et  trop  étendu  pour  lui,  qu'il  avait 
souiï'ert  plusieurs  années  de  son  opiniâtreté  et  de  sa  faiblesse  ».  11  fut 
rappelé  après  douze  ans  et  resta  toujours  un  janséniste  craintif  et 
sans  influence. 

2.  Charles  Colbert,  marquis  de  Croissy,  frère  du  grand  Colbert,  fut 
l'un  des  ambassadeurs  extraordinaires  pour  la  paix  de  Nimègue. 

i.  2 


18  CORRESPOND;\NCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

longtemps  que  M.  Arnauld  y  était  passé.  L'abbesse  de 
Jouarre1  y  est  retournée,  tout  aussi  maîtresse  qu'aupa- 
ravant. Ses  nièces  sont  sorties  et  sont  au  manoir  des 
Champs.  Seize  ou  vingt  religieuses  ont  aussi  voulu 
sortir;  les  parents  de  quelques-unes  ont  fait  des  pas 
pour  cela  et  ont  présenté  des  placets  qui  ont  été  inu- 
tiles. Le  P.  de  la  Chaise  a  dit  en  secret  qu'il  n'y  avait 
pas  moyen  de  n'être  point  pour  les  supérieurs. 

Mmc  d'Efiiat  est  gouvernante  des  enfants  de  Monsieur, 
en  la  place  de  Mme  de  Clérambaud.  M.  l'abbé  d'Ef fiât2  l'a 
raccommodée  avec  le  marquis  d'Effiat  et,  depuis  la 
réconciliation  du  mari  et  de  la  femme,  on  a  fait  cela 
pour  elle. 

Mme  de  Grancé  a  énormément  plu  et  été  régalée  de 
pêches  en  Espagne.  Le  roi  d'Espagne  lui  a  donné  une 
boîte  de  diamants  de  douze  mille  écus  et  une  pension, 
sa  vie  durant,  de  douze  mille  écus  sur  Bruxelles.  M.  de 
Los  Balbazès  l'a  priée  de  demander  pour  lui  un  don, 
pour  je  ne  sais  quelle  affaire  en  Espagne,  moyennant 
laquelle  demande  il  lui  a  donné  dix  mille  écus.  A  deux 
lieues  au-delà  de  Burgos,  le  roi  d'Espagne  vint  au- 
devant  de  la  reine3.  Elle  se  mita  genoux  selon  la  cou- 
tume. Il  s'y  mit  aussi.  Elle  voulut  lui  baiser  la  main;  il 
ne  voulut  point,  et  voulut  lui  baiser  la  sienne.  Elle  s'en 
défendit,  mais  d'une  manière  à  être  vaincue. 

On  disait,  il  y  a  quelques  jours,  que  le  mariage 
de  M.  le  Dauphin  était  reculé.  Ce  bruit  est  passé,  et 
Ton  parle  de  ce  mariage  comme  d'une  chose  assez 
proche. 

1.  Les  persécutions  contre  le  couvent  de  Port-Royal,  un  instant  cal- 
mées, renaissent,  pour  ne  plus  finir,  en  1679.  L'abbesse  de  la  maison 
de  Paris,  la  Mère  Dorothée,  résiste  à  la  réunion  de  son  monastère  avec 
le  Port-Royal-des-Champs. 

2.  Frère  du  grand-écuyer  Cinq-Mars,  marquis  d'Effiat,  décapité  sous 
Louis  XIII,  en  1642! 

3.  Marie-Louise,  fille  de  Monsieur  et  d'Henriette  d'Angleterre,  épousa 
à  Burgos,  le  18  novembre  1679,  le  roi  d'Espagne,  Charles  IL 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        19 

M.  le  nouvel  évêque  de  Beauvais1  a  eu  le  gratis  delà 
moitié  de  ses  bulles.  Il  devait  aller  à  Beauvais  à  la  Tous- 
saint; on  l'y  attendait,  et  le  souper  môme,  la  veille  ou 
l'avant-veille,  était  prêt  à  Bresle.  Il  ne  vint  point;  on 
dit  que  ce  sera  pour  Noël.  Il  alla,  il  y  a  eu  lundi  huit 
jours,  prendre  sa  place  au  parlement2.  Plusieurs  ducs, 
M.  de  Beims,  M.  de  Noyon,  M.  de  La  Bochefoucauld  et 
autres,  l'y  accompagnèrent.  On  prétend  qu'il  a  dit  à  des 
gens  que  le  cardinal  Cibo,  dans  une  lettre  qu'il  en  a 
reçue,  lui  a  mis  en  apostille  une  petite  exhortation  à  tra- 
vailler insensiblement  pour  ôter  du  diocèse  de  Beauvais 
les  nouveautés  qui  peuvent  s'y  être  introduites.  Gela 
vient  de  personnes  qui  disent  le  lui  avoir  ouï  dire.  On 
dit  qu'on  a  mis  à  Rome,  dans  l'Index,  le  Nouveau  Tes- 
tament de  Mons3.  Un  homme  du  monde  m'a  montré, 
écrite  à  la  main,  une  requête  que  M.  Arnauld  a  voulu, 
il  y  a  peut-être  un  an,  présenter  au  roi,  pour  lui  deman- 
der, ou  la  suppression  d'un  livre  fait  par  un  docteur  de 
Normandie4  contre  le  Nouveau  Testament  de  Mans,  ou 


1.  Toussaint  de  Forbin,  cardinal  de  Janson,  évêque  de  Marseille  depuis 
1668,  et  ambassadeur  extraordinaire  en  Pologne,  où  il  réussit  à  élever 
au  trône  le  fameux  Jean  Sobieski. 

2.  L'évêché  de  Beauvais  était  comté  et  pairie  de  France. 

3.  Le  Nouveau  Testament  de  Mons  parut  en  1667.  Le  Dictionnaire  des 
livres  jansénistes  le  considère  comme  un  ouvrage  de  «  tout  Port- 
Royal  ».  On  a  souvent  attribué  cette  traduction  à  M.  Arnauld,  qui  dit 
positivement  (lettre  GGGLV),  qu'elle  est  de  Le  Maistre  de  Sacy.  Une 
note  de  Jean  Racine  porte  que  M.  de  Sacy  faisait  le  canevas,  qu'Arnauld 
déterminait  le  sens  et  que  M.  Nicole  retouchait,  à  l'aide  de  saint  Chry- 
sostome,  qu'il  avait  toujours  devant  lui.  Cet  ouvrage  fut  proscrit  par 
une  ordonnance  de  M.  de  Péréfixe,  archevêque  de  Paris,  le  18  no- 
vembre 1667,  puis  par  un  arrêt  du  Conseil,  le  22  novembre  de  la  même 
année,  et  enfin  condamné  à  Rome,  par  Clément  IX,  le  20  avril  1668, 
comme  «  contenant  des  choses  propres  à  scandaliser  les  simples  ». 
InnocentXI,  par  un  décret  du  19  septembre  1679,  a  condamné  de  nou- 
veau cette  traduction,  et  plus  tard  nous  verrons  Clément  XI  déclarer 
qu'une  des  raisons  qui  l'obligent  à  interdire  les  Réflexions  morales  du 
P.  Quesnel,  c'est  que  le  texte  de  son  livre  est  conforme,  en  beaucoup 
d'endroits,  à  celui  de  Mons. 

4.  Le  Dr  Mallet.  (Voir  la  lettre  du  12  octobre  1676.) 


20  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

permission  d'y  répondre.  M.   Arnauld  prétendait  que 
ce  livre-là  est  tout  plein  de  calomnies. 

En  une  petite  ville,  à  dix  ou  quinze  lieues  de  Paris, 
il  y  a  procès  entre  des  Cordeliers  et  un  chien.  Les  Cor- 
deliers sont  demandeurs,  le  chien  défendeur.  Le  fait 
est  qu'un  marchand  de  cette  ville-là  allait  souvent 
à  la  messe  aux  Cordeliers  ;  son  chien  l'y  suivait.  Au 
sortir  de  la  messe,  le  maître  et  le  chien  passaient  par 
le  cloître;  le  maître  n'y  faisait  rien,  mais  le  chien  ne 
manquait  point  d'y  faire  ce  que  les  grands  chiens 
font  contre  les  murailles,  et,  après  s'être  délivré  de  ce 
fardeau,  il  se  débarrassait  aussitôt  d'un  autre.  Gela  dura 
plus  de  quinze  jours,  que  ce  chien  payait  fidèlement 
tous  les  matins  ce  petit  tribut.  Cependant  le  gardien 
gronda  cinq  ou  six  fois  de  ce  qu'on  n'avait  pas  le 
soin  de  tenir  le  cloître  propre.  Ceux  qui  furent  grondés, 
se  lassant  de  l'être  et  de  balayer  tous  les  jours  à  la 
même  heure  et  le  même  endroit,  convinrent  contre 
l'auteur  du  désordre.  Un  matin,  le  portier  fut  à  sa 
porte,  la  ferma  vite,  aussitôt  que  le  marchand  fut 
sorti  et  que  le  chien  ne  l'était  pas,  et  six  Cordeliers, 
armés  de  verges,  vinrent  fouetter  la  pauvre  machine. 
Ils  se  la  renvoyaient  les  uns  aux  autres,  à  grands  coups 
de  fouet,  comme  un  sabot  ou  comme  un  volant.  Quand 
il  sautait  par-dessus  les  croisées  du  cloître,  les  moines 
s'élançaient  et  couraient  après;  c'est  la  plus  ardente 
chasse  qu'on  ait  jamais  vue.  Les  voûtes  retentissaient 
des  cris  et  des  hurlements  du  chien  et  du  bruit  des 
coups.  Enfin  la  porte  s'ouvrit,  et  le  chien  s'enfuit;  mais 
les  sillons  que  les  verges  lui  avaient  faits  sur  le  corps 
lui  ont  fait  de  si  profondes  traces  dans  le  souvenir, 
que  depuis  il  ne  sort  plus  de  Cordelier  du  couvent  que 
le  chien,  dans  le  moment,  ne  soit  après  et  crie,  aboie 
et  fasse  un  vacarme  horrible.  Il  les  suit  partout,  et 
tout  le  monde  dans  la  ville  sait,  par  les  abois  du  chien, 
qu'il  sort  des  Cordeliers  et  où  ils  vont.  Cela  les  embar- 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  2i 

rasse  fort,  car  ils  ne  peuvent  aller  nulle  part  que  l'on 
ne  le  sache  par  le  cortège  violent  et  continuel  que  leur 
fait  le  chien.  Importunés  de  ces  persécutions,  ils  ont 
présenté  requête,  ont  fait  informer,  et  sur  l'information 
le  présidial  de  cette  ville-là  a  ordonné  que  le  mar- 
chand tiendrait  son  chien  enfermé.  Le  marchand,  qui 
ne  veut  pas  être  gardien  de  son  chien,  et  le  chien  qui 
ne  croit  pas  mériter  une  prison  perpétuelle,  ont 
appelé,  et  par  une  requête  incidente  demandent  à  la 
cour  réparation  du  fouet  que  les  Cordeliers  lui  ont 
donné,  et  citent  sur  cela  tout  ce  qui  est  dans  la  loi 
des  Juifs  et  dans  les  lois  grecques  sur  le  talion.  Vautier, 
avocat,  est  chargé  de  la  cause  du  chien  contre  les 
Cordeliers.  On  dit  qu'il  ira  demander  des  mémoires  au 
P.  Maimbourg.  Voilà  toutes  les  nouvelles  que  je  sais. 
Je  vous  supplie,  mon  cher  oncle,  de  maimer  toujours 
et  de  me  faire  au  moins  mander,  par  mon  petit  cousin, 
que  vous  recevez  et  agréez  mes  lettres. 

L'étoffe  que  mon  petit  cousin  me  demande  n'est  pas 
encore  prête. 

Quesnel  à  Antoine  Arnatild,  à  Bruxelles1 

Je  ne  sais,  Monsieur  et  très  cher  oncle,  si  vous  aurez 
reçu  une  lettre  que  je  nie  donnai  l'honneur  de  vous 
écrire,  il  y  a  peut-être  un  peu  plus  d'un  mois.  En 
vérité,  vous  ou  mon  petit  cousin  (il/.  Guelphe),  devriez 
bien  me  mander  un  mot,  quand  ce  ne  serait  que  pour 
me  donner  courage.  Car  je  vous  avoue  qu'il  est  un  peu 
triste  de  parler  à  des  sourds  et  d'écrire  à  des  gens  qui 
ne  font  point  de  réponse.  Gela  ennuie  fort,  et  surtout 
un  neveu  qui  honore  parfaitement  son  cher  oncle,  et 
qui  se  fait  une  joie  sensible  d'en  recevoir  des  nouvelles. 
En  voici  de  publiques,  que  je  vous  supplie  d'agréer. 
Elles  sont  très  nouvelles  pour  moi,  car  je  ne  les  sais 

1.  Archives  d'Utrecht. 


que  depuis  deux  jours  que  je  suis  revenu  de  la  eani* 
pagne. 

M.  Gilbert,  conseiller  de  la  Grand'Chambre,  est  mort. 
M.  Solus  a  fait  banqueroute.  C'était  un  homme  d'affaires 
célèbre,  estimé  très  riche.  La  réputation  de  ses  préten- 
dus grands  biens  avait  mis  dans  la  tête  de  quantité  de 
personnes  de  condition  de  lui  donner  leurs  iilles  ou  leurs 
nièces  en  mariage,  toutes  les  fois  qu'il  devenait  veuf. 
Or  il  devenait  veuf  tous  les  trois  ou  quatre  ans.  Ainsi 
il  en  a  épousé  quatre  ou  cinq,  qui  toutes,  ne  lui  ayant 
rien  apporté  et  lui  ayant  beaucoup  coûté,  Font  ruiné 
à  la  fin. 

L'affaire  de  M.  le  duc  de  Ventadour  avec  Mme  sa 
femme  a  été  jugée,  je  crois,  par  le  roi,  sur  le  rapport 
de  M.  le  prince  et  de  M.  de  La  Rochefoucauld.  La  femme 
se  retire  en  un  couvent  avec  douze  mille  francs  par  an, 
que  son  mari  lui  donnera. 

M.  l'évèque  de  Troyes  a  voulu  visiter  le  Saint- 
Sacrement  dans  toutes  les  églises  des  religieux  de  son 
diocèse;  ils  ne  l'ont  point  voulu  souffrir;  il  veut  les 
excommunier  tous.  On  dit  qu'il  a  écrit  sur  cela  à 
M.  l'archevêque  de  Reims ]  pour  avoir  son  avis,  et 
qu'il  lui  a  répondu  que  cette  visite  du  Saint-Sacrement 
dans  ces  églises-là  n'était  point  en  usage,  et  que  les 
évêques  devaient  se  contenter  que  les  religieux  se 
soumissent  à  être  examinés  et  à  recevoir  des  permis- 
sions limitées  de  prêcher  et  de  confesser. 

M.  le  comte  du  Plessis  quitte  ses  bénéfices  pour 
épouser  Mlle  des  Adrets,  compagne  de  Mllc  de  Fon- 
tange,  qu'on  m'a  dit  que  l'on  appelait  maintenant 
Mme  de  Fontange.  La  naissance  d'un  petit  prince  l'a, 
dit-on,  damnée2.  On  dit  que  ce   petit  prince  est  mort. 

1.  Charles-Maurice  Le  Tellier,  fils  du  chancelier,  grand  ennemi  des 
jésuites,  tomba  en  disgrâce  vers  1703,  pour  avoir  été  en  correspon- 
dance indirecte  avec  le  P.  Quesnel,  réfugié  en  Hollande. 

2.  Sinon  damnée,  du    moins  tuée,  car  elle  mourut  des  suites  de   ses 


On  cherche,  à  la  Chambre  des  Comptes,  quelque 
vieux  compte  de  la  maison  d'une  Dauphine,pour  régler 
dessus  le  nombre  et  la  qualité  des  officiers  que  le 
roi  voudra  donner  à  Mme  la  Dauphine  future1.  La 
nourrice  de  M8r  le  Dauphin  a  demandé  trois  grâces: 
qu'elle  fût  la  première  femme  de  chambre  de  Mme  la 
Dauphine,  que  sa  fille  fût  femme  de  chambre,  et  que 
son  mari  fût  contrôleur  général  de  la  maison.  Le  roi 
les  lui  a  accordées  toutes  trois.  On  parle  d'un  voyage 
de  la  cour  à  Châlons,  pour  aller  au-devant  de  Mme  la 
Dauphine.  On  espère  que  le  roi  viendra  passer  trois 
mois  a  Paris.  La  reine  d'Espagne,  le  premier  soir 
qu'elle  entra  sur  les  terres  de  son  royaume,  reçut  ce 
somptueux  souper  de  la  magnificence  espagnole  :  on 
lui  servit  quatre  œufs  à  la  coque  qui  l'attendaient 
depuis  quelques  jours,  deux  soles,  longues  chacune 
comme  la  main,  et  un  hachis  de  carpe.  Le  dessert  fut 
du  fenouil  et  de  la  coriante.  M.  le  prince  d'Harcourt, 
qui  était  chargé  de  sa  conduite,  s'est  lui-même  si 
malheureusement  conduit  qu'il  avait  perdu  tout  son 
argent,  dès  le  départ.  A  Orléans,  il  emprunta  l'argent 
qu'avait  le  fils  de  M.  d'Harouïs,  trésorier  général  des 
Etats  de  Bretagne,  qui  consistait  en  six  ou  sept  cents 
pistoles  qui  furent  perdues  tout  à  l'heure.  Il  voulut,  à 
Bordeaux,  se  consoler  du  malheur  du  jeu  par  la  con- 
versation des  dames  ;  il  dit  des  douceurs  à  quelques 
Gasconnes.  Madame  sa  femme  en  fut  jalouse,  et  il  y 
eut  entre  eux  du  remue-ménage.  On  prétend  que 
M.  de  Balbazès  a  été  jaloux  de  la  sienne  et  que  sa 
jalousie     l'a    rendu    malade.   Mme   de    Balbazès    avait 

couches,  au  monastère  de  Port-Royal  de  Paris,  où  la  reléguait  l'indiffé- 
rence du  roi.  «  Belle  comme  un  ange  et  sotte  comme  un  panier  », 
disent  les  contemporains,  dont  quelques-uns  accusent  de  sa  fin  Mme  de 
Montespan,  qui  l'aurait  empoisonnée. 

1.  Marie-Anne-Victoire  de  Bavière,  qui  épousa  Monseigneur,  le  1  mars. 
Elle  était  «  laide  et  choquante  »,  nous  dit  Mm8  de  Gaylus  dans  ses 
Mémoires,  et  ne  s'accoutuma  jamais  à  la  France. 


24         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

cependant  paru  ici  une  femme  très  éloignée  de  donner 
ni  amour,  ni  jalousie. 

On  dit  que  M.  Arnauld  est  à  Rome,  et  (Vautres  ajoutent 
qu'il  va  être  fait  cardinal. 

On  dit  que  Mme  de  CLérambaud  ne  reviendra  pas  au 
Palais-Royal,  parce  qu'outre  les  mécontentements  qu'on 
avait  dit  que  Monsieur  avait  d'elle  devant  le  départ  de 
la  reine  d'Espagne,  il  lui  est  encore  arrivé  dans  le  voyage 
des  choses  dont  on  se  plaint  :  par  exemple,  que  la  reine 
d'Espagne,  ayant  eu  besoin  de  50  pistoles  pour  envoyer 
d'auprès  les  Pyrénées  un  médecin  à  milord  Montaigu, 
qui  était  demeuré  malade  à  Rordeaux,  elle  les  lui  avait 
demandées,  à  quoi  la  maréchale  avait  répondu  qu'elle 
n'en  avait  point,  de  quoi  la  reine  fut  très  chagrine.  Cela 
donna  lieu  à  Mme  de  Grancé  de  faire  admirablement  sa 
cour  ;  car,  ayant  cherché  dans  la  bourse  de  ses  amis 
trois  ou  quatre  pistoles  en  chacune,  elle  fit  la  somme 
et  l'apporta  à  la  reine.  Ce  secours  si  à  propos  et  toutes 
les  manières  dont  elle  a  su  user  l'ont  fait  si  fort  aimer 
de  la  reine  d'Espagne  qu'on  veut  que  le  roi  d'Espagne 
écrive  à  M.  le  maréchal  de  Grancé  et  à  Mmc  la  maréchale, 
pour  les  prier  de  trouver  bon  qu'il  la  retienne  en 
Espagne,  où  l'on  dit  déjà  qu'elle  épousera  un  grand. 

On  a  fait  une  traduction  des  Petits  prophètes  que  je 
n'ai  point  reçue.  Il  y  a  trois  ou  quatre  volumes  de  Vies 
des  Saints,  où,  dans  la  vie  de  saint  Ignace  de  Loyola, 
est  une  très  grande  louange  des  jésuites. 

Mmc  de  Montespan  a  deux  ours  qui  vont  et  viennent, 
comme  bon  leur  semble.  Ils  ont  passé  une  nuit  dans 
un  magnifique  appartement  que  l'on  fait  à  Mmede  Fon- 
tange.  Les  peintres,  en  sortant  le  soir,  n'avaient  pas 
songé  à  fermer  les  portes  ;  ceux  qui  ont  soin  de  cet 
appartement  auront  eu  autant  de  négligence  que  les 
peintres.  Ainsi  les  ours,  trouvant  les  portes  ouvertes, 
entrèrent  et,  toute  la  nuit,  grattèrent  tout.  Le  lendemain, 
on  dit  que  les  ours    avaient    vengé    leur   maîtresse   et 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNËL  25 

autres  folies  de  poètes.  Ceux  qui  devaient  avoir  ferme 
les  portes  de  l'appartement  furent  grondes,  mais  de  telle 
sorte  qu'ils  résolurent  bien  de  fermer  les  portes  de 
bonne  heure.  Cependant,  comme  on  parlait  fort  du 
dégât  des  ours,  quantité  de  gens  allèrent  dans  l'appar- 
tement voir  tout  ce  désordre.  MM.  Despréaux  et  Racine 
y  allèrent  aussi  vers  le  soir,  et  entrant  de  chambre  en 
chambre,  enfoncés  ou  dans  leur  curiosité  ou  dans  leur 
douce  conservation,  ils  ne  prirent  pas  garde  qu'on  fer- 
mait les  premières  chambres,  de  sorte  que,  quand  ils 
voulurent  sortir,  ils  ne  le  purent.  Ils  crièrent  par  les 
fenêtres,  mais  on  ne  les  entendit  point.  Les  deux  poètes 
firent  bivouac  où  les  deux  ours  l'avaient  fait  la  nuit 
précédente,  et  eurent  le  loisir  de  songer  à  leur  poésie 
passée  ou  à  leur  histoire  future. 

Quesnel  à  F  abbé  Nicaise  l 

14  mars  1680  'K 

J'eus,  Monsieur,  avant-hier,  l'honneur  de  saluer 
Madame  votre  belle-sœur  et  Monsieur  votre  neveu,  qui 
me  firent  celui  de  me  venir  voir  avec  M.  de  Ham.  11 
n'y  a  rien  de  plus  honnête  ni  de  plus  digne  d'être 
servi;  quand  la  cour  sera  de  retour,  on  n'épargnera  rien 
de  ce  qui  sera  en  notre  pouvoir,  qui  est  bien  petit. 
Vous  savez  que  le  P.  Berthet,  jésuite,  qui  demeurait 
auprès  de  M.  le  cardinal  de  Bouillon,  s'est  éclipsé, 
parce  qu'il  y  a  eu  déposition  contre  lui  pour  commerce 
qu'il    avait   avec  une  Duval,    qui  a  été  arrêtée  pour 

1.  L'abbé  Claude  Nicaise,  antiquaire  et  chanoine  de  Dijon.  Jamais 
homme  de  lettres  n'eut  une  correspondance  plus  étendue  ni  plus  cons- 
tante avec  les  savants  et  les  écrivains  de  son  temps.  Son  bon  cœur,  sa 
douceur,  ses  manières  obligeantes,  lui  avaient  acquis  l'estime  et  l'amitié 
de  tous  les  partis.  Il  demeura  plusieurs  années  à  Rome  et  resta  en 
commerce  épistolaire  avec  les  cardinaux  Barbarigo  et  Noris,  à  son 
retour  en  France. 

2.  Bibl.  Nat.,  ms.  9363. 


cause  de  magie,  dont  on  dit  qu'elle  tenait  école  et  en 
avait  une  grande  bibliothèque.  Elle  demeurait  à  Saint- 
Germain-en-Laye,  la  dernière  maison  proche  la  foret. 
On  la  cherchait  partout,  et,  comme  elle  avait  changé 
de  nom,  on  avait  peine  à  la  trouver.  On  se  douta 
pourtant  que  c'était  elle  qui  demeurait  là,  et,  en  feignant 
d'avoir  une  lettre  du  P.  Berthet  à  rendre  à  une  telle, 
elle  s'ouvrit  et  se  découvrit,  et  fut  arrêtée.  Pour  le  Père, 
il  avait  de  trop  bons  amis  pour  n'être  pas  averti.  11 
partit  dix  jours  avant  le  cardinal  de  Bouillon  pour  aller 
à  Liège,  et  là,  sous  prétexte  des  eaux  de  Spa,  il  a  gagné 
la  frontière  en  quittant  l'habit  de  son  ordre. 

On  a  voulu  faire  croire  au  monde  qu'il  y  avait  aussi 
un  Père  de  l'Oratoire,  à  cause  d'un  ecclésiastique  qui 
n'en  fut  jamais,  qui  a  été  arrêté  à  Toulouse. 

A  propos  de  Toulouse,  on  dit  qu'on  y  veut  censurer 
la  Recherche  de  la  Vérité  1 . 

Quesnel  à  l'abbé  Nicaise 2 

Jeudi  2  novembre  1680. 

Je  vous  ai  fait  réponse,  Monsieur,  à  toutes  vos  lettres 
et  vous  en  ai  envoyées  de  vos  amis.  Je  crois  vous  avoir 
mandé  qu'après  que  M.  de  Marseille  (Forbin  de  Jahson) 
eut  été  nommé  à  l'évêché  de  Beauvais,  M.  le  Chancelier3, 
après  le  Conseil,  parla,  en  présence  de  quantité  de 
conseillers  d'Etat  et  de  maîtres  de  requêtes,  de  cette 
nomination,  disant  qu'il  s'étonnait  que  M.  de  Marseille 
eut  pensé  à  cet  évêché,  qu'il  était  très  fort  à  la  bien- 
séance de  M.  de  Condom4,  mais  qu'on  n'avait  eu  garde 

1.  La  Recherche  de  la  vérité,  où  Ton  traite  de  la  nature  de  l'esprit  de 
l'homme...,  par  le  P.  Malebranche,  2  vol.,  1674-167'i. 

2.  Bibl.  Nat.,  ms.  9363. 

3.  Michel  Le  Tellier. 

4.  Jacques  II   de  Goyon  de  Matignon,  évêque  de  Condom,   de  1671  à 
1693.  «  Fort  homme  de  bien,  mais  rien  au  delà  »,  dit  Saint-Simon. 


idOtlâfiSt>OJNDANCÉ   t>È   PASQtJiËft   (JtîfiôNSl  àl 

de  le  lui  donner,  parce  que  Ton  ne  le  croyait  pas  assez 
ennemi  du  jansénisme.  Il  ajouta  :  «  Je  ne  sais  où  cette 
folie  nous  mènera,  et  j'ai  peur  qu'à  la  fin  elle  nous  fera 
perdre  la  religion  et  qu'il  ne  nous  en  resterait  plus  que 
le  masque  et  l'extérieur,  parce  qu'on  éloignait  des  béné- 
fices et  des  évôchés  tous  les  gens  de  bien  et  qui  pouvaient 
conserver  les  bonnes  maximes  et  la  bonne  morale.  » 

Je  voudrais  bien,  Monsieur,  que  l'on  sût  cette  petite 
histoire  au  lieu  où  vous  écrivez  quelquefois,  et  vous 
m'obligeriez  de  l'écrire  à  M8'  Sluse  ',  afin  que  par  lui 
elle  aille  jusqu'à  son  maître.  Vous  pouvez  ajouter  que 
ce  môme  magistrat,  à  l'occasion  de  M.  de  Grenoble 
[Etienne  Le  Camus],  a  dit  au  roi,  d'une  bonne  manière, 
que  tous  ceux  qui  voulaient  faire  leur  devoir  et  s'acquit- 
ter de  leurs  charges  étaient  taxés  de  jansénisme,  et  que 
c'était  un  fantôme  par  lequel  on  rendait  suspects  tous 
les  gens  de  bien2. 

Après  l'affaire  de  Port-Royal,  il  dit  à  sa  table,  en 
présence  de  huit  ou  dix  maîtres  des  requêtes,  que  cela 
était  trop  violent  pour  durer  longtemps,  que  l'on  voyait 
par  là  qu'on  n'en  voulait  point  à  la  doctrine,  mais  aux 
personnes. 

M.  de  Verdun  est  mort  à  Paris  depuis  quelques  jours, 
et  Mgr  de  Poitiers,  à  ce  que  l'on  dit,  est  aussi  mort  à 
Poitiers. 


i.  Jean  Walther,  baron  de  Sluse,  savant  cardinal,  secrétaire  des  brefs 
d'Innocent  XI,  recevait  et  communiquait  avec  plaisir  les  nouvelles  de 
la  République  des  Lettres.  Lors  de  sa  mort,  attribuée  au  poison,  en  1685, 
il  fut  fort  regretté  parle  parti  janséniste. 

2.  Nous  avons  justement,  sous  les  yeux,  une  lettre  de  l'évoque  Le  Ca- 
mus à  l'abbé  de  la  Trappe,  où  il  s'élève  contre  l'accusation  de  jansé- 
nisme intentée  à  tout  propos  :  «  Eh  quoi!  tous  ceux  qui  voudront  vivre 
dans  la  règle  et  observer  les  canons,  tous  ceux  qui  voudront  maintenir 
la  pureté  de  la  morale  de  l'Evangile,  la  hiérarchie  de  l'Eglise  et  labonne 
discipline  dans  l'administration  des  sacrements,  seront  traités  d'héré- 
tiques et  de  novateurs!...  Après  tout,  si  les  jansénistes  manquent 
d'humilité  et  de  soumission,  disons  que  les  molinistes  manquent  beau- 
coup de  charité  et  de  compassion.  »  (Amersfoort,  boîte  P.) 


28         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Msr  de  Beauvais  a  ses  bulles  moitié  gratis.  Le  pape 
l'a  proposé  lui-même  et  lui  a  fait  tous  les  passe-droit 
possibles. 


Quesnel  à  la  Mère  Angélique  de  Saint-Jean 1 

Paris,  Sa.int-Magloirc,  16  août  1681. 

Puisque  nous  sommes  dans  un  siècle  où  Ton  n'ose 
quasi  espérer  d'autre  bien  que  celui  qui  consiste  à  éviter  les 
maux,  l'on  peut  dire  que  votre  maison  ne  pouvait  guère 
recevoir  d'avantage  plus  considérable  que  celui  d'une 
élection2  aussi  libre  et  aussi  paisible  que  celle  qui  vient 
d'être  faite,  avec  tout  le  succès  qui  se  pouvait  désirer. 
J'y  ai  pris  trop  de  part  par  mes  vœux  pour  ne  vous 
pas  témoigner,  ma  très  révérende  Mère,  combien  j'ai 
été  comblé  de  joie  en  apprenant  l'heureuse  issue  que 
Dieu  a  donnée  par  sa  miséricorde  à  une  affaire  dont  la 
seule  pensée  nous  faisait  trembler  depuis  si  longtemps. 
Je  sais  bien  que  votre  joie  en  cette  occasion  n'est  pas  tout 
à  fait  pleine  et  que  les  sentiments  que  vous  avez  de 
vous-même  vous  font  trouver  quelque  amertume  dans 
cette  douceur  dont  il  a  plu  à  Dieu  de  consoler  votre 
sainte  maison. 

Mais  l'amour  que  vous  avez  pour  elle  vous  oblige, 

1.  La  Mère  Angélique  de  Saint-Jean,  fille  d'Arnauld  d'Andilly  et  nièce 
de  la  première  Mère  Angélique,  abbesse  de  Port-Royal  de  1678  à  1684, 
fut  «  la  plus  spirituelle  des  abbesses  »,  nous  dit  Sainte-Beuve,  et  l'âme 
du  monastère  dans  les  jours  d'épreuve. 

2.  Les  trois  années  de  gouvernement  de  la  Mère  Angélique  expi- 
raient; on  avait  à  procéder  à  une  nouvelle  élection.  Un  mot  ambigu 
de  l'archevêque  de  Paris  fit  craindre  qu'il  n'autorisât  point  la  commu- 
nauté à  procéder  à  cet  acte,  qui  était  une  question  de  vie  ou  de  mort. 
L'alarme  était  à  son  comble,  quand,  le  mercredi  6,  arriva  un  exprès, 
dépêché  par  Mmo  de  Saint-Loup,  la  grande  nouvelliste,  avec  une  lettre 
de  celle-ci  pour  M"c  de  Vertus,  qui  commençait  par  ces  mots  :  «  Joie  ! 
joie  !  joie  !  Vous  ferez  demain  votre  élection.  »  (Sainte-Beuve,  Port-Royal, 
t.  V,  pp.  206,  208.) 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  29 

ce  me  semble,  à  étouffer  toute  voix  de  plainte  et  de 
douleur,  afin  que  Ton  n'entende,  parmi  les  tentes  des 
justes,  que  la  seule  voix  d'actions  de  grâces  d'un  succès 
si  heureux  et  si  salutaire. 


Quesnel  à  M.  de  M. 


Orléans,  5  novembre  1681. 

Je  suis  arrive  en  cette  ville  plus  tôt  que  je  ne  croyais, 
c'est-à-dire  la  veille  de  la  Toussaint,  au  lieu  que  j'avais 
fait  état  de  passer  la  fête  près  de  Paris,  comme  vous 
savez.  Mais,  ayant  expédié  tout  ce  que  j'avais  à  faire, 
voyant  le  beau  temps  et  en  ayant  suffisamment  pour 
me  rendre  ici  avant  le  commencement  du  mois,  je  pris 
mon  parti  de  le  faire,  et  je  me  trouve  enfin,  dans  ma 
nouvelle  habitation,  aussi  content  pour  le  moins  qu'au 
milieu  de  Paris.  Si  quelque  chose  était  capable  de  me 
déplaire  ici,  ce  serait  qu'Orléans  ressemble  trop  à  Paris, 
et  que  j'ai  sujet  d'appréhender  de  n'y  pas  trouver  autant 
de  retraite  et  de  séparation  de  tout  commerce,  comme 
j'ai  souhaité;  mais  Dieu  peut  me  faire  une  solitude  au 
fond  de  mon  cœur,  et  c'est  ce  que  je  désirerais  bien 
qu'il  voulût  faire  par  sa  grâce,  en  me  séparant  de  tout 
ce  qui  m'empêche  de  jouir  de  lui  seul  à  seul,  et  me 
séparant  de  moi-même  plus  que  de  toute  autre  chose. 
Car  nous  sommes  à  nous-mêmes,  la  plupart  du  temps, 
un  grand  monde,  et  nous  parlons  souvent  dans  notre 
âme  avec  une  populace  nombreuse  de  passions,  de 
désirs,  de  desseins,  d'inclinations  et  de  toutes  sortes  de 

1.  Depuis  l'assemblée  de  1678,  la  révolution  qui  se  consomma  dans 
l'Oratoire,  en  1684,  était  préparée.  L'archevêque  de  Paris,  M.  de  Harlay, 
avait  entrepris  de  «  purger  de  jansénisme  »  la  congrégation.  L'exil  du 
P.  Quesnel  à  Orléans  et  l'exclusion  du  P.  du  Breuil  du  généralat  sont  les 
premières  étapes  de  la  transformation  qui  s'opérera  quelques  années 
plus  tard. 


30  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

misères,  qui  nous  étourdit  par  son  tumulte,  qui  nous 
agite  par  ses  inquiétudes,  nous  trouble  par  ses  révoltes, 
et  nous  empêche  d'écouter  Dieu  qui  parle  à  notre  cœur, 
et  qui  seul  devrait  être  notre  monde  et  notre  tout. 
Allons  à  lui,  mon  très  cher  Monsieur,  de  toutes  nos 
forces  ;  séparons-nous  de  tout  le  reste,  et  fuyons-nous 
nous-mêmes  pour  approcher  de  lui.  Commenous  sommes 
encore  bien  près  de  nous-mêmes  et  bien  éloignés  de 
Dieu,  que  le  jour  qui  nous  est  donné  pour  marcher 
est  presque  passé,  que  la  nuit,  pendant  laquelle  on  ne 
pourra  plus  rien  faire,  s'avance  et  s'approche  de  nous 
incessamment,  il  n'y  a  point  de  temps  à  perdre.  Car, 
si  cette  nuit  funeste  nous  surprend,  tout  est  perdu  pour 
nous  sans  retour. 


Quesnel  à 

10  mai  1682. 

Nous  attendons  réponse  sur  les  huit  ou  dix  lignes 
de  la  lettre  au  pape1,  où  on  fait  dire  au  clergé  qu'il 
admire  le  zèle  du  roi  contre  toutes  sortes  de  nouveautés, 
ce  qui  ne  peut  marquer  que  les  exils  et  les  emprison- 
nements de  tant  de  gens  qu'on  tourmente,  comme  sus- 
pects des  nouveautés  du  jansénisme.  Et  ensuite  Ton 
compare  le  roi  à  l'empereur  Maurice,  qui  empêchait 
que  des  hérétiques  de  son  temps  ne  publiassent  le 
venin  qu'ils  avaient  dans  le  cœur.  Ce  qui  ne  peut  s'ap- 
pliquer qu'à  ceux  qu'on  a  tant  de  fois  accusés  d'avoir 
dans  le  cœur  les  hérésies  des  cinq  propositions,  mais 
qu'ils  n'osent  se  découvrir.  Ne  pourrait-on  savoir  ce 
que  les  évoques  ont  pu  entendre  parla? 

L'oncle  (Arnauld)  écrit  sur  ce  qu'on  voulait  l'obliger 

1.  Lettre  des  évêques  de  l'assemblée  du  clergé  au  pape,  du  mois  de 
février  1682; 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        31 

d'écrire  à  M.  de  Paris,  ce  qu'il  rejette  avec  force, 
comme  faisait  M.  de  Castorie,  qui  ne  pouvait  souffrir 
cette  démarche1.  Ii  marque  ensuite  qu'il  n'y  avait  rien 
à  espérer,  comme  on  voyait  par  ce  qui  s'était  fait  à  des 
religieuses  du  Mans  et  à  Saint-Cyr,  et  ce  que  les  évêques 
disaient,  dans  leur  lettre  au  pape,  contre  les  jansé- 
nistes. 


Quesnel  à  l'abbé  Nicaise,  à  Dijon- 

14  janvier  1683. 

La  sagesse  du  temps  où  nous  sommes  consiste  à 
parler  peu  et  à  ne  point  écrire  du  tout,  pour  ne  se  pas 
faire  des  affaires.  Ne  trouvez  donc  pas  étrange,  s'il 
vous  plaît,  Monsieur,  le  silence  que  je  garde,  et  louez 
plutôt  ma  sagesse  et  ma  prudence.  Il  n'y  a  pas  néan- 
moins moyen  de  se  dispenser  de  vous  souhaiter,  Mon- 
sieur, une  bonne  et  heureuse  année  au  commencement 
de  celle-ci,  qui  ne  sera  peut-être  pas  plus  paisible  que 
les  autres.  Au  moins  les  grands  préparatifs  qui  se  font 
marquent  la  guerre. 

J'admire  les  Italiens  de  s'imaginer  qu'il  n'y  a  rien  à 
désirer  daas  le  livre  que  vous  marquiez  qu'une  hono- 
rable mention  des  Révérends  Pères,  et  que  c'est  la  seule 
chose  qui  manque  à  leur  parfaite  réconciliation  avec 
M.  Arnauld.  Le  pape  sollicite  tontes  les  universités  et 
clergés  de  l'Europe  à  la  condamnation  des  quatre  pro- 
positions3 de  l'Assemblée  du  clergé.  L'évêque  de  Stri- 
gonie  en  a  déjà  fait  une  censure,  et  le  clergé  de  Pologne 

1  .  Cette  lettre  ayant  été  interceptée,  l'archevêque  de  Paris  en  fît 
grand  bruit  :  «  Les  violences  continuent,  écrivait  Arnauld,  et  on  veut 
que  nous  fermions  les  yeux  et  que  nous  nous  persuadions  que  les  loups 
veulent  sincèrement  faire  la  paix  avec  les  brebis.  Je  ne  suis  pas  si  cré- 
dule   Que  nous  donne-t-on?  Des  paroles,  de  bonnes  intentions,  des 

chimères.  S'en  repaisse  qui  voudra,  ce  ne  sera  pas  moi  !  » 

2.  Bibl.  Nat.,  ms.  9363. 

Z.  Les  quatre  articles  de  1682» 


32  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

avant  lui.  Je  doute  fort  qu'elles  soient  aussi  formidables 
que  celles  de  Sorbonne.  C'est  mauvais  signe  pour  la 
cause  du  pape  de  voir  que  les  foudres  de  Pologne  et 
de  Hongrie  soient  les  premières  à  se  faire  entendre. 

Voilà  le  quatrième  tome  de  saint  Augustin  imprimé. 
On  doit  faire  une  nouvelle  édition  de  saint  Paulin,  bien 
revue  et  bien  corrigée.  Saint  Fulgence  s'achève.  Pour 
moi,  je  regarde  courir  les  autres,  et  je  me  tiens  en 
repos  sur  la  barrière. 

Tout  serait  mal  reçu  en  ce  temps  ici,  et  un  homme 
fait  comme  moi  se  mettra  toujours  entre  le  marteau  et 
l'enclume,  quand  il  voudra  faire  paraître  quelque  chose 
sur  ces  matières,  au  temps  où  nous  sommes.  On  me 
ferait  accroire  d'un  côté  que  je  suis  noir,  et  je  le  serais 
encore  plus  de  l'autre  côté. 


Quesnel  à  M.  de  Neercassel,  évêqne  de  Ca$torie{ 

28  janvier  1683  2. 

Je  vous  remercie  très  humblement,  mon  très  cher  et 
très  honoré  Seigneur  et  Père,  de  la  réponse  du  6  de  ce 
mois  dont  vous  m'avez  honoré.  Je  demande  à  Dieu,  de 
tout  mon  cœur,  qu'il  répande  de  plus  en  plus  en  abon- 
dance ses  bénédictions  et  ses  grâces  sur  votre  sacré 
ministère.  Je  me  représente  que,  les  peines  et  les  tra- 
verses que  vous  avez  à  souffrir  vous  étant  communes 
avec  tant  d'hommes  apostoliques  que  Notre-Seigneur  a 
employés  au  salut  des  âmes,  les  assistances  merveil- 
leuses dont  il  lui  a  plu  bénir  leur  travail  et  récom- 
penser  leur  zèle   et  leur  patience,  vous  seront  aussi 

1.  Jean  de  Neercassel,  oratorien,  archidiacre  d'Utrecht,  etévêque  de  ce 
diocèse,  sous  le  nom  d'évêque  de  Castorie,  était  seul,  depuis  la  mort 
de  l'évêque  de  Harlem,  Gatz,  à  la  tête  des  400.000  catholiques  de  Hol- 
lande. L'ouvrage  dont  parle  Quesnel,  YAmor  pœnitens,  est  un  des  livres 
favoris  du  parti  janséniste. 

2.  Archives  d'Utrecht. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL         33 

communes  avec  eux  ;  et,  plus  vous  aurez  de  difficultés 
et  de  contradictions  à  combattre  et  à  vaincre,  plus  vous 
aurez  aussi  de  couronnes  à  recevoir  de  la  main  du  juste 
et  suprême  juge. 

Je  recevrai  avec  une  grande  joie  la  suite  de  votre 
ouvrage,  quand  je  la  verrai  arriver  ici.  Je  considère 
bien  cette  fâcheuse  nécessité  des  adoucissements.  Il  faut 
demander  à  Notre-Seigneur  la  grâce  de  rendre  sa  vérité 
agréable  sans  l'affaiblir,  et  de  faire  voir  le  mensonge 
sans  irriter  ceux  qui  le  propagent. 


Quesnel  à  ïabbé  Nicaise,  à  Dijon 1 

Orléans,  9  mars  1683. 

Vous  avez  vu  sans  doute,  Monsieur,  YAmor pœnitens 
de  M8tTévêque  de  Gastorie.  Il  est  admirablement  beau, 
et  je  voudrais  bien  pour  beaucoup  que  l'on  goûtât  et 
que  l'on  approuvât  à  Rome  ce  livre,  qui  règle  le  cœur 
du  pénitent  et  le  jugement  que  le  prêtre  doit  prononcer 
sur  lui,  par  les  deux  parties  dont  il  est  composé2. 

Vous  aurez  aussi  vu  sans  doute  la  nouvelle  collection 
de  Conciles  de  M.Baluze,  qui  n'est  pas  ce  que  j'attendais. 
Il  a  fait  une  longue  préface  à  son  Errata  du  concile  de 
Chalcédoine,  où  il  m'entreprend  sur  plusieurs  points, 
et  on  peut  dire  qu'elle  est  toute  contre  moi.  Je  suis 
assez  Gascon  pour  dire  qu'elle  ne  me  fait  pas  grand'- 
peur;  mais  je  ne  sais  si  ces  matières,  qui  sont  pour 
si  peu  de  gens,  méritent  qu'on  se  donne  la  peine 
d'écrire. 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  9363. 

2.  Les  amis  de  M.  de  Neercassel  sont  cependant  inquiets  du  sort  de 
son  livre.  On  trouve,  dans  les  Archives  d'Utrecht,  une  lettre  adressée 
par  du  Vaucel,  correspondant  des  jansénistes  à  Borne,  à  M.  de  Cas- 
torie,  le  12  juin  1683  :  «  Je  ne  sais  rien  de  particulier  touchant  YAmor 
pœniiens  ;  il  serait  à  souhaiter  que  les  présents  que  vous  avez  envoyés 
arrivassent  au  plus  tôt,  afin  de  prévenir  les  mauvaises  impressions.  » 

l.  3 


34  CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QUESNEL 

Quesnel  à  M.  de  Neercassel,  évêqae  de  Castorie1 

1er  janvier  1684. 

En  ce  renouvellement  d'année,  je  vous  souhaite  de 
tout  mon  cœur,  mon  très  honoré  Seigneur  et  Père, 
toutes  les  plus  abondantes  grâces  et  tous  les  succès  les 
plus  heureux  que  votre  sacré  ministère  puisse  obtenir. 

La  traduction  de  l'Amour  pénitent  est  toute  achevée. 
J'ai  mis  dans  ma  traduction  les  additions  et  les  chan- 
gements que  vous  m'avez  marqués  dans  vos  deux  lettres. 
Il  n'a  pas  été  difficile  d'adoucir  et  de  rendre  recevable 
et  plausible,  aux  plus  délicats  et  aux  plus  sensibles, 
l'expression  de  la  dernière  période  du  troisième  para- 
graphe du  chapitre  v  du  dernier  livre,  qui  vous  a  paru 
trop  forte.  Vous  savez  mieux  que  moi,  Monseigneur, 
qu'il  y  a  un  secret,  dans  la  rhétorique  chrétienne,  pour 
exprimer  les  vérités  les  plus  fortes  et  môme  fou- 
droyantes, d'une  manière  douce,  humble,  qui  les  fait 
recevoir  avec  un  esprit  de  docilité  et  de  paix.  Ce  secret 
est  de  s'appliquer  et  de  s'adresser  à  soi-même,  comme 
en  s'exhortant,  ce  que  l'on  pourrait  dire  aux  autres  ou 
des  autres  en  les  notant  ou  les  reprenant  d'une  manière 
âpre  et  véhémente.  J'ai  suivi  cette  méthode  en  chan- 
geant cette  période,  comme  vous  le  verrez  dans  l'extrait 
joint  à  cette  lettre.  Je  vais  relire  bien  exactement  toute 
la  traduction,  et  je  suivrai  très  soigneusement  ce  que 
vous  me  prescrivez  en  ce  qui  est  des  tempéraments  et 
des  adoucissements.  C'est  assez  le  génie  de  notre  langue 
de  tempérer  et  d'adoucir  les  expressions  latines  en  ce 
qu'elles  peuvent  avoir  de  trop  fort,  et  qui  souvent  ne 
paraît  pas  si  offensant  et  si  rude  dans  le  latin  que  dans 
le  français,  à  cause  de  certaines  libertés  que  l'on  a 
dans  cette  langue-là  et  que  l'on  n'a  pas  dans  la  nôtre 
sur  beaucoup  de  choses. 

1.  Archives  cTUtrecht, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL         35 

Il  est  certain  qu'il  faut  que  nous  fassions  notre  pos- 
sible pour  faire  imprimer  la  traduction  en  France  et 
quelle  s'en  répandra  avec  beaucoup  plus  de  facilité. 
La  réputation  que  l'original  s'est  acquise  avec  un  si 
juste  fondement  donnera  cours  à  la  traduction,  Dieu 
aidant.  Je  n'oserais,  Monseigneur,  m'étendre  à  vous 
expliquer  mes  sentiments  touchant  votre  ouvrage.  Le 
grand  sujet  que  vous  y  avez  pris  ne  pouvait  être  traité 
plus  dignement  ni  plus  parfaitement.  Je  dois  donc 
tenir  à  un  grand  bonheur  que  vous  m'ayez  fait  la  grâce 
d'avoir  agréable  que  je  le  traduisisse   en  notre  langue. 


Qiiesnel  à  la  Mère  Angélique,  abb esse 
de  Port-Roy  al-des-Champs 

Orléans,  9  janvier  1684. 

Je  n'entreprends  pas,  ma  très  révérende  Mère,  de  vous 
consoler  dans  la  perte  que  vous  venez  de  faire1  et  que 
nous  avons  tous  faite  avec  vous.  C'est  une  lumière  qui 
s'éteint  au  milieu  des  ténèbres,  c'est  une  source  d'eau 
vive  qui  se  tarit  dans  le  désert,  c'est  un  sel  qui  est  ôté  à  la 
terre  dans  son  plus  grand  affadissement  et  son  extrême 
corruption.  Et  quelle  foi  peut  nous  empêcher  de  pleurer 
une  si  grande  perte  dans  un  si  grand  besoin,  puisque, 
au  contraire,  plus  on  aura  de  foi,  plus  on  sera  forcé  de 
connaître  la  grandeur  de  cette  perte  et  d'en  sentir  la 
douleur? 

Dieu  la  peut  réparer,  il  est  vrai;  mais  nos  péchés  et 
ceux  du  monde  nous  permettent-ils  (le  nous  attendre  à 
une  si  grande  grâce  ?  N'avons-nous  pas  sujet  de  craindre 
que  la  rébellion  des  hommes  à  cette  lumière  n'ait  obligé 
celui  qui  l'avait  donnée  à  la  retirer?  Et  l'expérience 
ne  nous  apprend-elle  pas  qu'il  faut  que  l'Eglise  gémisse 

1.  Mort  de  M.  de  Sacy,  le  4  janvier. 


36  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

des  siècles  entiers  pour  obtenir  du  ciel  des  dons  si 
rares  et  des  lampes  qui,  comme  celles-ci,  aient  autant 
d'ardeur  que  de  lumière. 

Je  souhaite,  ma  révérende  Mère,  que  Dieu  daigne 
donner  l'esprit  de  cet  Elie  avec  abondance  à  l'Eli- 
sée qui  lui  succédera  dans  la  charité  et  dans  l'applica- 
tion qu'il  avait  à  l'égard  de  votre  maison.  Et  je  vous 
supplie  d'être  persuadée  que  je  suis  très  sensible  à  la 
perte  qu'elle  fait  dans  cette  occasion,  faisant  profession 
d'être  toute  ma  vie,  avec  un  respect  et  un  attachement 
inviolable1... 


Quesnel  à  Mmo  de  Fontpertnis 

Orléans,  12  janvier  1684. 

Cette  lettre  qu'on  m'a  prié  de  vous  faire  tenir, 
Madame,  me  fait  prendre  impunément  la  liberté  de 
vous  écrire  coup  sur  coup,  et  je  suis  bien  aise  d'en 
avoir  l'occasion  pour  vous  prier  de  faire  savoir  au 
prieur  du  Rossel  [Arnauld] ,  à  qui  j'ai  écrit,  ce  que  je 
n'ai  appris  que  depuis  et  qu'il  désire  savoir.  C'est 
qu'ayant  trouvé  le  frère  du  P.  Malebranche,  qui 
demeure  en  cette  ville,  il  me  dit  qu'il  y  avait  trois 
semaines  environ  que  ce  Père  lui  avait  mandé  que  sa 
réponse  à  M.  Arnauld,  touchant  les  Idées,  était  impri- 
mée, et  qu'il  lui  en  enverrait  s'il  en  pouvait  avoir,  ce 

1.  On  trouve,  à  la  suite  de  la  lettre  de  Quesnel,  une  lettre  du  Dr  Boi- 
leau  sur  le  même  sujet  : 

Lettre  de  M.  Boileau,  docteur  de  Sorbonne. 

7  janvier  1G84. 
«  Ah  !  Monsieur,  quel  coup!  La  couronne  de  notre  tête  est  tombée.  Je 
puis  bien  me  servir  de  ces  expressions  divines.  Malheur  à  nous  !  ce 
sont  nos  péchés  qui  nous  attirent  ce  châtiment.  Consolez-moi,  Mon- 
sieur, par  la  consolation  que  Dieu  répand  dans  votre  cœur.  Obtenez- 
moi,  par  vos  prières,  un  bon  usage  de  cette  afflictiomJ'en  suis  pénétré, 


CÔRRËSPONttAîiCË   bË   PAâGtttËR   QUESNEL  31 

qu'il  n'a  point  encore  fait1.  Je  crois  que  c'est  en  Hol- 
lande. Il  me  la  fait  entendre  ainsi.  Cette  réponse  est 
aigre  et  fière,  je  le  sais  d'ailleurs;  mais  c'est  pour  cela 
même  que  je  souhaiterais  que  celui  qui  écrit  contre 
cet  auteur  se  piquât  de  douceur  et  d'honnêteté,  afin 
que  le  tort  soit  tout  entier  du  côté  de  ce  Père,  pour  la 
manière  de  plaider  aussi  bien  que  pour  le  fond  de  la 
cause.  Je  lui  en  ai  dit  mon  sentiment,  parce  qu'il  me 
témoignait  n'être  pas  trop  dispose  à  cela,  en  cas  que  la 
réponse  fût  telle  qu'elle  est. 


Quesnel  à  Mmo  de  Fontpertuis2 

Orléans,  17  janvier  1684, 

Non,  Madame,  cette  grande  lumière  ne  s'est  pas 
éteinte,  elle  s'est  unie  à  son  principe,  à  cette  source  et 
à  cet  abîme  adorable  de  lumière  d'où  elle  était  sortie. 

Je  plains  Mlle  de  Raincy  [Antoine  Arnauld],  et  je  la 
plaindrais  encore  davantage,  si  je  ne  connaissais  la 
force  de  son  esprit  et  la  grandeur  de  son  âme,  qui  n'a 
rien  du  tout  de  féminin  et  qui  saura  bien  soutenir  cette 
perte,    comme    elle    a    fait    tant    d'autres.    Le    P.   de 

et  je  ne  sais  comment  réparer  la  perte  que  je  viens  de  faire.  Ne  vous 
étonnez  pas  de  me  voir  si  faible.  J'ai  perdu  celui  qui,  après  Jésus- 
Christ,  aurait  pu  être  ma  force  ;  j'ai  perdu  celui  sur  qui  je  fondais 
presque  l'unique  consolation  de  ma  vie.  » 

1.  Arnauld  écrit  à  Quesnel,  le  15  février  168i,  en  parlant  du  P.  Male- 
branche  :  «  Jamais  homme  ne  fut  si  fier  et  si  plein  de  lui-même,  et 
ainsi  le  plus  grand  service  qu'on  lui  peut  rendre  est  de  travailler  à  le 
guérir  de  cette  enflure.  Vous  en  jugeriez  ainsi,  si  vous  aviez  vu  son  der- 
nier livre,  car  on  ne  saurait  rien  s'imaginer  de  plus  insolent.  » 

2.  Mme  Angélique  Angran  de  Fontpertuis,  amie  et  correspondante 
fidèle  d'Arnauld  et  des  jansénistes,  la  seule  qui  ait  le  droit  d'être 
appelée  l'«  intimissime  »,  dit  Sainte-Beuve,  tient  la  première  place  par 
le  dévouement,  par  l'affection,  dans  la  vie  d'Arnauld.  Elle  fit  plusieurs 
voyages  en  Hollande  pour  «  l'aller  rejoindre  et  consoler  »,  ce  qui  lui 
valut  plus  tard  ce  mot  de  Louis  XIV  :  «  Cette  folle  qui  a  couru 
M.  Arnauld  partout.  »  Racine  la  dépeint  «  bonne  femme,  bonne  amie, 
mais  un  peu  portée  à  l'intrigue  ». 


38  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QÛESNEL 

Rosny  [Nicole]  en  sera  aussi  bien  touché  ;  il  pourrait 
quasi  dire  avec  Elie  :  «  Je  suis  demeuré  seul  des  pro- 
phètes du  Seigneur,  et  on  cherche  tous  les  jours  à  me 
perdre.  »  Pour  revenir  à  Mlle  de  Raincy  [Arnaîild],  je  ne 
suis  point  surpris  qu'elle  ait  refusé  le  mariage1,  et 
j'aurais  deviné  sa  réponse,  quand  on  ne  me  l'aurait  pas 
dite.  Ce  n'est  pas  que  je  ne  désire  pas  pour  elle  et  pour 
sa  famille  cette  alliance;  mais  je  ne  puis  comprendre 
quelle  figure  elle  ferait  dans  une  famille  et  surtout 
auprès  d'un  beau-père2  fait  comme  celui-là,  qui  ne 
désire  cette  union  de  sa  part  que  pour  ses  avantages 
particuliers,  qui  ne  se  met  point  en  devoir  de  satis- 
faire les  parents  de  cette  demoiselle  sur  les  intérêts 
qu'ils  ont  à  démêler  ensemble,  qui  n'est  pas  en  état  de 
donner  les  sûretés  nécessaires  pour  les  conventions 
matrimoniales,  et  dont  la  sincérité  n'est  pas  exempte 
de  tout  soupçon.  Je  serais  fort  empêché,  si  j'avais  à 
lui  donner  conseil. 


Quesnel    à    M.     de    Pontchdteau3 

(sous  le  nom  de  M.  F  leur  y) 

Orléans,  février  1684. 

Hé!  mon  cher  Monsieur,  par  où  commencerai-je  une 
lettre  où  j'ai  dessein  non  pas  de  vous  consoler,  mais 
de  m'entretenir  avec  vous  de  notre  commune  douleur? 
La  main  de  Dieu  nous  a  frappés  et  s'est  appesantie  sur 
nous.  Car  ce  n'est  pas  assez  de  dire  avec  Job  qu'elle 

1.  Il  veut  parler,  sous  cette  figure  de  mariage,  d'un  retour  projeté 
d'Arnauld  en  France.  Les  conditions  en  étaient  concertées  avec  l'arche- 
vêque de  Paris. 

2.  M.  de  Harlay,  archevêque  de  Paris. 

3.  L'abbé  de  Pontchâteau  (1648-1690)  devint  solitaire  de  Port-Reyal- 
des-Champs,  après  avoir  été  de  nombreuses  années  grand  voyageur  et 
comme  l'ambassadeur  du  monastère. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        39 

nous  a  touchés.  Les  deux  coups  si  subits,  si  peu  atten- 
dus, qui  vi-ennent  de  terrasser  deux  personnes  si  pré- 
cieuses1, si  nécessaires  et  si  essentielles,  pour  ainsi  dire, 
aux  œuvres  de  Dieu,  vous  auront  sans  doute  fait  penser 
à  ce  qui  est  écrit  de  cet  homme  de  souffrance  de  la 
loi  de  nature  qui  n'avait  pas  sitôt  reçu  une  mauvaise 
nouvelle  qu'une  autre  lui  était  apportée  avant  qu'il 
eût  le  loisir  de  se  reconnaître. 

Je  ne  laisse  pas  de  vous  plaindre,  mon  cher  Mon- 
sieur, quelque  connaissance  que  j'aie  de  la  fidélité  que 
Dieu  vous  donne  en  ces  occasions,  et  je  n'ai  pas  de 
peine  à  comprendre  quelle  violente  secousse  votre  cœur, 
tendre  comme  il  est  et  amoureux  du  bien  de  l'Eglise, 
aura  souffert  en  apprenant  des  nouvelles  auxquelles 
vous  ne  vous  attendiez  pas,  quoique  une  foi  aussi  vigi- 
lante que  la  vôtre  s'attende  toujours  à  tout. 

J'ai  reçu  enfin  V Amour  'pénitent.  La  belle  chose  !  la 
digne  apologie  de  l'amour  de  Dieu  et  de  la  grâce  de  la 
nouvelle  alliance  !  Il  est  bien  important  que  ce  livre 
soit  approuvé  à  Rome2,  et  qu'il  coure  dans  les  mains 
de  tout  le  monde  en  toutes  langues3. 

Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

Orléans,  14  février  1684. 

Je  ne  suis  pas,  Madame,  dans  une  petite  peine  tou- 
chant l'état  de  la  maison  désolée,  quoiqu'on  nous  ait 
assurés  que  le   roi  avait  laissé  une  pleine  liberté  pour 

1.  M.  de  Sacy  et  la  Mère  Angélique  de  Saint-Jean,  morte  le  29  jan- 
vier 1684.  «  L'année  1684  fut  surtout  une  année  funèbre.  M.  de  Sacy 
l'ouvrit  en  mourant  à  Pomponne,  le  4  janvier.  La  Mère  Angélique  mou- 
rut trois  semaines  après,  percée  de  la  douleur  comme  d'un  glaive.  » 
(Sainte-Beuve,  Port-Royal,  V,  245.) 

2.  Il  fut,  au  contraire,  censuré  par  le  pape  Alexandre  VIII  et  défendu 
par  un  décret  de  la  Sacrée  Congrégation.  Il  parut,  à  la  fin  de  1740,  une 
traduction  française,  en  trois  volumes  in-12,  de  V Amour  pénitent. 

3.  Dans  ses  Lettres  spirituelles  (3  vol.  1721),  Quesnel  remarque,  en 


40  COÏliU^oNbAiNCE   DE   t>ASQfcJlËR   QUËSNËL 

l'élection  d'une  nouvelle  abbesse1.  Le  silence  profond 
de  tous  ceux  qui  m'en  pourraient  mander  quelque  chose 
et  ce  que  disent  les  nouvelles  écrites  à  la  main,  que 
l'on  parlait  de  faire  venir  toutes  les  religieuses  de 
Port-Royal-des-Champs  dans  la  maison  de  Paris,  aug- 
mentent mon  inquiétude.  J'espère  que  vous  voudrez 
bien,  Madame,  me  faire  savoir  ce  qu'il  y  a  de  bon  et 
de  mauvais.  J'appréhende  bien  cependant  que  vous  ne 
soyez  pas  en  état  de  m'écrire  et  que  le  contre-coup 
d'un  accident  si  funeste  ne  vous  ait  accablée. 


Quesnel  à  Mme  de  Fontperttris,  à  Paris 

Orléans,  13  juillet  1684. 

Votre  lettre,  Madame,  est  bien  affligeante,  car  elle 
m'ôte  quasi  toute  la  joie  que  nous  avait  donnée  la  con- 
valescence du  malade  que  vous  gardez2,  en  me  faisant 
craindre  que  sa  santé  ne  dure  pas  longtemps.  Et  vous 
me  faites  connaître  l'extrémité  de  l'autre  (M.  de  Sainte- 
Marthe),  si  grande  qu'il  est  difficile  qu'un  homme  de  son 
âge,  et  qui  a  été  si  infidèle  à  son  corps,  se  tire  de  ce  pas. 

Dieu  est  le  maître  ;  il  faut  attendre  avec  soumission 
la  déclaration  de  sa  volonté  sainte  et  toujours  aimable, 
quand  même  elle  nous  afflige.  Cependant,  il  faut  pour- 
tant qu'il  y  ait  des  forces  en  lui  pour  avoir  résisté  à 
une  si  rude  attaque,  et  je  voudrais  bien  qu'on  le  ména- 
geât davantage,  en  lui  laissant  son  sang  et  en  ne  le 
tirant  point  sans  grande  nécessité.  Il  faudrait  le  tirer 
de  toute  application,  le  mettre  dans  un  train  de  vie  un 
peu  débauchée,  où  les  exercices  de  la  vie  pensive  et  stu- 

parlant  de  ce  même  ouvrage,  que  «  c'est  un  livre  excellent  pour  les 
confesseurs  »,  t.  I,  p.  157. 

1.  L'élection  se  fit,  en  effet,  sans  encombre.  La  prieure,  Mm0  du 
Fargis,  fut  élue  abbesse,  et  la  mère  Agnès  de  Sainte-Thècle-Racine. 
tante  de  Jean  Racine,  fut  désignée  comme  prieure. 

2.  M.  Nicole. 


CORfeËâÊONftÀtfCË  Dfî   PASijUÎËR   QtÎEâNËL  4i 

dleuse  cédassent  entièrement  la  place  à  la  vie  animale 
et  où  il  ait  une  compagnie  un  peu  divertissante.  Ce 
régime  lui  serait  peut-être  plus  utile  que  beaucoup  de 
remèdes. 

Mme  de  Villechaux,  qui  est  très  affligée  de  son  état, 
dit  que  la  ptisane  dont  je  vous  envoie  la  composition, 
de  l'invention  de  M.  l'abbé  Gendron,  est  admirable 
pour  les  poumons  et  pour  les  fluxions  de  poitrine,  et 
qu'elle  en  a  vu  des  effets  surprenants.  Elle  ne  peut  faire 
de  mal,  et  l'essai  n'en  coûtera  pas  beaucoup.  Je  vous 
l'envoie,  Madame,  telle  que  me  l'a  donnée  Mme  de 
Richemont,  qui  prend  aussi  beaucoup  de  part  à  la  santé 
de  notre  cher  convalescent. 

L'hôtesse  du  second  malade  me  manda  sa  maladie 
au  commencement.  Je  n'en  ai  point  su  d'autres  nou- 
velles que  les  vôtres  depuis,  et  je  crains  les  premières 
que  j'en  recevrai.  J'aurais  peine  à  lui  pardonner  sa 
mort  ;  car,  à  son  âge  et  par  le  temps  qu'il  faisait,  d'entre- 
prendre des  courses  de  cette  force,  c'est  vouloir  mourir. 

Une  dame  m'a  mandé  une  aventure  qui  peut  avoir 
des  suites,  et  qui  marque  au  moins  que  l'on  n'est  pas 
encore  mort  sur  l'affaire  dont  le  procès  dure  depuis  si 
longtemps. 

La  maladie  n'aura-t-elle  point  retardé  la  publication 
du  livre  du  schisme1? 

J'ai  reçu  la  lettre1  de  l'auteur  avec  le  mémoire  ;  je 
lui  en  rendrai  compte  au  premier  jour. 

PTISANE    POUR    LA    POITRINE 

Il  faut  mettre  trois  pintes  d'eau  dans  une  cruche 
neuve,  une  poignée  de  chiendent,  deux  gros  de  racine 

1.  Les  Prétendus  Réformés  convaincus  de  schisme  (1G84),  par  Nicole. 

2.  Probablement  la  Lettre  des  disciples  dp  saint  Augustin  an  comte 
d'Avaux,  projet  burlesque,  où  la  faction  jansénienne  demandait  à  «  être 
traitée  et  comprise  dans  la  paix,  comme  un  souverain  ».  Ce  ne  fut 
jamais  qu'un  badinage  et  un  divertissement  dont  on  se  servit  contre  le 
P.  Quesnel,  lorsqu'on  trouva  cette  pièce  dans  ses  papiers,  en  1704. 


42         CORRESPONDANCE  DE  PASQUlER  QUESNEL 

d'eschine,  une  once  de  miel,  une  once  de  sucre  candi, 
une  demi-once  de  reglisse,  une  poignée  d'orge  com- 
mune. Faire  bouillir  le  tout  ensemble  jusqu'à  la  con- 
sommation d'une  chopine  seulement,  le  passer  et  en 
prendre  deux  ou  trois  verres  par  jour. 

Pour  moi,  dit  la  dame,  qui  m'en  suis  servie,  j'en 
prends  et  en  fais  prendre  à  bien  des  gens,  autant  qu'ils 
ont  besoin  de  boire,  jour  et  nuit. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis,  à  Paris 

7  août  1684. 

Je  me  doutais  bien,  Madame,  quand  j'eus  l'honneur 
de  vous  écrire  de  la  campagne  dernièrement,  qu'il  y 
avait  à  la  ville  quelqu'une  de  vos  lettres  pour  moi.  Je 
vous  suis  extrêmement  obligé  de  la  bonté  que  vous 
avez  de  m'informer  des  nouvelles  de  nos  amis  et 
amies.  Sans  vous,  je  vivrais  dans  une  grande  ignorance 
des  choses  dont  je  désire  le  plus  d'être  informé.  On 
m'a  mandé  que  M.  de  Sainte-Marthe  est  hors  de  dan- 
ger; c'est  une  joie  tout  à  fait  grande  pour  moi. 

Le  voyage  du  bon  Père  dominicain  (le  P.  du  Ray) 
me  fait  chercher  à  deviner;  mais  nous  en  saurons 
davantage  un  jour. 

On  a  imprimé  secrètement,  à  Lyon,  les  Méditations 
chrétiennes  que  M.  Arnauld  a  vues  d'impression  de 
Hollande  et  qu'on  dit  qu'il  a  réfutées.  On  m'en  a  donné 
une  ici.  Je  vous  le  mande,  afin  que  si  quelqu'un,  à 
votre  connaissance,  en  avait  besoin,  vous  puissiez  savoir 
où  la  prendre. 

Si  M.  Nicole  continue  de  prendre  du  lait  de  chèvre  et 
qu'il  s'en  trouve  bien,  j'espère  que  nous  le  verrons 
avant  la  Toussaint  quelque  part. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        43 


Qnesnel  à  Mme  de  Fontpertuis,  à  Paris 

17  novembre  1684. 

Je  vous  suis  très  obligé,  Madame,  de  votre  souvenir 
que  je  ne  mesurerai  jamais  sur  l'assiduité  à  écrire  et 
dont  je  me  tiendrai  toujours  très  assuré,  dans  le  plus  pro- 
fond silence.  Je  ne  me  plains  de  votre  mémoire  qu'à 
l'égard  du  supérieur  de  Port-Royal.  On  m'a  dit  que 
c'est  un  M.  de  La  Grange  de  Saint-Victor  qui  a  été  agréé. 
S'il  n'y  en  a  qu'un  de  ce  nom,  il  faut  que  ce  soit  le  frère 
d'un  P.  de  La  Grange  que  nous  avions  parmi  nous, et  qui 
est  mort  curé  de  Châlons,  il  y  a  environ  six  semaines.  Il 
était  fort  entêté  contre  le  prétendu  jansénisme,  et,  si  son 
frère  était  de  même,  les  pauvres  sœurs  seraient  mal 
pourvues.  Si  c'est  celui-là,  il  est  parent  de  M.  l'évoque 
d'Orléans1,  comme  petit-neveu  de  feu  M8'r  le  cardinal 
de  Bér ulle. 

Je  suis  bien  aise  que  notre  saint  sauvage2  veuille  bien 
nous  laisser  encore  quelque  espérance  d'avoir  de  ses 
nouvelles.  Mais  je  n'abuserai  pas  desabonne  volonté,  et 
je  ne  le  fatiguerai  pas  de  mes  lettres,  pour  m'accommo- 
der  à  son  inclination. 

Je  n'ai  point  eu  de  nouvelles  de  celui  dont  vous  lûtes 
les  lettres  à  votre  campagne3.  Comme  il  ne  m'a  point 

t.  Pierre  IV  du  Cambout,  cardinal  Coislin,  évêque  d'Orléans  de  1665 
à  1706. 

2.  M.  de  Pontchâteau,  alors  en  retraite  à  l'abbaye  d'Orval. 

3.  Le  P.  du  Breuil,  oratorien,  l'un  des  jansénistes  le  plus  cruellement 
persécutés  du  xvir  siècle.  Il  était  sur  le  point  d*être  nommé  Général  de 
l'ordre  en  1678,  lorsque  la  cour  prononça  l'exclusion  contre  lui.  Il  fut 
nommé  curé  à  Rouen  et  arrêté  en  1683,  comme  suspect  d'avoir  facilité 
l'entrée  en  France  de  papiers  provenant  de  M.  Arnauld.  Le  pauvre  Père, 
innocent  de  ce  fait  et  ayant  alors  soixante-dix  ans,  finit  son  existence 
ballotté  de  prison  en  prison,  —  il  en  changea  sept  fois,  —  pour  mourir 
dans  la  citadelle  d'Alais,en  1696.  On  l'appelait  «  le  martyr  de  M.  de  Paris  ». 
Duguet  et  Quesnel  correspondirent  avec  lui  jusqu'à  sa  mort. 


44  COMËâPONflANCË  DE  t>AâQt3iÊR   QtiËâNËL 

écrit  depuis  son  déménagement,  je  juge  qu'il  n'est 
point  en  état  de  le  faire,  et  je  n'ai  pu  trouver  encore 
personne  qui  eût  habitude  de  ce  pays  perdu  où  il  est. 

Vous  ne  me  dites  rien  de  la  santé,  qui  nous  est  si 
précieuse,  de  votre  voisin  ^apologiste  du  clergé.  Je  tire 
un  bon  augure  de  votre  silence.  J'ai  lu  son  livre  du 
Schisme-  tout  entier  durant  mon  voyage,  et  il  m'a  paru 
un  des  plus  forts  et  plus  convaincants  qu'il  ait  faits. 
C'est  le  sentiment  aussi  de  M.  Fromentin  et  de  Mmc  de 
Villechaux,  et  je  m'assure  que  c'est  aussi  celui  du 
public. 


Quesnelà  Mm0  de  Fontpcrtuis,  ci  Paris 

30  janvier  1085. 

Un  de  vos  amis  3  se  dispose  à  faire  un  voyage,  avec  un 
autre  de  ses  amis,  verslamaisondeM.  duRieu  [Arnaidd], 
et  on  en  aura  déjà  entretenu  votre  voisin  [Nicole].  Si 
dans  quinze  jours  environ,  ou  plus  tôt,  si  besoin  est,  il 
fait  beau,  il  pourra  se  mettre  en  campagne.  Mais  où 
aborder  pour  prendre  la  voiture? 

A  qui  pourrais-je  faire  adresser  un  coffre  et  sous  quel 
nom  ? 

La  dame  qui  vous  rendra  cette  lettre  ne  sait  rien  de 
positif,  mais  elle  s'en  doute,  parce  qu'elle  est  la  pre- 
mière à  le  conseiller  et  qu'on  a  peine  à  linasser  avec 
ses  amis  réels. 

1.  Nicole,  qui  logeait  alors  et  demeura  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  près  de 
la  place  du  Puits  de  l'IIermite,  dans  une  maison  appartenant  au  cou- 
vent de  la  Crèche. 

2.  Les  Prétendus  Réformés  convaincus  de  schisme  (1084). 

3.  A  la  suite  de  rassemblée  de  l'Oratoire  de  1084,  où  le  chapitre  exi- 
geait la  signature  d'un  nouveau  formulaire,  quelques  esprits  indépen- 
dants et  religieux  sortirent  de  l'Oratoire,  entre  autres  Duguetet  Quesnel, 
qui  va  rejoindre  Arnauldà  Bruxelles  et  ne  rentrera  plus  en  France  que 
pour  un  voyage  de  quelques  semaines,  en  1700. 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  45 

Pourrait-on  avoir,  auprès  de  Paris,  un  lieu  de  retraite 
pour  un  jour,  afin  d'y  voir  un  ami  ?  Je  ne  vous  recom- 
mande point  le  secret,  vous  en  connaissez  la  consé- 
quence. Voyez  de  brûler  cette  lettre  et  de  m'en  écrire, 


Quesnel  à  Mma  de  Fontpertuis. 

Bruxelles,  27  février  1685. 

Vous  avez  écrit  une  lettre  à  mon  bon  oncle  [Amauld], 
par  laquelle  je  vous  vois  en  inquiétude  du  succès  de  ma 
promenade.  Je  vous  assure,  ma  bonne  cousine,  qu'elle 
s'est  terminée  heureusement.  Jamais  je  ne  me  portai 
mieux.  J'ai  trouvé  une  compagnie  de  fort  bonne  humeur  ; 
nous  avons  eu  un  temps  à  souhait,  et  il  semblait  fait 
pour  nous.  Nul  accident,  nulle  mauvaise  rencontre,  et, 
pour  comble  de  joie,  j'ai  trouvé  tous  nos  cousins  enpar- 
faite  santé,  et  ils  m'ont  fait  tout  l'accueil  que  je  pouvais 
désirer,  et  surtout  le  cousin  du  Rieu  [Arnauld],  qui  ne 
ressemble  point  du  tout  à  un  homme  de  son  âge.  J'ai  eu 
bien  de  la  joie  d'apprendre  que  le  cousin  de  Lunel 
[Ditguety,  est  résolu  de  nous  venir  voir  un  de  ces  jours. 
Je  l'attends  avec  impatience  et  je  m'imagine  qu'il  amène 
avec  lui  delà  marchandise  pour  nos  correspondants.  Il 
en  aura  le  débit,  assurément,  et  il  ne  doit  point  appréhen- 
der qu'elle  lui  demeure.  Je  m'attends  bien  que  mon  père 

1.  Jacques-Joseph  Duguet,  de  l'Oratoire,  né  en  1649,  mort  à  Paris 
en  1733,  est  le  modèle  achevé  du  directeur  de  conscience.  11  connaît  les 
sinuosités,  les  détours  du  cœur  féminin.  On  lui  doit  cette  délicieuse 
phrase  sur  l'immortalité  de  notre  âme,  si  précieuse  et  si  précaire  : 
«  Vous  portez  un  trésor  dans  un  vase  de  terre.  Malheur  à  vous,  si  vous 
n'en  connaissez  et  n'en  craignez  pas  la  fragilité!  » 

Sa  conversation  était  charmante  ;  il  avait  l'urbanité  du  langage,  la  dis- 
tinction des  manières  et  une  intarissable  bonne  humeur.  Le  P.  de  La 
Chaise  le  dépeignait  ainsi  au  président  de  Ménars  :  «  Vous  n'avez  qu'à 
tourner  le  robinet,  vous  verrez  couler  telle  essence  que  vous  voudrez.  •» 


46  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

et  toute  notre  famille  est  bien  en  colère  de  ce  que  je  suis 
parti  contre  l'inclination  de  tous,  tant  qu'ils  sont  ;  mais 
vous  savez  bien  que  je  ne  pouvais  pas  faire  autrement.  Il 
faudra  faire  ma  paix,  si  nous  pouvons.  Le  temps  appor- 
tera remède  à  tout.  Je  vous  ai  écrit,  ma  chère  cousine, 
à  dix  lieues  de  chez  vous,  et  je  ne  doute  point  que  vous 
n'ayez  reçu  ma  lettre  et  celle  que  j'écrivais  à  notre  bonne 
amie.  J'aurai  toujours  pour  toutes  les  deux  les  mêmes 
sentiments  que  je  vous  y  témoignais.  Assurez-vous-en, 
s'il  vous  plaît,  et  elle  pareillement. 


Quemelà  Mme  de  Fontperhiis 

Bruxelles,  mars  1685. 

Pour  moi,  me  voilà  avec  bien  de  la  douceur  dans  le 
monastère  que  j'avais  tant  désiré.  Ma  chère  sœur 
[Duguet]  y  estarrivée  en  bonne  santé,  et  elle  commence 
les  exercices  avec  un  goût  et  une  disposition  qui  donne 
lieu  d'espérer  beaucoup  pour  le  succès  de  son  dessein 
que  je  recommande.  Sa  dévotion  ne  l'empêche  d'être 
fort  gaie,  et  la  révérende  Mère  prieure  [Arnauid]  en  est 
si  contente  que  rien  plus  ne  lui  est  un  vrai  sujet  de 
joie  et  de  récréation. 

M.  de  Fresnes1  vous  prie  de  lui  faire  envoyer  son 
coffre.  Il  dit  qu'il  n'a  pas  besoin  ici  d'aucune  des  sou- 
tanes qui  y  sont,  non  plus  que  M.  de  Lory  [Duguet]  de 
la  sienne,  mais  bien  de  sa  casaque.  11  faudra,  s'il  vous 
plaît,  si  le  coffre  n'est  pas  plein,  y  mettre  quelques 
livres  nouveaux  que  mon  frère  a  reçus  pour  moi.  Pour 
l'argent  qui  est  entre  vos  mains,  si  nous  avons  plus  tôt 

1.  Nous  lisons,  dans  un  ouvrage  jésuite,  Errores  P.  Quesnel,  à  propos 
delà  vie  de  notre  fugitif  à  Bruxelles  :  «Tl  s'habillait  tantôt  en  oratorien, 
tantôt  en  abbé  français,  parfois  en  laïque.  Il  prenait  les  noms  les  plus 
divers:  Le  P.  Prieur,  le  P.  Provincial  des  Augustins,  M.  de  Fresnes,  M.  de 
Frekenbergh,  le  baron  de  Rebeck,  M'u0  Quesnel,  M.  du  Puis.  » 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        47 

que  vous  une  occasion  à  vous  marquer,  nous  vous  le 
ferons  savoir. 

Je  plains  mon  Père  l  de  son  état;  j'ai  toujours  bien 
cru  que  mon  éloignement  et  celui  de  ma  sœur  [Ditgnet] 
seraient  un  coup  de  poignard  pour  lui.  Je  prie  Dieu 
d'être  son  confort  et  sa  consolation.  Ma  sœur  vous  rend 
mille  et  mille  grâces  de  vos  bontés,  vous  offre  ses  très 
humbles  respects  et  vous  prie  de  l'excuser  si  elle  ne 
vous  écrit  pas2.  Vous  savez  qu'au  commencement  d'un 
noviciat  on  est  extrêmement  réservé  à  écrire.  Elle  a 
pour  vous,  ma  bonne  tante,  les  mêmes  sentiments  que 
moi. 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  avril  1685. 

J'attendais,  il  y  a  déjà  du  temps,  cette  occasion  pour 
avoir,  Madame,  la  joie  de  vous  écrire  et  de  vous  remer- 
cier, avec  toute  la  reconnaissance  possible,  de  toutes  vos 
bontés  et  de  toutes  vos  peines,  anciennes  et  modernes; 
car,  avec  vous,  c'est  toujours  à  recommencer,  et  on  ne 
saurait  finir  sur  le  chapitre  des  remerciements,  parce 
que  vous  ne  finissez  jamais  en  matière  d'obliger. 

J'aurais  plus  tôt  fait  de  vous  remercier  pour  une 
bonne  fois  de  toutes  les  grâces  passées,  présentes  et  à 
venir,  si  je  ne  prenais  autant  de  plaisir  à  vous  témoi- 
gner la  gratitude  de  mon  cœur,  que  vous  de  penser  à 
répandre  le  vôtre  par  de  continuelles  obligations  qui  en 
portent  toujours  le  caractère. 

4.  Le  P.  de  La  Tour,  supérieur  de  l'Oratoire. 

2.  Duguet  écrit,  le  31  mars  1685,  àMme  de  Fontpertuis:  «  J'ai  commencé 
mon  noviciat,  Madanie,  par  un  grand  sacrifice  en  obéissant  à  ceux  qui 
m'ont  conseillé  de  passer  le  premier  mois  sans  vous  assurer  de  mon 
très  humble  respect  et  de  ma  parfaite  reconnaissance.  »  Et  plus,  loin: 
«  Les  solitaires  les  plus  réguliers  de  ce  désert  pensent  à  vous  au  moins 
trois  ou  quatre  fois  par  jour.  »   (Archives  d'Amerssfoort.) 


48        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Je  n'ai  point  encore  reçu  la  somme  que  vous  me 
vouliez  faire  tenir  ici. 

Je  vous  supplie,  Madame,  que  Ton  ne  parle  point  du 
tout  des  deux  demoiselles1  qui  sont  entrées  au  petit 
béguinage,  car  elles  le  souhaitent  ainsi  pour  de  bonnes 
considérations. 

J'écris  à  Madame...,  mais  je  suis  bien  aise  que  cela 
n'ait  point  de  suite.  Nous  sommes  trop  éloignés  pour 
entretenir  un  commerce  de  conscience,  et  il  est  bon  de 
lui  faire  comprendre,  comme  je  le  ferai  de  mon  côté, 
que  ce  commerce  me  serait  fort  préjudiciable.  Elle  est 
dans  un  pays  où  Ton  ne  manque  pas  de  gens  à  consul- 
ter dans  les  occasions.  Le  supérieur  de  Saint-Magloire, 
ou  le  P.  Moret,  ou  M.  Roulland,ou  M.  le  curé  de  Saint- 
Jacques,  peuvent  suppléera  l'absence  des  autres.  Je  ne 
crois  pas  être  d'ailleurs  fort  importuné  de  lettres,  et  je 
suis  bien  aise  de  me  donner  au  nécessaire. 

Je  vous  supplie,  Madame,  si  vous  voulez  que  l'on 
vous  laisse  faire,  de  prendre  sans  façon  toutes  les  petites 
dépenses  sur  ce  que  vous  avez,  ou,  si  vous  ne  l'avez 
plus,  sur  ce  qui  reviendra,  comme  la  dépense  du 
cheval,  les  ports  et  emplettes,  et  autres  choses  que  je 
puis  oublier.  Sans  cette  bonne  foi,  le  commerce  ne 
serait  pas  agréable  et  ne  se  pourrait  continuer. 

Au  reste,  vous  avez  bien  raison  de  croire  qu'il  y  a 
bien  de  la  douceur  dans  notre  petite  famille,  et  il 
serait  assurément  difficile  d'y  en  avoir  davantage.  Le 
plus  jeune  des  deux  nouveaux  venus  [Dugaet]  est  fait 
pour  la  consolation  du  chef  de  la  famille  [A?maidd],  et 
c'est,  en  effet,  un  admirable  et  aimable  personnage. 
Je  vous  avoue  qu'on  ne  regrette  guère  les  rues  de 
Babylone,  quand  on  se  voit  dans  une  solitude  si  douce 
et  si  charmante.  Dieu  veuille  nous  la  rendre  utile  pour 
notre   salut   et  pour  sa  gloire,    et  vous   faire  trouver 

1.  Quesnel  et  Duguet. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        49 

toujours,  Madame,  au  milieu  du  monde,  ce  que  vous 
voudriez  aller  chercher  dans  un  désert!  Consolez-vous 
dans  votre  exil,  qui  est  toujours  exil  quelque  part  que 
Ton  soit,  aussi  bien  dans  le  lieu  le  plus  reculé  du  com- 
merce du  monde  que  dans  les  voies  larges  de  la  cité  du 
monde.  Je  vous  supplie  encore  une  fois  que  l'on  parle 
beaucoup  de  nous  devant  Dieu,  et  le  moins  qu'on  pourra 
aux  hommes.  Il  faut  qu'ils  nous  oublient,  comme  nous 
devons  les  oublier.  Je  suis  à  vous,  Madame... 

Mille  et  mille  remerciements,  s'il  vous  plaît,  à 
M.  des  Granges,  de  sa  lettre.  Mais  comment  s'est-on 
adressé  à  vous,  pour  venir  à  moi,  de  Gif?  Il  me  fâche 
que  vous  soyez  regardée  comme  un  canal  à  nous,  et 
c'est  pour  vous  seule  que  j'en  suis  fâché. 


Quesnel  à  Mm&  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  6  avril  1681 

Je  vous  écris  un  tout  petit  mot,  aujourd'hui,  pour 
vous  dire  que  je  ne  suis  pas  si  barbare  que  vous  me  le 
faites  entendre.  Le  gros  ami  et  mon  emballeur  sont 
assurément  exceptés,  et  je  croyais  même  que  je  les 
avais  suffisamment  marqués  dès  le  commencement; 
mais  enfin  je  me  suis  mal  expliqué.  Ceux  que  j'eus 
l'honneur  de  voir  chez  vous  portent  naturellement  leur 
exception.  Je  ne  puis  refuser  Mme de  Montfrin  (Pontchd- 
teaiî),  ma  conscience  mêle  reprocherait,  M.  de  Fresnes 
le  jeune  [Guillaume  Quesnel),  Mme  dlïusseau,  pourvu 
que  ce  ne  soit  pas  souvent  ;  car,  n'en  déplaise  à  votre 
sexe  dévot,  il  est  un  peu  trop  écrivain  sur  les  matières 
de  conscience,  et  il  aime  à  consulter  de  loin,  lors 
môme  qu'il  le  peut  faire  de  près.  Ce  qui,  soit  dit  sans 
vous  y  comprendre,  Madame,  car  on  vous  défie  de  trop 
écrire,  et  on  craint  moins  que  vous  consultiez  trop, 
i.  4 


$0        CORRESPONDANCE  DE  PASQUtER  QtESNEL 

qu'on  n'appréhende  que  vous  ne  suiviez  guère  voâ 
consulteurs  pour  suivre  votre  zèle.  Ce  petit  coup  de 
peigne  vous  soit  donné  en  passant.  J'ai  donc  principa- 
lement voulu  éviter  de  certains  commerces  réglés  de 
lettres  qui  n'aboutissent  à  rien,  tel  que  serait  celui 
d'une  personne  dont  le  nom  marque  l'empressement. 
Vous  m'obligerez  donc,  Madame,  de  m'envoyer  au  plus 
tôt  les  lettres  que  vous  avez  pour  moi. 

J'ai  écrit  à  votre  voisin  [Nicole]  et  à  l'ecclésiastique 
que  je  vis  chez  vous,  Madame  ;  mais  ce  sera  par  une 
autre  voie.  Ma  sœur  de  Luzeau  [Dugiœt]  vous  écrit 
aussi.  Elle  vous  fait  mille  compliments.  C'est  une  ai- 
mable personne.  Quoiqu'elle  me  touche  de  si  près,  je 
ne  saurais  m'empêcher  de  le  dire.  Elle  fait  toute  la 
joie  de  notre  famille,  qui  est,  Dieu  merci,  en  bonne 
santé  et  qui  paraît  fort  contente.  Je  suis,  Madame,  avec 
tout  le  respect  et  la  reconnaissance  que  je  dois... 

Le  coffre  n'est  pas  encore  arrivé.  Je  crois  qu'il  vaut 
mieux  le  faire  ouvrir  et  attendre  la  clé  à  loisir,  par 
occasion  d'un  retour  par  quelqu'un. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 


2  mai  1685. 


Nous  sommes  toujours  dans  une  grande  sollicitude 
pour  la  santé  de  M.  de  Béthincourt  [Nicole].  On  nous 
a  fait  cependant  espérer  qu'elle  se  rétablirait.  Dieu  sait 
avec  combien  d'ardeur  nous  le  désirons  et  que  nous 
lui  demandons  cette  grâce  pour  son  Eglise  de  tout 
notre  cœur.  C'est  une  victime  que  Dieu  semble  préparer 
par  de  continuelles  épreuves  pour  la  consommer  bien- 
tôt. Ce  serait  une  grande  miséricorde  pour  lui  ;  mais 
il  y  a  sujet  de  craindre  que  ce  ne  fût  un  jugement  sur 
son  Eglise.  Je  ne  saurais  lui  dire  combien  nous  l'hono- 
rons et  avec  quelle  tendresse,  mon  frère  et  moi. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQÙIER  QUESNËL        51 

Notre  Père  abbé  [Arnauld]  a  un  rhume,  c'est-à-dire 
une  fluxion  sur  la  poitrine  sans  fièvre.  11  y  a  huit  jours 
qu'elle  le  tient.  Il  a  une  toux  un  peu  fatigante  ;  nous 
l'avons  fait  saigner  une  fois.  Il  n'y  a  aucun  accident 
fâcheux  qui  accompagne  ce  rhume,  pour  ce  qu'il  garde 
le  lit.  Nous  espérons  que  cela  n'aura  point  de  suite. 
On  lui  a  fait  aussi  prendre  de  petits  remèdes  pour  tenir 
le  ventre  libre.  Il  mange  peu  et  se  contente  quasi  de 
potages  et  d'eau  d'orge,  fort  peu  de  viande  le  matin, 
quelques  sirops,  sans  omettre  son  lait.  Gomme  ce  mal 
lui  prend  souvent,  il  serait  bon  qu'il  eût  sur  cela  un 
régime  prescrit.  Il  n'y  a  pas  de  quoi  s'alarmer,  et  il 
faut  prendre  garde  d'en  parler  trop. 


Quesnel  à  MmG  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  16  mai  1685. 

Je  suis  très  affligé  de  l'état  de  notre  bonne  petite  Lan- 
guedocienne1 ;  mais  que  puis-je  faire  pour  elle,  sinon 
prier  Dieu  et  lui  écrire  aussi  souvent  qu'elle  voudra  ? 
Je  suis  très  disposé  à  le  faire;  mais  elle  voudrait  autre 
chose,  et  vous  savez  bien  que  je  ne  le  puis.  Son  âme 
est  à  Dieu  ;  j'espère  qu'il  en  aura  soin.  Je  vous 
souhaite,  ma  très  chère  sœur,  mille  et  mille  bénédic- 
tions du  Ciel,  qui  vaudront  mieux  que  mille  et  mille 
remerciements. 

Notre  bon  Père  abbé  [Arnauld]  est  quasi  tout  à  fait 
guéri.  Il  ne  s'en  faut  guère.  On  n'a  pas  laissé  de 
craindre,  quand  on  a  vu  commencer  cette  incommo- 
dité ;  mais  Dieu  a  tourné  tout  en  bien. 

Je  salue  de  tout  mon  cœur  nos  amis,  et  surtout  le 
voisin  [Nicole]. 

1.  Voir  la  lettre  du  26  mai  1685. 


S2         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  26  mai  1685. 

J'écris  à  cette  pauvre  petite  dame  dont  vous  avez  eu, 
Madame,  la  bonté  de  m'envoyer  la  lettre.  Si  elle  était 
raisonnable,  elle  aurait  du  être  contente  de  celles  que  je 
lui  avais  écrites,  car  je  lui  promettais  tout  ce  que  je  lui 
pouvais  promettre.  Son  voyage  de  Rome  était  résolu 
avant  qu'elle  sût  rien  du  mien,  et  il  a  bien  fallu  qu'en 
s'y  préparant  elle  se  préparât  aussi  à  se  passer  de  moi. 
Je  lui  dis  tout  ce  que  je  puis  pour  la  consoler;  car, 
pour  la  guérir,  il  faut  autre  chose  que  des  paroles,  à 
moins  que  ce  ne  soit  une  de  ces  paroles  que  dit  au 
cœur  celui  qui  en  a  la  clé  et  qui  seul  peut  l'ouvrir 
sans  que  personne  le  puisse  fermer,  et  le  fermer  sans 
que  personne  puisse  l'ouvrir.  Je  souhaite  de  tout  mon 
cœur  qu'il  plaise  à  Notre-Seigneur  lui  parler  de  cette 
manière  et  la  réduire,  par  la  puissance  qu'il  a  sur  son 
cœur,  à  se  soumettre  à  sa  volonté  et  à  se  donner  à  lui 
indépendamment  des  créatures. 

Le  malade  [Arnmtld]  qui  vous  a  inquiété  est,  Dieu 
merci,  parfaitement  guéri,  sinon  qu'il  se  sent  faible,  ce 
qui  n'est  pas  surprenant,  après  une  maladie  de  trois 
semaines,  à  son  âge.  Vous  vous  alarmez  un  peu  trop, 
et  cependant  je  vous  avoue  que  je  ne  puis  le  trouver 
étrange;  car  je  ne  saurais  vous  dire  toutes  les  pensées 
qui  viennent  d'abord  dans  l'esprit,  quand  on  voit 
commencer  ces  sortes  de  maladies  à  ce  bon  abbé  et 
quand  on  fait  réflexion  que  c'est  comme  une  rente 
annuelle,  que  la  partie  attaquée  est  faible  et  s'affai- 
blit avec  l'âge  tous  les  jours.  On  se  croit  obligé  de  vous 
dire  (mais  pour  vous,  et  sans  que  personne  de  son 
couvent  d'ici  le  sache)  que  l'on  s'aperçoit  bien  que  ce 
bon  abbé  s'inquiète  dans  ces  sortes  de  maladies  et  qu'il 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        53 

y  a  sujet  d'appréhender  que  son  inquiétude  ne  fût 
bien  plus  grande  et  plus  fâcheuse  pour  sa  santé,  s'il 
venait  à  avoir  quelque  maladie  plus  considérable. 
On  n'ose  pas  dire  qu'il  n'ait  point  de  sujet  de  prendre 
cette  inquiétude,  quand  on  considère  que,  dans  une 
abbaye  aussi  éloignée  des  secours  qu'il  avait  autre- 
fois en  semblables  occasions,  il  est  difficile  de  ne  pas 
ressentir  quelque  peine.  Les  gens  qu'il  a  sont  très  affec- 
tionnés ;  mais  on  ne  trouve  point  dans  une  forêt,  — - 
et  au  milieu  de  gens  grossiers,  —  cette  adresse  pour 
servir  et  soulager  des  malades,  ni  les  médecins  habiles 
qui  l'ont  eu  autrefois  dans  son  hospice.  Je  ne  doute 
point  que  ces  réflexions  ne  rappellent  encore  dans  l'es- 
prit les  amis  et  qu'elles  ne  se  portent  môme  au-delà 
de  la  maladie.  Et  je  ne  puis  concevoir  comment,  il  y 
a  un  an  qu'il  avait  encore  moins  de  compagnie  de  la 
part  de  ses  religieux  et  que  sa  maladie  était  plus  consi- 
dérable, il  ne  s'ennuya  pas  davantage,  ou  plutôt  je  ne 
m'assure  point  qu'il  songeât  alors  à  son  hospice.  Voilà 
ce  que  j'ai  cru  vous  devoir  dire,  pour  en  faire  tel 
usage  que  vous  jugerez  à  propos  ;  car  de  tirer  aucune 
conclusion  des  principes  que  je  viens  d'établir,  je  m'en 
garderai  bien.  Je  ne  suis  pas  d'humeur  à  conseiller  à 
un  abbé  de  sortir  de  son  abbaye.  Il  leur  doit  l'exemple, 
dans  la  maladie  aussi  bien  que  dans  la  santé.  Ainsi  je 
n'ai  rien  à  vous  dire  davantage,  ma  très  chère  sœur,  sur 
ce  sujet.  J'en  aurais  bien  à  vous  dire  sur  le  mien  ;  mais 
je  comprendrai  tout  en  ce  seul  mot,  qui  est  que  je 
suis  à  vous  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  plus  que 
je  ne  vous  le  saurais  dire. 

Que  s  ne  l  à  Nicole 

Bruxelles,  13  juin  1685. 

Je    vous    rends    grâces,    Monsieur,    des    nouvelles 
de   votre    lettre    du   30.    Le   livre   du    cardinal    Gapi- 


54         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

succhi1,  pour  être  fait  en  robe  rouge,  n'en  est  pas 
meilleur  pour  cela,  et  quelque  robe  noire  pourra  bien 
un  jour  lui  faire  voir  qu'il  est  ignorant  en  cramoisi. 

La  nouvelle  du  martyr  [le  P.  du  Breuil]  est  plus 
consolante  pour  l'Eglise,  et  il  a  grand  sujet  de  bénir 
Dieu  du  courage  qu'il  donne  encore  aujourd'hui  aux 
siens. 

Je  ne  savais  pas  que  le  livre  de  M.  Arnauld  fût 
entre  les  mains  des  censeurs. 

J'ai  bien  de  la  joie  de  ce  que  l'on  verra  bientôt 
l'opéra  à  cinq  parties;  ce  sera  quelque  chose  de  bien 
harmonieux;  mais  ceux  que  l'on  y  fera  danser  paieront 
bien  les  violons  sans  se  trop  divertir. 

Si  vous  trouvez  occasion  d'envoyer  la  thèse  de  Lou- 
vain,  elle  sera  la  très  bien  venue.  Je  salue  tous  les 
Pères  et  Frères  de  votre  couvent  avec  tout  le  respect 
que  je  dois.  Hélas!  voilà  encore  une  nièce  qui  se 
meurt,  s'il  n'y  a  rien  de  changé  depuis  le  8,  et  c'est 
la  dernière  du  nom.  Dieu  veuille  consoler  Monsieur 
son  oncle  ! 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 
à  la   Crèche.,  faubourg  Saint-Marceau,  à   Paris 

Bruxelles,  29  juin  1685. 

Vous  n'avez  point    à  appréhender,  Madame,  que  je 
vous  fasse  un  procès  sur  le  délai  de    votre  lettre.  Je 

1.  Lettre  inédite  de  Du  Vaucel  à  Arnauld. 

29  avril  1G84. 

«  J'ai  parcouru  depuis  peu, un  livre  que  ce  cardinal  Capisucchi  vient 
de  publier  et  de  dédier  au  Pape. 

«  11  a  pour  titre  :  Qusestiones  theologiœ.  Il  y  a  plusieurs  de  ces  ques- 
tions qui  sont  directement  opposées  au  livre  de  M.  de  Gastorie.  J'ai  lu 
ou  parcouru  ce  livre  avec  bien  du  dégoût.  M.  Casoni  me  parla  de 
V  auteur  avec  un  fort  grand  mépris,  »  (Archives  d'Utrecht,  t.  I.) 


CORRESPONDANCE  DE  PASOUIER  QUESNEL        55 

vous  en  dois,  au  contraire,  un  très  grand  remercie- 
ment, puisqu'on  différant  vous  m'avez  épargné  une  des 
plus  grandes  peines  où  je  puisse  me  trouver  jamais, 
en  ne  me  mandant  point,  comme  vous  auriez  dû  le 
faire,  le  danger  où  nous  étions  de  perdre  une  per- 
sonne1 qui  nous  est  si  chère  et  qui  est  si  utile  à 
l'Eglise,  pour  ne  rien  dire  davantage.  Mais  il  est  vrai 
aussi  que,  si  Dieu  en  eût  disposé  et  que  j'eusse  appris 
une  si  triste  nouvelle  sans  y  être  préparé,  c'eût  été  un 
terrible  coup  pour  moi,  quoiqu'après  ce  que  nous  avons 
vu  cette  année,  et  dans  l'état  où  est  ce  qui  nous  reste, 
il  faille  se  préparer  et  s'attendre  à  tout.  Cependant  ces 
événements  me  font  voir  que,  s'il  y  a  de  la  consola- 
tion à  vivre  avec  ses  amis,  on  a  au  moins  cet  avantage, 
quand  on  en  est  éloigné,  que  l'on  sait  quelquefois  plus 
tôt  leur  guérison  que  leurs  maladies,  et  que  l'on  se 
trouve  au  port  sans  avoir  ni  entendu  le  bruit  des  tem- 
pêtes de  la  mer  ni  aperçu  le  danger  du  naufrage.  Pour 
vous,  Madame,  vous  l'avez  vu  de  près  et  vous  ne  l'avez 
pas  vu  d'une  manière  oisive,  puisque  vous  avez  secouru 
le  vaisseau  avec  tant  de  soin  et  tant  de  succès.  Le  plaisir 
que  l'on  a  de  rendre  service  à  ses  amis  dans  cet  état 
est  presque  le  seul  avantage  que  l'on  ait  quand  on  est 
auprès  d'eux.  Et,  si  ce  n'était  une  injustice  d'envier 
cette  joie  et  cette  satisfaction  à  ceux  qui  l'achètent  si 
cher  par  leurs  fatigues  et  par  la  douleur  de  les  voir 
souffrir  et  par  la  crainte  de  les  perdre,  je  vous  envie- 
rais, Madame,  cet  avantage.  Jouissez  encore  du  plaisir 
de  voir  revenir  notre  cher  malade  et  de  le  voir  pour 
ainsi  dire  ressuscité,  et  ne  trouvez  pas  mauvais  que  je 
partage  avec  vous  ce  plaisir,  quoique  je  n'aie  pas  eu 
part  à  votre  crainte. 


\.  Nicole. 


56  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

Quesnel  à  Mm&  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  31  juillet  1685. 

Un  billet  seulement,  Madame,  pour  vous  dire  qu'une 
abbesse  qui  était  ma  voisine  de  quatre  lieues,  il  y  a 
six  mois,  me  mande  qu'elle  m'a  envoyé  une  lettre  d'un 
insulaire  [P.  du  Breuii]  que  je  n'ai  point  reçue.  Peut- 
être  ne  vous  a-t-elle  point  été  adressée,  peut-être 
sera-t-elle  demeurée  par  mégarde.  Cet  insulaire  est 
probablement  celui  dont  je  vous  montrai  les  lettres  chez 
vous,  à  la  campagne,  et  je  donnerais  beaucoup  d'autres 
lettres  pour  les  siennes. 

Il  me  prend  grande  envie  de  vous  gronder  terrible- 
ment. A  quoi  songez-vous  donc  de  vous  faire  arracher 
les  dents  et  de  vous  livrer  à  un  bourreau?  Attendez  au 
moins  l'occasion  de  le  faire  pour  la  foi  ou  pour  la  jus- 
tice. Vos  fluxions  demanderaient  un  remède  plus  doux 
et  qui  serait  plus  efficace.  Ce  serait  de  ne  vous  pas  tant 
échauffer  le  sang  par  vos  veilles,  vos  courses,  vos 
jeûnes,  vos  fatigues  et  vos  autres  fredaines,  par  les- 
quelles vous  vous  poussez  à  bout.  Ne  serez-vous  jamais 
raisonnable  sur  ce  chapitre,  et  ne  vous  résoudrez-vous 
jamais  à  faire  à  vos  amis  le  plaisir  de  vivre  un  peu 
plus  humainement  que  vous  ne  faites?  Bien  vous  en 
prend  que  j'aie  pris  un  papier  si  petit  et  où  j'ai  encore 
d'autres  choses  à  mettre.  Je  vous  en  dirais  bien  davan- 
tage, quelque  expérience  que  l'on  ait  que  vous  ne  vous 
épouvantez  pas  du  bruit. 

Hélas!  que  deviendra  notre  pauvre  ami  au  milieu 
de  ces  nouveaux  mariés?  Je  le  plains  bien,  mais  plus 
encore  celui  qui  lui  donne  à  ses  dépens  cette  pitoyable 
occasion  de  dégoût.  Je  ne  vous  dis  point  que  j'écrivis 
hier  à  Mme  la  marquise  et  à  la  petite  abbesse,  et  que 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL        57 

j'adressai  les  lettres  en  droiture  à  M.  Le  Tourbier  ;  car 
il  aura  déjà  reçu  le  paquet.  La  maladie  de  M.  Le  Doux 
[Nicole]  nous  a  un  peu  alarmés  ;  mais  on  nous  le  fait 
guéri  maintenant,  et  c'est  une  grande  joie  dans  toute 
notre  famille. 


Qaesnel  à  Mmo  de  Fontpertuis 

6  octobre  1685. 

J'enviai  bien  à  mon  père  et  à  mon  frère 1  la  satis- 
faction qu'ils  se  donnaient  de  vous  écrire,  Madame,  au 
retour  de  notre  petit  voyage,  et  je  ne  fus  empêché 
de  le  faire  que  parce  qu'il  me  fallut  donner  le  peu 
de  temps  que  nous  avions  à  quelque  chose  de  pressé. 
Mais  je  ne  puis  plus  différer  de  vous  décharger  mon 
cœur  sur  l'extrême  peine  qu'il  a  porté  depuis  le  départ 
du  pauvre  M.  Le  Fossier  [Duguet]2,  qui  nous  est  venu 
voir  dans  notre  petit  hospice,  de  l'avoir  vu  partir  clans 
un  aussi  pauvre  équipage,  qui  est  celui  que  vous  avez 
vu  à  son  arrivée.  Que  de  chaleur,  que  d'agitation,  que 
d'incommodités  de  toutes  sortes  n'aura-t-il  point  souf- 
fertes, outre  celles  qu'il  porte  toujours  avec  lui  et  dont 
il  fait  ses  délices,  pendant  qu'elles  font  la  peine  et  la 
douleur  de  tous  ses  amis! 

Pourvu  encore  qu'il  soit  arrivé  à  bon  port  et  de  bonne 
santé!  Je  le  veux  espérer  de  la  bonté  de  Dieu  sur  cet 
incomparable  ami  que  j'ai  suivi  des  yeux  de  mon  cœur, 
de  mes  désirs  et  de  mes  prières  pendant  tout  le  voyage, 
et  que  j'aurais  souhaité  d'accompagner  plus  loin, 
comme  j'en  avais  eu  la  pensée  ;  mais  la  crainte  de  lui 


1.  Arnauld  et  Guelphe. 

2.  Duguet,   d'une   santé   très  délicate,  ne  supporta  pas  le  climat  de 
Bruxelles  et  quitta  Arnauld  pour  rentrer  en  France. 


58  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

être  un  nouveau  sujet  d'incommodité  dans  une  voiture 
si  étroite  me  l'ôta.  Mais  rien  ne  pourra  ôter  le  souvenir 
de  toutes  les  obligations  que  je  lui  ai  pour  toutes  les 
bontés  qu'il  m'a  témoignées  dans  cette  petite  visite,  et 
qui  ne  sont  qu'une  suite  de  tant  d'autres  dont  je  lui 
serai  éternellement  redevable.  Je  vous  supplie,  Madame, 
de  lui  bien  faire  comprendre,  quand  il  sera  de  retour, 
combien  je  ressens  vivement  tout  ce  qui  me  vient  de 
sa  part,  et  que,  si  j'ai  le  malheur  de  n'être  ni  assez 
éloquent  ni  assez  abondant  de  paroles  pour  faire  con- 
naître, comme  d'autres,  au  dehors  ce  qui  se  passe  dans 
mon  cœur  à  son  égard,  je  ne  cède  néanmoins  à  personne 
ni  de  respect,  ni  de  reconnaissance,  ni  de  tous  les  autres 
sentiments  que  l'on  doit  à  un  aussi  bon  cœur  que  le 
sien.  Je  vous  supplie,  Madame,  de  vouloir  bien  m'aider 
à  lui  rendre  quelque  petit  témoignage  de  mes  soins, 
en  l'accueillant  vous-même  à  son  arrivée  avec  toute  la 
charité  et  toute  l'amitié  dont  vous  êtes  capable,  et  en 
vous  appliquant  à  lui  procurer  tous  les  petits  soulage- 
ments dont  il  est  impossible  qu'il  n'ait  un  extrême 
besoin,  après  de  si  grandes  fatigues  et  dans  une  santé 
si  mauvaise.  Vous  savez  combien  il  se  plaint  et  le  repos 
et  la  nourriture,  et  combien  il  contriste  ses  meilleurs 
amis  par  la  dureté  qu'il  a  pour  lui-même.  Rendez-vous-en 
un  peu  la  maîtresse  pour  quelques  jours,  et  faites-lui  une 
douce  violence  pour  le  ranger  à  la  raison.  Nous  vous 
en  serons,  Madame,  infiniment  obligés.  Ne  vous  oubliez 
pas  aussi  vous-môme,  s'il  vous  plaît,  car  j'apprends, 
de  plus  d'un  endroit,  que  vous  n'avez  pas  plus  de 
forces  que  lui  et  que  vous  n'êtes  pas  moins  indocile  sur 
ce  chapitre.  Adieu,  ma  très  chère  sœur,  c'est  à  lui 
principalement  que  je  vous  recommande,  vous  et 
M.  Le  Fossier  [Ditguet],  car  je  me  défie  fort  que  vous 
vous  rendiez  l'un  et  l'autre  à  nos  sollicitations. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        59 

Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis,  à  Paris 

9  octobre  1685. 

C'est  pour  vous  obéir,  Madame,  avec  la  plus  grande 
exactitude,  que  je  me  donne  l'honneur  de  vous  écrire 
aujourd'hui,  aussitôt  après  l'arrivée  de  notre  pèlerin, 
qui  est  revenu  en  très  bonne  santé  et  qui  vous  donnera 
lui-même  de  ses  nouvelles,  ou  aujourd'hui,  ou  demain. 

Je  vous  envoie,  Madame,  les  mesures  de  la  chambre 
que  le  petit  papier  vous  expliquera  ;  mais,  en  vous 
obéissant,  je  vous  supplie  de  trouver  bon  que  je  vous 
représente  que,  si  c'est  pour  envoyer  ici  de  la  tapis- 
serie, cela  fera  une  très  grande  peine  à  M...  et  que  je 
suis  comme  assuré  qu'il  ne  souffrira  pas  qu'on  la 
mette  dans  sa  chambre.  Il  ne  pourra  pas  se  résoudre 
à  voir  celle  de  M.  David  [Arnauld]  sans  tapisserie,  pen- 
dant que  la  sienne  en  sera  tendue.  Je  n'ai  osé  lui  en 
rien  dire;  mais  je  sais  assez  ce  qu'il  dirait  s'il  le  savait. 
La  seule  raison  qu'on  lui  peut  dire  est  que  cela  rendra 
le  bruit  plus  sourd.  Mais  ce  sera  de  si  peu  que  cela  ne 
vaut  pas  la  peine  de  faire  la  dépense.  Que  si  on  avait 
à  la  faire,  le  plus  court  serait  d'en  prendre  sur  les  lieux, 
ou  plutôt,  ce  qu'il  souffrirait  plus  facilement,  de  se  con- 
tenter du  jonc  qu'on  emploie  dans  ce  pays.  M.  David 
est  du  même  avis  que  moi,  et  je  crois,  Madame,  que 
vous  y  entrerez  quand  vous  y  aurez  bien  pensé. 

J'oubliais  ce  qui  me  touche  plus  au  cœur  :  c'est  de  vous 
faire  des  reproches  de  trois  outrages  sanglants  que  vous 
me  faites,  Madame,  au  commencement  de  votre  lettre, 
vous  qui  n'avez  coutume  de  me  faire  que  du  bien  et 
de  ne  me  dire  que  des  paroles  de  joie.  Vous  dites  que 
vous  m'importunez  en  m'écrivant,  vous  m'en  deman- 
dez pardon,  et  vous  me  menacez  de  ne  plus  le  faire. 
Y  a-t-ii  rien  de  plus  offensant,  et  croyez-vous  que  je 


60  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

vous  le  pardonne  aisément  ?  Il  faudra  que  vous  trouviez 
un  confesseur  des  plus  indulgents,  pour  en  avoir  l'ab- 
solution. Pour  moi,  je  ne  vous  la  donnerai  point  que 
vous  n'ayez  accompli  la  pénitence,  et  la  plus  douce  est 
de  vous  rétracter,  de  me  faire  l'honneur  de  m'écrire  le 
plus  souvent  que  votre  santé  et  vos  affaires  vous  le  per- 
mettront et  d'être  persuadée  que  c'est  pour  moi  une  joie 
que  j'estime  infiniment  que  d'avoir  avec  vous,  Madame, 
ce  petit  commerce. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

16  octobre  1685. 

Enfin,  Madame,  le  voilà  où  vous  l'avez  désiré,  celui1 
qui  faisait  toute  la  joie  de  notre  solitude  et  qu'il  rend 
doublement  solitude,  en  la  quittant  pour  s'aller  jeter 
dans  le  sein  de  ses  amis.  11  ne  sortira  pas  de  notre  cœur 
pour  sortir  d'avec  nous,  et  nous  ne  voulons  pas  déses- 
pérer de  l'y  revoir  un  jour,  quand  sa  santé  sera  rétablie. 
L'espérance  est  pourtant  fort  médiocre,  et  je  crois  qu'il 
vaut  mieux  se  résoudre  à  prendre  patience  qu'à  se 
repaître  d'une  espérance  vaine.  Sa  santé  le  demande 
ainsi.  C'est  tout  dire,  et  nous  n'avons  pas  été  aussi 
indociles  que  vous  le  craigniez,  quand  il  a  été  question 
de  prendre  parti. 

Questiel  à  Mme  de  Fontpertuis. 

27  octobre  1685. 

Je  ne  puis  m'empecher  de  vous  témoigner  l'agréable 
surprise  que  nous  avons  eue  en  apprenant  la  Dêclara- 

1.  Les  années  qui  suivent,  de  1686  à  1690,  sont  pour  Du^uet,  dit  Sainte- 
Beuve,  «  des  années  ensevelies  ».  Il  lui  fallut  découvrir  une  retraite  pro- 
fonde et  sûre.  «  11  se  passa  un  temps  considérable,  écrit-il,  avant  que  je 
«  pusse  trouver  un  tombeau  à  ma  mesure.  » 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  61 

tion  qui  révoque  TEdit  de  Nantes  K  C'est  un  coup  digne 
du  plus  grand  roi  du  monde,  et  il  n'a  encore  rien  fait 
qui  approche  de  cette  grande  action,  quelque  remplie 
que  soit  sa  vie  d'actions  grandes  et  éclatantes.  J'espère 
que  Dieu  bénira  le  zèle  qu'il  donne  à  ce  grand  prince 
pour  la  religion,  et  tous  ceux  qui  l'aiment  doivent  prier 
pour  une  affaire  de  cette  importance  qui  remet  l'unité 
dans  l'Eglise  de  France. 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis,  à  Paris 

20  novembre  1685. 

Je  ne  crois  pas  que  la  personne  dont  vous  m'avez 
envoyé  la  lettre  veuille  dire  que  la  cassette  n'est  pas  où 
je  crois  qu'elle  est,  mais  que  ce  qu'il  y  a  cherché  ne 
s'y  est  pas  trouvé.  La  mémoire  m'a  manqué;  mais  il 
en  faut  demeurer  là.  Le  besoin  que  j'avais  de  ce  petit 
meuble  n'était  pas  bien  pressant.  Si  ce  que  vous  m'avez 
fait  l'honneur  de  m'écrire"  qu'on  avait  à  m'envoyer  en 
vaut  la  peine,  on  pourra  le  faire;  mais,  si  cela  n'en  vaut 
pas  la  peine,  je  me  pourvoirai  par  deçà  de  ce  qui  me 
sera  nécessaire  pour  mon  hiver,  d'autant  mieux  que 
cela  vous  épargnera  un  petit  embarras.  Si  M.  de  Fresnes 
le  jeune2  avait  quelques  livres  d'airs  spirituels  ou  de 
noëls  bien  faits,  ou  quelque  autre  musique,  il  nie  ferait 
plaisir  ;  ce  serait  pour  chanter  au  coin  de  mon  feu  cet 
hiver.  M.  Le  Doux  Hamon  en  pourrait  demander  pour 
moi   (incognito)  à  M.  Le  Hoanmo.  Je   mets  cela  sans 

1.  Rappelons-nous  que  nous  n'avons  pas  affaire  à  des  philosophes, 
mais  à  des  prêtres  et  à  des  théologiens,  et  qu'on  ne  trouve  personne  à 
cette  époque,  dans  l'Eglise,  qui  s'élève  contre  cet  acte  cruel  et  impoli- 
tique. Le  grand  Arnauld  lui-même  «  s'en  réjouit  fort  »,  et  du  Vau.ce! 
écrit  de  Rome  à  M.  de  Castorie,  le  17  novembre  :  «  La  Déclaration  du 
roi  a  été  reçue  avec  grand  applaudissement.  »  (Archives  d'Utrecht,t.  I.) 

2.  Son  frère,  François  Quesnel. 


62  CORRESPONDANCE   DE   PASQUIER   QÛËSNËL 

beaucoup  de  réflexion,  et  vous  pourrez  l'oublier  sans 
beaucoup  de  faute  '. 

J'ai  demandé  un  livre  à  M.  de  Fresnes,  qui  s'appelle 
Vidée  du  sacerdoce  et  du  sacrifice*1.  Je  l'aimerais  mieux 
non  relié  que  relié,  s'il  n'est  pas  encore  acheté;  sinon, 
il  sera  le  bienvenu  comme  il  sera. 


Quesnel  à  M.  Fromentin^ 


13  décembre  1G85. 

Je  reçus  hier  seulement,  Monsieur,  votre  lettre  du  18 
du  passé,  où  j'ai  appris  avec  joie  le  succès  qu'a  partout 
la  révocation  de  l'édit  de  Nantes4,  et  la  peine  qu'a 
Monsieur  votre  ami  au  sujet  des  professions  de  foi  et  des 
serments  qui  se  font  par  des  gens  qu'il  sait,  par  leur 
propre  bouche,  n'être  pas  sincères  et  de  bonne  foi.  Si 
ces  gens  ne  disaient  rien  ou  ne  témoignaient  que  de  la 
peine  et  de  la  répugnance,  je  ne  croirais  pas  que  l'on 
dût  se  mettre  beaucoup  en  peine  de  fouiller  dans  leur 
cœur  pour  y  chercher  leur  véritable  disposition.  Car 
nous  voyons,  dans  tous  les  siècles  de  l'Eglise,  que  l'on 
a  sollicité  les  hérétiques  les  plus  obstinés  à  souscrire  des 
professions  de  foi  catholiques,  que  l'on  jugeait  assez 
qu'ils  n'auraient  pas  souscrites  sans  les  menaces  qu'on 
leur  faisait  ou  de  les  déposer  ou  de  leur  faire  souffrir 
d'autres  peines.  11  paraît  même  qu'après  qu'ils  avaient 

1.  Nous  savons,  par  le  Cûrriculum  vitœ  du  P.  Quesnel,  «  qu'il  n1a 
point  appris  le  plain-chant  et  qu'il  n'a  pas  la  voix  forte  ».  (Documents 
inédits,  appartenant  au  P.  Ingold,  de  l'Oratoire.) 

2.  L'Idée  du  sacerdoce  et  du  sacrifice  de  Jésus-Christ.  La  première 
partie  est  du  P.  de  Gondren,  la  seconde  du  P.  Toussaint  Desmares,  la 
troisième  et  la  quatrième  du  P.  Pasquier  Quesnel.  Paris,  1677. 

3.  Sous-doyen  de  l'église  d'Orléans  et  vicaire  général. 

4.  Quesnel  aura  cependant  la  bonne  fortune  de  trouver  asile  dans  un 
pays  protestant. 


:. 


CORRESPONDANCE    DE  PASQtJIËR    QUËSNEL  63 

résiste  aux  premiers  ordres  ou  des  empereurs  ou  des 
évoques,  et  que  l'on  était  comme  assuré  qu'ils  conser- 
vaient toujours  dans  le  cœur  leurs  anciennes  erreurs, 
on  ne  laissait  pas  de  les  presser  de  nouveau  par  de  nou- 
velles constitutions  ou  de  nouveaux  édits  plus  secrets, 
et  que,  s'ils  s'y  soumettaient,  on  les  recevait  sans 
façon  à  la  participation  des  sacrements  de  l'Eglise. 
Il  est  vrai  qu'il  n'y  avait  apparemment  aucun  serment 
joint  à  la  souscription,  comme  il  y  en  a  aujourd'hui; 
mais,  après  tout,  une  profession  de  foi  faite  à  la  face 
de  toute  l'Eglise,  entre  les  mains  de  ses  premiers 
ministres,  et  accompagnée  d'anathèmes,  était  une  chose 
fort  sainte,  et,  mentir  en  cette  occasion,  c'était  mentir 
au  Saint-Esprit.  Quand  donc  il  n'y  aura  que  le  soupçon, 
j'ai  peine  à  croire  que  Ion  doive  condamner  une  pratique 
autorisée  par  l'exemple  de  l'Eglise,  dans  tous  les  siècles. 
Ceux  qui  ont  témoigné  quelque  temps  auparavant  que, 
s'ils  changeaient  jamais,  ce  ne  serait  que  par  violence, 
peuvent  être  censés  avoir  changé  de  sentiment,  quand, 
sans  témoigner  leur  répugnance,  ils  se  soumettent,  et 
leur  profession  de  foi  et  souscription  peut  être  regar- 
dée comme  une  rétractation  de  leurs  mauvaises  disposi- 
tions. Ceux  qui  ne  font  connaître  les  leurs  qu'après 
l'abjuration  portent  seuls  la  peine  de  leur  parjure.  Et 
néanmoins  il  est  de  la  charité  qu'on  leur  doit  de  ne 
les  pas  abandonner,  mais  de  s'appliquer  à  les  guérir, 
en  éclaircissant  leurs  doutes  et  en  leur  faisant  con- 
naître, par  l'explication  des  vrais  sentiments  de  l'Eglise 
et  par  l'exemple  des  ministres  qui  se  sont  convertis 
avant  toute  violence  et  par  la  seule  conviction  de 
l'erreur  où  ils  étaient,  qu'il  n'y  a  qu'un  entêtement 
déplorable  qui  les  retienne  dans  l'erreur.  Quant  à  ceux 
qui  déclareraient  ouvertement  qu'ils  ne  sont  point 
changés,  qu'ils  ne  font  que  par  force  la  profession  de 
foi,  et  qui,  par  conséquent,  ne  pourraient  faire  qu'un 
faux  serment,  vous  avez  fort  bien  jugé,  Monsieur,  que 


64        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

votre  ami  ne  pouvait  pas,  en  conscience,  les  recevoir 
avec  une  telle  disposition  déclarée  et  connue.  Il  a  aussi 
très  bien  fait  de  déclarer  à  ceux  qui  se  sont  présentés 
à  lui  qu'il  ne  les  recevrait  pas,  s'il  ne  croyait  qu'ils 
viennent  de  leur  bon  gré  à  l'Eglise;  car  il  faut  que 
l'Eglise  agisse  d'une  manière  digne  de  l'épouse  de 
Jésus-Christ,  et  que  ses  ministres  conservent,  en  agis- 
sant en  son  nom,  son  honneur  et  sa  majesté.  Elle  court 
après  ces  pauvres  égarés,  non  comme  un  maître  après 
des  esclaves  fugitifs,  mais  comme  une  mère  après  ses 
enfants.  Si  elle  les  châtie  pour  les  faire  rentrer  dans  sa 
maison,  elle  ne  doit  pas  leur  faire  de  plaies  mortelles, 
ni  leur  en  donner  l'occasion,  ni  souffrir  qu'ils  s'en 
fassent  eux-mêmes,  comme  il  est  constant  que  ceux-ci 
s'en  font  de  mortelles  quand  ils  font  des  sacrilèges  et 
des  parjures.  Il  est,  au  contraire,  de  sa  charité  de  les 
leur  épargner,  et,  s'ils  n'ont  dans  l'agitation  et  le 
trouble  où  ils  sont  ni  la  lumière  ni  la  force  de  s'abste- 
nir de  ces  péchés,  elle  doit,  par  sa  sagesse  et  sa  discré- 
tion, les  en  détourner,  en  ne  recevant  pas  de  telles  pro- 
fessions ni  de  tels  serments,  qui,  au  lieu  de  leur  rendre 
la  santé  et  la  vie,  les  rendent  encore  plus  malades  et 
plus  incurables,  en  les  rendant  plus  indignes  de  la 
miséricorde  de  Dieu. 

II  est  bien  fâcheux  qu'en  pressant  trop  ces  malheu- 
reux, et  par  des  voies  odieuses,  on  ait  arrêté  le  cours 
du  bien  qui  se  faisait  par  les  voies  douces  et  naturelles. 
Il  faut  les  adoucir  sur  ce  point,  le  mieux  que  l'on  peut. 
Il  faut  redoubler  la  charité  envers  eux  et  leur  faire  con- 
naître qu'ils  ne  doivent  point  imputer  à  l'Eglise  ce  qu'elle 
ne  peut  empêcher  ;  que  ni  ce  qui  vient  delà  part  du  roi, 
qui  fait  en  cela  ce  qu'il  croit  leur  être  utile,  ni  ce  qui  est 
ajouté  à  ses  ordres  par  la  dureté  des  soldats  ne  change 
point  la  face  des  affaires  en  elles-mêmes;  qu'il  faut  exami- 
ner d'aussi  bonne  foi  et  avec  au  tant  de  sincérité  et  de  désir 
de  connaître  la  vérité,  de  quel  côté  est  cette  vérité  et  où  la 


CORRESPONDANCE   DE    PASQU1ER    QtESNËL  65 

Vraie  Eglise  se  doit  trouver,  ou  dans  une  communion 
qui  n'a  jamais  été  interrompue  depuis  Jésus-Christ  et 
les  apôtres  ni  dans  le  corps  ni  dans  ses  ministres,  ou 
dans  une  communion  qui  n'est  établie  que  sur  le 
schisme  qu'elle  a  fait  avec  l'Eglise  où  elle  était  née, 
qui  s'est  attribué  elle-même  l'autorité  et  le  ministère, 
et  où  l'un  des  premiers  principes  est  que  chacun  de 
ceux  qui  la  composent,  depuis  le  plus  simple  paysan 
jusqu'au  plus  habile  ministre,  doit  juger  par  lui-même, 
sur  l'Ecriture  seule  et  en  l'examinant  par  le  Saint- 
Esprit  qu'on  lui  promet  pour  cela,  quelle  est  la  véri- 
table Eglise  et  quels  sont  ses  dogmes,  sans  être  obligé 
de  s'en  rapporter  ni  à  ministres  ni  à  synodes.  Ces  deux 
motifs  sont,  ce  me  semble,  les  plus  puissants  et  les  plus 
propres  et  à  l'égard  des  simples  et  à  l'égard  même  des 
plus  capables  de  raisonnement.  Je  vous  les  touche, 
Monsieur,  pour  votre  ami,  parce  qu'ils  se  sont  trouvés 
au  bout  de  ma  plume  ;  car  je  ne  prétends  pas  vous  les 
apprendre,  et,  si  votre  ami  s'en  voulait  éclaircir  davan- 
tage, il  connaît  sans  doute  le  dernier  livre  de  M.  Nicole. 
Le  travail  est  sans  doute  difficile;  mais  c'est  où  la 
charité  chrétienne  doit  éclater.  Les  apôtres  avaient 
encore  plus  à  travailler  pour  détruire  l'idolâtrie  dans  le 
monde.  Leur  patience,  leur  foi  et  leurs  prières  en  sont 
venues  à  bout,  employant  les  mêmes  armes,  témoi- 
gnant beaucoup  de  charité  à  ceux  qui  sont  dans  l'erreur, 
leur  rendant  souvent  visite  pour  les  instruire,  compa- 
tissant à  leurs  peines  et  leur  faisant  lire  de  bons  livres. 
Dieu  bénira  ces  soins  et  fera  trouver  aux  ouvriers 
mêmes  leur  salut  et  leur  sanctification  dans  celle  de 
leurs  frères.  Il  faut  surtout  soutenir  l'instruction  par 
la  prière  et  attendre  de  Dieu  le  succès  qu'elle  doit 
avoir.  Vous  suppléerez,  Monsieur,  envers  votre  ami,  ce 
que  je  ne  puis  ajouter  ici.  Je  finirai,  après  vous  avoir 
supplié  de  me  vouloir  bien  apprendre  s'il  y  a  quelque 
chose  de  vrai  de  ce  qu'on  a  mis  cette  semaine,  dans 
i.  5 


66         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

la  Gazette  de  Hollande,  d'un  M.  de  Rosemont;  qu'après 
s'être  converti  par  force  il  était  tombé  malade;  qu'en 
cet  état  il  n'avait  point  voulu  recevoir  les  sacrements 
ni  écouter  les  prêtres,  s'était  repenti  de  son  change- 
ment, avait  été  ensuite  mis  en  cause  et  condamné  à 
être  pendu.  On  met  cette  scène  à  Rouen.  Je  suis,  Mon- 
sieur, tout  à  vous  en  la  manière  que  vous  savez,  et  me 
recommande  à  vos  bonnes  prières.  Je  crois  que  vous 
aurez  reçu  les  papiers  que  je  vous  ai  renvoyés.  A  quoi 
en  est  l'affaire  de  la  fondation  ? 

(Bibl.  de  l'Arsenal,  ins.  5782.) 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

26  décembre  1685. 

Je  suis  l'homme  le  plus  raisonnable  du  monde  en 
matière  de  lettres;  ainsi  je  vous  supplie,  Monsieur, 
d'être  persuadé  que  vous  n'aurez  jamais  besoin  de  jus- 
tification sur  ce  chapitre.  Je  sais  vos  occupations,  et 
cela  seul  serait  une  justification  parfaite  si  vous  en 
aviez  besoin.  Ce  n'est  pas  par  le  nombre  des  lettres  que 
vous  devez  juger  de  mon  respect  pour  vous,  et  que  je 
dois  m'assurer  de  votre  bonté  pour  moi.  L'un  et  l'autre 
a  un  meilleur  fondement,  c'est  sur  quoi  je  me  repose. 
Je  vous  écris  ce  petit  mot  seulement  pour  vous  dire  ce 
que  je  vous  ai  déjà  dit,  que,  si  la  robe  de  chambre  n'est 
point  encore  partie,  la  description  que  vous  m'en  faites 
me  persuade  qu'elle  ne  vaut  pas  le  port,  et  qu'il  la  faut 
laisser  à  Paris  ;  et,  comme  le  reste  n'était  que  par  oc- 
casion, il  y  peut  aussi  demeurer,  sans  qu'il  me  fasse 
faute.  Pour  l'argent,  il  faut  attendre  qu'il  y  en  ait 
quelque  chose  de  plus,  car  on  doit  toucher  quelque 
chose  au  commencement  de  cette  année. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQTIER    QUESNEI  67 

J'ai  bien  de  la  joie,  Monsieur,  de  ce  que  vous  me 
mandez  de  la  santé  de  M.  de  Lisola  [Duguet].  Gomme 
c'est  un  effet  de  vos  soins,  c'est  une  nouvelle  obliga- 
tion qu'il  faut  encore  mettre  sur  mon  compte.  Il  gros- 
sit tous  les  jours  ;  mais  que  faire  à  cela?  Quelque  insol- 
vable que  je  puisse  être,  je  prendrai  plutôt  le  parti  de 
m'abandonner  à  votre  miséricorde  que  de  faire  banque- 
route. Quand  M.  Lisola  vous  ira  voir,  je  vous  supplie, 
Monsieur,  de  vouloir  bien  lui  faire  mes  con jouissances 
sur  sa  santé.  Quelque  amitié  que  j'aie  pour  lui,  je  veux 
bien  qu'il  sache  que  ce  n'est  pas  tant  pour  lui  que  je 
suis  bien  aise  qu'il  se  porte  mieux  (car  qui  sait  ce  qui  est 
meilleur  pour  lui,  la  santé  ou  l'infirmité?  ou  plutôt  qui 
ne  sait  pas  qu'ordinairement  la  dernière  est  préférable 
à  l'autre  pour  le  salut  et  pour  la  sanctification  ?),  mais  je 
regarde  l'Eglise  qu'il  pourrait  servir,  si  Dieu  lui  ouvrait 
une  porte  en  lui  donnant  des  forces. 

Je  vous  souhaite  à  tous,  par  avance,  une  bonne, 
heureuse  et  sainte  année,  et  je  vous  donne  une  procu- 
ration générale  pour  tous  mes  amis  de  delà  que  vous 
connaissez.  Je  prends  beaucoup  de  part  à  tous  les  évé- 
nements de  votre  famille,  vous  n'en  doutez  pas,  Mon- 
sieur, sachant  avec  combien  de  respect  et  d'attache- 
ment je  suis  à  vous,  Monsieur,  pour  toutes  choses. 

Je  ne  prétends  pas  que  M.  de  Béthincourt  [Nicole], 
M.  Boilc  [Boileau],  M.  le  Doyen  [Ponlchdteau],  soient 
dans  la  foule  des  amis. 

J'apprends  que  M.  de  Fresnes  [Guillaume  Quesnel] 
m'a  acheté  une  belle  robe  de  chambre.  Je  ne  l'en  avais 
pas  prié,  non  plus  que  de  m'acheter  de  la  musique. 
Gela  est  ridicule,  ne  lui  en  déplaise.  J'aurais  scrupule 
d'acheter  de  la  musique. 


68  CORRESPONDANCE   JDE   PASQUÎER   QÙESNEL 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 


6  février  1686. 

Ce  que  Ton  me  mande  des  trois  maisons  que  Ton 
menace  de  faire  raser,  s'ils  ne  font  abjuration,  est  bien 
surprenant,  et  ce  qui  est  étrange,  c'est  qu'on  dit  que 
leur  évoque  leur  défend,  sous  peine  d'excommunica- 
tion, de  faire  cette  abjuration.  Cependant  je  ne  suis 
plus  surpris  de  rien,  et  je  m'attends  tellement  à  tout 
depuis  quelque  temps  que  je  suis  assez  préparé  à  tous 
les  événements  dont  nous  pourrons  avoir  le  spectacle. 
Quand  les  hommes  se  remuent,  ce  sont  des  mouches 
qui  volent,  qui  bourdonnent  aux  oreilles  et  qui  piquent 
quelquefois.  Il  n'en  faut  pas  avoir  peur;  un  peu  de 
patience  en  viendra  à  bout.  La  grande  chaleur  passera; 
la  nuit  viendra  bientôt  ;  ces  mouches  se  retireront  et  ne 
piqueront  plus,  et  nous  demeurerons,  s'il  plaît  à  Dieu, 
en  repos.  Cependant,  pendant  que  le  soleil  est  très 
ardent,  il  y  a  plus  à  souffrir  pour  ceux  qui  y  sont  expo- 
sés, et  ils  sont  plus  à  plaindre  que  ceux  qui  sont  à 
l'ombre  ;  mais  il  y  a  une  autre  ombre  où  les  uns  et  les 
autres  sont  parfaitement  à  l'abri,  non  seulement  des 
piqûres  des  mouches,  mais  des  morsures  des  serpents 
et  du  fiel  des  dragons  :  c'est  l'ombre  des  ailes  du  Sei- 
gneur. Je  le  supplie  de  tout  mon  cœur  qu'il  vous  daigne 
cacher,  mon  très  cher  Monsieur,  non  seulement  sous 
ses  ailes,  mais  dans  le  secret  de  sa  face,  dans  son  sein, 
dans  son  cœur,  et  qu'il  vous  y  nourrisse  des  fruits  de 
son  esprit  qui  sont  la  paix  et  la  joie,  et  de  l'espérance 
vive  des  biens  que  vous  attendez,  et  de  la  douceur  de 
la  charité  dont  vous  vivez,  et  des  délices  de  la  vérité 
que  vous  aimez. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  69 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

3  mars  1686. 

Je  vas  vous  prendre  au  mot  sur-le-champ  pour  une 
petite  chose  dont  je  ne  pourrais  pas  me  reposer  sur  un 
autre.  Jai  lu  ici  les  relations  des  missionnaires  de  la 
Cochinchine  et  de  Siam,  où  ils  exposent  les  grandes 
dépenses  qu'ils  sont  obligés  de  faire  et  pour  la  subsis- 
tance et  pour  les  présents  qui  servent  à  gagner  les 
rois  de  ces  pays-là  et  leurs  officiers.  Ils  nomment  les 
montres  entre  les  bijoux  qui  y  peuvent  servir,  et  cela 
m'a  fait  souvenir  que  je  vous  en  ai  laissé  une  d'or, 
qui  occupe  la  terre  inutilement  et  qui  pourrait  ser- 
vir à  quelque  chose  entre  les  mains  de  ces  ouvriers 
évangéliques.  C'est  moins  que  les  deux  mailles  de  la 
bonne  veuve,  qui  mérita  d'être  louée  de  la  bouche 
même  de  Jésus-Christ,  et  il  s'en  faut  bien  que  je  donne 
de  mon  indigence.  C'est  au  moins  quelque  chose  de 
superflu  que  je  ferais  scrupule  de  garder  plus  long- 
temps. S'il  y  avait  quelque  besoin  plus  pressant  que 
celui-là,  vous  pourriez,  Monsieur,  l'appliquer  à  ce 
besoin,  et  je  m'en  repose  entièrement  sur  vous.  Je  crois 
que  vous  ne  manquez  pas  de  correspondance  pour 
le  séminaire  des  Missions  étrangères.  Au  pis-aller,  je 
sais  que  Mme  de  Sainte-Preuve  y  en  a;  mais  il  serait, 
comme  vous  savez,  fort  inutile  et  contre  Tordre  évan- 
gélique  de  me  nommer  à  elle  ni  à  d'autres,  et  cela  n'en 
vaut  pas  la  peine. 

Les  nouvelles  touchant  le  P.  du  Breuil  ont  un  très 
bon  air  dans  le  peu  que  vous  m'en  dites;  mais  je  n'ai 
garde  de  m'assurer  de  rien.  J'aime  mieux  trouver  mes 
espérances  surpassées  que  de  les  voir  trompées, 


70  CORRESPONDANCE    DE    PASQTJIER    QUESNEL 

Je  suis  bien  aise  que  M.  Duguet1  remarque  mon 
silence,  et  je  serais  fâché  qu'il  lui  fût  indifférent.  Il 
me  prêcha  si  fort  la  dernière  fois  de  me  réduire  au 
nécessaire,  de  ne  point  exposer  mes  amis  par  trop  de 
commerce,  de  diminuer  mes  relations  et  autres  choses 
semblables,  que  j'ai  cru  lui  faire  plaisir  de  me  tenir  coi 
et  ne  me  pas  presser  de  lui  écrire.  Si  je  puis  néan- 
moins le  faire  aujourd'hui,  je  le  ferai. 


QuesneJ  à  M.  Fromentin1 

Je  fais  réponse,  Monsieur,  à  votre  lettre  du  17  mars, 
aussitôt  que  je  lai  reçue,  et  vous  devez  juger  par  là 
que  je  l'ai  reçue  bien  tard.  Il  y  a  un  peu  de  ma  faute; 
mais  elle  est  sans  remède.  Vous  m'avez  bien  fait  plai- 
sir de  me  mander  l'histoire  du  P.  Q.  (P.  Quesnel).  Gela 
est  bien  fâcheux  qu'il  ait  été  obligé  de  faire  ainsi  le 
plongeon  et  que  ses  amis  ne  puissent  savoir  de  ses 
nouvelles.  Il  n'y  a  pas  d'apparence,  néanmoins,  que  les 
poissons  l'aient  mangé  ni  qu'une  baleine  se  soit  trou- 
vée prête  à  le  gober,  quand  il  s'est  jeté  dans  la  mer 
pour  apaiser  l'orage  et  la  tempête  qui  s'élevaient  à  son 
occasion.  Mais,  après  tout,  puisqu'on  a  bien  enfin  eu  des 
nouvelles  do  Jonas,  il  faut  espérer  que  nous  en  aurons 
aussi  quelque  jour  des  siennes.  De  l'humeur  que  je  le 
connais,  je  ne  le  plains  pas  beaucoup,  et  je  lui  ai  sou- 
vent ouï  dire  qu'un  petit  trou,  où  l'on  puisse  être  à  cou- 
vert de  l'embarras  du  monde  et  attendre  en  paix  le 
jugement  de  Dieu  en  s'occupant  de  ses  vérités  saintes, 

1.  Duguet,  par  une  sorte  de  terreur  maladive  et  de  misanthropie  un 
peu  à  fleur  de  peau,  ne  demandait  crue  l'oubli  :  «  Qu'on  me  compte  pour 
mort  et  môme  pour  enseveli,  écrit-il  à  l'abbé  Boileau,  et  qu'on  m'eflace 
de  la  mémoire  des  vivants  !  Les  billets  de  deux  lignes  sont  interdits 
dans  l'autre  monde,  aussi  bien  que  les  longues  lettres.  » 

2.  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  5782. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL         71 

est  ce  que  l'on  peut  trouver  de  meilleur  en  ce  monde. 
Ne  serait-il  point  à  la  Trappe  (car  l'abbé  est  de  ses  amis) 
ou  à  Sept-Fonds,  dont  l'abbé  est  aussi  de  sa  connais- 
sance, ou  à  Grenoble,  à  une  lieue  de  laquelle  il  y  a  une 
petite  solitude  qu'on  nomme  Miseré,  qui  est  une  vraie 
retraite  pour  un  homme  qui  ne  veut  point  s'enfroquer. 
Chacun  devinera  comme  il  pourra.  Il  sait  bien  où  il  est 
lui-même,  et  cela  peut  lui  suffire. 


Qnesnel  à  M.  Fromentin,  à  Orléans^ 

12  juin  1686. 

Peut-être,  Monsieur,  que  le  bruit  public  vous  aura 
déjà  appris  la  perte  que  nous  venons  de  faire  du  saint 
évoque  deCastorie.  Vous  le  connaissiez  et  vous  l'aimiez  ; 
c'est  assez  pour  me  faire  comprendre  jusqu'à  quel  point 
cette  nouvelle  vous  affligera,  et  pour  vous  faire  conce- 
voir combien  nous  en  sommes  touchés.  Mais  enfin 
Dieu  l'avait  donné  à  son  Eglise  comme  un  flambeau 
pour  l'éclairer.  Il  s'est  consumé  en  l'éclairant,  et  le 
voilà  réuni  pour  jamais  à  sa  source  et  heureusement 
perdu  dans  cette  lumière  inaccessible  et  éternelle.  Qu'il 
est  heureux,  Monsieur,  d'avoir  consommé  l'œuvre  que 
Dieu  lui  avait  donné  à  faire  et  d'avoir  travaillé  à  son 
salut,  en  travaillant  de  toutes  ses  forces  à  celui  des 
peuples  que  la  Providence  lui  avait  confiés  !  Il  est  mort 
à  Zwolle,  dans  l'Over-Yssel,  achevant  une  visite  pasto- 
rale qu'il  était  allé  faire  dans  un  pays  où  la  religion 
est  plus  persécutée  et  où  il  courait  beaucoup  de  risque. 
Il  a  achevé  de  se  consumer  dans  cette  visite  où  l'on  dit 
qu'il  a  confirmé  près  de  trente  mille  âmes.  Un  tel 
évêque,  après  une  vie  toute  remplie  de  travaux,  de 
fatigues,  de  peines,  de  sollicitudes,  sans  aucun  revenu 

1.  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  5782. 


"72         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

assuré,  au  milieu  des  traverses  et  des  persécutions  de 
la  part  des  faux  frères  et  des  ennemis  déclarés,  occupée 
outre  cela  à  la  défense  de  la  vérité  et  consommée  par 
une  sainte  mort;  un  tel  évoque  va  paraître  devant  Dieu 
avec  confiance,  et  c'est  quelque  chose  de  terrible  pour 
d'autres  prélats,  qui  passent  la  plus  grande  partie  de 
leur  vie  éloignés  de  leur  troupeau,  dont  ils  se  sont 
peut-être  chargés  sans  vocation,  chargés  de  bénéfices, 
au  milieu  des  richesses,  de  l'estime  et  de  la  pompe  du 
monde,  et  faisant  peut-être  peu  de  chose  dans  leur  dio- 
cèse. C'est,  dis-je,  une  chose  terrible  que  de  penser  au 
dernier  jour,  où  il  faudra  paraître  devant  un  juge  qui 
est  Dieu  et  qui  opposera  à  ces  évoques  la  vie  des  plus 
saints  prélats  de  l'Eglise;  mais  ce  n'est  pas  notre  affaire. 
Nous  avons  assez  à  craindre  pour  nous,  et  nous  avons 
sujet  de  trembler  chacun  pour  nos  péchés.  Profitons, 
mon  cher  Monsieur,  de  tant  d'exemples  qui  nous  per- 
suadent que  la  vie  est  courte,  et  que  cette  vapeur  que 
nous  voyons  disparaître  si  souvent  en  la  personne  de 
nos  amis  disparaîtra  l'un  de  ces  jours  dans  la  nôtre. 


Quesnel  à  Mm&  de  Fontpertuis 

5  juillet  1686. 

Je  ne  vous  dis  rien,  Madame,  du  pauvre  P.  du  Breuil1. 
Je  ne  me  suis  guère  attendu  à  aucun  changement.  Ce 
qu'on  a  fait  pour  lui  n'a  pas  été  inutile,  puisqu'après  que 
l'on  a  épuisé  en  vain  tous  les  moyens  humains  pour  sa 
délivrance  on  doit  demeurer  plus  convaincu  que  jamais 
que  Dieu  s'est  réservé  cette  affaire  et  qu'il  en  veut  faire 
quelque  chose  de  grand  et  de  digne  de  sa  bonté. 

Ce  serviteur  de  Jésus-Christ  souffrira  beaucoup  ;  ses 
infirmités  augmenteront  tous  les  jours  ;  il  sera  peut-être 

\.  Trai^sféré  à  l'île  d'Oléroi}. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        73 

privé  de  tout  secours  dans  ses  plus  grands  besoins  ;  il 
périra,  si  vous  voulez,  <lans  un  cachot;  mais  ce  cachot 
est  le  champ  où  celui  qui  sème  le  bon  grain  a  jeté  ce 
grain  de  froment  pour  le  faire  pousser,  comme  la 
semence  d'une  moisson  entière  pour  l'éternité. 

C'est  notre  gloire  d'être  lié  avec  ceux  qui  souffrent 
pour  Jésus-Christ  et  pour  la  même  cause,  les  mêmes 
vérités  et  la  même  justice  dont  il  lui  a  plu  de  nous 
donner  l'amour. 


Quesnel  ci  MmQ  de  Fontpertuis 

Le  jour  de  Noël  1686. 

J'écris  néanmoins  la  veille,  et  je  vous  en  avertis 
pour  ne  vous  pas  scandaliser.  Quoique,  à  dire  vrai,  je 
n'en  ferais  pas  scrupule,  s'il  y  avait  nécessité.  J'ai  reçu, 
mon  très  cher  ami,  vos  lettres  du  12  et  du  20.  Celle-ci 
ne  fut  reçue  qu'hier,  à  six  heures  du  soir.  Il  n'y  avait 
pas  moyen  de  vous  faire  plus  tôt  réponse  que  demain. 

Notre  abbé  est,  Dieu  merci,  quitte  de  son  rhume. 
Il  est  debout,  habillé,  et  on  lui  fait  la  barbe  présen- 
tement. Il  lui  reste  fort  peu  de  chose,  et  il  s'attend  à 
dire  demain  une  messe.  Soyez  donc  en  repos  de  ce 
côté-là,  je  vous  en  prie,  et  calmez  un  peu  votre  douleur 
sur  tout  ce  qui  vous  afflige. 

Le  pauvre  insulaire  [le  P.  du  Breuil)  a  trouvé  de 
nouveaux  maux  dans  le  remède  où  il  cherchait  son 
soulagement.  Dieu  permet  ainsi  que  tout  réussisse  mal 
d'un  côté  à  ceux  qu'il  aime  le  plus. 

Un  bref  à  l'usage  de  notre  diocèse,  la  liste  des  pré- 
dicateurs du  carême  et  de  petites  nouveautés  de  litté- 
rature réjouiront  un  peu  notre  abbé  [Arnauld],  Comme 
il  ne  faut  pas  qu'il  s'applique  tant  dorénavant,  il  faut 
quelque  chose  pour  l'occuper,  sans  contention,  après 
les  repas, 


74  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

J'avais,  ce  me  semble,  offert  d'assez  bonne  grâce,  et 
assurément  de  bon  cœur,  mes  livres  à  M.  Aubert. 

Il  a  entre  ses  mains  deux  billets  dont  je  Pavais  prié 
de  se  servir,  lui  abandonnant  tout  pour  toujours.  Il 
n'a  pas  voulu  s'en  servir,  et  il  y  a  un  peu  de  façons 
dans  ses  manières.  Cependant  le  plus  jeune  des  de 
Fresnes *  me  demande  à  en  avoir  l'usage.  Me  voilà 
embarrassé.  Je  n'ai  encore  rien  répondu,  et  j'aurai 
peine,  à  présent,  à  refuser  sans  fâcher.  Je  me  tiens 
cependant  toujours  lié,  et  M.  Aubert  n'a  qu'à  se  servir 
du  billet. 


Quesnel  au  P.  du  Breuil 

15  janvier  1687. 

Le  8  décembre,  mourut  M.  le  Prince2.  Il  reconnut, 
quoique  bien  tard,  combien  sont  vaines  les  douceurs, 
les  joies  et  les  grandeurs  de  ce  monde;  mais  c'est 
toujours  quelque  chose  qu'il  l'ait  reconnu.  Car  il  entrait 
déjà  dans  l'agonie,  quand  il  fit  approcher  M.  le  Duc 
et  le  prince  de  Conti,  et  que,  ramassant  ce  qu'il  avait 
de  force,  il  leur  dit  qu'il  ne  devait  pas  leur  être  sus- 
pect en  ce  moment,  puisqu'il  n'avait  plus  rien  à  mé- 
nager sur  la  terre  et  qu'il  allait  rendre  compte  à  son 
juge;  qu'il  leur  déclarait  donc  qu'ayant  essayé  de  tout 
dans  le  monde,  plaisirs,  honneurs,  richesses,  gloire, 
emplois  éclatants  (il  pouvait  ajouter  sciences,  curiosités 
d'esprit),  il  n'avait  trouvé  partout  que  vanité  et  affliction 
d'esprit,  qu'ils  devaient  profiter  de  ses  leçons  et  de  son 
exemple,  parce  que  peu  de  personnes  avaient  fait  de 
pareilles  expériences.  Après  avoir  embrassé  ces  princes 
qui   fondaient  en    larmes,  il    les  renvoya,   ordonnant 

1.  François  Quesnel,  son  frère. 

2.  Louis  de  Bourbon,  prince  de  Condé,  dit  le  grand  Gondé. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  75 

qu'on  le  laissât  uniquement  penser  à  son  salut.  Et,  peu 
de  moments  avant  d'expirer,  il  commanda  à  un  gentil- 
homme de  faire  souvenir,  de  sa  part,  les  deux  princes 
des  paroles  d'un  prince  qu'ils  devaient  croire  et  du 
temps  où  ils  les  avaient  entendues. 

Il  mourut  après  cela  avec  une  intrépidité  incroyable. 
Dieu  au  moins  fit  connaître  qu'il  est  le  maître  du  cœur 
des  princes,  et  il  a  arraché  de  celui-ci,  que  les  esprits 
forts  regardaient  comme  un  héros,  une  confession  bien 
glorieuse  à  sa  grandeur  divine.  On  dit  que  les  seigneurs, 
et  d'autres  aussi  à  qui  il  parla,  furent  étourdis  de  cette 
confession.  Plût  à  Dieu  que  ce  trouble  eût  duré  et 
leur  fût  devenu  salutaire!  Il  y  avait  plus  d'un  an  qu'il 
avait  fait  une  confession  générale  au  P.  Deschamps, 
jésuite.  Ce  père  n'arriva  pas  assez  tôt  pour  le  voir 
mourir  et  l'assister  en  ce  passage.  Un  P.  Berger  s'y 
trouva,  qui  lui  dit  une  fois  qu'il  fallait  mourir  aussi 
glorieusement  qu'il  avait  vécu.  Il  rejeta  cette  exhor- 
tation, en  lui  répondant  qu'il  n'était  plus  question  de 
penser  à  la  gloire,  qu'il  n'y  avait  que  trop  pensé,  et 
qu'il  fallait  tâcher  de  mourir  humblement.  Il  écrivit  au 
roi  une  lettre  qui  court,  pour  lui  demander  pardon  de 
ce  qui  s'était  passé  autrefois  et  la  grâce  du  prince  de 
Gonti.  Le  roi  fondait  en  larmes  en  lisant  cette  lettre, 
et  il  avait  déjà  accordé  la  grâce  que  M.  le  Prince  lui 
demandait. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

22  janvier  1687. 

Peut-être  ai-je  tort  de  n'avoir  pas  fait  plus  tôt 
réponse  à  votre  lettre  du  6  de  l'an,  ma  très  bonne  mère 
et  ma  très  chère  sœur;  mais  aussi  pourquoi  la  vôtre 
arriva-t-elle  un  moment  après  que  notre  paquet  était 
parti,  comme  peut-être  il  arrivera  encore  aujourd'hui? 


76        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Il  n'y  a  point  d'autre  inconvénient  à  tout  ceci,  sinon 
que  vous  aurez  été  en  peine  au  sujet  de  la  rupture. 
Mais  je  supposais  que  vous  en  aviez  été  informée  dans 
le  temps,  parce  que  je  croyais  qu'on  vous  avait  con- 
sultée sur  le  remède  du  roi;  cependant  je  me  suis 
trompé,  on  n'avait  pas  voulu  vous  alarmer.  Vous  jugez 
bien  qu'on  n'a  pas  attendu  si  tard  à  se  pourvoir  d'un 
bandage.  Il  y  a  ici  un  Italien  qui  les  fait  bien,  et  on  en 
a  eu  un,  dès  le  mois  de  juillet  ou  d'août  que  l'on  s'est 
aperçu  du  mal.  [1  n'aime  pas  trop  qu'on  lui  en  parle,  et 
il  ne  veut  pas  aussi  qu'on  lui  en  paraisse  alarmé.  Ce 
qu'il  y  avait  donc  de  particulier  dans  son  dernier  rhume, 
c'est  que  la  toux,  répondant  là  quand  elle  est  violente, 
le  mal  s'en  porte  moins  bien,  et  je  crus  devoir  marquer 
cette  circonstance  afin  qu'on  y  eût  égard,  si  on  délibé- 
rait sur  sa  maladie,  qui  ne  me  paraît  pas  proprement 
un  rhume  ordinaire,  mais  un  débordement  d'humeurs 
qui  s'amassent  avec  le  temps  et  qui  se  déchargent 
environ  tous  les  ans.  Gomme  il  ne  crache  ni  ne  mouche 
quasi  point,  la  nature  ne  se  décharge  point  jour  à  jour, 
mais  de  terme  en  terme. 

Il  n'a  bougé  de  la  chambre,  depuis  sa  maladie,  que 
pour  aller  une  fois  à  Saint-Vast.  On  a  dîné  pendant  le 
froid  dans  sa  chambre. 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

5  février  1687. 

J'ai  fait  part  au  P.  abbé  [Arnauld]  de  la  proposition 
touchant  le  remède  du  sieur  Ivan  Roze,  que  vous  dites 
que  l'on  serait  tout  près  d'envoyer;  mais  on  a  cru  qu'il 
y  avait  équivoque  dans  votre  lettre  aussi  bien  que  dans 
celle-ci,  et  l'on  a  douté  si  vous  voulez  parler  de  l'envoi 
du  médecin  ou  de  celui  de  la  médecine.  Il  serait,  avant 
toutes  choses,  nécessaire  de  savoir  si  les  cures  qu'il   a 


CORRESPONDANCE  Ï)E  PASOUIËR  QUESNEL        77 

faites  sont  de  jeunes  gens  ou  sur  toutes  sortes  de  per- 
sonnes indifféremment;  car  on  dit  que  les  enfants  gué- 
rissent aisément  de  ce  mal  et  qu'il  n'en  est  pas  de 
même  des  vieillards.  Mais,  supposé  que  le  remède  soit 
bon  à  tous  et  que  M.  Le  Doux  [Hamon] 1  approuve  que 
le  R.  P.  abbé  s'en  serve,  il  n'y  a  point  de  répugnance  ; 
on  pourra  l'envoyer  avec  une  bonne  instruction.  Que 
s'il  est  nécessaire  que  le  médecin  vienne  lui-même 
et  que  vous  ayez  voulu  parler  de  lui,  c'est  une  autre 
affaire,  et  il  faut  voir  s'il  y  a  assez  de  fondement  à  faire 
sur  ce  remède  pour  donner  lieu  à  ce  voyage,  et  s'il  n'y 
a  point  d'inconvénient  qu'il  le  fasse.  Vous  en  jugerez 
mieux  par  delà  que  personne  et  vous  prendrez  le  parti 
que  vous  croirez  le  meilleur. 

Je  crois  maintenant  M.  de  Bethincourt  [Nicole]  à  son 
nouveau  gîte.  Dieu  veuille  qu'il  trouve  une  nouvelle  vie 
et  de  nouvelles  forces  dans  ce  lieu  !  Je  souhaiterais 
bien  que  le  bon  Dieu  nous  le  voulût  encore  prêter  pour 
quelques  années  et  le  mettre  en  état  d'achever  sa 
besogne  et  d'en  commencer  d'autres.  Nous  sommes 
entre  la  crainte  et  l'espérance  touchant  M.  de  la  Viémur 
[Port-Royal]  et  sa  petite  famille.  Voilà  le  bon  P.  Des- 
mares2 retourné  à  Dieu.  Il  n'aura  pas  manqué  de  donner 
ordre  à  tout. 


1.  Jean  Hamon,  une  des  figures  charmantes  du  jansénisme,  ce  méde- 
cin de  Port-Royal  qui,  vers  l'âge  de  trente  et  un  ans,  s'était  senti  «  vio- 
lemment poussé  vers  Dieu  »  et  devint,  depuis  lors,  la  consolation  des 
religieux  du  grand  monastère.  Mystique  et  doux,  presque  le  seul  de  Port- 
Royal,  dit  Sainte-Beuve,  «  qui  ait  des  fibres  tendres  ». 

2.  Le  P.  Desmares,  de  l'Oratoire,  fut  accusé  de  doctrines  calvinistes. 
Il  avait  fait  un  voyage  à  Rome  pour  défendre  le  livre  de  Janséniuset  fut 
interdit  comme  prédicateur.  Il  mourut  à  Liancourt,  le  19  janvier  1687, 
à  quatre-vingt-sept  ans. 


78        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 


1687. 


Il  est  vrai  que  cette  pauvre  petite  femme2  est  morte, 
et  d'une  manière  assurément  consolante.  Le  théo- 
logal qui  l'a  assistée  m'a  écrit  le  détail  ;  mais  j'avais 
reçu  d'elle  une  lettre  immédiatement  avant  sa  mala- 
die, et  du  26  janvier,  où  elle  semblait  prédire  sa  mort, 
en  me  répondant  sur  ce  chapitre  dont  je  lui  avais 
écrit,  et  elle  m'y  paraissait  pénétrée  de  très  bons  sen- 
timents, comme  elle  l'a  toujours  été.  11  se  passait  en 
elle  quelque  chose  de  fort  extraordinaire  et  dont  elle 
n'était  pas  la  maîtresse,  et  surtout  quand  elle  se  vou- 
lait confesser.  Elle  n'avait  pu  le  faire  depuis  qu'elle 
était  éloignée  de  son  confesseur  ordinaire,  quelque 
chose  que  j'aie  pu  lui  dire,  et,  lui  en  ayant  écrit 
quelque  temps  avant  sa  maladie,  elle  prit  enfin  la  réso- 
lution de  le  faire,  ce  qu'elle  n'avait  pu  faire  auparavant. 
Elle  me  le  manda  donc  en  ces  termes  :  «  Eh  bien, 
mon  Père,  je  veux  faire  tout  ce  que  je  pourrai  pour 
me  confesser,  mais,  si  vous  saviez  ce  que  je  souffre!  La 
seule  pensée  de  me  confesser  me  fait  venir  la  palpita- 
tion de  cœur;  j'en  suis  à  la  mort,  ce  sont  des  répu- 
gnances terribles,  un  trouble  dans  les  sens  et  dans 
l'esprit,  des  douleurs  intérieures  si  violentes  que  je 
n'ai  presque  pas  la  force  d'y  résister.  Je  crains  de 
mourir  à  la  peine.  On  se  moque  de  moi  ici  quand  je 
veux  parler  de  cela.  On  croit  que  j'ai  quelques  atta- 
chements au  monde,  que  je  ne  veux  pas  quitter.  Il  me 

1.  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  5782. 

2.  Voir  les  lettres  d'avril  1685  et  16  mai  de  la  même  année.  Il  s'agit 
certainement  de  la  «  petite  Languedocienne  »,  qui  meurt  de  la  perte  de 
son  directeur.  Voilà  ce  que  le  charmant  Duguet,  le  doux  confesseur  de 
Mrae  de  La  Fayette,  n'aura  jamais  à  se  reprocher!  Notre  Quesnel,  avec 
son  àpreté,  n'est  point  un  directeur  de  consciences  féminines. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  79 

semble  que  je  le  hais,  et  on  veut  me  persuader  que  je 
l'aime.  Hélas!  quel  malheur  pour  moi,  si  je  l'aimais! 
Mon  Père,  ne  m'abandonnez  pas!  Vous  me  connaissez 
mieux  que  les  autres,  je  ne  veux  point  d'autre  guide 
que  vous;  mais  je  ne  laisserai  pas  de  me  confesser  à 
d'autres,  si  Dieu  me  fait  cette  grâce.  »  Voilà  sa  der- 
nière lettre.  Ce  qu'elle  craignait  lui  est  arrivé  :  elle  est 
morte  de  cette  palpitation  de  cœur  et,  comme  je  n'en 
doute  point,  par  l'effort  qu'elle  a  fait  pour  satisfaire  à 
ce  qu'on  désirait  d'elle  qu'elle  se  confessât,  et  j'espère 
que  Dieu  lui  aura  compté  cela  pour  quelque  chose,  et 
il  paraît  visiblement  qu'il  l'a  disposée  ainsi  à  la  mort 
après  l'avoir  exercée  depuis  sa  conversion  d'une  ma- 
nière terrible,  qui  m'a  toujours  fait  croire  qu'elle  avait 
un  ange  de  Satan  qui  la  colaphisait  en  plus  d'une 
manière  et  qui  a  servi,  par  la  miséricorde  de  Dieu, 
à  son  salut. 


Quesnel1  à  M.  Louis  Hideux2,  curé  des  Saints-Innocents 

1687. 

J'ai   appris  de  M.  Du  Pin3  la  bonté  que  vous  aviez 
eue  de  vous  charger  de  la  lecture  d'un  petit  ouvrage 

1.  Lettre  communiquée  par  M.  Gazier. 

2.  Louis  Hideux,  syndic  de  Sorbonne,  montra  quelque  faiblesse 
durant  la  vie  de  Louis  XIV,  en  rétractant  et  son  approbation  du  livre 
du  P.  Quesnel  et  sa  signature,  en  1700,  du  Cas  de  Conscience  ;  mais  il 
retrouva  son  courage  à  la  mort  du  roi  et  fut  un  des  plus  solides  parmi 
les  appelants  et  réappelants  de  la  bulle  Unigenilus. 

3.  Louis  Ellies  Du  Pin,  né  en  1659,  docteur  de  Sorbonne  en  1684.  Un 
esprit  net,  précis,  méthodique,  d'une  lecture  immense,  auteur  de  la  Bi- 
bliothèque universelle  ecclésiastique  ^qvs.  58  volumes  in-8°.  Ce  grand  ouvrage 
souleva,  en  1687  (voir  la  lettre  de  novembre  1687)  des  controverses  du 
côté  de  Bossuet  et  de  M.  de  Harlay,  qui  obligea  Du  Pin  à  donner  une 
rétractation  d'un  assez  grand  nombre  de  propositions.  11  fut  exilé, 
en  1701,  pour  l'affaire  du  Cas  de  Conscience.  Son  style  est  peu  correct, 
mais  assez  élevé  et  moins  batailleur,  en  général,  que  celui  des  théolo- 
giens de  son  parti.  L'abbé  Legendre  {Mémoires,  p.  163)  dit  que  «  ce 
docteur  n'était  rodomont  que  la  plume  à  la  main  ». 


80  CORRESPONDANCE   DE   PASQUIÊft    QtJÈSNËL 

de  piété  qui  vient  d'être  imprimé1  et  d'avoir  bien  voulu 
l'honorer  de  votre  approbation  et  lui  procurer  même 
celle  de  quelques-uns  de  Messieurs  vos  confrères.  C'est 
une  générosité  que  je  ne  puis  assez  estimer  et  dont  je 
ne  perdrai  jamais  le  souvenir.  Je  n'entreprends  pas, 
Monsieur,  de  vous  en  faire  un  remerciement  qui  y 
réponde,  et  je  me  contente  de  vous  assurer  avec  sim- 
plicité que  je  regarde  l'obligation  que  je  vous  ai  en 
cette  occasion  comme  un  lien  qui  m'attache  à  vous 
pour  toute  ma  vie  et  qui  augmente  en  moi  le  respect 
et  l'estime  que  j'ai  toujours  eus  pour  votre  mérite.  J'ose 
vous  demander,  Monsieur,  une  grâce  qui  est  une  suite 
de  celle-ci,  qui  est  de  vouloir  bien  consommer  votre 
ouvrage  en  donnant  encore  un  peu  d'application  aux 
changements  que  je  crois  nécessaires  pour  empêcher 
qu'on  ne  soit  en  état  de  faire  un  mauvais  usage  de 
quelques  endroits  qui  sont  ou  un  peu  durs,  ou  trop  peu 
éclaircis.  J'aurais  tout  le  déplaisir  possible,  s'il  arrivait 
que  des  personnes  d'un  aussi  grand  mérite  que  Mes- 
sieurs les  approbateurs,  et  que  vous  avez  eu  la  géné- 
rosité d'engager  à  me  faire  cet  honneur  en  vous  char- 
geant de  tout,  venaient  à  en  recevoir  quelque  chagrin, 
et  plus  encore,  Monsieur,  si  cela  vous  arrivait. 

J'envoie  un  Errata,  qui  est  un  peu  grand.  On  pour- 
rait faire  un  choix  ;  mais  les  fautes,  qui  paraissent 
quasi  pas  considérables,  le  sont  quelquefois  beaucoup. 
Quant  aux  autres  difficultés,  elles  sont  marquées  dans 


1.  Il  s'agit  du  livre  des  Réflexions  morales,  qui  ouvre  l'ère  du  nouveau 
jansénisme,  commençant  avec  Quesnel  pour  aboutir  à  la  bulle  Uni- 
genitus  et  à  l'appel,  tandis  que  l'ancien,  celui  de  Port-Royal  et  de 
Pascal,  finit  avec  M.  Arnauld.  La  première  édition  de  l'ouvrage, 
très  courte,  avait  été  imprimée  en  1671,  avec  l'approbation  de  M.  Via- 
lart,  évêque  de  Châlons  ;  la  seconde,  plus  étendue,  paraît  en  1687,  avec 
l'appui  de  plusieurs  docteurs  de  Sorbonne,  MM.  Hideux,  Blampignon, 
curé  de  Saint-Merri,  Ellies  Du  Pin.  L'édition  complète  ne  paraîtra 
qu'en  1695  et  attirera  au  cardinal  de  Noailles  et  à  Pasquier  Quesnel  de 
longues  persécutions. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        81 

un  autre  papier.  Il  y  en  a  de  conséquentes.  J'en  ai 
marqué  trois,  entre  les  autres,  qui  demandent  des  car- 
tons. Vous  jugerez,  Monsieur,  avec  Messieurs  vos  con- 
frères, de  ce  qu'il  sera  à  propos  de  faire  du  reste.  Si 
on  ne  fait  que  trois  cartons,  YErrata  fera  le  quatrième. 
Je  vous  demande,  Monsieur,  humblement  pardon  de 
toutes  les  peines  que  je  vous  donne.  Celui  de  mes  amis 
qui  aura  l'honneur  de  vous  présenter  cette  lettre  vous 
soulagera  volontiers  de  ce  qu'il  pourrait  y  avoir  d'écri- 
tures à  faire  pour  mettre  les  cartons  en  état.  La  trop 
bonne  opinion  que  vous  avez  eue  de  moi  vous  a 
empêché  de  faire  attention  sur  beaucoup  d'autres 
endroits  qui  sont  mal  digérés  et  que  je  n'ai  point  bien 
revus,  parce  que  la  copie  sur  laquelle  on  a  imprimé 
n'a  point  été  entre  mes  mains.  Mais  vous  êtes  trop 
engagé  à  m'excuser  de  ces  sortes  de  fautes,  après 
m 'avoir  prévenu  avec  tant  de  bonté,  tout  inconnu  que 
je  vous  étais.  C'est  par  la  confiance  qu'elle  me  donne 
que  je  vous  supplie,  Monsieur,  de  vouloir  bien  témoi- 
gner ma  respectueuse  reconnaissance  aux  personnes 
que  vous  vous  êtes  associées  pour  l'approbation.  Je 
n'ose  pas  prendre  la  liberté  de  le  faire  moi-même,  et, 
puisque  vous  êtes  le  canal  par  où  leur  bienfait  m'est 
venu,  vous  devez  l'être  aussi  pour  faire  aller  à  ces 
messieurs  ma  gratitude. 


Quesnel  à  Mmo  de  Fontpertuis 

5  mars  1687. 

J'envoie  la  liste  des  personnes  à  qui  je  crois  devoir 
faire  un    présent    du  Saint-Paul1,    si  toutefois    nous 

1.  V Abrégé  de  la  morale  sur  Saint  Paul  (les  Réflexions  morales). 
Voici  quelques  noms  de  cette  liste,  que  nous  avons  entre  les  mains  : 
en  veau  doré  sur  tranche,  pour  Mme  la  duchesse  d'Epernon  ;  en  maro- 

i.  6 


82         CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

arrivons  jusque-là  que  d'être  en  peine  d'en  donner. 
Vous  réformerez  cette  liste  comme  vous  jugerez  à 
propos;  vous  ferez  largesse  à  qui  bon  vous  semblera. 
Vous  êtes  la  maîtresse  partout  où  je  suis  le  maître. 
Vous  verrez  ce  qu'il  en  faudra  donner  à  nos  bonnes 
sœurs  de  la  Viémur  [Port-Royal]. 


Quesnel  ci  Mme  de  Fontpertuis 

19  mars  1687. 

Je  vous  ai  écrit  deux  fois,  et  la  dernière  était  hier, 
pour  vous  engager  à  faire  que  M.  Du  Pin  et  les  autres 
approbateurs  obligent  le  libraire  d'attendre  quelques 
jours  seulement  à  publier  le  livre,  ou  qu'il  en  sus- 
pende le  débit  jusqu'à  ce  que  je  lui  aie  envoyé,  comme 
je  ferai  dans  deux  jours  environ,  un  Errata  nécessaire 
et  de  quoi  faire  quelques  cartons  que  je  ne  crois  pas 
devoir  aller  à  plus  de  deux  ou  trois,  mais  qui  sont 
nécessaires.  Il  ne  faut  qu'un  mot  pour  donner  prise  à 
ceux  qui  cherchent  occasion1.  On  ne  saurait  avoir  trop 
de  précaution;  encore,  avec  tout  cela,  a-t-on  sujet 
de  craindre.  Si  donc,  par  malheur,  mes  lettres  n'a- 
vaient pas  été  données,  faites,  je  vous  en  prie,  avertir 
M.  Du  Pin,  qu'il  ne  perde  pas  de  temps  pour  arrêter 
le  débit. 

Mille  pardons  de  toutes  ces  peines.  Il  faut  que  je 
fasse  bien  fond  sur  votre  charité  et  sur  ce  bon  cœur, 
toujours  prêt  à  agir  pour  vos  amis,  pour  être  si  facile 
à  en  user  comme  je  fais. 

quin  du  Levant,  pour  M.  l'archevêque  de  Paris,  pour  Mma  la  marquise 
de  Grammont,  la  duchesse  de  Lesdiguières,  la  marquise  d'IIumières,  la 
marquise  d'Huxelles,  Mme  de  Dampierre,  la  première  présidente,  M.  le 
duc  de  Roannez,  M.  Nicole,  M.  Boileau,  etc.  (Archives  d'Amersfoort.) 

1.  On  remarquera  les  scrupules  de   Quesnel,  qui  semble  prévoir  les 
investigations  malveillantes  dont  son  livre  sera  l'objet; 


CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL  83 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertins 

11  juin  1687. 

J'ai  reçu  les  mémoires  de  la  distribution.  J'admire 
mon  frère  d'effacer  ceux  qu'il  sait  bien  qui  m'ont 
toujours  regardé  comme  un  de  leurs  meilleurs  amis, 
tel  qu'est  le  P.  du  Juannet,  pour  mettre  en  leur 
place  des  gens  que  je  n'ai  jamais  ni  vus  ni  connus, 
comme  M.  Fouquet1,  ou  que  je  regarde  comme  des 
gens  opposés  à  la  vérité  et  à  ses  amis,  tel  qu'est  ce 
P.  Borde. 

Je  ne  me  suis  point  pressé  de  vous  faire  écrire  la 
maladie  de  notre  abbé  [Arnauld],  et  j'ai  laissé  à  ceux 
qui  vous  en  ont  donné  avis  le  soin  de  vous  écrire  qu'il 
ne  lui  reste  que  de  la  faiblesse  dont  il  a  sujet  d'espérer 
que  le  temps  et  la  bonne  nourriture  le  délivreront.  11 
vieillit  beaucoup,  et  on  ne  peut  s'empêcher  de  trembler 
aux  moindres  attaques. 


Quesnel  à  du  Vaucel2 


Novembre  1687. 


Vous  réparez  si  bien  votre   long  silence,  mon   très 
cher  frère,  qu'il  y  aurait  de  l'injustice  à  s'en  plaindre 


1.  Le  P.  Fouquet,  de  l'Oratoire. 

2.  Nous  avons  déjà  cité  plusieurs  extraits  des  lettres  de  M.  Louis- 
Paul  du  Vaucel,  mort  en  1715.  Voici  le  moment  venu  de  retracer,  en 
quelques  lignes,  la  silhouette  de  ce  grand  ami  du  parti,  qui,  durant 
quinze  ans,  habita  Rome,  où  il  représentait,  à  titre  officieux,  les  jansé- 
nistes. C'était  un  ancien  chanoine  et  théologal  d'Aleth,  relégué  en 
Auvergne  pendant  quatre  années,  puis  réfugié  en  Hollande,  en  1681,  près 
(TArflauld    s*  ^nrr^spgndanoe  originale  et  inédite,  en  douze  ou  q«ift'<e 


84  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

maintenant,  et  l'effusion  de  votre  cœur  dont  vous 
accompagnez  votre  justification  répand  tant  de  joie  et 
de  consolation  dans  le  mien  que  vous  aurez  beaucoup 
de  revenant-bon  quand  nous  éclaircirons  nos  comptes. 
J'aime  à  vous  devoir,  et  je  ne  crains  point  de  me  ruiner 
avec  vous  quoique  je  ne  demande  point  de  crédit.  Je 
vous,  paierai  toujours  comptant  et  par  avance,  et, 
puisque  vous  ne  demandez  que  de  l'amitié,  j'en  ai  un 
fonds  que  je  ne  crains  point  qui  me  manque. 

Disons  quelque  chose  de  la  république  des  lettres.  Je 
n'ai  point  encore  pu  voir  le  mois  d'octobre  de  M.  Bayle. 
Il  commence  à  me  déplaire,  car  ses  nouvelles  dégé- 
nèrent en  controverses,  et  il  ne  parle,  la  plupart  du 
temps,  que  d'ouvrages  peu  considérables.  Il  y  a 
quelques  mois  qu'il  parla  d'un  livre  de  Préjugés1,  qui 
n'est  pas  celui  de  M.  Juricu.  Je  l'ai  vu  ;  ce  n'est  pas 
grand'chose.  De  la  manière  dont  M.  Bayle  parlait,  il 
semblait  attendre  une  réponse.  Mais  qui  voudrait  la 
faire  ?  Si  pourtant  il  en  avait  paru  une,  à  Paris,  vous 
me  feriez  plaisir  de  me  dire  ce  que  c'est.  Je  doute  que 
cela  fût  bien  reçu  delà  Cour,  qui  n'aime  pas  ces  sortes 
de  contestations.  Demandez-en  des  nouvelles  àM.deB... 
[Nicole] ,  et  voyez  ce  qu'il  en  pense  ;  car  il  peut  en  être 
informé.  Pour  moi,  si  j'avais  un  ami  qui  en  voulût 
faire  imprimer,  je  croirais  être  obligé  de  l'en  détourner, 
au  moins  avant  que  d'avoir  pris  trois  ou  quatre  mois 
pour  examiner  l'affaire. 

Ce  que  vous  me  mandez  du  P.  Malebranche  m'a 
bien  réjoui,  car  nous  avons  toujours  été  si  bons  amis 
que  je  ne  puis  m'empêcher  de  prendre  part  au  succès 
de  ses  ouvrages.  C'est  un  bel  esprit.  Continuez,  je  vous 


volumes,  se  trouve  aux  archives  de  l'Eglise  vieille-catholique  d'Utrecht. 
On  y  rencontre  mille  détails  curieux  sur  toutes  les  affaires  religieuses 
du  temps  et  sur  les  cardinaux  romains.  Malheureusement  le  style  en  est 
un  peu  monotone.  Nous  y  ferons  de  fréquents  emprunts. 
1.  Voir  juillet  1686. 


Correspondais  ce  de  pasquier  qlesnel  85 

prie,  à  m'en  apprendre  les  suites.  J'ai  trouve  ici  de  ses 
anciens  amis,  qui  prennent  beaucoup  de  part,  aussi 
bien  que  moi,  à  ses  combats,  quoiqu'il  ait  affaire  à  un 
antagoniste  qui  se  démêle  assez  bien  et  qui  lui  donne  à 
travailler.  J'ai  ouï  dire  que  la  querelle  en  demeurera  là, 
quoiqu'on  m'ait  assuré  d'ailleurs  que  ce  Père  fait  impri- 
mer quelque  chose  à  Rotterdam  ■*. 

On  dit  qu'on  aura,  au  nouvel  an,  le  Saint- Léon  du 
P.  Maimbourg,  ouvrage  posthume  qui  ne  lui  aura  pas 
coûté  beaucoup. 

M.  l'abbé  Du  Pin2  fait  donc  bien  parler  de  lui?  S'il 
eût  fait  paraître  ses  dissertations  un  peu  plus  tôt,  il 
aurait  pu  prétendre  à  avoir  place  dans  la  promotion 
qui  s'est  faite.  Je  le  plains  en  une  chose  :  c'est  que, 
comme  on  n'agit  guère  par  principes  sur  ces  sortes  de 
choses,  mais  selon  les  intérêts  des  particuliers,  la  con- 
joncture des  affaires  et  les  inclinations  de  certaines  per- 
sonnes, il  court  risque  d'avoir  à  dos  de  grandes  puis- 
sances, de  n'avoir  personne  qui  le  protège  comme  il 
faut  et  de  se  trouver  entre  le  marteau  et  l'enclume. 
J'ai  un  ami  à  Paris,  qui  a  un  ouvrage  de  cette 
nature,  il  y  a  longtemps.  Et  cette  môme  raison  doit 
lui  faire  bien  penser  à  ce  qu'il  y  a  à  faire  avant  de 
l'imprimer. 

J'ai  lu  le  livret  qui  contient  l'abrégé  de  Y  Histoire  des 
hérésies  nées  dans  le  dernier  siècle,  avec  un  sommaire 
de  leurs  erreurs,  réfutées  en  peu  de  paroles  et  d'une 
manière  décisive.  J'ai  bien  cru  que  cela  serait  de  votre 
goût.  11  y  a  quelques  exemplaires  en  chemin;  mais  je 
crois  que  le  roulier  n'arrivera  pas  sitôt.  Vous  en  pren- 
drez, s'il  vous  plaît,  un  pour  vous. 

Je  vous  défie  de  faire  le  voyage  dont  vous  nous 
menacez. 


1.  Entretiens  sur  la  Métaphysique  et  la  Religion. 

2.  Voir  la  note  de  la  lettre  précédente. 


86        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

Veille  de  Noël  1687. 

Puisqu'il  n'y  a  rien  à  faire  autre  chose  qu'à  disposer 
du  reste  de  la  somme,  je  vous  supplie,  Madame,  d'avoir 
la  bonté  de  me  la  faire  tenir.  Il  y  a  des  misères  en 
grand  nombre  en  cette  province,  et  il  y  a  peu  de 
secours.  Il  est  juste  que  nous  reconnaissions  la  grâce 
que  Notre-Seigneur  nous  fait  de  nous  y  donner  retraite 
en  faisant  part  à  ses  membres,  que  nous  y  voyons 
souffrir,  des  biens  qu'il  nous  a  donnés.  Ce  qu'il  y  a  de 
bon  dans  les  Réflexions  m'a  été  donné  ici,  et,  puisque 
cet  argent  en  provient,  il  est  juste  qu'il  y  revienne,  au 
moins  en  partie. 

Il  y  a  de  pauvres  gens  en  prison  par  des  accusations 
dont  ils  ont  été  justifiés  en  justice,  et  qui  y  demeurent 
faute  d'avoir  de  quoi  payer  au  geôlier  la  dépense  qu'ils 
y  ont  faite,  et  une  femme,  entre  autres,  qui  y  est 
accouchée,  a  son  enfant  à  nourrir  dans  un  lieu  fort 
incommode.  Je  tâcherai  d'engager  quelque  autre  per- 
sonne à  contribuer  à  leur  délivrance,  en  y  contribuant 
moi-même. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

1er  février  1688. 

Vous  nous  avez  envoyé,  dans  le  paquet  d'hier,  une 
partie  du  grand  arrêt  que  nous  avions  reçu  tout  entier 
par  la  poste  !.  C'est  un  ami  qui  a  cru  nous  faire  plaisir, 

1.  11  est  question  de  l'affaire  de  Charles-Henri  de  Beaumanoir,  mar- 
quis de  Lavardin,  envoyé  en  ambassade  à  Rome,  à  l'époque  où 
Louis  XIV  avait  un  différend  avec  Innocent  XT  au  sujet  des  franchises. 
Entré   dans  la  ville  malgré  la   défense  du    pape,   il  fut  excommunié. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        87 

sans  se  nommer,  en  nous  donnant  le  moyen  de  con- 
tenter de  bonne  heure  notre  curiosité,  et,  en  effet,  il 
nous  a  obligés,  car  nous  l'avions  su  dès  mercredi,  et 
nous  avons  eu  moyen  d'en  faire  part  à  plusieurs 
curieux.  C'est  un  terrible  coup  pour  les  Romains,  et  ils 
y  ont  donné  lieu  par  leur  conduite,  qui  n'est  pas  régu- 
lière dans  cette  excommunication  prétendue. Les  pauvres 
jansénistes  y  sont  maltraités  ;  mais  il  y  a  longtemps 
qu'ils  doivent  s'être  accoutumés  à  être  battus,  et,  s'ils 
n'ont  point  d'autre  dédommagement  à  attendre  que  ces 
grâces  dont  le  pape  les  comble  tous  les  jours,  je  tiens 
leur  ressource  bien  mince  et  bien  légère.  Je  les  plains 
encore  moins  que  le  pape  et  les  Romains,  puisque 
voilà  une  affaire  dont  j'ai  peine  à  croire  qu'il  voie  la 
fin  pendant  sa  vie,  les  engagements  étant  si  grands  de 
part  et  d'autre.  Dieu,  le  Dieu  de  la  paix,  est  le  seul  qui 
sait  la  donner,  quand  le  monde  ne  la  peut  trouver. 
C'est  à  des  moines  comme  nous  de  lever  les  mains  au 
ciel  pour  l'obtenir,  et  de  gémir  de  nos  péchés  et  de 
ceux  du  monde,  qui  nous  attirent  ces  malheurs. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  20  février  1688. 

Nous  avons  trouvé  ici  un  manuscrit  espagnol  de  La 
Nuza,  célèbre  dominicain,  qui  était  provincial  de  la  pro- 
vince d'Aragon  en  1597,  dans  le  temps  où  l'inquisition 
avait  imposé  silence  aux  jésuites  et  aux  dominicains 
sur  la  matière  de  la  grâce.  Ce  sont  deux  lettres  ou 
requêtes,  l'une  au  roi  d'Espagne  et  l'autre  à  l'inquisi- 

Quesnel  fait  allusion  à  un  arrêt  du  parlement  contre  l'interdit  et 
l'excommunication  de  l'ambassadeur.  On  trouvera,  sur  cette  curieuse 
aventure,  des  renseignements  précieux  dans  le  Recueil  des  instructions 
données  aux  ambassadeurs,  Rome,  publié  par  M.  Hanotaux,  t.  I,  pp.  283 
et  suiv. 


88  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

teur,  et  qui  sont  en  substance  la  même  chose.  C'est  un 
écrit  de  trente  ou  quarante  pages,  où  il  se  plaint  de  cette 
interdiction  comme  dune  chose  inconnue  avant  les 
jésuites,  et  qui  met  en  parallèle  la  vérité  ancienne  et 
les  erreurs  nouvelles.  En  sorte  qu'aussitôt  que  les 
jésuites  s'aviseront  d'attaquer  une  vérité  et  que  cette 
contestation  fera  quelque  bruit,  il  ne  sera  plus  permis 
d'en  parler,  ni  d'en  écrire. 

Il  y  a  dans  cet  écrit  beaucoup  de  petites  histoires  des 
jésuites,  et  ce  saint  homme  paraît  bien  animé  contre 
eux.  Il  rapporte  la  prognostique  de  Melchior  Canus, 
tirée  d'une  lettre  qu'il  écrivit  au  P.  Régla,  de  Tordre 
de  saint  Jérôme,  confesseur  de  l'empereur  Charles- 
Quint,  où  il  dit  :  «  Dieu  veuille  que  je  ne  sois  pas  comme 

<  Cassandre,  à  qui  on  ne  voulait  point  avoir  créance 

<  qu'après  que  l'on  eut  vu  Troie  brûlée  et  ruinée.  Si 

<  on  laisse  continuer  ces  Pères  de  la  Société  comme  ils 
ont  commencé,  plaise  à  Dieu  que  le  temps  ne  vienne 
pas  auquel  les  rois  voudront  leur  résister  et  qu'ils  ne 
pourront!  » 


Qaesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

27  février  1688. 

V Histoire  de  la  Monarchie  des  Solipses  est  fort  jolie 
et  mérite  de  n'être  pas  oubliée.  (Vous  avez  voulu  dire 
vieux  ou  jeune,  quand  vous  avez  dit  que  Julius  Scliotti 
était  entré  chez  les  jésuites  assez...  ;  mais  l'un  des  deux 
est  demeuré  au  bout  de  votre  plume.) 

On  a  mandé,  en  effet,  de  Paris  que  l'on  y  avait  fait 
une  seconde  édition  du  livre  du  P.  Tellier1,  et  on  l'avait 
prise  même  pour  un  second  volume.  On  dit  qu'ils  ne 

1.  Défense  des  nouveaux  chrétiens  et  des  missionnaires,  par  le  P.  Tellier, 
ouvrage  qui  fut  déféré  au  tribunal  de  l'inquisition  et  mis  à  l'index 
en  1101. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQC1ER    QUESNEL  SO 

Savent  où  ils  en  sont,  qu'ils  passent  quelquefois  beau- 
coup d'heures  chez  les  dominicains  pour  y  chercher 
des  mémoires,  mais  qu'ils  n'y  trouvent  pas  leurcompte. 
Il  n'est  pas  étonnant  que  ce  livre  se  soit  débité  en  si  peu 
de  temps,  les  Pères  le  donnent  partout  à  leurs  amis  et 
à  ceux  qu'ils  voudraient  engager  à  en  être,  comme 
ils  ont  fait  ici  au  conseiller  qu'ils  ont  invité  à  faire  les 
exercices  chez  eux.  J'ai  ouï  dire  aussi  qu'on  fera  une 
nouvelle  édition  in-4°  deY Abrégé  de  la  Morale  du  Nou- 
veau Testament,  du  P.  Quesnel,  et  qu'il  va  travailler  à 
étendre  un  peu  plus  celles  de  l'Evangile,  parce  qu'on 
l'en  a  fort  pressé  et  qu'il  paraît  trop  de  différence  entre 
celles-ci  et  celles  de  saint  Paul  et  du  reste. 

La  Vie  de  Saint  Louis,  que  nous  avons  et  que  nous 
lisons,  est  très  belle.  C'est  un  in-4°  en  deux  volumes, 
dédié  à  M8T  le  Dauphin.  La  puissance  des  papes  y  paraît 
avoir  été,  en  ce  temps-là,  dans  une  terrible  élévation. 
Leurs  entreprises  et  leurs  excès  n'y  sont  pas  épargnés, 
et  je  doute  qu'on  en  soit  fort  content  à  Rome.  C'est  sur 
les  mémoires  de  M.  de  Tillemont  qu'elle  a  été  faite  et 
sur  d'autres. 

L'auteur  de  la  Tradition^  doit  être  bien  content  de 
ce  que  ce  livre  a  le  bonheur  de  plaire  à  de  si  habiles 
gens.  Il  est  vrai  que  saint  Thomas  n'y  est  pas  séparé 
de  saint  Augustin,  et,  en  effet,  il  possédait  bien  la 
doctrine  de  ce  Père.  Il  faudrait  assurément  que  les  dis- 
ciples de  l'un  et  de  l'autre  travaillassent,  à  se  bien  unir. 
Le  crédit  des  adversaires  croît  de  jour  en  jour,  et,  si  on 
était  bien  conseillé,  on  s'unirait  de  tous  côtés  contre 
eux  pour  mettre  la  bonne  doctrine  à  couvert  de  leur 
violence. 

1.  Tradition  de  VEglise  romaine,  par  le  P.  Quesnel  (1687),  4  vol. 

Le  Dictionnaire  des  Livres  jansénistes  dit  que  le  P.  Quesnel,  dans  cet 
ouvrage,  «  tourne  en  ridicule  la  grâce  suffisante  »  et  cite  cette  phrase  du 
livre  :  «  Grâce  nécessaire  pour  pécher,  grâce  qui  n'a  jamais  aucun  effet, 
vous  ne  faites  jamais  de  bien  et  vous  faites  toujours  du  mal.  Allez-vous 
promener  », 


90  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Nous  reçûmes  hier  une  réponse  de  plus  de  trente 
pages  à  l'écrit  italien  fait  contre  la  protestation  de 
M.  de  Lavardin.  Elle  est  très  bien  faite,  et  il  ne  paraît 
pas  qu'on  y  puisse  répondre;  on  y  tourne  en  ridicule 
le  livre  du  cardinal  d'Aguire1  et  son  élévation  au  car- 
dinalat, sans  le  nommer.  En  vérité,  le  pape  devrait 
chercher  des  voies  d'accommodement  avant  que  les 
affaires  s'aigrissent  davantage. 


Qiœsnel  au  P.  du  Breuil 

17  mars  1688. 

Notre  R.  P.  abbé  [Arnauld2]  est,  Dieu  merci,  dans  une 
parfaite  santé,  et  ses  religieux  pareillement.  11  est  âgé, 
et,  quoiqu'on  voie  bien  qu'il  l'est,  on  ne  voit  point 
néanmoins  que  sa  vieillesse  le  charge  et  l'appesantisse. 
Il  n'a  ni  cornet  à  l'oreille,  ni  lunettes  sur  le  nez,  ni 
bâton  à  la  main,  ni  goutte  aux  pieds.  Il  a  bon  appétit, 
il  dort  fort  bien,  il  a  du  feu  et  de  l'ardeur  plus  que 
beaucoup  de  jeunes  gens,  il  a  toujours  l'esprit  aussi 
bon  et  plus  solide  que  jamais,  il  vous  honore  comme 
vous  savez. 

Et  quant  à  M.  Baptiste  [P.  du  Breuil],  il  lui  don- 
nerait de  ses  nouvelles  lui-même,  s'il  ne  craignait  que 
cela  lui  pourrait  être  plus  fâcheux,  par  quelque  ren- 
contre, que  consolant.  Car  vous  ne  pouvez  douter  qu'il 
ne  porte  dans  son  cœur,  vivement  enraciné,  le  souvenir 
de  l'occasion  qui  a  causé  la  maladie  à  cet  honnête 
homme,  et  qu'il  n'en  gémisse  quand  il  y  pense3. 

Il  y  a  plus  de  deux  ou  trois  ans  que  je  n'ai  reçu  de 
lettres  de  M.  Arnauld;  vous  jugez  bien,  parla  situation 

1.  Voir  note  8  août  1690. 

2.  Ce  passage  a  été  cité  par  Sainte-Beuve  dans  son  Port-Royal  ,V,  336. 

3.  Ce  fut,  en  effet,  au  sujet  de  M.  Arnauld  que  le  pauvre  P.  du  Breuil 
languit  et  mourut  en  prison. 


CORRESPONDANCE  DE  TASQUIER  QUESNEL         91 

où  nous  sommes  l'un  et  l'autre,  qu'on  ne  s'écrit  pas 
souvent.  On  a  parlé  de  quelques  ouvrages  de  sa  façon  ; 
mais  on  a  tant  de  peine  à  les  faire  venir  de  Paris  qu'on 
ne  les  voit  que  par  miracle.  On  lui  attribue  unFàntâme 
du  jansénisme,  et  il  est  fort  de  son  style.  Je  ne  parle 
point  des  trois  volumes  des  Réflexions  sur  le  nouveau 
système  de  M.  Malebranchc ',  car  ceux-là  sont  certaine- 
ment de  lui.  Peut-être  auront-ils  été  jusqu'à  vous.  L'au- 
teur des  Nouvelles  de  la  République  des  lettres  lui  attri- 
bue un  ouvrage  intitulé  :  la  Tradition  de  l'Eglise  romaine 
touchant  la  grdce{  (2  volumes in-1 2).  J'ai  peine  à  croire 
que  ce  soit  de  lui.  Qui  que  ce  soit,  j'ai  ouï  dire  que 
cet  ouvrage  a  été  fait  à  l'occasion  d'un  P.  Viart, 
chanoine  régulier,  qui  a  depuis  longtemps  fabriqué  un 
nouveau  système  de  la  grâce,  et  que  c'est  pour  lui  en 
opposer  un  autre  que  l'on  a  fait  cette  Tradition  que 
j'ai  parcourue,  et  où  je  trouve  bien  de  bonnes  choses. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  19  mars  1688. 

Ce  sera  une  fort  grande  imprudence,  si  on  prend  à 
Rome  le  parti  de  condamner  les  quatre  articles,  et 
jamais  ils  n'auront  mieux  fait  voir  qu'ils  ne  sont  pas 
infaillibles  qu'en  établissant  de  cette  manière  leur 
infaillibilité.  S'ils  suivent  Bellarmin,  ce  sera  un  aveugle 
qui  en  conduira  d'autres.  Ce  bon  cardinal,  qui  ne  put 
contenter,  avec  tous  ses  excès,  le  pape  Sixte  V  qui  fit 
mettre  ses  controverses  dans  l'index  ou  môme  à  l'inqui- 
sition, comme  sa  Vie  le  porte,  pour  ne  lui  avoir  pas 
donné  la  puissance  directe  sur  le  temporel,  ce  bon 
homme  a  fait  un  petit  volume  in-8°  de  Rétractations.  Il 
s'y  repent  d'avoir  dit  que  l'opinion  qui  donne  l'infailli- 

1.  C'est  de  Quesnel  lui-même. 


92         CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL 

bilité  au  concile,  et  non  pas  au  pape,  n'est  pas  tout  à 
fait  hérétique,  mais  erronée  et  approchante  de  l'hérésie. 

11  me  semhle  que,  dans  un  temps  où  les  esprits  sont 
si  échauffés,  il  ne  faut  pas  donner  des  occasions  d'écrire, 
car  il  est  sûr  qu'ils  perdront  toujours  leur  cause  par 
les  livres  qui  ne  servent  qu'à  faire  voir  l'injustice  de 
ces  prétentions  et  la  pauvreté  de  leurs  défenseurs,  qui 
sont  si  méprisables. 

Il  faut  finir.  J'aurais  bien  des  choses  à  dire  sur 
l'usurpation  prétendue.  Mais  je  me  contenterai  dédire 
que  je  ne  regarde  cette  affaire  {  que  comme  une  affaire 
temporelle.  Telle  qu'elle  est,  c'est  une  affaire  de  prince 
à  prince,  et  qui  ne  se  doit  vider  que  par  arbitrage, 
médiation  ou  par  les  armes  temporelles.  Si  le  pape 
était  le  plus  fort,  peut-être  aurait-il  pris  ce  parti,  et  il  n'a 
pris  l'autre  que  parce  qu'il  est  le  plus  faible.  Mais  la 
puissance  des  clefs  ne  lui  a  pas  été  donnée  pour  cela  ; 
c'est  en  abuser,  et  si,  parce  qu'il  est  évoque,  il  peut 
défendre  un  droit  temporel  avec  les  armes  spirituelles, 
il  faudra  que  le  roi,  qui  est  prince  temporel,  emploie 
toute  sa  puissance  pour  maintenir  ses  droits.  Bref, c'est 
un  procès,  et  c'est  une  fort  vilaine  chose  de  se  faire 
justice  à  soi-même  en  sa  propre  cause.  Outre  que  la 
bulle  n'a  jamais  été  notifiée  à  l'ambassadeur,  ni  la 
peine  dont  on  le  menaçait.  C'est  brutum  fulmen.  On 
ignore  toujours,  dans  le  barreau,  les  choses  les  plus 
connues,  si  elles  ne  sont  signifiées  dans  les  formes. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 


2  avril  1688. 


J'abandonne  à  la  Providence  le  succès  de  vos  soins 
pour  des  attestations  en  faveur  de  MM.  de  Louvain  et  de 


1.  L'affaire  de  M.  de  Lavardin. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  93 

leur  censure1.  On  est  si  pou  touche  de  la  vérité,  au 
pays  où  vous  êtes,  qu'il  n'en  faut  rien  attendre  en  sa 
faveur.  Ce  serait  beaucoup  si  on  pouvait  s'assurer  qu'on 
n'y  ferait  rien  contre  elle,  et  qu'elle  n'eût  à  se  défendre 
que  de  ses  ennemis  déclarés.  Quand  ils  font  quelque 
chose  de  ce  côté-là  qui  lui  est  utile,  c'est  ou  par  un 
intérêt  qui  gâte  tout  devant  Dieu,  ou  par  une  espèce 
de  hasard,  s'il  y  en  avait  quelqu'un  dans  l'ordre  de 
la  Providence.  Les  jésuites  de  Louvain  ont  fait,  depuis 
peu,  deux  méchants  libelles  latins  contre  M.  Huygens2. 
C'est  à  dessein  de  faire  un  vacarme  contre  ce  docteur  et 
d'exciter  Rome  à  achever  de  l'accabler.  Ils  seront  peut- 
être  assez  abandonnés  de  Dieu  pour  y  réussir.  Je  ne 
vois  guère  d'injustice  plus  criante  que  celle-là,  ni  de 
conduite  plus  diabolique.  Je  ne  crains  point  de  le  dire, 
parce  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  opposé  à  l'esprit  de  Dieu 
que  de  faire  passer  la  piété  et  la  vérité  dans  un  docteur 
pour  erreur  et  péché,  de  le  décrier  comme  un  héré- 
tique, de  l'empêcher  d'être  utile  à  l'Eglise  en  l'ôtant  de 
place  et  le  diffamant  comme  un  homme  dangereux,  et 
cela  de  la  part  du  siège  de  saint  Pierre  et  durant  le 
pontificat  d'un  pape  qui  est  homme  de  bien.  Cela  marque 
un  jugement  terrible  sur  cette  cour  dont  la  conduite,  à 
cet  égard  et  dans  l'affaire  du  vicariat  et  dans  toutes  les 
autres,  est  des  plus  étranges.  Il  n'en  faut  plus  rien 
attendre,  et  il  faut  faire  le  bien  comme  on  pourra,  sans 
penser  à  elle,  et  s'estimer  heureux  d'en  être  maltraité. 
Dans  l'un  de  ces  deux  libelles  à'Erasmus,  il  se  sert 


1.  Arnauld,  dès  1684,  se  plaint  amèrement  de  la  tyrannie  et  de  Tin- 
justice  de  rinternonce  vis-à-vis  de  l'Université  de  Louvain,  qu'il  croit 
être,  «  de  toutes  les  Universités  catholiques,  la  plus  pure  dans  la  doc- 
trine, la  plus  réglée  dans  la  discipline  et  la  plus  exemplaire  dans  la 
piété  ». 

2.  Gommare  Huygens,  docteur  de  la  Faculté  de  Louvain,  avait  déjà 
indisposé  la  cour  de  Rome  en  refusant  d'écrire  contre  les  quatre  articles 
de  1682.  C'était  un  homme  d'un  zèle  ardent  et  de  mœurs  très  pures, 
grand  ami  d'Arnauld  et  de  Quesnel. 


94        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

fort  d'un  grand  passage  de  M.  Habert,  évoque  de  Vabres1, 
tiré  de  sa  Défense  de  la  foi,  où  il  maltraite  fort  la  cen- 
sure qu'il  appelle  Baïana  censura.  Gela  me  fait  souve- 
nir en  gros  de  certaines  circonstances  de  sa  conduite 
dans  son  diocèse  et  de  sa  mort,  qui  ne  sont  pas  trop 
favorables  et  dont  il  serait  bon  que  la  mémoire  ne  se 
perdît  pas.  C'est  pourquoi,  si  vous  en  savez  quelque 
chose  d'assuré,  ayez  la  bonté  de  nous  le  mander. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Borne 

28  mai  1688. 

J'ai  ouï  dire  qu'on  imprime  en  Hollande  une  Apo- 
logie de  la  Censure-  et  qu'il  y  a  déjà  environ  le  tiers 
imprimé;  car  cela  ira  presque  à  vingt  feuilles,  quoique 
ce  ne  soit  qu'une  apologie  historique.  On  demande  pour 
cela  un  secret  inviolable,  cela  étant  de  grande  consé- 
quence. Si  j'en  puis  avoir,  je  vous  en  enverrai;  mais, 
après  en  avoir  envoyé  un  par  la  poste,  je  ne  sais  pas 
où  en  envoyer  d'autres,  car  la  voie  de  la  mer  m'impa- 
tiente. 

Vous  savez  les  ordonnances  contre  les  versions.  Le 
libraire  de  V Abrégé  de  la  Morale  sur  le  Nouveau  Testa- 
?nent3,  en  trois  volumes,  a  eu  une  alarme  ;  on  le  menace 
d'arrêter  le  débit  de  ce  livre.  La  raison  qu'on  en  dit  est 
que  les  évoques  y  sont  trop  maltraités,  c'est-à-dire 
qu'on  leur  dit  leurs  vérités  trop  fortement.  Ils  pren- 
dront apparemment  un  autre  prétexte  que  celui-là,  s'ils 

1.  M.  Habert,  ancien  théologal  de  Notre-Dame  de  Paris,  fut  le  pre- 
mier qui  ait  tonné  en  chaire  contre  le  livre  de  Jansénius,  qu'il  appelle 
«  un  Calvin  rebouilli  ». 

2.  Apologie  historique  de  deux  Censures  de  l'Université  de  Douai  (Co- 
logne, 1688),  réfutation,  par  le  P.  Quesnel,  du  livre  du  P.  Tellier,  Défense 
des  nouveaux  chrétiens.  V Apologie  fut  censurée,  en  1690,  par  l'Univer- 
sité de  Douai  et  condamné  par  Innocent  XII,  le  8  mai  1697, 

%i  lï  eet  question  de«  fameuses  Ré/leœiQns  morale*  du  P.  Quesoel» 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        95 

en  viennent  là,  et  j'ai  peine  à  croire  qu'ils  y  viennent 
autrement  qu'en  supprimant  toutes  les  autres  versions 
qui  ne  sont  pas  autorisées  du  nom  des  évoques.  Ils 
savent  bien  que  le  premier  volume  a  celui  de  Monsei- 
gneur de  Ghâlons  en  tête;  mais  le  reste,  non. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

16  juillet  1688. 

Vous  avez  reçu  maintenant,  Monsieur,  et  le  livre  et 
la  dernière  feuille  de  F  Apologie  des  Censures. 

Je  ne  sais  comment  il  est  arrivé  qu'une  feuille  en 
blanc  de  ce  livre  est  tombée  entre  les  mains  de  M.  l'inter- 
nonce,  le  livre  étant  déjà  achevé,  mais  à  peine  y  en 
ayant-il  de  reliés.  Il  l'a  portée  au  gouverneur  général 
et  a  fait  mettre  en  campagne  et  chancelier  et  procu- 
reur général,  pour  découvrir  où  ce  livre  s'imprimait. 
Le  premier  a  été  chez  les  libraires  ou  imprimeurs, 
cette  feuille  à  la  main;  mais  il  n'a  pu,  jusqu'à  présent, 
rien  découvrir.  On  disait  même  que  le  procureur 
général  s'était  transporté  pour  cela  à  Anvers.  J'en 
doute,  cela  n'étant  pas  nécessaire  pour  s'informer  du 
fait.  Enfin,  voilà  grand  bruit.  Peut-être  que  cette 
feuille  sera  tombée  premièrement  entre  les  mains  des 
Pères  jésuites,  qui  auront  été  mettre  le  feu  sous  le  ventre 
à  M.  l'internonce;  car,  pour  lui,  je  ne  vois  pas  qu'il  ait 
tant  d'intérêt  pour  le  Saint-Siège  de  se  donner  tant  de 
mouvement. 

Il  est  vrai  que  la  feuille  en  question  contient  un  des 
endroits  où  il  est  parlé  de  ces  Pères,  par  rapport  au 
pape,  d'une  manière  qui  ne  leur  est  pas  la  plus  avan- 
tageuse. Ce  bruit  ne  servira  qu'à  faire  davantage 
rechercher  le  livre  sur  lequel  j'attends,  Monsieur, 
votre  jugement  franc  et  sincère* 


96        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

30  juillet  1688. 

Vous  trouverez  les  notes  sur  l'Evangile  assez  sèches 
et  peu  fréquentes.  On  veut  que  l'auteur  les  étende  et 
les  égale  au  reste.  C'est  ce  qu'il  tâche  de  faire.  On  dit 
que  l'on  gronde  encore  contre  celles  de  saint  Paul;  que 
M.  de  Paris  et  le  P.  de  La  Chaise  sont  raccommodés  et 
que  le  fruit  de  cette  réconciliation  pourrait  bien  ôtre  la 
défense  de  ce  livre  ;  que  M.  de  Montausier  a  parlé  for- 
tement au  prélat  sur  ce  sujet,  et  qu'on  ne  sait  encore  ce 
qui  en  arrivera. 

Monseigneur  l'évequc  de  Meaux  a  fait  imprimer  un 
bel  ouvrage,  F  Histoire  des  variations  des  hérétiques,  en 
deux  volumes.  11  parle,  dès  la  deuxième  page,  de  la 
réformation  de  l'Eglise  in  capite  et  in  membris,  et  il  fait 
voir  ailleurs  que  la  supériorité  du  pape  sur  les  con- 
ciles n'a  jamais  été  reçue  comme  partie  de  la  doctrine 
de  l'Eglise. 

Un  M.  Marcellis,  ci-devant  curé  de  Louvain,  et  qui 
s'est  avisé,  tout  vieux  qu'il  est,  de  se  faire  docteur,  a 
soutenu,  dans  un  acte  pour  le  doctorat,  que  la  doctrine 
de  l'infaillibilité  est  un  article  de  foi. 

Il  est  vrai  que  les  études  philosophiques,  après  un 
certain  âge,  ne  sont  guère  de  la  profession  d'un  ecclé- 
siastique. H  y  a  tant  de  choses  et  à  étudier  et  à  faire 
pour  l'Eglise  que  l'on  doit  avoir  scrupule  de  donner  à  des 
études  toutes  humaines  le  temps  qu'on  doit  à  l'épouse 
de  Jésus-Christ.  Ce  n'est  pas  qu'il  ne  soit  nécessaire 
qu'il  y  ait  dans  l'Eglise  des  gens  bien  versés  dans  la 
philosophie  ancienne  et  moderne,  et  qui  aient  joint  à 
cette  science  la  connaissance  de  celle  de  l'Eglise.  S'il 
n'y  en  avait  point,  la  vérité  serait  quelquefois  en  proie 
aux  philosophes.  Le  P.  Malebranche  s'en  serait  beau- 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  97 

coup  plus  fait  accroire,  et  aux  autres  aussi  bien  qu'à 
lui;  mais  il  a  trouvé  un  homme  qui  a  fait  voir  qu'il 
était  son  maître,  aussi  bien  en  philosophie  qu'en  théo- 
logie. 

A  ne  vous  en  point  mentir,  nous  sommes  tous  fort 
scandalisés  de  la  conduite  du  pape1  au  sujet  de  la  dis- 
pense donnée  au  prince  Clément,  enfant  de  quinze  ans, 
revêtu  déjà  de  deux  évêchés,  pour  en  pouvoir  avoir 
encore  d'autres,  quoiqu'il  n'ait  aucune  inclination  à 
l'état  ecclésiastique.  11  n'y  a  pu  avoir  que  des  raisons 
politiques  qui  aient  pu  faire  prendre  ce  parti  à  Sa 
Sainteté,  et  c'est  ce  qui  est  déplorable  de  voir  traiter 
ainsi  les  affaires  de  l'Eglise  par  les  maximes  du  siècle. 
Je  voudrais  bien  savoir  sur  quoi  est  fondé  ce  prétendu 
droit  de  renverser  toutes  les  règles,  pour  rendre  éligible 
qui  on  voudra  et  pour  mettre  sur  un  siège  épiscopal  un 
misérable  sujet. 

On  a  cru  que  c'était  faire  une  bonne  œuvre  que 
d'exclure  le  cardinal  Furstenberg;  mais  on  pouvait 
l'exclure  en  ordonnant,  selon  les  canons,  de  ne  choisir 
personne  qui  fût  déjà  évoque.  Mais,  à  regarder  les 
choses  politiquement,  je  ne  sais  s'il  y  a  eu  de  la  pru- 
dence de  se  montrer  partial  en  cette  occasion  (car  la 
partialité  du  pape  crève  les  yeux),  d'exposer  ce  pays-là 
à  une  guerre  qui  suivra  peut-être  de  cette  élection2, 
d'aigrir  le  roi  de  France,  qui  ne  peut  pas  ne  pas  voir 
qu'on  a  fait  cela  en  dépit  de  lui,  et  de  jeter  la  semence 
d'une  division  qui  pourrait  donner  de  grands  avantages 


1.  11  s'agissait  de  la  succession  à  l'archevêché  et  à  l'électorat  de 
Cologne.  Louis  XIV  se  déclarait  pour  le  prince  Egon  de  Furstenberg, 
évoque  de  Strasbourg;  mais  Innocent  XI,  peu  désireux  de  satisfaire  la 
France,  rejeta  la  postulation  de  M.  de  Furstenberg  et  lui  préféra  le 
prince  Joseph-Clément  de  Bavière,  frère  de  l'électeur  Maximilien,  alors 
âgé,  non  de  quinze,  mais  de  dix-sept  ans. 

2.  C'est,  en  etfet,  avec  l'affaire  des  franchises,  une  des  causes  qui  rallu- 
mèrent la  guerre  et  amenèrent  l'envahissement  du  Palatinat,  réclama 

par  Louis  XIV  au  nom  de  la  princesse  Palatine)  sa  belle-  sœur; 

s 


98        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

à  l'ennemi  du  christianisme.  En  vérité,  cette  conduite 
n'est  pas  d'un  saint,  et  moins  encore  d'un  pape  qu'on 
veut  élever  ou  égaler  à  tous  les  plus  saints  de  ses  pré- 
décesseurs. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

9  septembre  1688. 

J'ai  été  absent  deux  mercredis  et  deux  vendredis,  à 
raison  d'un  petit  voyage  que  j'ai  fait  en  France  sans 
aller  à  Paris,  mais  seulement  à  deux  journées.  C'est  ce 
qui  a  été  cause,  Monsieur,  que  je  n'ai  pas  eu  l'honneur 
de  vous  donner  de  mes  nouvelles. 

Ce  qu'on  oppose  au  cardinal  Furstenberg,  qu'il  n'a 
point  obtenu  de  bref  pour  pouvoir  conserver  ses  béné- 
fices depuis  sa  promotion  au  cardinalat,  est  une 
méchante  chicanerie  qu'on  lui  fait.  On  se  voulut  servir 
de  la  même  raison  pour  déposséder  le  cardinal  de 
Retz  de  l'archevêché  de  Paris,  ayant  été  fait  cardinal 
depuis  sa  coadjutorerie;  mais  il  a  bien  paru,  par  la 
suite,  qu'on  avait  trouvé  cette  raison  peu  solide.  Et, 
s'il  était  vrai  qu'elle  fût  bonne,  pourquoi  le  pape  a-t-il 
laissé  l'évêché  de  Strasbourg  si  longtemps  vacant  depuis 
la  promotion  du  cardinal?  Pourquoi  n'a-t-on  pas 
pourvu  à  ses  autres  bénéfices  ?  Quand  on  s'attache  à 
de  si  faibles  fondements,  on  fait  juger  qu'on  ne  se  sent 
pas  trop  bien  appuyé  d'ailleurs.  Car  c'est  une  méchante 
manière  de  raisonner  et  de  se  défendre  que  de  mêler 
de  mauvaises  raisons  parmi  de  bonnes,  et,  si  la  diffé- 
rence que  le  bref  donné  au  prince  Clément  a  mis  entre 
lui  et  le  cardinal  suffit  pour  exclure  ce  dernier,  il  s'y 
faut  tenir  sans  chercher  à  la  soutenir  par  des  preuves 
qui  ne  sont  que  des  vétilleries. 

Je  n'ai  point  encore  parlé  avec  M.  David  [Arnaidd] 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        99 

de  la  pensée  qui  pourrait  venir  à  M.  Alberti  [Tourreii]*- 
de  se  retirer  en  ce  pays.  Il  faudrait,  avant  toutes  choses, 
que  les  bruits  de  guerre  fussent  dissipés.  On  ne  parle 
que  de  cela  maintenant,  et  toutes  les  troupes  sont  en 
mouvement.  J'en  ai  rencontré  une  partie  dans  mon 
voyage,  et  tout  le  monde,  ami  et  ennemi,  plein  de  cette 
nouvelle  que  la  guerre  va  s'allumer. 

Le  roi  s'était  mis,  il  y  a  quelques  années2,  en  pos- 
session du  château  de  Dinant,  qui  appartient  à  i'Etat  de 
Liège;  depuis  huit  jours  il  s'est  mis  en  possession  de 
la  ville,  ayant  fait  déclarer  aux  habitants,  par  M.  l'in- 
tendant de  Maubeuge,  qu'ils  eussent  à  se  regarder 
comme  Français,  à  recevoir  du  gouverneur  les  ordres 
pour  leurs  échevins.  Il  y  a  apparence  que  la  France  se 
saisira  de  tout  ce  qui  reste  à  Liège,  entre  Sambre  et 
Meuse.  C'est  commencer  à  punir  le  chapitre  de  ce  qu'il 
n'a  pas  élu  le  cardinal.  Si  le  roi  veut  punir  Cologne  de 
même  et  s'en  rendre  maître,  on  ne  peut  douter  de  la 
guerre,  car  la  ligue  d'Augsbourg  et  toute  l'Allemagne 
s'y  opposera  assurément.  Le  prince  d'Orange  brûle 
d'envie  de  commencer  la  guerre.  On  parle  de  la  paix 
entre  l'empereur  et  le  Turc  pour  le  même  sujet,  et  tout 
semble  se  disposer  pour  une  rupture  ouverte  et  géné- 
rale. 

On  a  délivré  en  France  de  nouvelles  commissions 
pour  lever  du  monde,  et  on  y  a  fait  grand  nombre  de 
lieutenants  généraux,  maréchaux  de  camp  et  briga- 
diers. Les  gazettes  disent  que  c'est  le  pape  qui  sera 
cause  de  cette  guerre  par  le  moyen  de  son  bref  au 
prince  Clément  ;  qu'il  est  cause  que  la  paix  se  fera  avec 
le  Turc  et  qu'on  lui  donnera  moyen  de  rétablir  son 
empire;  que  Sa  Sainteté  le  voit   bien   maintenant  et 

1.  L'abbé  de  Tourreil  de  Grammont,  qui  fut  plus  tard  agent  du  parti 
janséniste  à  Rome  et  retenu  quatre  ans  dans  les  prisons  de  l'Inquisi- 
tion, de  1713  à  1116. 

2.  En  1675. 


100  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

qu'elle  en  gémit  devant  Dieu,  priant  quatre  heures 
tous  les  jours  pour  ce  sujet,  et  qu'ainsi,  en  suivant  de 
mauvais  conseils,  elle  mine  elle-même  ce  qu'elle  avait 
fait  pour  le  bien  de  la  chrétienté. 

Je  reviens  à  M.  Alberti  [Tourreil],  qui,  en  cas  de 
guerre,  ne  songerait  pas  à  venir  en  ce  pays. 

En  cas  de  paix,  il  faudrait  que  l'on  changeât  de  maison 
pour  y  recevoir  quelqu'un,  et  c'est  à  quoi  M.  David 
[Arnauld]  aurait  peine  à  se  résoudre.  En  prenant  une 
nouvelle  maison  et  en  multipliant  les  habitants,  cela 
fera  plus  d'éclat.  Cependant  on  y  penserait  plus  sérieu- 
sement, si  c'était  tout  de  bon  qu'il  y  pensât.  Je  ne  vou- 
drais pas  le  détourner  absolument  de  venir  en  ces  quar- 
tiers; on  trouverait  moyen  de  le  joindre  à  quelqu'un, 
ou  avec  M.  de  Witte1,  en  cette  province,  ou  avec 
M.  Kerkré  [P.  Gcrberony2,  en  Hollande,  où  il  serait 
bon  qu'il  y  eût  quelqu'un  qui  pût  prendre  soin  des 
impressions  que  l'on  médite. 

S'il  était  en  Hollande,  il  n'y  serait  renfermé  et  caché 
qu'autant  qu'il  voudrait,  et  il  en  est  à  peu  près  de 
môme  dans  cette  province,  où  l'on  a  une  fort  grande 
liberté. 

Il  est  bien  douloureux  de  voir  qu'un  pape,  qui  a  répu- 
tation de  probité  et  de  droiture,  ait  si  publiquement 
oublié  les  règles  de  l'Eglise  dans  le  temps  où  il  en 
devrait  faire  leçon  aux  autres  ,  et  qu'il  ait  fait  d'une 
affaire  ecclésiastique  une  affaire  de  politique,  se  soit 
montré  très  partial,  ait  fait  acception  de  personne  et 
ait  mis  en  commerce  le  sang  de  Jésus-Christ  et  les 
âmes  qu'il  a  rachetées.  Il  manque  de  lumière  en  beau- 

1.  Gilles  de  Witte,  curé  de  Malines,  ardent  défenseur  des  jansénistes 
et  futur  appelant  de  la  bulle  Unigenitus. 

2.  Dom  Gabriel  Gerberon,  bénédictin  de  Saint-Maur,  et  l'un  des  plus 
persécutés  parmi  les  militants  de  son  parti.  Le  Hilaire  Dumas,  dans 
ses  Lettres  d'un  docteur  de  Sorbonne,  le  présente,  ainsi  que  M.  de  Witte, 
comme  les  deux  seuls  disciples  de  Jansénius  qui  soutinssent  ouverte- 
ment sa  doctrine,  en  Fct.it  ou  Pomr  la  mndnmnait; 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  101 

coup  de  choses  ;  mais  en  celle-ci  il  a  manqué  de  tout, 
et  sa  politique  n'a  pas  mieux  valu  que  le  reste.  Il  fallait 
surtout  éviter  d'aigrir  le  roi  en  paraissant  le  buter,  et 
il  n'y  avait  pour  cela  qu'à  se  montrer  neutre  et  à  s'en 
tenir  aux  règles  de  l'Eglise  en  déclarant  qu'il  ne  dis- 
penserait avec  personne.  Le  cardinal  de  Bouillon1 
serait  venu  naturellement  à  l'évcché  de  Liège,  et  quelque 
autre  à  celui  de  Cologne.  Voilà  ce  dernier  cardinal 
bien  disgracié.  On  prétend  que,  faisant  semblant  de 
suivre  les  intentions  du  roi,  il  agissait  sous  main 
contre  ce  qu'il  avait  promis  et  que  des  lettres  intercep- 
tées ont  découvert  le  mystère. 

M.  Féret,  son  secrétaire,  a  été  mis  à  la  Bastille  et 
transféré  depuis  au  bois  de  Vincennes.  La  charge  de 
grand  chambellan  est  ôtée  a  sa  maison  et  M.  le  prince 
de  Gonti  l'achète,  et  l'on  ôte  à  Son  Eminence  la  grande 
aumônerie,  pour  la  donner,  les  uns  disent  au  cardinal 
d'Estrées,  d'autres  à  M.  de  Beauvais2,  et  d'autres  à 
M.  l'évêque  d'Orléans3.  Je  ne  doute  point  que  le  roi  ne 
se  déterminât  par  lui-même  au  dernier  qu'il  aime  et 
qui  est  en  possession  ;  mais  peut-être  que  d'autres  vues 
et  la  cabale  fera  tomber  cette  charge  sur  un  autre. 

M.  de  Tournai,  que  les  gazettes  faisaient  bien  malade 
ces  jours  passés,  fait  voir  qu'il  n'a  pas  l'esprit  bien 
juste,  ni  le  jugement  exact,  ni  le  cœur  tourné  comme 
il  devrait  l'être.  Il  a  toujours  eu  ces  manières  singu- 
lières et  ces  allures,  et  apparemment  il  ne  changera 
pas. 

1.  Emmanuel-Théodore  de  la  Tour  d'Auvergne,  cardinal  de  Bouillon, 
une  des  physionomies  les  plus  attirantes  du  xvn°  siècle.  Tout  ensemble 
courtisan  et  frondeur,  caractère  indépendant  et  hautain;  il  passa  une 
partie  de  sa  vie  en  lutte  ouverte  avec  Louis  XIV,  qui  l'accusa,  à  plu- 
sieurs reprises,  surtout  dans  l'affaire  du  quiétisme,  de  jouer  double 
jeu  à  Rome  et  à  la  cour  de  Versailles.  Sa  correspondance  avec  le  roi 
offre  un  grand  intérêt  et  donnerait  matière  à  une  bien  curieuse  étude. 
Elle  se  trouve  au  Dépôt  des  Affaires  étrangères,  fonds  Rome. 

2.  Toussaint  de  Forbin-Janson,  cardinal  en  1690. 

3.  P.  de  Goislin,  premier  aumônier  du  roi,  cardinal  en  1695. 


102  CORRESPONDANCE   DE    PASQU1ER    QUF.SNEL 

On  a  écrit  de  Paris  qu'on  avait  arrêté  quelqu'un  de 
chez  le  nonce,  pour  représaille  des  gens  de  M.  de  Lavar- 
din  poursuivis  en  justice  h  Rome. 

Je  ne  suis  point  surpris  de  l'affaire  de  Besançon  entre 
les  jésuites  et  les  Pères  de  l'Oratoire.  Toutes  les  fois 
que  l'occasion  se  présentera  de  supplanter  ceux-ci,  les 
premiers  ne  les  épargneront  pas. 

Je  connais  assez  l'auteur  des  petites  notes  sur  saint 
Paul1  pour  vous  assurer  que  vous  lui  ferez  toujours  un 
extrême  plaisir  de  lui  marquer  ses  fautes,  et  qu'il  sera 
toujours  très  disposé  à  profiter  de  vos  avis  et  de  tous 
ceux  qui  lui  feront  l'honneur  de  lui  en  donner.  Il  craint 
plus  qu'on  l'épargne  trop  que  non  pas  qu'on  lui  soit 
trop  sévère. 


Quesnel  à  du   Vaucel,  à  Rome 

17  septembre  1088. 

Je  vous  répète  qu'il  est  hon,  dans  les  occasions  non 
affectées,  d'accoutumer  les  Romains  à  entendre  dire 
qu'on  n'a  point  du  tout  passé  condamnation  sur  le  fait 
de  Jansénius. 

Le  passage  de  la  Save  a  été  un  coup  de  bonheur,  qui 
fait  beaucoup  d'honneur  à  l'électeur  de  Bavière.  Une 
personne  qui  y  était  et  qui  nous  écrit,  dit  qu'il  n'y  eut 
pas  là  cent  coups  tirés,  quoique  la  Gazette  ait  dit  qu'il 
y  avait  eu  jusqu'à  dix  décharges.  On  croit  que  le  bassa 
Hieghen  est  d'intelligence.  Il  lui  était  aisé  d'empêcher 
ou  de  bien  disputer  le  passage,  s'il  avait  été  averti,  et  c'a 
été  une  conduite  bien  suspecte  de  n'avoir  pas  mis  des 
gardes  à  tous  les  endroits  où  le  passage  pouvait  être 
tenté,  et  de  n'avoir  envoyé  qu'un  détachement  de 
5.000  ou  6.000    pour   le   disputer,  et  ensuite  de   s'en 

1.  Les  Réflexions  morales  du  P.  Quesnel. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUŒR    QUESNEL  103 

être  enfui  au  lieu  de  soutenir  ceux  qui  défendaient 
Belgrade.  Vous  saurez,  avant  que  ma  lettre  arrive,  ce 
qu'on  nous  vient  dédire  en  grandissime  secret1,  et  qui 
sera  public  aujourd'hui,  qui  est  la  prise  de  cette  ville 
et  château  de  Belgrade2,  par  assaut.  H  y  a  eu  un  grand 
carnage  de  part  et  d'autre,  parce  que  la  résistance  a 
été  étrangement  opiniâtre,  la  garnison  étant  encore 
peu  fatiguée  d'un  siège  qui  a  été  si  court.  Gela  va 
donner  encore  une  grande  pente  au  pape  pour  favoriser 
le  frère  de  l'électeur  victorieux;  mais  il  y  a  sujet  de 
craindre  une  sanglante  guerre,  principalement  si  l'em- 
pereur fait  la  paix  avec  le  Turc,  comme  on  dit  qu'il 
la  veut  faire,  pour  tourner  ses  armes  contre  la  France, 
contre  laquelle  toute  l'Allemagne  est  fort  animée.  Vous 
savez  que  M.  dAvaux,  ambassadeur  à  la  Haye,  a  fait  et 
donné  par  écrit  la  déclaration,  de  la  part  du  roi,  où  il 
déclare  vouloir  garder  la  trêve  et  demande  aux  Etats  le 
sujet  de  leur  grand  armement  par  mer  et  par  terre.  Et 
ensuite  il  déclare  qu'il  est  résolu  de  soutenir  le  cardi- 
nal de  Furstenberg  et  le  chapitre  de  Cologne,  c'est-à- 
dire  le  plus  grand  nombre,  qui  est  pour  ce  cardinal.  Je 
ne  puis  comprendre  comment  cela  se  peut  accorder 
avec  la  déclaration  que  ce  cardinal  a  faite  de  se  sou- 
mettre au  jugement  du  pape  et  avec  le  procès  en  forme 
qui  se  poursuit  en  son  nom  à  Rome.  Si  le  pape  était 
bien  conseillé,  il  casserait  les  deux  élections  et  postu- 
lations, déclarerait  les  deux  prétendants  incapables 
d'être  élus,  à  moins  de  quitter  actuellement  tout  ce 
qu'ils  ont  d'évêchés,  et  les  mettrait  en  parité. 

Ici  on  vit  au  jour  la  journée,  on  s'attend  à  tout,  et  à 
la  protection  de    Dieu    plus    qu'à    toute    autre  chose. 

1.  En  note  :  «  A  cause  qu'on  est  allé  porter  à  Gand  la  nouvelle  au 
gouverneur  général.  » 

2.  Belgrade  est  enlevée  aux  Turcs,  le  5  septembre  1688,  par  les  Impé- 
riaux, sous  la  conduite  de  Maximilien-Marie,  électeur  de  Bavière,  frère 
du  prince  Clément,  dont  il  est  question  dans  les  lettres  précédentes  pour 
l'électorat  de  Cologne. 


104  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 

L'internonce1,  qui  fait  ses  exercices  chez  les  bons 
Pères,  quand  il  veut  en  faire,  n'est  pas  un  homme  à 
qui  il  faille  faire  confiance  de  rien.  C'est  un  petit  lan- 
ternier;  ainsi  il  faut  bien  prendre  garde  comment  on 
lui  écrirait. 


Quesnel  à  du  Vauccl,  à  Rome 

23  septembre  1683. 

Nous  avons  enfin  avis  que  le  ballot  est  arrivé  à 
Amsterdam,  et  j'espère  que  nous  l'aurons  bientôt,  mal- 
gré la  guerre  qui  est  sur  le  point  de  s'allumer  ;  mais 
les  Pays-Bas  espagnols  n'ont  rien  à  craindre,  parce  qu'il 
n'y  aura  point  de  rupture  entre  la  France  et  l'Espagne. 
Tout  sera,  d'une  part,  entre  les  royaumes  de  France  et 
d'Angleterre,  et  les  Etats  hollandais,  joints  aux  pro- 
testants d'Allemagne;  et,  d'un  autre  côté,  entre  la 
France  pour  Furstenberg  et  le  cercle  de  Westphalie 
soutenu  d'autres  princes.  Il  est  entré  3.000  hommes 
de  ce  cercle  dans  Cologne,  et  les  troupes  françaises 
sont  là  auprès. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

8  octobre  1688. 

Le  paquet  du  dernier  courrier  a  été  reçu,  riche  à 
l'ordinaire  des  fruits  de  votre  travail,  Monsieur,  et  de 
vos  soins  infatigables.  Je  voudrais  que  tout  ce  qui  a 
été  envoyé  le  fût  déjà,  dans  la  crainte  que  j'ai  que 
quelque  courrier  ne  tombe  dans  les  mains  des  Français 
qui  sont  maintenant  en  Allemagne;  mais  on  n'a  pas 
manqué  de  changer  les  routes  de  la  poste. 

1.  M.  Tanara. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQL'IER    QUESNEL  105 

Voilà  le  feu  de  la  guerre  allumé,    et  elle  sera,  selon 
toutes  les  apparences,  universelle.  Tout  le  monde  y  a 
contribué,  les  uns  par  ambition,  d'autres  par  vengeance, 
par  hauteur,  parle  faux  zèle  de  la  religion  protestante, 
par  un  zèle  mal  réglé  de  la  vraie  religion,  de  la  justice, 
des  droits  de  la  puissance  spirituelle  et  temporelle,  ou 
mal  fondés  ou  mal  défendus.   Nous  avons  vu  la  lettre 
au  cardinal  d'Estrées  et   le  manifeste  et,  de  plus,   un 
nouvel  appel  comme  d'abus,  du  procureur  général  au 
concile,  contre  tout  ce  que  la  cour  de  Rome  pourrait 
entreprendre.  Quelle  imprudence,  quelle  dureté,  quelle 
obstination  à  n'avoir  pas  voulu  écouter  un  homme  de 
confiance,    avec   qui    on   aurait    peut-être   fini    toutes 
choses  et  par  là  évité  un  monde  de  malheurs  qui  va 
inonder     et    l'Eglise     et     les    états    chrétiens.     Cette 
méchante  conduite,  qui  tient  fort  de  l'orgueil  deMoab, 
va  rétablir  l'empire   du  Turc,    ruiner    la  religion  en 
Angleterre,  y  opprimer  et  le  roi  et  les  catholiques  (car 
ils  y  sont  en  mauvaise  posture),  donner  aux  protestants 
de  Hollande,    d'Angleterre,    d'Allemagne   et  de  tout  le 
nord,    des   forces    funestes  à  l'Eglise   et    à   l'Empire, 
remettre  sur  pied    les    calvinistes    en    France,   mettre 
toute  l'Europe  en  feu  et  y  causer  une  infinité  de  maux 
et  de  sacrilèges.  Je    ne  suis  pas  prophète  ;  mais,  sans 
l'être,    toutes    les    apparences   en  doivent  faire  juger 
ainsi.  Il  y  a  une  terrible  partie  liée  contre  le  roi  d'An- 
gleterre. Il  n'y  a  que  le  roi  qui  le  puisse  secourir  ;  mais 
comment  fournir  à  tout  ?  Il  y  a  sujet  de  craindre  que 
son  armée,  qui  est  devant  Philipsbourg,  ne  périsse  par 
la  saison  qu'il  fait. 

Vous  avez  beau  prêcher,  il  n'y  a  pas  moyen  de 
modérer  son  zèle,  sans  regarder  même  les  misères  de 
l'Eglise  d'Espagne  et  les  maquignonnages  de  la  cour 
de  Rome  à  l'égard  des  bénéfices  de  ce  royaume.  Ce  que 
je  puis  faire,  pour  l'amour  de  vous,  Monsieur,  est  de 
couper  ici  tout  court.  J'ai,  en  vérité,  le  cœur  percé  de 


106  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

douleur  de  l'état  où  je  vois  les  choses,  car  il  y  a  sujet  de 
craindre  que  le  temps  de  la  colère  de  Dieu  ne  soit 
venu,  et  pour  Rome  et  pour  la  France  et  pour  tous  les 
autres  Etats  où  l'iniquité  est  également  répandue.  Dieu 
punit  les  uns  par  les  autres  et,  de  quelque  côté  que 
tourne  la  victoire,  le  pape  ne  peut  manquer  d'afflic- 
tion. Je  suis  assuré  que  les  victoires  du  roi  de  France 
ne  le  réjouiraient  pas  ;  mais  aussi  de  quel  air  pourrait- 
il  voir  les  Hollandais  et  les  protestants  d'Allemagne 
triompher  des  catholiques  et  se  mettre  en  état  de  déso- 
ler l'Eglise? 


Quesnel  à  dit  Vaucel,  à  Rome. 

22  octobre  1688. 

La  question  de  votre  lettre  du  2,  —  Si  monsieur  D... 
[Arnauld]  doit  demeurer  où  il  est,  —  n'est  pas  si  diffi- 
cile à  décider  que  vous  le  pensez,  Monsieur.  Il  n'a 
quasi  pas  à  choisir;  au  moins,  il  n'a  que  deux  partis  à 
envisager.  Le  premier,  de  demeurer  où  il  est  avec 
l'agrément  des  puissances  qui  y  commandent  ;  le  second, 
de  retourner  incognito  en  son  pays  natal.  Ce  second 
est  hasardeux,  à  cause  de  ses  créanciers  qui  le  pour- 
raient déterrer.  Le  premier  est  d'autant  plus  préfé- 
rable qu'il  est  tout  porté  et  qu'un  déménagement  est 
fort  incommode  et  que  ce  n'est  pas  une  affaire  d'obte- 
nir les  permissions  pour  cela.  Tout  le  reste  est  fermé, 
car  le  pays  où  M.  de  Saint-Quentin  \Casoni)  voudrait 
qu'il  allât  est  sur  le  point  d'entrer  en  guerre  ouverte 
avec  le  nôtre.  Les  premières  démarches  sont  quasi 
faites  et  le  sont  effectivement,  s'il  est  vrai,  ce  qu'on 
me  mande  de  Paris  du  19,  que  le  bruit  y  courait  que 
les  Hollandais  avaient  fait  une  descente  sur  les  côtes 
de  Normandie  et  y  avaient  brûlé  quelques  villages. 
Gela  n'est  pas  tout  à  fait  assuré  ;  mais  je  crois  que  ce 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  107 

serait  seulement  quelques  bâtiments  qui  auraient 
fait  descente  pour  piller.  Ce  serait  assez  pour  déclarer 
la  guerre,  s'ils  étaient  avoués.  Je  ne  cloute  point  que 
les  Etats  n'accordassent  avec  joie  la  permission  à 
M.  D.  •  [Arnauld]  de  demeurer  chez  eux;  mais  voilà 
donc,  dès  lors,  son  séjour  déclaré  et  parmi  les  ennemis 
du  roi  de  France  et  parmi  ceux  de  l'Eglise,  et  dans  un 
pays  dont  l'air  n'est  pas  bon  à  cette  personne.  L'em- 
pressement du  P.  de  Saint-Quentin  [Gasohi]  pour  le  voir 
aller  en  ce  pays-là  m'est  fort  suspect,  et  je  crois  qu'il  a 
plus  en  vue  de  l'éloigner  de  l'université  voisine  que  toute 
autre  chose.  Le  détour  qu'on  témoigne  vouloir  prendre, 
en  allant  au  gouverneur  de  ce  pays  par  le  moyen  de 
l'ambassadeur  plutôt  que  par  le  canal  du  ministre 
ecclésiastique,  est  un  trait  de  la  politique  romaine, 
qui  ne  veut  point  du  tout  paraître  avoir  le  moindre 
égard  pour  M.  D.  [Arnauld]  ni  employer  directement 
ses  ministres  en  sa  faveur.  Il  faudrait  que  j'eusse  bien 
affaire  de  ces  gens-là  pour  avoir  recours  à  eux.  Toute 
leur  conduite  n'est  qu'artifice,  et  jamais  ils  ne  font  la 
moindre  démarche  qui  ne  soit  mesurée  sur  les  intérêts 
de  leurs  injustes  et  ambitieuses  prétentions. 

On  a  reçu  du  prince  E...1  la  copie  de  la  lettre  au 
cardinal  d'Estrées  et  de  celle  de  M.  de  Lavardin,  mais 
sans  le  moindre  mot  de  sa  part.  Son  pays  est  maintenant 
un  pays  de  guerre;  les  gazettes  disent  qu'on  offre  aux 
princes  de  ces  quartiers-là  la  neutralité  de  la  part  de  la 
France  et  qu'on  l'a  offerte  au  prince,  à  cause  de  sa  for- 
teresse du  Rhinsfels.  Apparemment  il  l'aura  acceptée. 
Nous  n'avions  point  la  lettre  de  M.  de  Lavardin.  La 
situation  de  ce  pauvre  ambassadeur  ambigu  est  bien  à 
plaindre.  Celle  de  M.  le  cardinal  nonce  Ranuzzi2  n'est 

1.  Ernest  de  Hesse-Rhinfels,  landgrave  de  Hesse-Cassel,  embrassa  la 
religion  catholique  avec  sa  femme,  en  1652. 

2.  En  même  temps  que  Louis  XIV  s'emparait  du  Gomtat  et  d'Avi- 
gnon, il  s'assurait  à  Paris  delà  personne  du  nonce  Ranuzzi. 


108  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

pas  trop  agréable.  Les  gazettes  ont  dit  que  le  roi  lui 
a  donné  un  gentilhomme  pour  l'accompagner  partout 
et  que  c'est  M.  de  Saint-Olon  (apparemment  celui  qui 
était  résident  à  Gênes  avant  le  bombardement).  Ce 
gentilhomme,  devenu  son  domestique  malgré  Son 
Eminencc,  lui  proposa,  le  mercredi  13  du  mois,  d'aller 
à  la  promenade.  Les  Tuileries,  le  palais  d'Orléans,  le 
Luxembourg  furent  présentés,  mais  rejetés  à  cause  du 
grand  monde.  On  prit  le  parti  d'aller  faire  le  tour  des 
remparts,  depuis  la  porte  Saint-Antoine  jusqu'à  la 
porte  Saint-Denis,  où,  étant  arrivés,  le  nonce  témoigna 
vouloir  voir  la  maison  de  Saint-Lazare.  On  l'y  mena. 
Il  vit  la  maison  et  les  jardins,  et  ensuite  il  dit  à 
M.  Joli,  général,  de  lui  faire  préparer  une  chambre  et 
à  souper,  parce  qu'il  voulait  demeurer  chez  lui.  Le 
général  s'en  excusa  sur  ce  qu'il  fallait  permission  du 
roi.  M.  de  Saint-Olon  parla  de  môme.  Le  nonce  leur 
dit  de  faire  comme  ils  l'entendraient,  mais  qu'il  ne  sor- 
tirait point  de  là,  à  moins  qu'on  ne  l'en  tirât  par  force. 
On  envoya  un  courrier  au  roi  (qui  était  à  Fontainebleau), 
et,  le  courrier  étant  revenu  le  vendredi  suivant,  M.  le 
nonce  demeura  chez  les  missionnaires.  Ainsi  M.  de 
Saint-Olon  fera  retraite,  malgré  lui. 

Nous  savions  bien  que  le  cardinal  de  Furstenberg 
avait  offert  sa  démission  de  Strasbourg,  mais  nous  ne 
savions  pas  que  l'évoque  de  Meaux  eût  été  proposé 
pour  lui  succéder.  S'il  était  bien  conseillé,  il  ne  don- 
nerait jamais  dans  aucun  changement.  La  partialité 
du  pape  dans  le  bref  an  prince  Clément  est  trop  visible, 
aussi  bien  que  son  entêtement,  ou  plutôt  son  peu  de 
tête,  dans  le  refus  de  l'envoyer.  Il  ne  s'en  lavera  jamais, 
et  la  plaie  en  saignera  longtemps.  L'empereur  aurait 
fait  une  injustice  visible  de  refuser  au  cardinal  une 
investiture  qu'il  ne  refuse  pas  aux  hérétiques,  et  la 
refusant  en  haine  de  la  France,  comme  le  comte  de 
Gaunitz  l'a  témoigné  dans  son  discours  au  chapitre  de 


CORRESPONDANCE    DE   PASQU1ER    QUESNEL  109 

Cologne.  Jugez  si  ce  n'est  pas  rompre  la  trêve  et  vou- 
loir la  guerre  que  d'agir  ainsi. 

Le  pape,  assiégé  des  partisans  de  la  maison  d'Au- 
triche, est  entré  dans  la  passion  de  l'empereur  et  lui  a 
donné  le  flambeau  pour  allumer  la  guerre.  Il  paraît, 
par  les  dates  de  la  lettre  au  cardinal  d'Estrées  et  du 
mémoire  ou  manifeste  contre  l'empereur,  que  le  roi 
avait  attendu  la  réponse  de  Rome  sur  cette  lettre  avant 
que  de  se  déclarer  sur  la  guerre,  pour  voir  si  la  vue  du 
péril  ne  ferait  point  faire  au  pape  quelques  réflexions 
de  prudence,  qui  demandent  quelquefois  que  l'on  plie 
pour  éviter  des  maux  irrémédiables  dans  la  suite. 

Je  suis  bien  éloigné  d'approuver  ce  qui  se  fait  de 
l'autre  côté;  mais  la  conduite  ecclésiastique  est  plus 
blâmable  que  la  séculière,  quand  on  la  voit  insensible 
aux  maux  et  de  l'Europe  et  de  toute  l'Eglise.  Il  vau- 
drait mieux  que  jamais  ils  n'eussent  eu  de  puissance 
temporelle  ou  qu'ils  l'eussent  perdue  entièrement  que 
d'être  l'occasion  de  tant  de  maux.  Dieu  sait  avec  quelle 
fureur  il  punira  un  jour  ces  évoques  temporels  et  tout 
absorbés  dans  la  temporalité.  S'il  prévoyait  que  l'em- 
pereur n'aurait  point  donné  l'investiture,  il  n'avait 
qu'à  le  laisser  faire,  et  si  cela  empêchait  le  cardinal 
d'être  électeur,  à  la  bonne  heure;  sans  irriter  le  roi  de 
France,  il  aurait  eu  ce  qu'il  désirait  par  une  autre  voie. 
Le  roi  soutient,  contre  la  cabale  de  l'Empire  et  contre 
l'oppression  des  Romains,  un  homme  qu'on  persécute 
à  son  occasion  et  en  haine  de  sa  couronne,  et  sans 
aucun  fondement,  ce  qui  n'est  qu'une  suite  du  refus 
injuste  de  la  confirmation  de  l'élection,  très  canonique 
et  tout  d'une  voix,  pour  la  coadjutorerie.  On  ne  peut 
pas  dire  que  la  partialité  du  pape  n'ait  point  paru.  Je 
veux  que  le  sujet  ne  soit  pas  bon;  mais  il  ne  faut  pas 
faire  des  injustices  pour  l'exclure  ;  il  y  a  d'autres  voies. 
Et,  s'il  n'y  en  a  point,  il  faut  faire  ce  qu'on  a  toujours 
fait  dans  l'Eglise,  qui  est  de  prendre  patience;  Je  me 


MO  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

moque  de  la  congrégation  consistoriale.  Jamais  cela  ne 
me  persuadera  que  le  droit  autorise  une  dispense  d'âge 
de  cette  nature,  d'un  enfant  pour  un  archevêché  et 
pour  plusieurs  autres  églises,  un  enfant  qu'on  sait  qui 
n'a  nul  penchant  pour  l'état  ecclésiastique  et  qui  n'a 
nul  talent  pour  l'Eglise.  Gela  est  abominable,  outre 
les  brigues  et  les  simonies  qui  sont  intervenues.  Quand 
on  donne  une  dispense,  la  première  chose  qu'il  faut 
envisager,  c'est  la  dignité  du  sujet.  Le  violement  du 
droit  est  visible  en  cette  rencontre  et  n'est  fondé  que 
sur  cette  prétention  hérétique,  que  le  pape  est  maître 
de  tous  les  bénéfices  de  l'Eglise,  supérieur  aux  canons, 
et  qu'il  est  un  Dieu  visible  sur  la  terre  ou  au  moins 
un  demi-Dieu.  Le  bref  étant  nul,  parce  que  le  pape  a 
passé  son  pouvoir  et  a  attenté  contre  le  droit  divin  qui 
ne  soutire  pas  qu'un  enfant  soit  promu  à  l'épiscopat, 
et  moins  encore  à  quatre  ou  cinq,  la  postulation 
l'aurait  emporté  et  la  division  n'aurait  pas  été  dans  le 
chapitre,  et  ce  pauvre  diocèse  exposé  maintenant  en 
proie  aux  amis  et  aux  ennemis,  aux  catholiques  et  aux 
hérétiques,  ni  la  guerre  allumée  partout. 

L'envoi  de  Ghamplé  était  une  ouverture  de  paix.  Il 
ne  faut  pas  considérer  ni  ce  qu'il  avait  à  dire,  ni  ce 
qu'on  lui  aurait  répondu,  mais  simplement  son  envoi 
et  l'entêtement  des  Romains  à  ne  lui  pas  faire  avoir 
audience  du  pape,  qui  la  donne  à  des  gens  de  la  plus 
basse  étoffe  qui  n'ont  que  des  indulgences  à  lui 
demander.  Je  suis  fâché  que  vous  vouliez  défendre 
une  conduite  si  imprudente  et  si  insoutenable. 

On  ne  peut  pas  traiter  plus  injurieusement  un  prince 
que  Fa  fait  le  pape.  Il  a  de  grands  griefs  de  son  côté, 
cela  est  vrai  ;  mais  l'un  n'excuse  pas  l'autre.  Il  ne  faut 
pas  qu'un  pape  compte  à  la  rigueur  avec  les  rois;  il  doit 
les  ménager  et  se  souvenir  de  l'Angleterre. 

On  nous  a  envoyé  ce  qui  s'est  fait  dans  les  assem- 
blées du  chapitre  de  Notre-Dame  de  Paris,  des  curés 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  141 

et  des  supérieurs  des  communautés.  Ils  témoignent 
tous  être  disposés  à  adhérer  à  l'appel  au  concile,  louant 
le  roi  et  M.  de  Paris  sans  bornes.  On  ne  peut  voir  sans 
rire  que  le  prieur  de  Saint-Germain  des  Prés,  dom 
Claude  Bretagne,  dise  de  M.  l'archevêque,  et  à  son 
nez,  que  ses  conseils  valent  presque  un  concile  et  que  sa 
science  est  une  Sorbonne  entière.  Le  roi  est  appelé  le 
centre  de  toutes  les  vertus. 

Je  voudrais  bien,  Monsieur,  pouvoir  recevoir  votre 
correction  sans  réplique  au  sujet  de  la  page  49.  Si  on 
n'a  point  encore  passé  ces  endroits  dans  une  seconde 
édition  que  l'on  a  commencée  à  Paris  de  ce  volume, 
je  ferai  faire  le  changement.  Mais  au  moins  on  le  fera 
dans  l'in-4°,  que  l'on  commencera  aussitôt  que  le  pre- 
mier volume  sera  un  peu  étendu.  On  y  travaille.  Saint 
Matthieu  est  fait,  comme  tout  de  nouveau.  Il  est 
nécessaire  de  ne  parler  de  cela  à  qui  que  ce  soit,  car 
c'est  un  miracle  comme  ce  livre  a  passé.  On  a  fort 
parlé  de  le  supprimer.  M.  de  Montausier  a  fait  mer- 
veille pour  l'empêcher;  mais  on  ne  se  rend  guère, 
quand  on  a  bien  envie  de  faire  du  mal.  Il  est  vrai 
que  présentement  on  a  bien  d'autres  affaires  et  que  la 
défense  des  versions  aura  un  peu  ralenti  le  zèle  des 
antiversionnaires. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

5  novembre  1688. 

Je  vous  mandai,  Monsieur,  il  y  a  huit  jours,  que  le 
ballot  était  en  nos  mains  et  que  tout  s'y  était  trouvé. 
Il  ne  sera  point  nécessaire  de  faire  d'autre  copie  du 
manuscrit  thomiste  ;  elle  paraît  fort  bonne.  On  ne  tou- 
chera point  à  la  thomistiquerie;  on  laissera  tout  en 
l'état  qu'il  est.  A  moins  qu'il  ne  se  trouvât  quelques 


M 2  CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QUESNEL 

faits  historiques  à  réformer  et  qui  fussent  sans  consé- 
quence. 

Je  ne  sais  si  vous  avez  su  que  le  P.  du  Breuil  a  rési- 
gné sa  cure.  Tant  qu'on  lui  en  a  parlé  comme  d'un 
moyen  pour  obtenir  sa  liberté,  il  n'y  a  point  voulu 
entendre,  pour  ne  paraître  pas  l'acheter  au  prix  des 
âmes  qui  lui  avaient  été  confiées  et  de  la  charge  pas- 
torale. Mais,  après  deux  ans  au  moins  d'intervalle,  il 
a  considéré,  de  son  propre  mouvement,  qu'étant  fort 
âgé  (car  il  n'a  guère  moins  de  quatre-vingts  ans), 
fort  infirme,  hors  d'espérance  d'être  jamais  rétabli  et 
dans  l'impuissance  de  servir  son  peuple  quand  on  le 
rétablirait,  et  de  plus  apprenant  que  sa  paroisse  allait 
mal,  faute  d'un  pasteur,  il  a  consulté  ses  amis,  et  ceux 
qui  lui  avaient  conseillé  auparavant  de  ne  point  rési- 
gner lui  ont  conseillé  maintenant  de  le  faire.  Il  a  choisi 
lui-même  son  successeur,  qui  est  un  P.  Pollet,  de 
l'Oratoire,  natif  de  Dieppe,  qui  est  fort  bien  intentionné 
et  a  beaucoup  de  piété  et  de  zèle.  Ce  n'est  pas  un  P.  du 
Breuil  pour  le  reste;  mais  il  faut  qu'il  n'ait  pas  cru,  ou 
en  trouver  un  meilleur  ou  avoir  la  liberté  de  le  choisir. 
Bref,  l'affaire  a  été  finie,  il  y  a  peut-être  six  mois,  ce 
sujet  ayant  été  agréé.  Cependant  on  ne  parle  plus  de  la 
liberté  du  prisonnier;  cela  justifie  sa  conduite  et  fait 
voir  que  sa  liberté  ni  sa  cure  ne  sont  point  entrées  dans 
le  négoce. 

On  dit  que  M.  l'archevêque  a  fait  dire  à  M.  Nicole  et 
à  M.  du  Bois  [de  Brigode]  que  le  P.  de  La  Chaise  avait 
donné  avis  au  roi  qu'ils  tenaient  chez  eux  des  académies 
préjudiciables  au  service  de  Sa  Majesté.  Il  semble  qu'on 
cherche  à  leur  faire  une  querelle  d'Allemand.  Je  ne  sais 
si  leur  crime  n'est  point  qu'on  les  soupçonne  d'avoir  eu 
part  ou  donné  des  mémoires  pour  un  petit  livre  qu'on 
a  fait  contre  le  P.  Bouhours  sans  le  nommer,  et  où  on 
e  rend  ridicule  par  une  critique  fort  ingénieuse  d'un 
Art  de  bien  penser  dans  les  ouvrages  d'esprit^  que   ce 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  113 

Père  a  fait.  Cette  critique  cependant  est    imprimée  à 
Paris,  avec  privilège  du  roi. 

Nous  avons  lu  le  factum  du  cardinal  de  Furstenbcrg. 
En  vérité,  il  démontre  la  nullité  de  la  prétendue  élec- 
tion du  prince  Clément.  Elle  fourmille  de  nullités, 
et  il  faut  une  grande  plénitude  de  puissance  pour  la 
rendre  bonne  et  valide. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

12  novembre  1688. 

Vous  aurez  appris,  Monsieur,  la  prise  de  Philips- 
bourg1,  qui,  avec  ce  que  le  roi  a  pris  dans  le  Palatinat, 
lui  donne  moyen  de  faire  subsister  son  armée  sans 
qu'il  lui  en  coûte  rien  tout  l'hiver,  de  mettre  sous 
contribution  tout  le  pays  et  d'attendre  ses  ennemis  au 
printemps  sur  leur  pailler. 

Je  ne  sais  de  quelle  manière  on  regarde  cette  guerre 
à  Rome,  quoique  je  ne  doute  point  qu'on  ne  l'y  voie 
d'un  œil  allemand  et  avec  un  cœur  autrichien.  Mais 
c'est  cela  même  qui  devrait  porter  les  ministres  du 
Saint-Siège  à  chercher  les  moyens  de  faire  une  bonne 
paix,  quand  la  qualité  de  père  des  chrétiens  que  porte 
le  pape  ne  l'obligerait  pas  de  faire  son  possible  pour 
éteindre  une  guerre  à  laquelle  il  a  donné  occasion  et 
pour  empêcher  que  le  sang  chrétien  ne  se  répande 
d'une  manière  si  cruelle.  Cet  air  gai  et  content,  qu'on 
lui  a  vu  au  dernier  consistoire,  n'est  guère  d'un  père 
qui  voit  ses  enfants  s'égorger  l'un  l'autre  ;  le  sac,  la 
cendre  et  les  larmes,  dans  une  telle  conjoncture,  lui 
siéraient  bien  mieux.  On  lui  fait  peut-être  entendre  que 
la  ligue  de  l'Empire  sera  si  forte  et  si  puissante  que  le 

1.  Philipsbourg  fut  pris  après  dix-neuf  jours  de  siège,  le  29  oc- 
tobre 1688. 


114  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QtïESNEL 

roi  de  France  sera  infailliblement  humilié  et  contraint 
de  plier.  Cela  peut  arriver,  car  cela  n'est  pas  du  nombre 
des  choses  impossibles.  Cependant  ce  ne  sera  pas  sans 
peine.  Un  roi  qui  a  toutes  ses  frontières  bien  fortifiées, 
qui  a  des  armées  nombreuses  sur  pied,  qui  peut  faire 
fond  tous  les  ans  sur  120,  130,  140  millions,  qui  parle 
moyen  de  ses  magasins  peut  entrer  en  campagne 
quand  il  veut,  un  tel  roi  n'est  pas  si  aisé  à  humilier, 
à  considérer  les  choses  humainement.  Deux  ou  trois 
campagnes  épuiseront  toutes  les  finances  d'Allemagne; 
il  faudra,  malgré  eux,  faire  la  paix,  et  trop  heureux 
peut-être  de  se  contenter  qu'on  leur  rende  leur  pays 
ruiné,  désolé  et  démantelé.  Mais  les  avantages  que 
peuvent  remporter  les  princes  de  l'Empire,  presque 
tous  protestants,  peuvent-ils  être  regardés  par  le  pape 
et  par  l'empereur  comme  de  véritables  avantages?  Est-il 
avantageux  à  l'empereur  que  les  princes  protestants 
deviennent  si  puissants,  qu'ils  soient  ligués  avec  une 
puissante  république  protestante  et  avec  les  Suisses, 
par  le  moyen  de  quoi  ils  peuvent  donner  la  loi  à  l'em- 
pereur, dont  les  armées,  dorénavant,  vont  être  fort  éloi- 
gnées de  l'Empire?  Le  pape  peut-il  ne  pas  regarder 
avec  frayeur  un  parti  si  terrible  qui  se  forme  dans  le 
protestantisme?  La  seule  nouvelle  de  la  Hotte  du  prince 
d'Orange  a  mis  la  terreur  dans  l'Angleterre.  Si  ce 
prince  réussissait,  quel  courage  cela  ne  donnerait-il 
point  aux  hérétiques,  qui  triomphent  déjà  et  qui  s'at- 
tendent à  se  rétablir  partout  où  il  leur  plaira?  Car  le 
pape  est  mal  informé  et  ses  ministres  peu  éclairés, 
s'ils  ne  voient  pas  que  c'est  ici  une  guerre  de  religion 
du  côté  du  prince  d'Orange,  de  la  Hollande  et  des  pro- 
testants d'Allemagne.  Les  gazetiers  de  Hollande  ne 
s'en  taisent  pas,  ni  les  manifestes  du  prince  d'Orange. 
On  ne  voit  donc  pas  ce  qu'il  y  aura  à  gagner,  ni  pour  le 
pape  ni  pour  l'empereur. 
Je  ne  sais  si  on  considère  assez  à  Rome  que  ce  serait 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  115 

une  chose  terriblement  à  craindre  qu'un  conclave  dans 
cette  confusion,  qu'il  y  a  tout  à  craindre  pour  un 
schisme  qui  peut  aisément  se  former,  si  le  roi,  encore 
irrité,  faisait  avancer  ses  troupes  vers  Rome,  que  le 
collège  se  trouvât  partagé  et  que  le  roi  fît  à  Rome  ce 
qu'il  fait  à  Cologne.  C'est  cette  affaire  de  Cologne,  la 
plus  injuste  qui  fut  jamais  du  côté  du  pape,  qui  paraît 
la  plus  difficile  à  accommoder,  parce  que  le  droit  du 
cardinal  paraît  indubitable  et  les  engagements  de  la 
cour  de  Rome  et  du  prince  Clément  irrémédiables. 
Voilà  les  fruits  de  la  prétention,  erronée  et  schisma- 
lique,  du  plein  pouvoir.  On  est  bien  aveugle  si  avec 
cela  on  se  tient  en  sûreté  de  conscience,  et  on  a  été 
bien  mal  conseillé  et  bien  abandonné  de  la  lumière  de 
Dieu,  quand,  pour  avoir  le  plaisir  de  faire  une  démarche 
fière,  on  a  fait  délivrer  la  confirmation  au  prince  Clé- 
ment, au  lieu  de  temporiser  comme  tous  les  sages 
l'espéraient,  afin  de  voir  si  durant  l'hiver  il  ne  se 
pourrait  point  trouver  quelque  voie  d'accommodement. 
Il  sied  bien  à  un  successeur  de  saint  Pierre  et  à  un 
vicaire  de  Jésus-Christ  de  disputer  de  la  fierté  et  du 
quant  à  moi  avec  les  princes  séculiers,  et  tout  cela 
principalement  parce  qu'on  entame  les  droits  de  la  puis- 
sance temporelle  dans  les  quartiers.  Car,  pour  le  reste, 
qui  concerne  l'Eglise,  c'est  de  quoi  ils  ne  se  mettent 
guère  en  peine.  Dieu  veuille  bien  les  éclairer  et  les  con- 
vertir, aussi  bien  que  ceux  qui  leur  font  de  la  peine! 
Car  Dieu  me  garde  d'approuver  une  guerre  qui  va  déso- 
ler la  chrétienté  et  qu'on  n'éteindra  pas  quand  on 
,  voudra!  Je  ne  sais  comment  je  me  suis  jeté  d'abord  sur 
la  politique;  mais  c'est  que  j'ai  le  cœur  plein  et  pénétré 
de  douleur  de  voir  une  guerre  s'allumer  qui  va  désoler 
l'Europe,  remplir  l'enfer  et  faire  triompher  les  héré- 
tiques. 


116  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Quesnel  à  Mrao  de  Fontpertuis 

6  décembre  1688. 

Notre  cher  solitaire  m'apprend  que  le  bruit,  mais  un 
bruit  sourd,  courait  dans  la  province  que  le  P.  Quesnel, 
de  l'Oratoire,  étant  sorti  de  cette  congrégation,  s'était 
retiré  en  Hollande  et  s'était  fait  protestant.  Si  cette 
méchante  nouvelle  était  véritable,  j'en  serais  plus 
fâché  et  plus  affligé  qu'un  autre  ;  car  il  n'y  a  guère  de 
personne  que  j'aimasse  aussi  tendrement  que  lui  ;  mais 
je  veux  espérer  que  c'est  un  faux  bruit  que  les  hugue- 
nots font  courir  pour  se  satisfaire. 

Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Borne 

17  décembre  1688. 

Les  nouvelles  d'Angleterre  sont  très  mauvaises.  Le 
roi  est  presque  abandonné  de  tout  le  monde.  Le  duc 
de  Graf  ton,  fils  naturel  du  feu  roi,  et  le  prince  de  Dane- 
mark se  sont  rendus  auprès  du  prince  d'Orange,  et  le 
roi  n'est  pas  trop  sur  de  ce  qui  lui  reste  de  troupes  sur 
terre  et  sur  mer.  Nous  lûmes  hier  une  déclaration  du 
roi  d'Angleterre,  du  16  novembre,  contre  l'entreprise 
du  prince  d'Orange  qui  attaque  la  naissance  du  prince 
de  Galles1.  On  dit  que  la  reine  est  grosse  de  trois  mois. 
Il  serait  bien  à  souhaiter  que  les  princes  catholiques 
fissent  une  bonne  paix  entre  eux  pour  faire  une  forte 
ligue  contre  les  Hollandais,  qui  sont  liés  avec  tous  les 
protestants  d'Allemagne.  On  mande  de  Vienne  que  la 
France  demande  la  paix  à  l'Empire  avec  plus  d'empres- 
sement  que  le   Turc  (ce  ne  peut  être   que  dans  cette 

1.  Né  à  Londres,  le  20  juin  de  la  même  année. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUTER  QUESNEL        U7 

vue),  et  on  mande  aussi  de  France  qu'on  y  parle  de 
paix.  Plût  à  Dieu  que  les  esprits  se  disposassent  à 
une  si  bonne  chose  !  On  croit  qu'on  abandonnerait  le 
prince  de  Furstenberg.  Les  Français  se  retirent  du  pays 
de  Liège,  après  avoir  reçu  la  contribution.  Ce  serait  une 
chose  bien  honorable  au  pape,  si,  après  avoir  formé  une 
ligue  contre  le  Turc  qui  a  eu  un  si  heureux  succès,  il 
venait  encore  à  faire  une  seconde  ligue  en  faveur  des 
catholiques.  Car  ce  ne  sont  pas  seulement  ceux 
d'Angleterre  qui  souffriront,  si  le  prince  d'Orange 
réussit  dans  son  entreprise.  Ceux  d'Allemagne,  de 
Hollande  et  de  France  auraient  leur  tour,  le  dessein  de 
ce  prince,  en  assujettissant  l'Angleterre,  étant  en  par- 
tie de  se  venger  de  la  France,  contre  laquelle  il  est 
outré,  et  de  remettre  sur  pied  le  parti  huguenot,  dont 
le  maréchal  de  Schomberg1  pourrait  se  rendre  le 
chef. 

On  me  confirme  qu'il  y  a  eu  arrêt  au  parlement 
contre  le  P.  Deschamps  2  et  qu'on  espère  me  l'envoyer, 
quoiqu'on  ne  l'ait  pas  rendu  public.  On  dit  que  son 
livre  ne  sera  point  supprimé  (on  ne  me  le  confirme  pas 
néanmoins),  mais  qu'on  fera  des  cartons  aux  endroits 
qui  déplaisent.  On  me  marque  celui  de  la  page  381 
de  sa  prétendue  Tradition,  où,  parlant  de  r autorité  sou- 
veraine des  conciles  généraux  et  entièrement  inviolable , 
à  laquelle  on  ne  peut  résister  sans  se  déclarer  ouverte- 
ment hérétique,  il  ajoute  que  tous  les  conciles,  et  même 
les  généraux,  ne  la  possèdent  jamais  que  le  Saint-Siège 
n'ait  confirmé  et  comme  scellé  leurs  arrêts.  Cela  est  bien 
hardi  et  bien  effronté  d'avoir  mis  cela  dans  un  livre, 

1.  Le  maréchal  de  Schomberg-  était  issu  d'une  ancienne  famille  d'Alle- 
magne, qui  servait  la  France  depuis  trois  générations.  11  avait  obtenu, 
après  de  brillants  faits  d'armes  en  Espagne,  et  quoique  protestant,  le 
bâton  de  maréchal  de  France  en  1675.  Mais  il  dut  quitter  le  service  du 
roi  à  la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes  et  commanda  en  Irlande  les 
troupes  de  Guillaume  d'Orange. 

2.  Etienne-Edgard  Deschamps,  provincial  des  jésuites  de  Paris. 


118  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

pour  l'impression  duquel  il  faut  demander  au  roi  même 
permission,  et  dans  ce  même  temps  qu'on  est  si  animé 
contre  Rome.  G'esl  bien  se  moquer  du  roi,  et  il  le 
souffre.  Si  c'eût  été  un  pauvre  Père  de  l'Oratoire,  la 
Bastille  n'aurait  pu  lui  manquer;  mais  un  jésuite, 
supérieur  de  Saint-Louis,  peut  tout  faire. 

M.  le  cardinal  Le  Camus  doit  bien  se  garder  de  se 
déplacer.  M.  d'Aleth  et  M.  de  Pamiers  n'ont  jamais 
pensé  à  se  séparer  de  leurs  ouailles.  C'est  au  milieu  de 
son  peuple  qu'il  faut  attendre  l'épreuve  par  laquelle 
Dieu  voudra  l'exercer.  11  ne  faut  pas  fuir,  mais  mettre 
sa  confiance  en  Dieu,  qui  le  délivrera  partout  et  qui 
partout  saura  bien  le  trouver,  s'il  le  veut  exercer,  comme 
il  a  fait  tons  les  grands  évêques  qui  n'ont  pas  voulu 
être  de  ceux  qui  in  tempore  tentationis  recedunt.  Si  on 
lui  demande  quelque  chose  contre  la  conscience,  il  doit 
tenir  ferme  pour  la  vérité  et  rendre  témoignage  à  celle 
qu'il  croit  qu'on  veut  violer. 

Les  nouvelles  de  Paris  sont  encore  plus  mauvaises 
pour  l'Angleterre;  mais  je  crois  que  ce  sont  de  faux 
bruits,  car  on  disait  que  Londres  était  tout  en  feu  et 
que  le  roi  la  bombardait  de  la  tour  où  il  s'était  retiré. 
Ce  serait  un  terrible  coup  de  désespoir.  Il  faut  prier 
beaucoup,  car  il  n'y  a  que  Dieu  qui  puisse  donner  un 
puissant  et  suffisant  secours  au  pauvre  prince.  On  dit 
que  le  roi  veut  attaquer  la  Hollande  du  côté  de  la  mer 
et  peut-être  par  l'écluse. 


Quesnel  ci  du  Vaucel,  à  Rome 

Ce  dernier  jour  de  l'an  1688. 

Vous  savez  bien,  Monsieur,  que,  quand  les  papes 
parlent  pour  eux-mêmes  et  se  donnent  de  l'autorité  au 
long  et  au  large,  au  préjudice  de  l'autorité  des  conciles. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  119 

on  n'y  a  aucun  égard  ;  et  cela  est  de  l'équité  naturelle, 
que  personne  ne  soit  juge  dans  sa  propre  cause.  Ce  que 
M.  de  Marca  dit  de  la  nouveauté  de  ce  procédé  est  vrai  ; 
mais,  si  on  n'a  pu  trouver  ce  remède  dans  l'antiquité, 
c'est  qu'on  n'y  a  point  aussi  trouvé  le  mal.  La  nou- 
velle jurisprudence,  que  la  cour  romaine  a  introduite 
dans  l'Eglise,  ne  se  trouve  point  non  plus  dans  l'anti- 
quité, et  les  nouvelles  vexations  qu'ils  ont  inventées 
contre  les  Eglises  et  les  Etats  a  obligé  de  recourir  à  des 
remèdes  nouveaux.  Ce  qu'on  fait  par  l'appel  au  con- 
cile est  quelque  chose  encore  de  plus  doux  et  de  plus 
respectueux  que  ce  que  nous  voyons  dans  la  lettre  des 
évoques  d'Afrique  au  pape  Gélestin,  qui  est  dans  le 
code  de  l'Eglise  romaine  (tant  les  Romains  d'autre- 
fois y  allaient  bonnement).  Ils  déclarèrent,  en  bon 
français,  pour  ainsi  dire,  à  ce  pape  qu'il  ne  doit  pas 
s'aviser  une  autre  fois  d'envoyer  en  Afrique  de  ses 
officiers,  qu'ils  sauront  bien  gouverner  eux-mêmes 
leurs  églises  sans  qu'ils  s'en  mêlent,  qu'il  ne  doit  point 
recevoir  les  clercs  qu'eux-mêmes  auront  excommuniés, 
cela  étant  contre  le  concile  de  Nicée  (c'est  là  comme 
en  appeler  du  pape  aux  conciles),  qu'il  ne  faut  pas 
croire  que  chaque  église  ne  reçoive  pas  dans  les  occa- 
sions le  Saint-Esprit  aussi  bien  que  celle  de  Rome, 
pour  connaître  la  justice  des  causes  et  les  décider  avec 
équité,  sans  que  le  pape  envoie  ses  exécuteurs,  ce 
qu'il  doit  éviter. 

Il  y  a  eu  des  appellations  au  concile  futur,  et  de  la 
part  de  l'empereur  Charles-Quint,  et  de  la  part  de  la 
France,  sans  que  jamais  il  y  ait  eu  ombre  de  schisme, 
et  on  en  fait  de  fort  légitimes  a  futur o  gravamine 
dans  les  occasions.  C'est  faire  service  aux  papes  qui, 
se  mettant  par  des  procédures  à  leur  mode  dans  des 
engagements  fâcheux,  ne  peuvent  après  en  sortir  avec 
honneur.  S'il  y  avait  eu  un  appel  qui  eût  empêché  le 
pape    d'aujourd'hui  de    donner  au  prince  Clément   la 


120        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

plus  injuste  confirmation  qui  fut  jamais  et  la  plus 
imprudemment  précipitée,  l'affaire  de  Cologne  ne  serait 
pas  quasi  irrémédiable  comme  on  l'a  rendue.  Quiconque 
a  donné  ce  conseil  au  pape  est  un  franc  étourdi  ;  car, 
au  contraire,  le  droit  et  le  devoir  était  de  temporiser 
et  de  se  garder  une  porte  pour  sortir  honnêtement 
d'un  si  mauvais  pas,  et  pour  pouvoir  rendre  une  paix 
aussi  nécessaire  que  serait  aujourd'hui  celle  d'Alle- 
magne. Je  ne  dis  pas  cela  par  prévention  en  faveur 
de  Furstenberg.  Je  crois  son  droit  bon,  et  sa  per- 
sonne, je  l'abandonne,  si  on  veut.  Le  droit  du  prince 
Clément  ne  vaut  rien  ;  sa  personne  n'est  peut-être  pas 
si  odieuse. 

J'ai  bien  de  la  joie  de  ce  que  vous  me  mandez  du 
P.  Massoulié1  et  de  sa  Théologie,  où  il  doit  traiter  de  la 
censure.  Il  leur  est  important  de  la  soutenir,  et  il  est 
important  à  la  vérité  même.  Il  est  bon  qu'il  écrive 
d'une  manière  où  il  n'entre  rien  de  la  politique  d'au- 
jourd'hui, c'est-à-dire  que  la  crainte  de  passer  pour 
janséniste  ne  l'emporte  point  ni  à  dauber  Jansénius,  ni 
à  se  déclarer  sur  le  fait  contre  lui,  ni  à  embrasser  les 
grâces  suffisantes  données  à  tout  le  monde  indifférem- 
ment, ni  à  donner  dans  cette  opinion  où  plusieurs 
nouveaux  thomistes  ont  donné,  que  la  grâce  est  néces- 
saire afin  que  le  péché  puisse  être  imputé.  Je  ne  vous 
dis  rien  d'un  petit  ouvrage  qui  paraîtra  bientôt,  dont 
les  thomistes  seront  bien  aises,  parce  que  je  crois  que 
M.  David  [Arnauld]  vous  en  parla  dernièrement.  On  a 
imprimé  un  petit  livre  de  huit  feuilles,  en  forme  de 
Retraite  sur  le  bonheur  de  la  mort  chrétienne.  M.  de 
Fresnes  [Quesnel],  qui  en  est  l'auteur,  à  ce  qu'on  dit, 
en  a  envoyé  un  couple  en  Hollande  pour  vous,  de  ceux 
qu'on  lui  a  envoyés  de  Paris.  On  l'a  réimprimé  ici.  Je 

1.  Antonin  Massoulié,  dominicain,  assistant  du  général  de  son  ordre, 
en  1686  Son  principal  ouvrage  est  une  Apologie  de  saint  Thomas,  en 
deux  volumes.  Il  réfuta  aussi  les  quiétistes,  en  1699. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  121 

n'ai  pas  cru  que  cela  fût  de  l'espèce  des  ouvrages  que 
vous  désirez  qu'on  vous  envoie  par  la  poste. 

Quesnel  à  l'abbé  Nicai.se,  à  Paris1 

1689. 

Je  n'ai  reçu,  Monsieur,  que  depuis  deux  ou  trois 
jours  votre  dernière,  qui  porte  les  marques  ordinaires 
de  votre  amitié  si  obligeante.  Ce  serait  à  moi  de  vous 
justifier  mon  silence,  mais  il  me  semble  qu'il  est  tout 
justifié  par  mon  état.  Je  suis  mort  et  enseveli,  comme 
vous  savez,  et  je  garde  dans  mon  tombeau  le  silence 
qui  convient  aux  morts.  Je  parle  quelquefois,  il  est 
vrai;  mais  vous  jugez  bien  que  c'est  par  miracle  et  que 
les  miracles  ne  doivent  pas  être  multipliés  sans  néces- 
sité. Vous  êtes  une  des  personnes  pour  qui  je  fais 
celui-là  plus  volontiers,  parce  que  je  suis  d'une  cer- 
taine espèce  de  morts  qui  n'a  pas  perdu  la  reconnais- 
sance du  bien  qu'on  leur  fait,  et  que  vous  ne  croiriez 
peut-être  pas  que  j'en  aie  pour  vous,  Monsieur,  autant 
que  j'en  ai  véritablement,  si  je  n'avais  soin  de  vous  le 
dire.  J'avais  sujet  de  croire  que  vous  aviez  pris,  aussi 
bien  que  moi,  le  parti  de  vous  ensevelir;  mais  je  vois 
par  votre  lettre  que  vous  êtes  occupé  à  fouiller  dans  le 
tombeau  d'un  inconnu,  au  lieu  d'en  chercher  un  pour 
vous  y  cacher  et  y  goûter  ce  repos  si  nécessaire  pour 
mourir  aux  bagatelles  de  la  vie  présente  et  pour  vivre 
dans  l'attente  de  la  vie  du  siècle  à  venir,  qui  est  la 
seule  occupation  vraiment  digne  d'un  chrétien  et  d'un 
prêtre,  et  qui  doit  être  recherchée  avec  empressement 
par  ceux  qui  ont  donné  une  bonne  partie  de  leur  vie  à 
des  occupations  qu'on  appelle  dans  le  monde  les  occu- 
pations des  honnêtes  gens,  et  qui  seront  consumées 
comme  la  paille  par  le  feu  du  jugement,  si  nous  ne 
nous  pressons  nous-mêmes  de  les  consumer  par  le  feu 

1  Bibl.  Nat.,  ms.  9363,  Correspondance  de  Vabbé  Nicaise.  t.  V. 


122       CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

de  la  pénitence,  dont  la  retraite  et  le  silence  sont  une 
partie  considérable.  Ces  occupations  douces,  agréables, 
honnêtes,  qu'on  goûte  dans  le  commerce  des  gens  de 
belles-lettres,  trompent  et  séduisent  le  cœur,  si  on  n'y 
prend  bien  garde.  Tel  se  réveillerait  au  bruit  des 
grandes  occupations,  des  intrigues  du  siècle  et  de  ces 
emplois  tumultueux  de  la  cour,  qui  s'endort  doucement 
comme  au  bruit  d'un  ruisseau  ou  d'une  fontaine  dans 
ces  petits  commerces  amusants  et  dans  la  douceur  de 
ces  agréables  rendez-vous  des  beaux  esprits.  Cepen- 
dant la  vie  se  passe,  et  il  n'y  a  pas  une  parole  oisive 
dont  il  ne  faille  rendre  compte  à  celui  à  qui  nous 
devons  tous  les  moments  de  notre  vie,  et  devant  qui 
sont  comptés  tous  ceux  que  nous  comptons  pour  rien. 
J'avoue  que  rien  n'est  plus  difficile  à  quitter  que  la  dou- 
ceur de  la  société  qui  se  trouve  dans  une  petite  troupe 
d'amis  choisis,  où  l'on  s'entretient  de  tout  ce  qui  flatte 
l'inclination  naturelle.  Mais,  si  nous  attendons  que  nous 
ne  trouvions  plus  de  douceurs  dans  le  monde  pour  le  quit- 
ter, nous  attendrons  peut-être  jusqu'au  moment  où  il  fau- 
dra quitter,  par  force  et  sans  mérite,  les  choses  dont  Dieu 
veut  bien  maintenant  recevoir  le  sacrilice  volontaire. 
11  ne  faut  pas  cependant  que  j'oublie  de  vous  remer- 
cier, Monsieur,  du  présent  que  vous  me  faites  du  livre 
nouveau  de  M.  Antelmi l  d'une  manière  si  prévenante. 
Je  vous  en  suis  extrêmement  obligé.  Je  ne  l'ai  pas 
encore  reçu,  et  je  n'ai  d'empressement  de  le  recevoir 
et  de  le  lire  qu'autant  qu'il  en  faut  pour  répondre  à 
l'empressement  si  obligeant  qui  vous  me  l'a  fait 
envoyer.  Je  ne  sais  ni  si  j'y  répondrai,  ni  quand.  Au 
moins,  rien  ne   presse,  et,  si  cet  auteur  a   bien  pris 

1.  Joseph  Antelmi,  chanoine  de  Fréjus,  en  Provence,  publia,  en  1689, 
une  dissertation  latine  sur  saint  Prosper  et  saint  Léon.  C'est  certaine- 
ment l'ouvrage  auquel  Quesnel  fait  allusion.  Ghaudon,  dans  le  Nouveau 
Dictionnaire  historique,  dit  qu'Antelmi  «  se  livrait  un  peu  trop  facile- 
ment à  ses  conjectures  ». 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  123 

treize  ou  quatorze  ans  pour  le  faire,  j'en  puis  prendre 
à  peu  près  autant  pour  y  répondre.  Il  a  mande  à 
quelqu'un  qu'il  me  donnait  bien  du  fil  à  retordre.  Il  se 
peut  faire  que  par  sa  grande  érudition  il  embarrasse 
beaucoup  un  homme  qui  en  a  très  peu;  mais  j'ose 
dire,  sans  avoir  vu  ses  preuves,  qu'il  se  trompe  quant  à 
l'attribution  à  saint  Prosper  des  livres  de  la  Vocation 
des  Gentils  et  de  la,  Lettre  à  Dénie 'triade,  et  je  dis  hardi- 
ment qu'ils  ne  peuvent  être  de  saint  Prosper.  Je  vou- 
drais qu'un  homme  bien  intelligent  dans  le  discerne- 
ment des  styles  se  voulût  donner  ta  peine  de  lire 
attentivement  ces  opuscules  et  les  comparer  avec  le 
style  de  saint  Léon  et  celui  de  saint  Prosper;  je  suis 
fort  trompé  si  cet  habile  homme  ne  le  condamnerait 
pas.  Je  puis  me  tromper,  et  je  parle  peut-être  trop 
hardiment;  mais  j'ai  pour  moi  déjà  le  sentiment  de  plu- 
sieurs habiles  gens;  et  il  y  a  certains  ouvrages  que 
l'on  peut  décider  n'être  pas  de  tels  auteurs,  quoiqu'il 
soit  difficile  de  dire  de  qui  ils  sont.  Je  vous  rends 
grâce,  Monsieur,  de  vos  nouvelles  de  littérature.  Je  ne 
laisse  pas  de  les  aimer,  quoique  je  n'approuve  pas  qu'on 
s'arrête  dans  le  commerce  du  monde  pour  s'en  faire 
une  occupation,  quand  Dieu  appelle  ailleurs.  J'ai  lu 
YEsther1,  et  je  l'ai  trouvée  parfaitement  belle,  pleine 
de  grands  sentiments  et  très  édifiante  pour  la  piété  ; 
mais  je  voudrais  qu'elle  ne  fût  que  sur  le  papier.  Il  y 
a  beaucoup  de  danger  et  de  grands  inconvénients  dans 
ces  représentations  qui  se  font  par  de  jeunes  demoi- 
selles, qui  font  montre  de  tout  ce  qu'elles  ont  de  beau 
et  d'agréable  dans  un  spectacle  où  elles  sont  exposées 
à  tout  le  monde2.  Si  les  Pères  jésuites,  tout  mortifiés 


1.  Représentée  pour  la  première  fois  à  la  fin  de  janvier  1689,  à  Saint- 
Cyr. 

2.  Il  s'ogit  vraisemblablement  de  la  seconde  représentation  iïEsther,  le 
30  janvier,  où  étaient  invités  plusieurs  prélats  et  huit  jésuites,  ce  qui  fit 
dire  à  Mmc  de  Maintenon  ;  «  Nous  jouons  aujourd'hui  pour  les  saints,  » 


124        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

qu'ils  sont,  y  pleurent  de  tendresse,  qui  répondra 
du  cœur  des  autres,  qui  ne  sont  pas  si  à  l'épreuve? 
J'ai  peur  que  l'exemple  de  cette  maison  ne  porte 
l'amour  de  la  comédie  dans  tous  les  monastères  qui 
prennent  des  pensionnaires  et  qu'on  n'en  fasse  des 
comédiennes,  et  que  les  religieuses  même  ne  montent 
sur  le  théâtre.  Mais  il  ne  m'appartient  pas  de  faire 
de  mon  trou  le  censeur  du  monde,  ni  de  reprendre  ce 
que  tant  de  têtes  si  sages  ont  examiné  avant  moi  et 
mieux  que  moi. 

P.  S.  —  D'où  vient,  Monsieur,  que  les  Pères  bénédic- 
tins, qui  ont  donné  le  premier  volume  de  saint 
Ambroise,  tardent  tant  à  donner  le  second  ?  Qui  est-ce 
qui  y  travaille  ?  Et  quand  font-ils  état  de  le  donner  ? 


Quesnel  à  *** 

8  mars  1689. 

Toute  notre  petite  famille  se  porte  bien,  Dieu  merci. 
Les  bruits  de  guerre  sont  grands  sur  notre  frontière, 
mais  ce  ne  sont  que  des  bruits,  et,  jusqu'à  ce  que  nous 
l'apprenions  dans  les  formes,  nous  n'en  croirons  rien  et 
nous  attendrons  l'extrémité,  au  cas  qu'il  faille  nous 
retirer  dans  une  ville.  Nos  frères  Ernest  [Rnlh  d'Ans]  i 
et  Simon  [Guelphe]  ne  sont  pas  ici;  vous  jugez  bien 
qu'ils  ne  seraient  pas  inutiles  en  cas  de  mouvement.  La 
personne  du  dehors,  qui  est  ici2,  sera  peut-être  obligée 

1.  Ernest  Ruth  d'Ans,  chanoine  flamand,  naquit  à  Verviers  en  1653.  11 
vint  en  France  à  vingt  ans  et  connut  alors  M.  Arnauld,'  auprès  duquel 
il  se  fixa  lors  de  la  retraite  de  celui-ci,  pour  ne  le  plus  quitter.  Il  ne 
reçut  la  prêtrise  que  le  24  septembre  1689  et  fut  plusieurs  fois  exilé, 
lorsqu'il  revint  en  France  après  la  mort  d'Arnauld.  pour  son  opposition 
à  la  bulle.  A  sa  mort  (24  février  1728),  on  lui  refusa  les  sacrements. 
Nous  verrons  plus  tard  qu'il  ne  sympathisait  pas  avec  le  P.  Quesnel 
comme  avec  le  grand  docteur,  et  qu'ils   durent  cesser  la  vie  commune. 

2.  M.  de  Pontchâteau,  l'intrépide  voyageur  du  parti,  était  venu  voir 
Mt  Arnauld  à  Bruxelles, 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  125 

de  faire  un  voyage  dans  le  voisinage,  et  alors  la  famille 
sera  encore  plus  petite. 

Je  vous  supplie  de  continuer,  Monsieur,  de  prier 
Dieu  pour  nous,  afin  qu'il  nous  prenne  en  sa  main  et 
qu'il  nous  couvre  de  ses  ailes;  car  il  n'y  a  guère  que 
lui  qui  puisse  protéger  des  gens  de  campagne  et  posés 
au  passage  des  gens  de  guerre. 

Ce  n'est  pas  qu'il  y  ait  sujet  de  se  plaindre.  Le  roi 
fait  observer  une  si  bonne  discipline  à  ses  soldats  qu'on 
sera  en  sûreté  tant  qu'il  n'y  aura  que  les  siens  qui 
tiendront  la  campagne  ;  mais,  si  la  guerre  vient,  nous 
aurons  peut-être  affaire  à  d'autres  dans  notre  frontière. 

Nous  n'avons  point  eu  la  liste  des  prédicateurs  cette 
année.  C'est  pourtant  un  petit  plaisir  de  voir  quels  per- 
sonnages font  ceux  qu'on  connaît  sur  ce  petit  théâtre. 
Ne  croyez  pas  pour  cela  que  je  les  regarde  comme  des 
comédiens.  Il  y  en  a  quelques-uns  parmi  eux;  mais  il 
ne  le  sont  pas  tous. 

Nous  avons  eu  bien  de  la  joie  d'apprendre  que  les 
affaires  du  roi  d'Angleterre  semblent  prendre  un  bon 
train1.  Dieu  sait  humilier  et  sait  relever,  et  il  fait  voir 
tous  les  jours  par  tant  d'endroits  qu'il  est  le  maître  de 
tous  les  hommes,  pour  grands  qu'ils  soient,  que,  si 
cela  fait  trembler  ceux  qui  ne  veulent  pas  dépendre  de 
lui,  cela  console  ceux  qui  ne  se  reposent  que  sur  la 
puissance  de  son  bras  et  qui  ne  veulent  faire  que  sa 
volonté. 


Quesnel  à   dit  Vaucel,  à  Rome 


15  avril  1689. 


Rien  n'a  plus  nui  à  Rome  que  les  petits  efforts  qu'ils 
ont  fait  faire,  ou  que  leurs  émissaires  ont  faits  indiscrè- 

1.  Louis  XIV,  après  avoir,  pendant  deux  mois,  comblé  le  roi  Jacques  II 
de  présents  et  d'honneurs,  le  rembarque  pour  l'Irlande  avec  une  flotte 


126       CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

tement,  pour  soutenir  la  prétendue  infaillibilité  ou 
supériorité  sur  les  conciles.  D'où  est  né  le  Richérisme, 
sinon  d'une  thèse  des  dominicains  de  Paris  qui  donna 
lieu  à  toute  la  dispute?  D'où  sont  nés  les  quatre  articles 
du  clergé  ?  Des  six  de  Sorbonne.  Et  les  six  de  Sorbonne 
furent  une  suite  de  la  contestation  qui  s'éleva  à  l'occa- 
sion d'une  thèse  des  jésuites,  pour  la  créance  du  fait  de 
Jansénius  comme  décidé  infailliblement  par  le  pape. 
D'où  sont  nés  les  écrits  faits  contre  M.  Hayaerts?  D'une 
censure  indiscrète  de  la  faculté  de  Louvain,  extorquée 
par  l'internonce.  Les  Romains  y  ont-ils  gagné  beaucoup 
et  ne  doivent-ils  pas  reconnaître,  au  contraire,  qu'ils  ont 
été  très  mal  servis  parleurs  faux  zélateurs  et  que,  dans 
la  situation  où  sont  les  choses,  le  meilleur  parti  pour 
eux  est  de  ne  pas  remuer  les  esprits? 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

24  avril  1689. 

A  une  heure  d'ici,  les  câpres  français l  viennent 
enlever  les  pêcheurs  hollandais.  Jugez  si  nous  n'avons 
pas  fait  beaucoup  de  chemin  depuis  peu  de  temps. 

Dieu  veuille  bénir  les  soins  et  les  efforts  de  ceux  qui 
travaillent  pour  le  Coram2l  Il  faut  tâcher  de  persuader 
au  cardinal  Aguirc  de  n'y  pas  mêler  ses  difficultés  dans 
le  lieu  où  il  le  veut  placer.  Gela  ne  pourrait  servir  qu'à 

de  treize  vaisseaux,  suivie,  en  mai   1689,  dune  flotte  plus  nombreuse 
encore,  sous  les  ordres  du  comte  de  Château-Renaud. 

1.  Sorte  de  navires  corsaires. 

2.  Ce  sont  les  cinq  articles  présentés  au  pape  Alexandre  V11I.  Ces  cinq 
articles,  qui  furent  envoyés  à  Rome  comme  tentative  d'accommode- 
ment en  1662,  furent  surtout  l'œuvre  de  Nicole  et  «  une  réduction,  dit 
Sainte-Beuve,  du  jansénisme  et  de  l'angustinianisme  au  thomisme  ». 
Le  P.  Quesnel,  dans  la  deuxième  partie  de  son  explication  apologé- 
tique, dit  que  c'est  à  la  demande  du  cardinal  d'Aguire  qu'il  fit  paraître 
ce  livre,  à  la  fin  de  1689.  (Voir  Explication  apologétique,  pp.  66-67.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASOLIER    QUESNEL  1 27 

affaiblir  son  autorité  et  empêcher  les  bons  effets  qui 
peuvent  arriver  de  l'approbation  entière  qu'il  y  don- 
nera. 


Quesnel  à  Mmo  de  Fontpertuis 

1er  juin  1689. 

Un  mot  seulement,  ma  très  chère  sœur,  pour  vous 
dire  une  espèce  d'adieu.  Car  il  n'y  a  plus  guère  moyen 
de  s'entretenir,  au  milieu  de  tant  de  bruit  et  au  travers 
d'un  chaos  que  la  guerre  va  former  entre  vous  et  nous. 
Il  faudra  pourtant  tâcher  toujours  d'avoir  du  pain,  et 
j'espère  que  celui  qui  nous  a  mis  ici  nous  y  nourrira 
et  nous  conduira  toujours  et  nous  couvrira  de  ses  ailes, 
jusqu'à  ce  que  l'iniquité  soit  passée;  mais,  hélas!  elle 
ne  fait  encore  que  commencer,  et  il  y  a  bien  sujet  de 
craindre  qu'elle  ne  se  consomme  pas  si  tôt.  J'ai  bien 
considéré  tout  cela  et  que  la  porte  qui  est  encore 
ouverte  serait  peut-être  fermée  pour  longtemps  dans 
la  suite,  que  la  prudence  et  la  raison  voulaient  qu'on 
se  servît  de  la  commodité  présente  pour  se  tirer  du 
milieu  du  tumulte;  mais  de  le  faire  seul,  je  n'en  ai  pas 
eu  le  courage,  quoique  je  sois  bien  persuadé  que  je  ne 
suis  ici  d'aucune  utilité.  La  résolution  en  est  prise  sans 
grande  délibération,  et  j'espère  que  Dieu  daignera 
l'approuver. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

23  juin  1689. 

Notre  révérend  Père  abbé  [Arnauld]  est  en  bonne 
santé.  Il  a  déjà  refusé  les  offres  obligeantes  qu'on  lui  a 
fait  de  le  recevoir  en  sa  maison  de  profession1,  où  je 

1.  En  France.  (Voir,  sur  le  même  sujet,  une  lettre  du  21  janvier  1690.) 


128  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

ne  doute  point  qu'il  ne  fût  bien  reçu  ;  mais,  comme  il 
se  trouve  bien  dans  celle-ci,  qu'il  y  est  aimé  et 
qu'encore  que  le  monastère  soit  exposé  aux  courses 
des  soldats  on  a  obtenu  de  bonnes  sauvegardes  qui  le 
mettront  à  couvert,  je  vois  qu'il  est  résolu  de  n'en 
point  sortir.  Je  lui  en  ai  parlé  plusieurs  fois  avant  la 
guerre,  mais  je  vois  bien  qu'il  a  pris  pour  toujours  la 
résolution  de  demeurer  en  ce  lieu.  S'il  retournait  dans 
sa  maison  de  profession,  il  serait  obligé  à  des  civilités 
du  monde  auxquelles  il  a  renoncé,  disant  qu'un  bon 
religieux  ne  doit  faire  la  cour  à  personne.  Son  ancien 
abbé  exigerait  aussi  de  lui  des  choses  qui  seraient 
contraires  à  son  inclination;  il  faudrait  aller  à  tous  les 
offices  du  chœur,  on  le  ferait  chanter,  et  il  aime  mieux 
étudier,  ayant  commencé  certaines  études  et  de  bons 
écrits  de  théologie  qu'il  veut  mettre  à  leur  perfection. 
Je  crois  bien  que,  s'il  était  assuré  de  retourner  dans 
sa  maison  de  profession,  en  sorte  que  personne  ne  le 
sût,  et  que  par  ce  moyen  il  pût  être  inconnu  à  la  plu- 
part de  ceux  de  sa  connaissance,  il  ne  s'en  éloignerait 
pas  quelque  jour;  mais,  comme  il  ne  peut  espérer  cela 
maintenant,  il  juge  que  son  mieux  est  de  demeurer  où 
la  Providence  l'a  conduit.  Vous  le  connaissez,  il  aime 
sa  liberté,  et  rien  ne  le  chagrine  tant  que  d'être  en  lieu 
où  il  soit  obligé  d'aller  faire  la  révérence  à  Monsieur 
et  à  Madame,  comme  son  abbé  l'obligerait  de  faire.  Je 
l'ai  entretenu  seul  avant  de  vous  écrire,  et  je  n'ai  pu 
tirer  de  lui  que  ce  que  j'en  avais  tiré,  il  y  a  six  mois. 


Quesnel  au  P.  dxt  Breuil 


Juillet  1689. 


Vous  devez  bien  croire,  mon  cher  Père,  que  ce  n'est 
ni  la  volonté  ni  l'inclination  qui  me  manquent,  quand 
vous  êtes  longtemps  sans  recevoir  de  mes  nouvelles. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        129 

Je  prévois  que  j'aurai  dorénavant  encore  plus  de  peine 
de  vous  en  donner  que  par  le  passé.  C'est  pourquoi  je 
le  fais  maintenant,  pendant  que  j'en  ai  encore  le 
moyen. 

Quoique  vous  soyez  dans  une  solitude  aussi  profonde 
que  celle  de  la  Trappe,  je  ne  doute  pas  que  vous 
n'ayez  appris  l'élat  de  l'Europe  et  que,  vous  représen- 
tant tous  ces  amas  d'hommes  qui  s'assemblent  de  toutes 
parts  pour  s'égorger,  ce  spectacle  funeste  ne  vous  fasse 
plus  estimer  que  j  amais  la  retraite  que  Dieu  vous  a  choisie 
et  qui,  vous  séparant  du  reste  du  monde,  vous  fait 
trouver  dans  votre  cellule  un  petit  monde  où  règne  la 
paix,  pendant  que  la  guerre  règne  dans  celui  que  vous 
avez  quitté. 

Je  prie  Dieu  de  vous  conserver  cette  paix  et  qu'il 
continue  de  vous  soutenir  et  de  vous  consoler  dans 
toutes  les  infirmités  dont  il  permet  que  vous  soyez 
toujours  exercé.  Je  ne  vous  mande  point  de  nouvelles. 
Je  crois  que  d'autres,  mieux  informés  que  moi,  vous 
en  informent  avec  soin  vous-même. 

On  n'aura  pas  manqué  de  vous  envoyer  la  tragédie 
à'Esther,  qui  vous  aura  beaucoup  plu.  Je  l'ai  lue  avec 
grand  plaisir.  Tous  les  sentiments  de  la  piété  chré- 
tienne et  les  maximes  d'un  cœur  vraiment  royal  y 
sont  si  heureusement  exprimés  qu'on  ne  peut  qu'on 
n'en  soit  touché.  Si  on  s'était  contenté  de  la  mettre  sur 
le  papier,  j'en  serais  encore  plus  content1. 


1.  Les  jansénistes,  moralistes  sévères,  répugnaient  à  la  forme 
théâtrale,  et  l'abbé  Duguet  écrit,  dans  le  même  sens,  à  Mmo  d'Epernon, 
qui  lui  avait  envoyé  la  tragédie  d'Esther  :  «  Je  l'ai  trouvée  parfaitement 
belle.  Je  ne  voudrais  pas  néanmoins  y  avoir  assisté,  de  peur  d'autoriser 
les  spectacles,  dont  les  plus  innocents  ne  le  sont  jamais  assez.  Les 
grandes  assemblées  sont  toujours  dangereuses.  La  curiosité  n'est 
jamais  une  vertu,  et  le  plaisir  des  sens  ne  peut  devenir  spirituel  ni 
chrétien.  Je  ne  pense  ceci  que  pour  moi,  car*  je  n'aime  à  juger  ni  à  con- 
damner personne.  »  (Lettre  inédite  de  Duguet,  9  avril  1689.  —  Bibl.  de 
M.  Gazier.) 

I.  9 


130  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Quesnel  à 

6  janvier  1690. 

Je  voudrais  pouvoir  attraper  le  livre  d'un  jésuite 
toulousain,  nommé,  ce  me  semble,  Gisbert1.  Je  ne  sais 
pas  le  titre  du  livre,  car  Ton  s'en  est  saisi  pour  retran- 
cher certaines  circonstances  qu'il  avait  imaginées  des 
amours  et  de  la  jalousie  de  saint  Jean  et  de  saint  Luc 
pour  la  Vierge. 

Un  P.  Galimard,  jésuite,  a  fait  imprimer  deux 
livres  :  F  Art  de,  former  l'esprit  et  le  cœur  d'un  prince, 
et  l'autre,  la  Véritable  philosophie1.  Tout  cela  est  pour 
M.  le  duc  de  Bourgogne.  Vous  voyez  que  la  guerre  n'em- 
pêche pas  les  écrivains  de  répandre  de  l'encre.  On  me 
mande  de  Paris  que,  si  ce  qu'on  dit  est  véritable,  nous 
entendrons  le  bruit  des  bombes.  On  écrit,  en  effet, 
d'ailleurs,  que  le  roi  doit  venir  le  mois  prochain  avec 
une  puissante  armée.  Je  n'aime  point  tout  cela,  et  je 
crains  en  effet  que,  s'ils  veulent  faire  quelque  chose, 
ce  ne  soit  de  la  bombardie  sur  Bruxelles,  pour  se 
venger  du  gouverneur,  qu'ils  croient  cause  de  la  guerre 
de  Flandre  et  de  l'interdit  du  commerce. 


Quesnelà  du  Vàncel 

Bruxelles,  13  janvier  1690. 

L'écrit  latin3  revint  hier  de  Paris;  je  vas  incessamment 
le  faire  imprimer,  et  il  ne  tiendra  pas  à  moi  que  je  ne 

1.  Le  P.  Biaise  Gisbert,  jésuite,  qui  prêcha  avec  succès.  Il  mourut  à 
Montpellier,  en  1731. 

2.  L'Art  d'élever  un  prince,  par  le  P.  Marc-Antoine  de  Foix,  publié 
après  sa  mort  par  le  P.  Galimard  (1687,  in-4°),  et  réimprimé,  l'année 
suivante,  sous  le  titre  indiqué  par  Quesnel. 

3.  Le  Coram,  voir  note  du  24  avril  1689. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQIJIER    QUESNEL  131 

vous  en  envoie  dans  huitaine.  Ils  l'ont  renvoyé  tel 
qu'on  l'avait  envoyé,  sans  y  rien  changer.  Quoiqu'ils  le 
trouvent  hien,  j'ai  peur  que  la  paresse  et  la  crainte 
qu'on  ne  vît  de  leur  écriture  n'y  aient  un  peu  de  part. 

M.  D.  [Arnauld]i  ne  veut  point  absolument  écrire  au 
sieur  de  Saint-Martin  [le pape\.  11  paraîtrait,  dit-il,  vou- 
loir faire  le  chef  de  parti  et  se  vouloir  faire  de  fête 
auprès  de  ce  prélat  à  cause  de  son  crédit.  Gomme  je  le 
vois  très  roide  sur  cela,  supposez  qu'il  ne  le  fera  pas  et 
voyez  si  cette  lettre  peut  être  suppléée.  J'ai  bien  proposé 
qu'il  souscrivît  au  moins  les  articles,  après  les  signa- 
tures des  deux  théologiens  qui  y  seront,  et  il  ne  m'a 
pas  paru  éloigné  de  cela.  On  pourrait,  ce  me  semble, 
faire  pressentir  de  sa  part  ces  articles  à  ce  prélat,  en  lui 
disant  que  la  crainte  de  faire  une  chose,  qui  peut-être 
ne  lui  agréerait  pas,  l'a  empêché  de  lui  écrire  ;  que 
l'état  où  il  est  d'homme  caché,  éloigné  de  son  pays, 
désagréable  à  la  cour,  lui  a  fait  craindre  aussi  que  cette 
démarche  ne  le  fît  passer  auprès  du  roi  pour  un  homme 
qui  s'intrigue  et  qui  pourrait  donner  des  avis  contraires 
à  ses  intérêts.  Je  verrai  si  je  le  pourrai  faire  entrer  dans 
la  résolution  d'écrire  au  cardinal  de  Bouillon.  En  cas 
que  non,  ce  serait  à  vous  de  trouver  quelque  canal  pour 
aller  où  vous  voulez  qu'on  aille. 

La  fermeté  qu'a  le  pape  sur  les  différends  avec  la 
France  est  louable,  en  supposant,  comme  il  est  à  pro- 
pos de  le  faire,  que  cette  fermeté  vient  de  l'amour  de 
la  justice  et  de  l'Eglise. 

Je  souhaiterais  qu'il  s'appliquât  à  procurer  en  même 
temps  une  plus  grande  liberté  à  l'Eglise  de  France 
et  à  l'affranchir  de  la  domination  des  ordres  temporels. 
Car  n'est-ce  pas  une  honte  qu'une  église  d'Agde  soit 
sans  évêque,  il  y  a  près  de  trente  ans,  et  qu'on  envoie 

1.  Arnauld  écrit  lui-même  à  du  Vaucel,  le  30  décembre  1689  :  «  Je  n'ai 
point  d'inclination  d'écrire  au  restaurateur  du  népotisme.  Gela  serait 
encore  moins  à  propos,  se  brouillant  avec  la  France.  » 


132  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

promener  son  évêque1  d'exil  en  exil,  sans  aucune  rai- 
son ?  Car  était-ce  une  raison  que  la  disgrâce  de  son  frère? 
Etait-il  moins  en  état  de  cabaler  dans  un  autre  diocèse 
que  dans  un  aussi  petit  diocèse  que  celui  d'Agde?  N'est- 
il  pas  notoire  qu'il  n'y  a  que  la  haine  des  jésuites  qui 
le  tienne  ainsi  dans  l'oppression,  pendant  que  les 
enfants  mêmes  de  M.  Fouquet  ont  toute  liberté  et  sont 
dans  Paris  et  à  la  cour?  Un  pape  n'aurait-il  pas  droit 
de  se  plaindre  d'une  telle  vexation  faite  à  l'Eglise  en  la 
personne  de  ses  évoques? 

C'est  encore  une   chose   inouïe  qu'un  monastère  tel 
que  celui  de  Port-Royal  soit  empêché  de  recevoir  des 
novices  et  des  pensionnaires  depuis  dix  ans,  non  par 
l'ordre  de    ses  supérieurs  ecclésiastiques,  mais  par  un 
ordre   du  roi  porté  par  l'archevêque,  leur  supérieur.  Il 
me  semble  que,  si  les  choses  s'accommodent,  il  serait 
aisé  d'y  faire  entrer  ces  sortes  de  choses.  Je  souhaite- 
rais que  M.  le  cardinal  Le  Camus  allât  àRome;  il  pourrait 
y  être  utile  dans  ces  conjonctures  et  dans  cette  crise.  Il 
aurait  occasion  de  faire  envisager  la  domination  de  la 
société  et  de  la  cour  pour  la  doctrine,  en  parlant  de  ce 
qu'il  a  vu  dans  son  diocèse  au  sujet  de  l'écrit  des  Pères 
de  l'Oratoire.  L'écrit  latin  lui  donnerait  occasion  d'en- 
gager le  pape  à  supprimer  les  signatures,  qui  ne  sont 
aux  jésuites  que  ce  qu'est  une  épée  dans  la  main  d'un 
furieux,  et  à  faire  cesser  les  accusations  vagues  de  jan- 
sénisme et  d'hérésie.  11  y  ferait  connaître  les  Pères,  et 
il  trouverait  peut-être   assez  de   correspondance   dans 
l'esprit  du  pape  pour  le  porter  à  les  rabaisser. 

Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  21  janvier  1690. 
Tout  se  porte  bien  dans  notre  abbaye.  Dom  l'Ancien 
[Arnauld]    vieillit    toujours.    Il    ne    demanderait    pas 

1.  Louis  Fouquet  (16584702). 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        133 

mieux  que  de  quitter  cette  abbaye,  pour  aller  mourir 
dans  sa  maison  de  profession1  avec  ses  anciens  frères, 
qu'il  aime  cordialement.    Mais,    comme  il  est  difficile 
de  trouver  un  sujet  qui  remplisse  dignement  sa  place, 
il  est  malaisé    aussi  de   trouver  de  la  sûreté   dans  sa 
maison  de  profession,  qui  est  exposée  aux  coups   des 
ennemis.  Je  vous  avoue  que  je  suis  combattu  sur  cela 
de  deux  désirs  opposés.  Car,  d'un  côté,  il  fait  tant  de 
bien  dans  cette  abbaye  que  je  voudrais  qu'il  y  demeu- 
rât tant  qu'il  aura  de  vie  et  de  forces,  pour  travailler 
à  bien  établir  la  réforme  des  religieux;  et,  d'un  autre 
côté,  je  dis  en  moi-même  :  «  Faudra-t-il  donc  que  des 
étrangers  jouissent  de   sa  dépouille,   des   gens  qui  ne 
connaissent  pas  son   mérite  et  qui  insulteraient  peut- 
être,  après  sa   mort,   à   sa   mémoire,  parce  qu'il  les  a 
voulu  réformer  malgré  eux  ?  » 


Quesnel  à  du  Vancel 

Bruxelles,  4  février  1690. 

M.  Hayaerts  est  extrêmement  aigri  de  ce  que 
M.  Hennebel  a  appelé  abominable  l'opinion  qui  permet 
au  fornicateur  de  dire  la  messe  le  jour  qui  suit  la 
nuit  de  son  péché. 

On  me  mandait  hier  de  Paris  qu'on  était  fort  en 
peine  du  milord,  frère  de  M.  le  cardinal  de  Norfolk, 
qui  est  parti  depuis  six  semaines  d'Irlande  avec  douze 
pilotes  habiles  qui  connaissent  bien  ces  mers-là  et  qu'on 
devait  mettre  sur  la  flotte  de  France,  mais  on  n'en  n'a 
point  entendu  de  nouvelles.  Il  a  fait  de  furieuse  tem- 
pêtes, qui  ont  fait  périr  beaucoup  de  vaisseaux.  On  me 
mande  qu'il  en  est  péri  d'anglais  au  roi  Guillaume, 
six    de   guerre    et    cinquante     marchands.    Lorsqu'on 

1.  En  France. 


134  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

apporta  cette  nouvelle   à   la    reine  d'Angleterre,  elle 
dit  :  «  Notre  situation  est  bien  à  plaindre  d'être  réduits 
à  nous  réjouir  de  nos  propres  malheurs.  »  Cette  prin- 
cesse, ajoute-t-on,  fait  paraître  beaucoup  de   piété   et 
de   grandeur  d'âme.    Elle  ne   donne  pas  un  moment 
au    plaisir,  toute  aux  affaires  de    Dieu    et  de    la   reli- 
gion   ou    aux  affaires  du  roi,    son  époux.    Celui    qui 
m'écrit,  et  qui  connaît  un  Anglais  du  secret,  dit  qu'on 
attend    une    grande     révolution;    que    les    fanatiques 
(je    crois  que    ce    sont    des  trembleurs)  ont    pris    ou 
doivent  prendre  les  armes  et  auront  quelqu'un  de  con- 
sidération à  leur  tête.  On  mande   d'Angleterre,  môme 
en  ces  quartiers,  que  tout  est  plein  de  mécontents.  Le 
prince  d'Orange  veut  envoyer  des  troupes  anglaises  en 
ces    pays,    dans    l'armée  des  Etats,    et   en   tirer  tous 
les  Allemands;   mais   on    ne    veut  point  cet   échange 
en  Hollande,  parce  qu'à  la  première  occasion  les  Anglais 
désertent  et  viennent  en  France.  Beaucoup  y  ont  passé 
depuis  peu,  du  côté  de  Lille,  et  on  en  compte  jusqu'à 
mille. 

On  voulait  établir  les  Pères  de  l'Oratoire  à  Liège,  et 
tout  était  prêt.  Je  ne  sais  ce  qui  en  sera.  Un  jésuite 
est  allé,  en  forme,  trouver  le  prince  et  évêque  pour  le 
dissuader  de  les  admettre. 


Quesnel  à  du  Vaacel,  ci  Borne 

Bruxelles,  14  février  1690. 

On  mande  de  Paris  que  Mmc  la  Dauphine  est  plus 
mal,  qu'elle  a  la  fièvre  et  crache  le  sang. 

J'ai  reçu  le  quatrième  volume  de  M.  Du  Pin. 
M.  Antelmi  n'a  pas  sujet  d'être  fort  satisfait  de  ce 
qu'il  dit  de  ses  nouvelles  idées  touchant  saint  Léon  et 
saint  Prosper.  11  traite  de    paradoxe  ce  qu'il  a  avancé 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  135 

pour  donner  les  lettres  de  saint  Léon  à  saint  Prosper. 
Enfin  il  se  moque  et  de  ses  preuves  et  de  ses  longs 
parallèles. 

Je  viens  de  mettre  en  français  le  Coram,  pour  le 
mettre  à  la  fin.  Si  l'on  faisait  du  bruit  sur  ce  que  l'on 
traite  d'hérésie  imaginaire  le  jansénisme,  vous  voyez 
mieux  que  moi  ce  qu'il  faut  répondre.  On  ne  nie  pas 
qu'il  n'y  ait  eu  de  véritables  erreurs  à  condamner; 
mais,  comme  il  n'y  a  point  d'bérésies  quand  il  n'y  a 
point  d'hérétiques  qui  les  soutiennent,  c'est  une  hérésie 
imaginaire  et  un  fantôme  quand  tout  le  monde  les 
condamne. 


Quesnel  ci  du  Vaucel 

Bruxelles,  24  février  1G90. 

Je  ne  doute  pas  que  les  adversaires  ne  tâchent  d'irri- 
ter Rome  sur  ce  qu'on  traite,  dans  le  Coram,  d'hérésie 
imaginaire  et  de  rêverie  le  jansénisme.  Vous  savez  bien 
comment  il  faut  répondre.  On  reconnaît  des  erreurs 
dans  les  cinq  propositions,  puisqu'on  les  y  condamne; 
maison  ne  reconnaît  point  pour  hérétiques  ceux  que  les 
jésuites  veulent  faire  passer  pour  tels,  parce  qu'ils  ne 
le  prouvent  point,  ni  personne  pour  eux. 

Le  P.  Vita1  paraît  pur  thomassiniste.  Il  faut  donc 
que  chaque  pays  ait  ses  visionnaires  et  ses  faiseurs  de 
systèmes.  C'est  beaucoup  que  cet  auteur  soit  méprisé 
dans  l'ordre. 

En  vérité,  l'écrit  du  collège  des  Grecs  ne  vaut  pas  la 
peine  que  l'on  prendrait  pour  le  rendre  ridicule.  Je 
doute  que  nous  en  ayons  de  l'indignation,  parce  que  je 

1.  Joseph  de  Vita,  dominicain  de  Palerme,  imagina  un  système  tou- 
chant l'action  de  Dieu  sur  les  créatures.  Il  ne  fut  suivi  de  personne, 
sauf  de  quelques  disciples  de  Molina.  Le  second  volume  de  son  ouvrage 
fut  supprimé  par  le  général  de  son  ordre. 


13G  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

doute  que  nous  le  lisions.  Il  y  a  tant  de  choses  à  faire, 
sans  compter  les  ouvrages,  que  la  vie  n'y  suffit  pas. 
Mille  choses  à  revoir,  consultations,  livres  à  lire.  Tout 
vient  fondre  dans  un  trou,  où  à  peine  se  peut-on 
remuer. 

J'ai  reçu  cette  semaine  une  lettre  du  pauvre  P.  du 
Breuil,  qui  fait  grande  compassion  quand  on  le  con- 
sidère, à  quatre-vingts  ans,  infirme  et  d'un  aussi  grand 
mérite,  dans  une  île  dont  il  fait  une  description  bien 
hideuse.  Il  dit  «  qu'on  y  voit  les  abîmes  de  l'enfer 
presque  toujours  ouverts  par  les  blasphèmes,  les 
ordures,  les  ivrogneries,  les  larcins,  les  querelles, 
les  fureurs...  Jugez,  dit-il,  s'il  ne  serait  pas  plus  avan- 
tageux, si  c'était  le  bon  plaisir  de  Dieu,  d'être  sourd  et 
aveugle  ou  enfermé  dans  une  des  tours  de  la  Bastille, 
où  l'on  ne  voit  et  où  l'on  n'entend  rien  de  semblable  ». 
Il  serait  bon  que  le  P.  de  Saint-Martin  [le  pape)  sut 
que  c'est  là  comme  on  traite  les  gens  qui  ne  plaisent 
ni  aux  jésuites  ni  au  prélat  (r archevêque  de  Paris). 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Bruxelles,  2  mars  1690. 

Notre  ami1  me  fait  une  description  bien  affreuse  de 
sa  solitude,  mais,  en  même  temps,  une  grande  dépen- 
dance de  la  volonté  de  Dieu.  Il  faut  avouer  que  Notre- 
Seigneur  sait  bien  choisir  à  chacun  les  croix  qui  sont 
plus  propres  à  mortifier  en  eux  la  nature. 

Un  homme  de  bien,  parmi  des  scélérats;  un  bel 
esprit,  avec  des  barbares  ;  un  homme  qui  aimait  la 
conversation  et  le  commerce  avec  ses  amis,  séparé  de 
toute  communication  ! 

1.  Le  P.  du  Breuil. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  137 

On  nous  mande  merveille  de  la  bonne  disposition  où 
tout  se  trouve  à  la  Viémur  [Port-Royal]  depuis  les 
nouveaux  supérieurs1.  Dieu  en  soit  béni! 

Vous  nous  apprendrez  des  nouvelles  de  votre  prédi- 
cateur, quand  vous  écrirez  à  quelqu'un2,  J'ai  toujours 
beaucoup  estimé  son  talent  et  ses  autres  bonnes  qua- 
lités, et  je  ne  doute  point  que  Dieu  ne  donne  bénédic- 
tion à  sa  parole  dans  sa  bouche. 


Quesnel  à  du  Vancel 


Bruxelles,  17  mars  1690. 

L'auteur  des  Additions  contre  le  péché  philosophique^ 
ne  sait  pas  trop  ce  qu'il  dit;  mais,  n'importe,  c'est  tou- 
jours beaucoup  qu'il  soit  opposé  au  mal. 

Donnez-vous  un  peu  la  peine  desavoir  des  nouvelles 
du  P.  du  Roux4,  car  il  est  bon  de  savoir  ce  qu'il  fait  là 
et  s'il  y  a  quelque  emploi.  Le  pauvre  P.  Malebranche, 
mon  ancien  ami,  sera  bien  mortifié,  car  il  n'osera  plus 

1.  Nomination  de  l'abbesse,  la  mère  Racine  :  «  Une  très  bonne  fille, 
écrit  Arnauld  à  du  Vaucel  le  24  février  1690,  qui  a  bien  répandu  des 
larmes,  étant  si  humble  qu'elle  ne  croyait  pas  du  tout  qu'on  pensât  à 
elle  pour  cette  charge.  »  «  La  bonne  abbesse  Racine,  dit  Sainte-Beuve 
dans  son  Port-Royal,  pleurait  aisément  en  Dieu,  comme  son  neveu,  le 
poète.  » 

2.  Il  parle  sans  doute  du  futur  évoque  de  Senez,  JeanSoanen,  car  il 
écrit  au  P.  du  Breuil,  au  mois  de  février  de  la  même  année  :  «  Nous 
aurons  à  la  cour  pour  prédicateur  un  petit  Père  de  l'Oratoire,  nommé 
Soanen,  qui  prêche  bien.  » 

3.  La  doctrine  du  péché  philosophique  fut  soutenue  en  1686,  à  Dijon, 
par  les  jésuites,  voici  en  quels  termes  :  «  Le  péché  philosophique, 
commis  sans  aucune  connaissance  de  Dieu  ou  sans  aucune  attention 
à  lui,  n'est  point  une  offense  à  Dieu,  ni  un  péché  mortel.  »  Arnauld 
attaqua  violemment  cette  thèse  en  1689,  et  un  décret  du  pape  con- 
damna la  doctrine,  le  14  août  1690. 

4.  Dominicain, prieur  à  Paris,  ennemi  acharné  des  jansénistes,  surtout 
dans  le  poste  de  provincial  à  Toulouse. 


4  38  CORRESPONDANCE   DE   PASQtJIER    QUESNEL 

tant  faire  valoir  V autorité  de  Rome,  dont  il  n'est  devenu 
un  vénérateur  zélé  que  depuis  qu'il  s'est  avisé  de 
s'entêter  de  l'antijansénisme. 

Le  cardinal  Pétrucci1  aura  tout  le  loisir  d'exercer  son 
quiétisme,  si  on  l'envoie  au  Mont-Cassin.  Un  diseur  de 
nouvelles  de  littérature  me  mande  de  Paris,  entre  autres 
livres  qui  ne  sont  pas  grand'chose,  que  l'on  verra  bien- 
tôt un  ouvrage  sur  le  quiétisme,  dont  vous  aurez,  me  dit- 
il,  ouï  parler.  Et  je  ne  sais  vraiment  ce  qu'il  veut  dire. 
On  me  mande  bien  que  M.  de  Bétliincourt  [Nicole]  n'est 
pas  éloigné  d'y  travailler  et  qu'il  a  déjà  beaucoup  rêvé 
sur  cette  matière;  mais  un  livre  rêvé  n'est  pas  un  livre 
achevé  ou  prêt  à  paraître. 

M.  Thoynard2,  d'Orléans,  a  fait  imprimer  trois  disser- 
tations latines  sur  des  médailles  grecques  de  Trajan, 
de  Garacalla,  de  Galba  et  de  Commode.  On  me 
mande  encore  que  le  P.  Bouhours3  est  fâché  de  ce  que 
Y  Art  déplaire  dans  la    conversation^  lui  a  été  attribué 

1.  Le  cardinal  Pétrucci,  oratorien,  était  à  Rome  le  représentant  des 
doctrines  et  l'ami  dévoué  de  Molinos.  Ce  prêtre  espagnol,  directeur 
de  la  célèbre  Mme  Guyon,  avait  publié,  en  1675,  la  Guide  spirituelle, 
sorte  d'évangile  du  quiétisme  Du  Vaucel  écrivit  à  Quesnel,  le  25  fé- 
vrier 1690  :  «  Les  affaires  du  cardinal  Pétrucci  vont  mal.  On  a  découvert 
dans  son  diocèse  beaucoup  de  choses  singulières  et  affectées,  qui  font 
voir  qu'il  était  le  grand  promoteur  de  la  fausse  oraison  de  quiétude. 
On  croit  qu'on  pourra  bien  l'envoyer  passer  le  reste  de  ses  jours  à 
Mont-Cassin.  »  (Archives  d'Utrecht,  Epistolœ  Valloni.) 

2.  Nicolas  Thoynard,  né  en  1629  à  Orléans,  s'appliqua  à  l'étude  des 
langues  et  de  l'histoire,  et  plus  particulièrement  à  la  connaissance  des 
médailles.  Son  meilleur  ouvrage  est  la  Concorde  des  IV  Evangiles, 
en  1707.  Ce  livre  fut  traduit,  sous  le  titre  de  Vie  de  Jésus-Christ,  par 
Jail,  curé  du  diocèse  de  Gand,  et  condamné  en  1729  par  un  mandement 
de  l'évêque  d'Anvers. 

3.  Dominique  Bouhours,  jésuite.  Voilà  le  portrait  qu'en  trace  Ménage, 
qu'il  avait  attaqué  :  «  Le  P.  Bouhours  était  un  petit  régent  de  troisième, 
«  mais  depuis  sept  ou  huit  ans  il  s'est  érigé  en  précieux,  en  lisant  Yoi- 
«  ture  et  Sarrazin  et  en  visitant  les  dames  et  les  cavaliers.  Il  écrit  à  la 
«  vérité  avec  beaucoup  de  politesse,  mais  il  écrit  sans  jugement,  et  il 
«  n'y  a  aucune  érudition  dans  ses  écrits.  » 

4.  L'Art  de  plaire  dans  la  conversation,  par  Pierre  d'Ortigue  de 
Vaumorière,  Paris,  1688.  Certains  auteurs  attribuèrent,  par  erreur,  ce 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  139 

par  M.  Le  Clerc,  auteur  de  la  Bibliothèque  universelle^. 
On  me  mande  aussi,  d'hier,  que  l'on  a  pour  moi  le  cin- 
quième volume  de  celle  de  M.  Du  Pin,  dont  il  me  fait 
présent,  comme  il  a  fait  des  autres.  Il  va  un  peu 
vite,  et  il  se  glisse  quelquefois  des  choses  qui  ne 
viennent  que  de  n'avoir  pas  assez  pensé.  On  m'écrit 
que  le  frère  cadet2  de  M.  l'abbé  Antelmi,  qui  demeure 
avec  lui  à  Saint-Victor,  avait  dit  que  ce  dernier  ferait 
bientôt  imprimer  une  lettre  responsive  à  celle  du 
P.  Quesnel;  mais  il  aura  affaire  désormais  à  M.  Du  Pin 
aussi  bien  qu'à  ce  Père.  Le  P.  Le  Tellier3,  me  mancle- 
t-on,  se  moque  du  troisième  volume  de  la  Morale  pra- 
tique'*, parce  que  ce  sont  toutes  faussetés  que  ce  qui  y 
est  rapporté;  maison  dit  aussi,  en  môme  temps,  qu'il 
n'en  sera  pas  cru  à  sa  parole. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 


5  mai  1690. 


C'est  quelque  chose  de  bien  hardi  que  cette  intrusion 
des  Pères  jésuites  à  Marseille  et  à  Coutances.  En 
vérité,  on  devrait  enfin  ouvrir  les  yeux  à  Rome,  lors- 
qu'on voit  ces  gens-là  se  vouloir  mettre  en  possession 

livre  à    l'abbé    de   Bellegarde.   (Barbier,  Dictionnaire    des  livres    ano- 
nymes.) 

1.  Bibliothèque  universelle  et  historique  (1686-1693,  Amsterdam,  26  vol. 
in-12),  par  Jean  Le  Clerc,  érudit  et  critique  suisse,  mort  en  1736. 

2.  Charles-Léonce-Octavien  d'Antelmi,  plus  tard  évêque  de  Grasse 
(1726).  Il  fut,  en  1727,  un  des  prélats  du  concile  d'Embrun  et  acharné 
contre  M.  de  Senez.  Ce  dernier  nous  dit,  dans  sa  Correspondance,  I,  517, 
que  c'était  un  «  prélat  de  cour  et  en  faveur  ». 

3.  Le  futur  confesseur  de  Louis  XIV. 

4.  La  Morale  pratique  des  jésuites,  extraite  fidèlement  de  leurs 
livres,  par  un  docteur  en  Sorbonne  (1669-1695,  8  vol.).  Les  deux  premiers 
sont  de  M.  de  Pontchàteau,  le  troisième  et  les  suivants  de  M.  Arnauld. 
Cet  ouvrage  fut  condamné  au  feu  par  le  parlement  de  Paris  et  à 
Home,  le  27  mai  1687, 


140        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

de  toutes  les  chaires  de  l'Eglise,  et  cela  dans  le  temps 
même  où  on  les  convainc  publiquement  d'erreurs  capi- 
tales dans  la  théologie,  telles  que  sont  celles  du  péché 
philosophique  et  contre  l'amour  de  Dieu. 

La  nomination  de  M.  de  Paris  au  chapeau1  est,  à  ce 
qu'on  prétend,  une  restitution.  Le  roi  s'était  engagé  à  le 
nommer  dès  avant  la  nomination  de  M.  de  Furstenberg, 
et  ce  prélat,  ayant  su  que  le  roi  était  embarrassé  par  la 
nécessité  où  il  se  trouvait  de  nommer  M.  de  Fursten- 
berg, avait  remis  au  roi  tous  ses  droits  de  fort  bonne 
grâce. 

Si  on  abandonne  M.  de  Vaison2,  c'est  une  grande 
indignité  pour  Rome  et  un  exemple  de  lâcheté  d'une 
grande  conséquence.  Il  y  a  grand  sujet  de  croire  que 
le  pauvre  P.  de  Saint-Martin  [le  pape]  s'est  livré,  afin 
qu'on  lui  livrât  la  supériorité  qu'il  a  entre  les  mains. 
Dieu  saura  bien  confondre  les  ennemis  de  cet  ordre  et 
accomplir  ses  desseins,  malgré  tous  les  efforts  des 
hommes. 

Vous  avez  appris  peut-être  avant  nous  la  mort  du  duc 
de  Lorraine3,  et  nous  avons  sans  doute  appris  avant 
vous  celle  de  Mme  la  Dauphine4.  Si  j'étais  cru,  on 
marierait  M.  le  Dauphin  avec  la  veuve  du  duc  de  Lor- 
raine. Le  roi  ferait  la  paix  avec  l'empereur  par  ce 
moyen-là  ;  il  prendrait  la  veuve  et  les  enfants  et  don- 
nerait à  ceux-ci  de  grands  établissements  en  France, 
au  lieu  de  la  Lorraine,  qu'ils  courent  risque  de  n'avoir 
jamais  sans  un  accommodement. 

1.  Cette  nomination  n'eut  jamais  lieu. 

2.  François  Genêt,  évêque  de  Vaison.  Ses  fonctions  pastorales  avaient 
été  interrompues  au  moment  des  différends  entre  le  pape  et  Louis  XIV,  et 
de  l'occupation  du  Comtat  Venaissinet  d'Avignon  par  le  roi. 

3.  Charles  V,  duc  de  Lorraine,  mort  le  17  avril,  à  Veltz,  près  Lintz. 

4.  Le  20  avril  1690. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  141 

Quesnel  à  A/mc  de  Fontpertuis 

7  mai  1690. 

Nous  sommes  encore  en  voyage,  et  nous  ne  savons 
quand  nous  serons  fixés1.  Notre  état  est  une  petite  image 
de  l'instabilité  du  monde  présent  et  de  l'état  d'étrangers 
et  de  voyageurs  que  nous  portons  tous  en  cette  vie. 
Quand  il  ne  serait  bon  qu'à  nous  en  faire  souvenir,  il 
nous  devrait,  par  ce  seul  endroit,  être  cher  et  aimable. 

Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis,  à  Paris 

Liège,  10  juin  1690. 

Ne  soyez  pas  en  peine  ni  du  P.  provincial  [Arnauld], 
ni  de  son  compagnon  de  voyage  [Quesnel].  Après  les 
fatigues  de  sa  visite,  il  n'a  pas  laissé  de  jouir  d'une  par- 
faite santé,  et  notre  Dieu  a  eu  soin  de  nous  trouver  un 
lieu  de  retraite  et  de  repos,  où  l'on  nous  a  accueillis 
avec  toute  la  joie  et  la  bonté  que  l'on  pouvait  désirer2. 

1.  Depuis  de  longues  années,  Arnauld  et  le  P.  Quesnel  vivaient  tran- 
quilles à  Bruxelles  sous  la  protection  du  gouverneur  des  Pays-Bas,  M.  de 
Grana,  puis  de  son  successeur,  M.  Agurto.  Mais  M.  de  Castanago,  gouver- 
neur en  1690,  à  la  suite  de  quelques  difficultés  avec  l'université  de  Lou- 
vain,  signifia  à  nos  exilés  de  quitter  la  ville  au  plus  vite.  Le  3  avril  1690, 
Arnauld  écrit  au  gouverneur  : 

«  On  aura  peine  à  comprendre  qu'il  soit  honorable  à  la  religion  de 
voir  un  prêtre  et  un  docteur  réduit  à  chercher,  parmi  les  hérétiques 
qu'il  a  combattus  toute  sa  vie,  un  asile  assuré,  faute  d'en  pouvoir  trou- 
ver dans  les  états  d'un  roi  catholique.  Le  monde  ne  sera  pas  moins 
surpris,  en  considérant  une  monarchie,  quia  toujours  signalé  son  huma- 
nité et  sa  générosité  envers  les  étrangers,  refuser  de  continuer  à  un 
prêtre,  âgé  de  près  de  quatre-vingts  ans,  sa  protection,  et  l'obliger,  à  cet 
âge  et  dans  l'agitation  universelle  de  l'Europe,  à  exposer  sa  vie  et  sa 
liberté  pour  chercher  ailleurs  un  asile  dont  il  jouissait  depuis  si  long- 
temps. » 

2.  Arnauld  écrit,  de  son  côté,  à  du  Vaucel:«  Nous  sommes  parfaite- 
ment bien,  étant  avec  des  personnes  fort  généreuses  et  qui  ont  pour  nous 


142  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

On  y  a  soin  de  prévenir  tous  nos  besoins,  et  jamais  on 
ne  sentit  davantage  que  Dieu  dispose  du  cœur  des 
hommes  que  nous  l'avons  fait,  quand  nous  avons  vu 
comment  il  a  ouvert  celui  de  quelques  personnes  en 
notre  faveur. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Liège,  15  juin  1690. 

Nous  avons  bien  de  la  joie  de  ce  que  la  béatification 
de  M.  de  Palafox1  s'avance.  Ce  sera    un  terrible  coup 
pour  la  société   de   voir  un  jour  sur  le   calendrier  un 
homme    si  déclaré   contre    les  dérèglements    de    leur 
corps.  Je  ne  sais  s'ils  en  feront  l'office  de  bon  cœur. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Liège,  22  juin  1690. 

M.  Davy  [Arnauld]  est,  depuis  près  de  quinze  jours, 
très  incommodé  d'un  rhume  très  obstiné  et  qui  le 
fatigue  extrêmement  par  la  toux  qui  l'accompagne.  Dieu 
a  déjà  reçu  les  prières  que  vous  ferez  pour  sa  gucrison, 
puisque  tout  lui  est  présent. 

Nous  sommes  ici  chez  les  plus  honnêtes  gens  du 
monde.  Le  maître  de  la  maison  est  un  homme  très  zélé 
pour  la  vérité  et  qui  n'épargne  rien  pour  faire  que  nous 
soyons  bien  chez  lui.  J'admire  la  conduite  de  Dieu   qui 

une  tendresse  et  une  affection  inconcevables.  Nous  ne  laissons  pas  néan- 
moins de  désirer,  si  cela  se  peut,  de  retourner  à  notre  gîte.  » 

1.  Jean  de  Palafox,  saint  évêque  espagnol,  en  lutte  toute  sa  vie  avec 
les  jésuites,  et  dont  le  roi  d'Espagne  demanda  la  canonisation  au  pape 
Clément  XIII.  Cette  affaire  ne  fut  pas  suivie.  On  trouve  le  détail  des 
démêlés  de  Palafox  avec  la  compagnie  de  Jésus,  dans  le  tome  IV  de  la 
Morale  -pratique  des  Jésuites  de  M*  Arnauld. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  143 

sait  trouver  et  placer  ceux  qu'il  aime  et  qui  leur  pro- 
cure des  amis  dans  la  personne  des  plus  inconnus.  La 
noblesse  nous  a  exclus  de  Bruxelles;  le  clergé  ne  nous 
a  pas  voulu  recevoir  en  Hollande;  le  tiers  état  nous  a 
ouvert  son  cœur,  sa  maison  et  tout  ce  qui  dépendait  de 
lui,  en  la  personne  d'un  magistrat.  Nous  en  trouvâmes 
trois  du  même  corps,  qui  nous  reçurent  avec  toute  la 
cordialité  possible  et  qui  avaient  été  deux  ou  trois 
jours  au-devant  de  nous  par  un  endroit  par  où  ils 
croyaient  que  nous  arriverions. 

M.  Ernest  [Ruth  d'Ans]  vous  mande  sans  doute  qu'on 
a  fait  imprimer  en  France  un  livre  de  138  pages, 
intitulé  :  Les  Véritables  Sentiments  des  jésuites  sur  le 
péché  philosophique,  où  l'on  réfute  leurs  trois  lettres  et 
où  on  leur  apporte  tous  leurs  Pères  qui  ont  soutenu 
cette  doctrine. 

C'est  une  bonne  pensée  que  de  mettre  le  livre  de 
M.  Queras1  sur  le  tapis,  pour  faire  diversion  et  pour  les 
instruire;  mais  c'est  dommage  qu'il  est  en  français. 

On  me  mande  de  Paris  que,  dans  deux  ou  trois  mois, 
on  aura  un  premier  volume  in-4°  d'une  Histoire  ecclésias- 
tique de  M.  Fleury,  précepteur  des  princes  de  Gonti; 
que  M.  de  Meaux  a  fait  imprimer  les  Psaumes  en  deux 
volumes,  avec  de  petites  notes  de  sa  façon.  Il  y  met  la 
Vulgate  et  la  version  sur  l'hébreu. 


Quesnel  à  Mme  de  Fonteprtuis 

24  juin  1690. 

Notre  bon  Père  abbé   [Arnauld]  est  fatigué,  depuis 
plus  de  quinze  jours,  d'un  rhume  qui  a  été  violent  et 

1.  Mathurin  Queras,  docteur  de  Sorbonne,  né  à  Sens  en  1614,  mort  à 
Troyes  en  1695,  exclu  de  Sorbonne  pour  refus  de  souscrire  à  la  censure 
contre  Arnauld  et  de  signer  le  formulaire.  Quesnel  doit  parler  de  son 
ouvrage  sur  VAttrition,  paru  en  1685. 


144  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

composé  de  plusieurs  fluxions  qui  se  sont  succédé  l'une 
à  l'autre.  Les  efforts  ont  été  grands,  beaucoup  de  nuits 
fâcheuses,  les  éjections  abondantes,  et  avec  cela  on  ne 
peut  pas  dire  qu'il  ait  eu  la  fièvre,  quoiqu'on  ait  senti 
quelquefois  son  pouls  un  peu  plus  élevé  et  plus  fréquent. 
Il  est  assez  tranquille  présentement,  et  j'ai  cette  confiance 
qui!  sera  bientôt  quitte  de  ce  qui  lui  reste.  Il  a  souhaité 
que  je  vous  fisse  savoir  cet  accident,  quoiqu'il  soit 
persuadé  qu'on  vous  l'aura  écrit  du  refuge  qu'il  a  quitté, 
il  y  a  près  de  trois  mois. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

28  juin  1690. 

Il  y  a  trois  semaines  que  nous  avons  notre  abbé 
[Arnauld]  malade  de  fluxions  et  catarrhes  fort  opiniâtres. 
On  le  purge  aujourd'hui  pour  ladeuxième  fois.  Il  a  beau- 
coup travaillé  sa  poitrine  à  force  de  tousser,  d'expec- 
torer et  d'arracher  ses  phlegmes;  mais,  Dieu  merci, 
elle  ne  s'est  point  enflammée  ni  causé  de  fièvre.  Quoiqu'il 
tousse  encore  beaucoup,  je  crois  néanmoins  que  le  mal  est 
sur  le  déclin.  Nous  avons  un  autre  ami  malade,  à  Paris, 
qui  nous  donne  bien  de  l'inquiétude  :  c'est  M.  Michelin 
\Pontchàteau\  qui  a,  depuis  les  huit  heures  du  soir  du 
mardi  (il  y  eut  hier  huit  jours),  une  fièvre  continue.  Le 
24  qu'on  m'écrivait,  il  avait  déjà  été  saigné  six  fois, 
trois  palettes  à  chaque  fois.  Depuis  vingt-quatre  heures, 
il  était  survenu  une  toux  qui  le  tourmentait  fort,  et  il 
était  dans  un  extrême  abattement.  Nous  perdrions  beau- 
coup si  nous  perdions  un  tel  ami.  Dieu  est  le  maître, 
il  sait  ce  qu'il  en  veut  faire. 

M.  l'abbé  ni  sa  compagnie  ne  sont  point,  comme 
vous  l'aurez  déjà  appris,  à  M***,  mais  à  quatre  ou  cinq 
lieues  de  là.  Ils  sont  chez  des  amis  très  zélés  et  très 
affectionnés  à  la  vérité.  On  peut  dire  qu'il  y  en  a  dans 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  145 

ce  lieu-là  beaucoup  plus  qu'au  lieu  où  ils  étaient,  il  y  a 
trois  mois. 

M.  Ernest  [Rut  h  d'Ans]  vous  a  envoyé,  il  y  a  huit  jours, 
dix  pistoles  pour  aider  aux  faux  trais  que  vous  êtes 
obligé  de  faire  en  ports  et  en  écritures,  ce  que  je  crois 
vous  devoir  dire,  et  pour  que  vous  ne  les  partagiez  pas, 
comme  vous  fîtes  l'autre  fois,  en  vous  réservant  peu  de 
chose. 

Je  viens  de  lire  la  lettre  de  l'empereur  au  cardinal 
Médicis  et  une  du  P.  Massouliô  au  P.  d'Elbecque, 
dominicain  de  Louvain,  très  zélé  pour  la  vérité  et  les 
amis. 

Il  lui  parle  de  la  censure  de  Salamanque;  il  lui 
demande  tout  ce  qui  s'imprime  pour  le  Père  général. 
Il  fait  les  mômes  plaintes  que  vous  avez  marquées  de 
ce  qu'on  ne  se  ménage  point  assez  sur  Jansénius,  sur 
la  grâce  suffisante,  sur  les  millions  de  milliards.  Le 
P.  d'Elbecque  lui  envoie  la  troisième  partie  de  la 
Tradition.  Ainsi  votre  ménagement  aura  été  inutile1. 
Il  y  trouvera  les  fantômes  dont  il  a  peur.  Je  crois  qu'il 
faut  se  ménager,  quand  on  le  peut  faire  sans  que  la 
vérité,  la  justice  et  la  charité  en  souffrent;  mais  il  y  a 
des  occasions  où  c'est  une  lâcheté  criminelle  de  ne  pas 
défendre  des  gens  calomniés,  sous  prétexte  qu'ils  sont 
odieux.  C'est  beaucoup  qu'on  laisse  en  repos  ceux  qui 
ont  flétri  injustement  un  évoque  très  catholique  ;  mais  il 
faut  arrêter  la  liberté  qu'on  se  donne  de  les  déchirer  à 
cause  qu'on  les  a  flétris.  Je  ne  mettrais  guère  de  différence 
entre  signer  dans  le  formulaire  la  condamnation  d'un 
évêque  catholique,  et  le  laisser  condamner  par  d'autres 
par  timidité  et  respect  humain.  Les  Pères  agissent 
conséquemment,  ayant  signé  le  formulaire  ;  il  faut  que 
ceux  qui  ne  l'ont  pas  signé  agissent  aussi  conséquemment 
qu'eux. 

1.  M.  du  Vaucel  voulait  cacher  ce  troisième  volume  au  P.  Massoulié. 
i.  10 


146  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

5  juillet  1690. 

Quoique  M.  notre  abbé  ne  soit  pas  encore  tout  à  fait 
rétabli,  son  rhume  est  néanmoins  beaucoup  diminué. 
Il  ne  tousse  plus  tant  et  jette  moins  de  phlegmes  ;  mais 
il  est  extrêmement  dégoûté  et,  ayant  voulu  manger 
une  aile  de  poulet  à  dîner,  il  a  fallu  quitter  à  la  pre- 
mière bouchée  et  faire  cuire  des  œufs  à  l'ordinaire.  Gela 
retarde  bien  toutes  choses. 

Je  vous  ai  préparé  à  la  triste  nouvelle  de  la  mort  de 
notre  ami  \Pontchdteau\.  Ce  fut  le  27,  à  cinq  heures  du 
matin,  qu'il  quitta  la  terre  pour  aller  vivre  au  ciel 
d'une  meilleure  vie.  Il  a  toujours  fait  un  usage  bien 
chrétien  de  son  esprit,  jusqu'au  dernier  soupir,  à 
une  heure  près.  Un  de  ses  neveux,  le  duc  de  Goislin, 
voulut  le  voir  la  veille  l  ;  mais  il  pria  qu'on  ne  le  lais- 
sât pas  entrer,  voulant  mourir  dans  l'oubli  et  l'éloi- 
gnement  de  la  grandeur  et  séparé  de  la  chair  et  du 
sang,  comme  il  avait  vécu.  Enfin  il  est  mort  de  la 
mort  des  justes  ;  il  est  enterré  à  Port-Royal,  quoique 
ses  parents  eussent  bien  souhaité  le  faire  euterrer  dans 
le  tombeau  de  leur  famille.  On  dit  que  le  bruit  s'est 
répandu  dans  Paris  qu'il  était  mort  en  saint  et  que 
tout  le  monde  va,  ou  plutôt  a  été  en  foule  le  voir.  Vous 
jugez  bien  qu'encore  que  cela  console  extrêmement  et 
qu'il  n'y  ait  pas  sujet  de  le  souhaiter  encore  sur  la 
terre,  nous  ne  soyons  tout  à  fait  touchés  de  cette  sépa- 
ration. Tout  le  monde  s'en  va,  et  ceux  qui  étaient  les 
plus  zélés  pour  les  intérêts  de  Dieu.  Il  en  faut  deman- 
der d'autres  à  celui  qui  les  forme  par  son  esprit. 

1.  Plusieurs  de  ses  parents  vinrent  le  voir,  la  veille  au  soir  de  sa  mort, 
et,  n'étant  pas  admis  près  de  lui»  le  regardèrent  entre  les  fentes  d'un 
rideau  saris  être  vu»; 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  H7 

Je  laisse  à  M.  Ernest  [Rutk  d'Ans)  le  soin  de  vous 
mander  des  nouvelles  de  la  sanglante  bataille  donnée  à 
neuf  lieues  de  Bruxelles1.  Ce  sont  des  morts  bien  d'une 
autre  espèce  que  celui  dont  je  viens  de  vous  parler. 

On  me  mande  que  le  Languedoc  donne  douze  mille 
hommes  au  roi,  et  le  clergé  lui  a  donné  douze  millions. 

Nous  avons  été  bien  aises  de  voir  dans  l'index  les 
livres  des  adversaires  de  la  grâce  de  Jésus-Christ.  Je 
crois  qu'on  vous  enverra  bientôt  un  nouveau  libelle 
dont  on  nous  écrit  de  Hollande  et  qui  paraît  diabo- 
lique. 

Il  faut  ménager  ce  P.  Guzman2.  Il  peut  servir  en 
Espagne.  Il  est  très  vrai  que  la  reine  d'Espagne3  et 
toute  sa  famille  est  possédée  par  les  jésuites.  On  dit 
que  l'impératrice  sa  sœur  est  fort  raisonnable.  Le 
prince  de  Salm4,  gouverneur  du  roi  de  Hongrie,  est 
très  bien  disposé  et  fort  éloigné  de  se  laisser  conduire 
par  les  Pères  noirs.  Je  le  sais  certainement.  Le  jeune 
prince  a  confiance  en  lui,  quoique  les  jésuites  aient 
fait  leur  possible  pour  le  révolter  contre  ce  gouverneur. 
Un  jésuite  en  fut  chassé  de  Vienne. 

Il  serait  à  propos,  maintenant  que  M.  Casoni5  n'est 

1.  Victoire  de  Fleurus,  remportée  par  le  maréchal  duc  de  Luxem- 
bourg, le  30  juin  1690. 

2.  Louis  Guzman,  jésuite  castillan. 

3.  Marie-Anne  de  Bavière,  princesse  de  Neubourg,  seconde  femme  du 
roi  Charles  II,  qu'elle  épousa  en  1690. 

4.  Charles-Théodore  Otton,  prince  de  Salm.  L'empereur  Léopold, 
après  lui  avoir  confié  l'éducation  de  son  fils  Joseph,  en  fit  son  ministre 
et  le  mit  à  la  tête  de  ses  conseils.  Moréri  lui  donne  le  nom  de  «poli- 
tique chrétien  ». 

5.  Lorenzo  Casoni,  depuis  cardinal  et  assesseur  du  Saint-Office,  était 
l'appui  et  le  conseil  des  jansénistes,  à  Rome.  Nous  trouvons,  aux 
archives  des  Affaires  étrangères,  deux  mémoires  sur  le  sieur  Casoni, 
destinés  à  empêcher,  par  l'entremise  du  cardinal  de  Janson,  alors 
ambassadeur  à  Rome,  sa  nomination  au  cardinalat  :  «  Avant  Favoriti  et 
Casoni,  le  jansénisme  n'avait  à  Rome  ni  ressource  ni  protection.  Il 
serait  encore  inconnu  et  méprisé  sans  les  soins  qu'a  pris  Casoni  pour 
le  protéger  et  le  répandre...  Il  était  le  centre  et  le  nœud  de  toutes  les 
Intrigues  de  la  cabales  L'agent  Valloni  (du  Vaucet)  ne  parle  dans  toutes 


148        CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL 

plus  là,  d'avoir,  si  on  pouvait,  ou  un  cardinal  ou 
quelque  autre  par  qui  on  pût  avoir  accès  au  pape,  dans 
des  occasions  comme  dans  celle  du  libelle  injurieux  du 
P.  Bouhours.  Le  général  de  l'Oratoire  veut  faire  agir  à 
Rome  de  son  mieux  pour  sa  congrégation,  et  il  a  donné 
ordre  qu'on  y  envoyât  trois  exemplaires  de  la  Remon- 
trance et  une  copie,  bien  authentiquée  si  on  le  peut,  de 
la  lettre  du  magistrat  de  Mons  à  celui  de  Liège. 


Quesnel  à  du  Vaacel,  à  Rome 

19  juillet  1690. 

Nous  n'avons  point  eu  de  vos  lettres,  le  dernier 
voyage.  Pourvu  que  ce  ne  soit  pas  une  maladie  qui  vous 
ait  empêché  de  nous  en  donner,  nous  nous  en  conso- 
lerons. 

Tous  nos  amis  nous  quittent,  nous  venons  d'en  perdre 
un  subitement1,  qui  était  encore  en  état  de  bien  servir 
l'Eglise.  Je  crois  qu'on  vous  a  mandé  tout  ce  qui  s'est 
passé  à  la  mort  et  à  l'enterrement  de  notre  cher  abbé 
de  Fleury  [M.  de  Pontchâteau].  La  bonne  carmélite2  du 
grand  couvent  [Port-Royal]  me  mande  «  que  l'on  a  une 
vraie  consolation  à  voir  les  merveilles  que  Dieu  a  fait 
paraître  à  la  mort  de  ce  saint  pénitent  ». 

M.  notre  abbé  [Arnauld]  a  été  fort  touché  de  ces 
deux  pertes;  mais  vous  connaissez  sa  soumission  et  sa 
volonté  et  la  force  de  son  esprit  que  la  grâce  soutient. 

ses  lettres  que  des  rendez-vous  secrets  qu'il  lui  donnait  pendant  la 
nuit.  On  a  cru  que  ces 'mystères  d'iniquité  devaient  être  connus  du 
pape.  »  (Mémoire  du  20  février  1704.  Aff.  étr.  fonds  Rome  445.)  Nous 
lisons,  dans  un  autre  mémoire  sur  le  même  sujet,  qu'après  la  mort 
d'Innocent  XI  Casoni,  «  dont  la  France  demandait  l'éloignement,  fut 
envoyé  nonce  à  Naples  ».  C'est  à  ce  départ  que  Quesnel  fait  sans 
doute  allusion. 

1.  Godefroy  Hermant,  chanoine  de  Beauvais. 

2.  M,ue  d'Epernon. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  149 

Il  est  guéri  ou  peu  s'en  faut,  et  il  a  même  commence 
à  reprendre  le  travail  ;  mais  il  n'a  pas  encore  la  tête 
bien  forte  pour  cela.  Le  P.  Duguet,  qui  était  de  l'Ora- 
toire et  qui  demeurait  caché  à  Paris,  a  été  demandé 
avec  tant  d'instance  par  M.  de  Ménars1,  intendant  de 
Paris  et  frère  de  feu  Mme  Colbert,  pour  être  son  biblio- 
thécaire ou  plutôt  son  bel  esprit,  ou,  pour  mieux  dire 
encore,  pour  avoir  le  plaisir  de  l'avoir  auprès  de  lui, 
qu'il  a  cédé  et  entre  en  effet  chez  lui.  Il  a  fallu  pour 
cela  faire  des  démarches,  c'est-à-dire  que  M.  de  Ménars 
a  eu  à  solliciter  fortement  et  à  employer  tout  son  crédit. 

On  mande  à  M.  de  Fresnes  [Quesnel]  que,  s'il  veut 
retourner  à  Paris,  il  ne  sera  pas  difficile  de  procurer 
son  retour,  et  même  parmi  ses  frères2,  et  je  sais  de 
bonne  part  que,  s'il  eût  voulu  écouter  la  proposition 
qu'on  lui  fit  il  y  a  deux  mois,  il  remplirait  maintenant 
la  place  que  le  P.  Duguet  remplit  et  qui  avait  été  lais- 
sée vide  par  la  mort  d'un  des  cousins  de  M.  de  Fresnes. 

Je  ne  sais  ce  que  veut  dire  cette  facilité  que  l'on  dit 
qu'il  y  a  à  accommoder  les  affaires  et  à  faciliter  le  retour 
de  quelques  personnes.  On  nous  avait  aussi  fait  en- 
tendre, dans  une  lettre,  que  les  affaires  du  P.  du  Breuil 
étaient  sur  le  point  de  s'accommoder  ;  mais  nous  n'en 
entendons  plus  parler. 

Je  ne  sais  quelle  dévotion  il  a  pris  au  nonce  de 
Cologne  [in  hoc  laudo)  de  poursuivre  chaudement  la 
clôture  des  religieuses.  Apparemment  il  en  a  reçu  de 
Rome  des  ordres;  mais,  de  quelque  côté  que  cela 
vienne,  c'est  un  bien,  s'il  se  pousse  à  bout. 

i.  Jean-Jacques  Charron,  président  de  Ménars,  beau-frère  de  J.-B.  Col- 
bert, obtint  du  P.  de  La  Chaise  d'avoir  chez  lui  le  P.  Duguet,  qui  y 
demeura  plus  de  trente  ans,  sauf  le  temps  d'un  voyage  en  Savoie, 
en  1715. 

2.  A  l'Oratoire. 


150  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Qaesnel  à  M.  du  Vaucel,  à  Rome 

22  juillet  1690. 

Je  commence  ma  lettre  au  brait  du  canon,  qui  tire 
pour  l'entrée  de  l'électeur  de  Brandebourg,  qui  a  amené 
ses  troupes  jusqu'ici  près,  et  qu'il  aurait  bien  voulu 
faire  entrer  dans  la  ville  ;  mais  la  crainte  qu'on  a  qu'elles 
n'en  sortissent  pas  sans  se  faire  bien  payer  de  l'hon- 
neur qu'elles  lui  feraient  a  fait  qu'on  les  a  priées  de 
passer  par  auprès. 

On  disait  que,  si  le  P.  Guzman  est  vraiment  content  de 
ce  qu'il  avait  contribué  à  l'élévation  des  évoque  de 
Bruges  et  archevêque  de  Malines,  il  devrait  au  moins 
faire  en  sorte,  par  ses  instructions  à  la  cour  de  Madrid 
et  par  ses  sollicitations  à  Rome,  qu'on  leur  donne  de 
bons  ordres  de  conserver  la  paix,  de  faire  bonne  justice 
aux  gens  de  bien,  partout  persécutés  dans  les  Pays-Bas. 
Les  Pères  de  l'Oratoire  y  sont  fort  mal  traités,  et  ils  ne 
trouvent  partout  qu'injustice,  et  cependant  tous  leurs 
crimes,  dont  il  y  avait  quarante  articles,  se  réduisent  à 
avoir  prêté  quelques  livres  qu'ils  appellent  défendus, 
ou  qu'ils  prétendent  l'avoir  été,  surtout  le  Nouveau 
Testament  de  Mons. 


Qaesnel  aux  trois  amis  de  la  rue  des  Maçons, 
M.   Vuillart1,  Mllc  de  Joncoux 

Fin  juillet  1690. 

Quelles  pertes  coup  sur  coup  nous  arrivent,  mon  très 
cher  Monsieur,  et  que  le  bon  Dieu  nous  tâte  par  des 

1.  M.  Vuillart  était,  à  Paris,  le  correspondant  le  plus  autorisé  de 
Quesnel  et  du  parti  janséniste.  Simple  laïque,  plein  de  dévouement  et 
de  bon  sens,  ami  de  Racine,  de  Boileau   et  de  Rollin,  nous  le  verrons 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       151 

endroits  bien  sensibles  en  peu  de  temps!  Je  n'en  mur- 
mure pas  ;  il  est  le  maître  et  un  maître  dont  l'autorité  et 
la  puissance  sont  la  sagesse  et  la  volonté  môme.  Il  est 
vrai  que  ces  deux  Messieurs  de  Pontchâteau  et  Her- 
mant,  amis  de  la  vérité,,  laissent  un  grand  vide  parleur 
retraite  de  la  terre  et  que  ceux  qui  y  restent  se 
trouvent  de  jour  en  jour  dans  une  plus  grande  solitude 
par  de  telles  séparations.  Mais  ils  n'étaient  pas  faits 
pour  nous,  et  nous  ne  devons  pas  trouver  étrange  que 
celui  qui  les  avait  faits  et  sanctifiés  pour  lui-même  les 
ait  retirés  à  lui  pour  les  consommer  en  lui.  Votre  dou- 
leur, mon  cher  Monsieur,  aura  été  grande,  aimant 
aussi  tendrement  que  vous  faites  vos  amis  et  de  tels 
amis,  si  chrétiens,  si  sincères,  si  anciens. 

La  vôtre,  Mademoiselle,  n'aura  pas  été  moins  vive, 
ayant  un  attachement  si  vif,  si  tendre,  pour  tous  ceux 
qui  en  ont  pour  Dieu  même. 

Pour  le  cher  Didyme1  [Arnauld],  les  sens  ont  si  peu 
de  part  à  l'amitié  et  à  l'attachement  qu'il  a  pour  les 
gens  de  bien,  que  la  mort  de  ses  amis  ne  change  guère 
sa  situation.  Son  état  est  l'image  de  la  vie  de  la  foi,  qui 
est  aveugle  aussi  bien  que  lui.  Il  a  cet  avantage  de  ne 
reconnaître,  pour  ainsi  dire,  ses  amis  et  ce  qu'ils  ont 
d'aimable  que  comme  il  connaît  Dieu,  et  il  est  heureu- 


payer,  par  douze  années  de  Bastille,  sa  fidélité  aux  vaincus.  Les 
jésuites  l'avaient  surnommé  «  le  procureur  général  de  Tordre  des 
jansénistes  à  Paris  »,  et  Sainte-Beuve  l'appelle  «  un  lettré  des  plus 
lettrés  et  un  saint  homme  ».  Il  y  a,  dans  les  archives  d'Utrecht,  plu- 
sieurs liasses  de  ses  lettres  inédites,  qui  mériteraient  probablement  de 
voir  le  jour.  Une  grande  partie  est  adressée  à  Quesnel. 

1.  Jurieu,  dans  son  Esprit  (.VArnauld,  nous  le  montre  comme  n'étant 
sensible  qu'à  ses  propres  disgrâces.  Sainte-Beuve  discute  cette  asser- 
tion, dans  Port-Royal,  en  reconnaissant  cependant  qu'elle  n'est 
«qu'à  demi  injuste  ».  Quelques  traits,  qu'on  pourrait  relever  dans  la 
correspondance  de  Quesnel,  expliquent  cette  sorte  d'indifférence  pour 
ses  meilleurs  amis  par  un  détachement  absolu  des  choses  humaines. 
Et  cependant,  comment  la  concilier  avec  la  passion  si  ardente  qu'il 
apporte  aux  moindres  controverses? 


152  CORRESPONDANCE    DE    PASQUlER    QUESNËL 

sèment  nécessité  à  ne  s'y  attacher  que  par  des  liens 
spirituels  et  sacrés.  C'est  pourquoi  il  est  tout  accoutumé 
à  ne  voir  qu'invisiblement  ses  amis,  et  la  mort  ne  lui 
ôte  rien  en  les  ôtant  du  monde.  Les  yeux  invisibles 
dont  il  voyait  ont  le  privilège  de  les  suivre  où  ils  sont 
allés.  Et,  n'ayant  été  uni  à  eux  que  par  le  cœur,  son  union 
ne  fait  que  se  perfectionner  dans  l'union  plus  parfaito 
que  ses  amis  ont  avec  Dieu  par  leur  séparation  d'avec 
nous. 


Quesnel  à  du  Vauccl,  à  Rome 

Liège,  2  août  1690. 

Il  semble  qu'il  est  plus  à  propos  de  ne  pas  chan- 
ger d'adresse  ni  de  voie,  au  moins  jusqu'à  ce  que  l'on 
sache  ce  qu'on  deviendra.  Vos  lettres  nous  venant  par 
Bruxelles,  nous  ne  les  avons  que  le  samedi  matin,  et 
la  poste  part  d'ici  le  vendredi  au  soir.  Si  vous  nous  les 
envoyiez  en  droiture,  nous  les  aurions  à  temps;  mais 
c'est  changer  de  voies,  et  il  arriverait  ce  qui  est 
arrivé  depuis  notre  voyage,  que  nos  lettres  nous  ont 
été  chercher  en  Hollande  pendant  que  nous  étions  ici. 
De  plus  ce  serait  double  port  pour  vous,  M.  Ernest 
[Ruth  d'Ans]  vous  écrivant  de  Bruxelles,  et  nos  lettres 
qui  ne  nous  y  coûtent  rien  nous  coûteraient  ici.  Cela 
serait  peu  de  chose,  s'il  y  avait  utilité  considérable; 
mais  je  n'en  vois  pas  beaucoup.  Nous  verrons  dans  la 
suite. 

M.  Davy  [Arnaidd]  est  tout  à  fait  guéri  et  fait  comme 
à  l'ordinaire  toutes  ses  fonctions. 

Il  faut  se  consoler  du  décret  contre  Y Amor  pœnitens  l 
et  attendre  pour  voir  ce  qui  en  pourra  arriver  de  mal 
et  ce  que  Dieu  en  pourra  tirer  de  bien.  Ce  serait  quelque 

1.  Voir  la  lettre  de  février  1684,  à  M.  de  Pontchâteau. 


CÔRftESfONDANCË    DE    PASQL'lER    QÈESNEL  153 

chose  que  d'être  assuré  qu'on  donnerait  au  cardinal 
Gasan1...  la  commission  de  marquer  les  endroits  à 
corriger,  et  que  ce  cardinal  ne  touchât  à  rien  d'essen- 
tiel ;  mais  je  crains  toujours  le  crédit  des  adversaires 
et  les  allures  des  Italiens. 

Il  serait  assurément  important  que  le  P.  Guzman  fît 
bien  comprendre  au  confesseur  du  roi  [d'Espagne],  et 
par  lui  à  la  cour  d'Espagne,  combien  sont  injustes  les 
vexations  qui  se  font  aux  Pays-Bas  sous  prétexte  de  jan- 
sénisme, iln'y  a,  entoutcela,  rien  à  gagner  que  pour  les 
jésuites.  Ce  sont  eux  qui  mettent  en  mouvement  tous  les 
autres  moines  et  les  puissances,  et  tout  tend  à  les 
rendre  seuls  les  maîtres  de  tout,  s'ils  venaient  à  bout  de 
miner  l'université  deLouvain,  les  Pères  de  l'Oratoire  et 
tous  ceux  qui  sont  pour  la  vérité.  Les  sieurs  B...et  M... 
sont  des  misérables  qui,  par  différentes  vues,  font  tout 
ce  que  veulent  les  jésuites.  Les  pauvres  Pères  de  l'Ora- 
toire se  verrontpeut-être  abandonnés  de  tout  le  monde; 
mais  j'espère  que  Dieu  sera  pour  eux,   et  cela  suffit. 

Plus  je  lis  Y  Avertissement  du  P.  Bouhours,  plus  je  le 
trouve  insolent.  N'y  a-il  pas  moyen  d'en  avoir  justice? 
Il  y  a  une  réfutation  toute  prête,  il  faudra  voir  si  on 
l'imprimera. 

Je  vis  hier  une  lettre  écrite  de  Dinant  à  un  honnête 
homme  de  cette  ville,  le  31  juillet  au  soir,  qui  mande 
que  M.  de  Louvois  avait  écrit  à  M.  de  Boufflers  que 
M.  de  Lauzun  avait  dépêché  un  exprès  d'Irlande  au 
roi  pour  lui  apprendre  la   mort   du  prince  d'Orange2, 

1.  Jérôme  Casanate  fut  nommé  cardinal  en  1673.  Son  amour  du 
travail  et  des  lettres  lui  procura,  en  1693,  la  place  de  bibliothécaire  du 
Vatican.  Il  passait  pour  un  ennemi  ardent  des  jésuites  et  pour  un  ami  de 
leurs  adversaires.  Il  entretint  des  relations  avec  Bossuet,  au  moment  de 
l'affaire  du  quiétisme,  et  se  montra  très  sévère  pour  Fénelon. 

2.  «  Cette  fausse  nouvelle  fut  reçue  à  Paris  avec  une  joie  indécente  et 
honteuse.  On  fit  des  illuminations,  on  sonna  des  cloches.  Les  réjouis- 
sances ne  furent  point  le  fruit  de  la  crainte,  mais  de  la  haine.  »  (Vol- 
taire, Siècle  de  Louis  XIV.) 


15 't  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

et  que  M.  de  BoufQcrs  l'avait  écrit  au  gouverneur  de 
Dinant,  et  un  grand  nombre  d'autres  lettres  le 
disent  aussi  positivement.  Celle  du  duc  de  Schomberg 
était  certaine  avant  celle-ci,  de  l'aveu  de  tout  le  monde. 
En  douze  jours  perdre  une  bataille  sur  terre,  une  sur 
mer,  le  chef  de  la  ligue  et  son  meilleur  capitaine,  ce 
n'est  pas  un  petit  échec  pour  les  alliés,  et  la  perte  du 
duc  de  Lorraine,  depuis  peu  de  mois,  y  peut  être  ajou- 
tée. Dieu  a  pitié  de  son  Eglise,  et  il  y  a  sujet  d'espérer 
que  tout  cet  orage  qui  la  menaçait  se  dissipera. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Borne 

8  août  1690,  château  de  Johai,  à  quatre  lieues  de  Liège. 

Je  vous  écris  d'un  château  à  quatre  lieues  de  notre 
habitation,  où  nous  sommes  venus  prendre  l'air  en 
bonne  compagnie.  M.  David  [Arnauld],  avec  qui  nous  y 
vînmes  jeudi  dernier,  a  achevé  d'y  reprendre  son  embon- 
point ordinaire;  car  l'air  y  est  fort  bon,  et  nous  y 
sommes  en  sûreté,  et  nous  ne  nous  rendrions  pas  sans 
voir  le  canon.  Vous  avez  pris  l'alarme  bien  chaude. 
La  fluxion  était  forte;  mais  elle  n'était  accompagnée  ni 
de  fièvre  ni  d'aucun  autre  accident. 

Est-ce  donc  que  l'examen  du  Coram  ne  finira  point? 
N'a-t-on  personne  qui  puisse  solliciter  auprès  du  pré- 
sident de  Saint-Martin  [le  pape]  la  réponse  à  la  lettre, 
car  il  serait  très  important  qu'on  en  eût  une? 

Il  ne  serait  pas  mauvais  de  faire  comprendre  au 
cardinal  d'Aguire1  que,  s'il  aime  la  vérité  et  la  paix,  il 

1.  Joseph  Saenz  d'Aguire,  né  à  Logrono,  ville  d'Espagne,  en  1630,  de 
Tordre  de  Saint-Benoit,  futfait  cardinal  par  Innocent  XI,  en  1686.  Il  était 
censeur  et  secrétaire  du  tribunal  du  Saint-Office.  11  mourut  à  Rome,  en 
1699.  A  la  mort  du  grand  Arnauld,  en  1694,  il  lui  consacra  un  magnifique 
éloge  en  plein  consistoire  et  ordonna  des  prières  dans  les  principales 
églises. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  155 

ne  doit  rien  omettre  pour  faire  autoriser  ou  du  moins 
pour  ne  pas  affaiblir  les  cinq  articles.  Ce  bon  homme, 
qui  ignore'  tout  ce  qui  s'est  passé  sur  cette  affaire  et 
combien  le  Saint-Siège  même  s'y  est  trouvé  embarrassé, 
croit  lui  rendre  un  grand  service  en  disant  qu'il  faut 
se  soumettre  absolument  à  la  bulle  d'Alexandre  VII, 
et  il  ne  comprend  pas  que  ce  serait  rallumer  un  feu 
que  l'on  a  eu  bien  de  la  peine  à  éteindre.  Il  serait  bon 
aussi  qu'il  connût  bien  quel  cas  l'on  fait  du  cardinal 
Albizzi^que  Tonne  peut  regarder  que  comme  un  fripon, 
qui  a  vendu  son  crédit  à  la  cour  de  Rome  aux  enne- 
mis de  saint  Augustin.  Vous  savez  qu'il  ne  tint  qu'au 
P.  Hilarion,  abbé  de  Sainte-Croix,  de  le  perdre  pour 
avoir  inséré  le  nom  du  livre  de  Jansénius  dans  la  bulle 
d'Urbain  VIII 2,  contre  la  défense  expresse  du  nouveau 
pape. 

M.  Dirois  a  beau  dire  que  le  su^penditur  de  YAmor 
pœnitens  n'est  rien,  les  moines  le  sauront  bien  faire 
valoir,  si  on  en  demeure  là. 

Il  est  aussi  vrai  que  le  prince  d'Orange  assiège  Dun- 
kerque  qu'il  est  vrai  qu'il  soit  mort.  La  nouvelle  était 
fausse  ;  mais,  de  la  manière  dont  on  la  débitait,  on  [ne 
pouvait  quasi  pas  s'empêcher  de  la  croire.  C'est  un  grand 
rabat-joie;  cependant  il  y  a  de  l'apparence  qu'il  aura 
encore  de  la  besogne  pour  longtemps  en  Angleterre  et 
qu'il  ne  sera  pas  si  tôt  en  état  de  descendre  chez  nous. 
Je  crois  vous  avoir  mandé  que  le  P.  Duguet  se  montre 
maintenant  à  Paris  et  qu'il  est  entré  chez  M.  de  Ménars, 
intendant  de  Paris.  Il  y  est  d'une  manière  fort  libre  et 
fort  agréable,  mange  à  part  et  à  ses  heures,  a  un  valet 
qui  l'a  déjà  servi  ailleurs  et  y  est  regardé  de  tous  avec 
beaucoup  d'estime.  Il  a  vu  M.  l'archevêque  de  Paris, 
dont  les  manières  à  son  égard  ont  été  tout  à  fait  hon- 

1.  Assesseur  du   Saint-Office,  ardent  rnoliniste;  ce  fut  lui  qui  dressa 
la  bulle  contre  Jansénius,  sous  le  pontificat  d'Urbain  VIII. 


i56        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QEESNEL 

nêtes.  Il  devait  aussi  voir  le  R.  P.  de  La  Chaise,  son 
compatriote.  Cela  vous  fait  peur  ;  mais  ce  sont  des  céré- 
monies nécessaires  à  qui  veut  se  faire  voir,  après  avoir 
eu  la  hardiesse  de  se  cacher.  Il  a  fait  aussi  ses  visites  à 
l'Oratoire,  à  l'institution,  à  Saint-Magloire,  où  il  a  dîné, 
et  à  Saint-Honoré.  Dieu  veuille  tirer  sa  gloire  de  tout 
cela  !  Il  y  en  a  qui  en  espèrent  quelque  chose  pour 
la  liberté  d'autres  gens.  J'en  doute,  mais  Dieu  peut 
tout.  Il  a  eu  la  liberté  de  se  faire  voir  sur  le  pavé  de 
Paris,  encore  l'a-t-il  fallu  achètera  force  de  sollicitations 
et  d'amis  ;  il  l'aurait  eue  en  sortant  de  l'Oratoire,  s'il  avait 
voulu,  sans  qu'elle  lui  ait  rien  coûté.  Mais  je  ne  crois 
pas  qu'on  lui  eût  permis  de  rentrer  dans  l'Oratoire  sans 
signer,  et  sans  cela  rien  n'est  changé  à  notre  égard. 
Nous  verrons  ce  que  Dieu  voudra  en  tirer  de  bien.  Il 
est  certain  que,  s'il  pouvait  arriver  jusqu'aux  oreilles 
des  puissances  par  ce  canal,  il  les  charmerait  et  leur 
ferait  ouvrir  les  yeux  sur  beaucoup  de  choses. 


Quesnel  au  P.  du  Breuil 

Aoûtl690. 

Il  y  a  un  si  grand  chaos  entre  vous  et  nous,  mon 
cher  Père,  qu'il  ne  faut  pas  vous  étonner  de  ce  que  je 
ne  vous  ai  point  entretenu  il  y  a  longtemps.  Je  le  ferais 
bien  souvent,  si  j'en  avais  toutes  les  facilités  à  souhait. 
Je  fais  cependant  un  effort  en  apprenant  que  vous  sor- 
tez d'une  grande  maladie,  pour  vous  rendre  une  petite 
visite  en  la  manière  que  je  puis. 

Je  voudrais  avoir  des  nouvelles  de  la  République  des 
Lettres  à  vous  mander,  car  je  sais  que  vous  les  aimez 
toujours. 

Vous  aurez  su  sans  doute  que  M.  de  Tillemont  fait 
imprimer  son  Histoire  des  Césars.  J'en  ai  vu  quelque 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  1S7 

chose,   et  ce  qui  y  saute    d'abord  aux  yeux,   c'est  une 
exactitude  sans  exemple. 

M.  Hnct,  évoque  de  Soissons,  a  fait  en  latin  une 
critique  de  la  philosophie  de  M.  Descartes.  Elle  est  fort 
contredite,  et  je  ne  sais  si  son  caractère  le  mettra  à 
couvert  et  rendra  sa  censure  incensurable. 

Le  P.  Lamy,  de  l'Oratoire,  dans  sa  Nouvelle  Harmonie, 
en  supposant  que  saint  Jean  a  été  mis  deux  fois  en 
prison,  la  première  par  les  Juifs,  la  seconde  par 
Hérode,  prétend  trouver  un  ordre  fort  exact  dans  les 
Evangiles  et  renverser  celui  des  autres  concordes.  On 
l'a  chicané  là-dessus  et  sur  une  lettre  justificative  qu'il 
a  fait  imprimer,  dit-on,  sans  la  participation  de  ses 
supérieurs.  Il  semble  que  ses  conjectures  ne  blessent 
en  rien  la  foi  ni  la  tradition.  Il  paraît  môme  démontrer 
que  Notre-Seigneur  ne  fit  point  la  Cène  légale  ou  la 
Pâque,  l'année  de  sa  mort. 

Ce  qu'il  dit  pour  ne  faire  qu'une  femme  de  sainte 
Magdeleine,  de  la  pécheresse  et  de  la  sœur  de  Lazare, 
paraît  faible,  et  la  première  prison  de  saint  Jean,  trop 
peu  fondée  pour  servir  de  base  à  un  nouveau  système 
de  l'histoire  évangélique. 

Plût  à  Dieu  qu'il  n'y  eût  point  d'autres  combats  que 
ceux-là  sur  la  terre  !  Nous  n'aurions  pas  tant  de  sujet 
de  gémir  devoir  toute  l'Europe  en  feu.  Peut-on  aimer 
la  vie,  où  l'on  a  de  si  tristes  objets  devant  les  yeux? 

Vous  avez  su  sans  doute  qu'un  M.  Codde1,  que  vous 
avez  pu  connaître  autrefois  et  qui  a  été  Père  de  l'Oratoire, 
est  vicaire  apostolique  dans  la  Hollande,  sous  le  titre 
d'archevêque  de  Sébaste. 

1.  Pierre  Codde  devait  être,  en  1702,  suspendu  de  ses  fonctions,  puis 
déposé  par  la  cour  de  Rome,  en  1705.  Cette  grande  injustice  et  cet  acte 
arbitraire  furent  l'origine  de  l'Eglise  janséniste  de  Hollande,  qui  existe 
encore  aujourd'hui. 


158  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Liège,  16  août  1690. 

Nous  avons  reçu  votre  dernier  paquet  dans  un  châ- 
teau, à  quatre  lieues  d'ici,  où  nous  étions  avec  de  fort 
bons  ecclésiastiques  de  ce  diocèse  et  avec  nos  chers 
hôtes.  Notre  Père  abbé  [Arnauld]  s'y  trouvait  fort  bien, 
et  l'air,  la  bonne  compagnie  et  la  courte  oisiveté  lui  a 
fait  retrouver  ce  qui  manquait  à  sa  parfaite  convales- 
cence. Il  nous  est  arrivé  une  aventure  dont  il  faut  que 
je  vous  divertisse.  Vendredi  dernier,  il  vint  deux 
capucins  que  nous  crûmes  qui  passaient  leur  chemin, 
et  dont  l'un  (qui  est  de  naissance  et  parent  de  la  dame 
dont  nous  occupions  la  maison)  demanda  à  dire  la 
messe  dans  l'église  de  la  paroisse,  qui  est  dans  la 
première  enceinte  du  château.  Ce  capucin,  s'cntrete- 
nant  avec  un  ecclésiastique,  lui  dit  que  les  jésuites 
de  la  ville  étaient  fort  alarmés  de  ce  qu' Arnauld 
était  dans  ce  château  avec  plusieurs  ecclésiastiques 
et  autres  personnes  avec  qui  il  était  venu  tenir  un 
conciliabule,  pour  trouver  moyen  de  faire  recevoir 
les  Pères  de  l'Oratoire.  Je  vous  laisse  à  penser  si  nous 
n'eûmes  pas  bien  envie  de  rire,  de  nous  voir  prendre 
pour  une  assemblée  de  jansénistes  qui  avaient  à  leur 
tête  M.  Arnauld,  et  nous  pensâmes  aussitôt  à  l'assemblée 
de  Bourg-Fontaine1.  Il  n'en  fallait  pas  davantage  pour 

1.  Vers  1654,  les  jésuites  prétendirent  avoir  la  preuve  qu'une  assem- 
blée avait  été  tenue  secrètement,  en  1621,  à  Bourg-Fontaine,  qui  ne  ten- 
dait à  rien  moins  qu'à  bouleverser  la  religion  chrétienne  en  élevant 
sur  ses  ruines  une  sorte  de  déisme.  Jansénius,  Saint-Cyran,  et  A.  A. 
(Antoine  Arnauld,  disaient-ils,  qui  n'avait  alors  que  neuf  ans  et  qu'ils 
confondaient  avec  Arnauld  d'Andilly)  étaient  à  la^tête  de  ce  complot. 
Les  jansénistes  nièrent  absolument  et  détruisirent  sans  peine  certaines 
allégations,  purement  fantaisistes,  de  leurs  adversaires  au  sujet  des 
prétendues  conférences.  Un  doute  plane  cependant  sur  la  réalité 
d'une  entrevue  entre  Saint-Cyran  et  Janséniua,  à  cette  époque  même. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        159 

achever  de  nous  divertir.  Notre  divertissement  aug- 
menta néanmoins  le  soir,  lorsque  nous  apprîmes  qu'il 
y  avait  déjà  six  ou  sept  jours  que  le  bruit  s'était 
répandu  dans  la  ville  de  cette  assemblée,  et  qu'une 
dévote,  voisine  du  lieu  où  nous  étions,  y  avait  porté  cette 
nouvelle  et  l'avait  dite,  en  présence  d'autres  personnes, 
au  Père  préfet  des  jésuites.  Jamais  nous  n'au- 
rions cru  qu'on  nous  dût  faire  tant  d'honneur.  Cepen- 
dant, comme  des  étrangers  qui  sont  dans  un  pays  qui 
est  en  guerre  avec  le  leur  craignent  d'être  visités  par 
des  gens  curieux  des  affaires  d'autrui,  nous  jugeâmes 
à  propos  de  déloger,  de  peur  qu'en  cherchant  des 
jansénistes  on  ne  trouvât  des  Français.  Nous  avions 
même  une  double  crainte,  car  nous  n'étions  qu'à  deux 
lieues  d'une  garnison  du  pays,  et  les  Français  n'étaient 
qu'à  trois  lieues  de  la  ville,  c'est-à-dire  un  détache- 
ment de  trois  mille  chevaux,  et  nous  craignions  autant 
les  uns  que  les  autres.  Voilà  notre  aventure,  qui  nous 
a  fait  changer  d'auberge  pour  quelques  jours. 

Plusieurs  de  nos  amis  nous  faisaient  espérer  merveilles 
du  côté  de  Paris.  On  espérait  surtout  que  le  pauvre 
P.  du  Breuil  serait  remis  en  liberté.  Il  paraît  qu'il  y 
avait  de  puissantes  sollicitations  pour  lui;  mais  il  est 
arrivé  que,  selon  qu'on  l'a  vu  les  autres  fois,  on  n'a 
fait  qu'accroître  son  affliction  par  les  efforts  qu'on  a 
faits  pour  la  faire  finir.  Il  a  donc  reçu  un  ordre  du  roi 
par  un  exprès  qui   doit  le  conduire  à  Brescou1.    C'est 

Sainte-Beuve,  dans  Port-Royal,  I,  289,  admet,  en  principe,  l'existence 
de  cette  entrevue  sans  y  voir,  à  aucun  degré,  une  tentative  de  conspi- 
ration. Le  passage  de  Quesnel  est  assez  important,  car  le  rapproche- 
ment qu'il  établit,  entre  leur  situation  présente  et  l'événement  de 
Bourg-Fontaine,  va  directement  à  rencontre  de  l'allégation  des  jésuites. 
1.  C'était  sa  sixième  prison.  De  là  il  fut  conduit  àAlais,où  il  mourut, 
le  4  septembre  1696.  Quand  on  le  transféra  à  Brescou,  dans  la 
Méditerranée,  il  avait  soixante-dix-huit  ans.  C'est  un  des  plus  frappants 
exemples  de  l'injustice  et  de  la  cruauté  des  persécutions  religieuses 
sous  Loiiis  XtV, 


460       CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL 

un  fort  qui  est  dans  une  petite  île  sur  les  côtes  du 
Languedoc,  inhabitable  pour  tous  ceux  qui  n'y  sont 
pas  nés  et  à  cent  trente  lieues  de  l'île  où  il  était  [à  la 
citadelle  d'Oléron].  Jamais  on  n'a  vu  une  inhumanité 
pareille  à  celle-là,  et  on  voit  bien  que  l'archevêque 
veut  signaler  sa  vengeance  jusqu'au  bout.  Un  roi  qui 
se  rend  ainsi  l'instrument  de  la  vengeance  d'un  prêtre 
est  bien  petit,  quelque  grandeur  qu'il  affecte. 

Il  n'est  pas  mauvais  que  l'on  sache  à  Rome  que  c'est 
M.  l'archevêque  de  Paris  qui  fait  traiter  si  inhumaine- 
ment un  prêtre  par  esprit  de  vengeance  et  qui  le  fait 
transporter  d'île  en  île  et  de  prison  en  prison.  Voilà  déjà 
la  sixième. 

J'apprends  que  le  même  jour  que  nous  partîmes  de 
notre  maison  de  campagne  trois  révérends  Pères,  le  rec- 
teur et  deux  des  plus  huppés,  étaient  venus  pour  voir 
cette  maison,  et  ils  la  visitèrent  d'un  bouta  l'autre. 
C'eût  été  un  grand  plaisir  de  nous  y  trouver  pour  leur 
faire  deviner  si  nous  étions  ceux  qu'ils  cherchaient. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Liège,  19  août  1690. 

Nous  sommes  toujours  dans  notre  trou1,  où  nous 
attendons  donec  veniat  immutatio  nostra. 

On  a  parlé  de  plusieurs  miracles  arrivés  à  l'invoca- 
tion de  notre  ami  [Pontchdteau\l\  mais  on  n'a  pas  cru 

1.  Chez  MUe  Marguerite  Bouhon. 

2.  Entre  autres,  une  enfant  de  huit  ans,  qui  ayant  touché  le  cadavre,  fut 
guérie  des  écrouelles.  Nicole,  dans  une  lettre  à  Mmc  de  Bélisi,  écrivait  fort 
prudemment:  «  Je  vous  avoue  que  je  ne  fais  pas  un  grand  fond  sur  les 
miracles  qu'on  lui  attribue.  Il  eût  été  bon,  ce  me  semble,  de  n'en  pas 
aire  de  bruit.  »  Dom  Glémencet,  dans  son  Histoire  de  Port-Royal,  traite 
assez  mal  Nicole  à  ce  sujet,  et  Arnauld  lui-même  paraît  croire  ou 
caractère  miraculeux  des  guérisons  opérées.  En  tout  cas,  le  peuple 
s'exalta  follement  et,  le  jour  de  l'enterrement  de  M.  de  Pontchâteau,  il 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  161 

qu'il  y  eût  lieu  d'y  faire  fond.  Ce  qu'il  y  a  de  certain 
est  que  la  voix  du  peuple  en  a  fait  un  saint  et  en  a 
parlé  comme  d'un  saint. 

Il  n'y  a  pas  grand  inconvénient  qu'on  ne  présente 
point  le  troisième  volume  aux  personnes  que  vous  mar- 
quez ;  on  leur  a  pourtant  bien  présenté  le  Fantôme. 
L'Apologie  des  censures  n'a  pas  laissé  d'être  bien  reçue, 
quoiqu'on  y  ait  défendu  Jansénius  dans  l'addition.  En 
vérité,  ce  qu'on  a  à  attendre  de  ces  gens-là1  ne  vaut 
pas  la  contrainte  où  on  se  met  et  le  tort  qu'on  fait  à  la 
vérité  et  à  la  justice.  Ils  ne  savent  faire  que  du  mal. 
Ce  sont  des  aveugles,  des  ignorants  et  des  gens  qui 
n'agissent  que  par  passion.  J'appréhende  qu'on  ne 
se  rende  coupable  devant  Dieu  de  mettre,  en  quelque 
façon,  sa  confiance  dans  des  gens  faits  comme  cela.  Il 
y  a  huit  ou  neuf  mois  qu'ils  ont  le  Coram  entre  leurs 
mains,  on  l'a  fait  à  leur  instance  ;  ils  n'y  trouvent  rien 
de  mauvais,  et  cependant  on  est  encore  aussi  avancé 
qu'au  premier  jour,  et  M.  Casoni  n'ose  pas  même 
rendre  témoignage  d'une  petite  grâce  qui  a  passé  par  son 
canal2,  ni  le  sieur  de  Saint-Martin  [le  pape]  répondre  à 
la  lettre  de  dom  Antoine  [Arnauld]. 

Je  n'ai  pas  besoin  d'être  exhorté  à  mépriser  le  sieur 
Antelmi  ;  cela  est  déjà  fait;  mais  je  crois  que  M.  Dupin 
ne  le  laissera  pas  sans  réplique. 

envahit  le  chœur  de  Saint-Gervais  pour  se  précipiter  sur  le  cercueil,  qui 
fut  dessoudé  avec  des  couteaux.  La  chemise  et  le  linceul  du  mort  furent 
mis  en  lambeaux,  et  il  fallut  arracher  presque  le  corps  à  la  fureur  reli- 
gieuse, qui  voulait  en  faire  des  reliques.  «  J'en  ai  honte  pour  nos  amis, 
dit  Sainte-Beuve;  mais,  un  degré  de  plus,  et  les  convulsions  dès  lors 
commençaient.  » 

\.  La  congrégation  de  l'Index. 

2.  La  permission  accordée  à  M.  Arnauld  de  dire  la  messe. 


11 


162  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER   QUESNEL 


Quesnel  à  du  Vaiicei 

2  septembre  1690. 

Je   n'ai  rien  à   répondre,    Monsieur,  touchant  votre 
dernière,  qui  est  venue  en    droiture.  L'histoire  qu'elle 
contient  de  la  lettre  du  patriarche  des  Indes  est  de  grande 
conséquence,   et,  si  on  avait  à  Rome  du  zèle  pour  la 
paix  et  pour  la  justice,  on  y  prendrait  occasion  d'exami- 
ner à  fond  la  source  de  ces  accusations  calomnieuses. 
C'est  une  conspiration  horrible  de   tous  les  mendiants 
avec   les  jésuites   contre    les  gens  de  bien.    Vous  en 
verrez  un  échantillon  dans  l'acte  que  je  vous  envoie  du 
concile  des  moines  de  Liège.  Il  y  a  à  rire  et  à  pleurer, 
car  l'aveuglement  de  ces  gens-là  est  vraiment  déplo- 
rable; mais  la  manière  dont  ils  exécutent  leurs  projets 
et  s'établissent  inquisiteurs  est  digne  de  risée  autant 
que  d'indignation.  Un  grand  vicaire,  ou  un  évoque,  qui 
ne   serait   pas  si  grand  seigneur  que  celui-ci,  devrait 
se  plaindre  en  ces  occasions  à  ceux  qui  ont  plus  d'auto- 
rité sur  les  moines  qu'ils  n'osent  en  prendre  ici  ;  car 
rien  n'est  plus  faible  et  plus  lâche  d'une  part,  ni  plus 
prévenu    ou    plus    livré    aux   moines   de    l'autre,  que 
la  plupart  des  gens  le  sont  ici,  quoiqu'il  y  ait  aussi  de 
fort  honnêtes   gens.  Mais  à  qui   se  pourrait  adresser, 
en  cas  de  besoin,  une  personne  d'autorité  qui  se  voudrait 
plaindre  des   moines  ?  Ne   serait-ce    pas  à  la  congré- 
gation des  réguliers?  Et  qui  sont  les  cardinaux  qui  en 
sont  et  qui  seraient  capables  de  soutenir  la  justice  en 
ces  occasions  ?  Les  cardinaux  Golonna  et  Casanate1  me 
plaisent   bien;  à  les  voir  agir   comme  on  le  voit  dans 
votre    lettre,    ils    peuvent  être  un   bon  recours    dans 
le  besoin.  Je  crois  vous  avoir  déjà  dit  qu'une  lettre  de 

1.  Voir  lettre  du  2  août  1690. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  163 

quelque  Eminence  de  poids,  pour  rendre  témoignage 
de  la  catholicité  de  M.  A.  \Arnauld\  et  de  la  satisfaction 
que  l'on  a  de  sa  foi  et  de  sa  conduite  à  Rome,  aurait 
fait  un  bon  effet  pour  rabattre  le  caquet  des  moines. 
Quoiqu'il  y  ait  apparence  qu'on  n'en  aura  pas  besoin 
ici  parce  qu'on  ira  ailleurs,  il  serait  néanmoins  bon 
d'avoir  une  telle  lettre,  et  l'acte  de  ce  synode  monacal 
pourrait  y  donner  occasion  et  ouverture.  Si  les  cardi- 
naux Golondo,  Gasanate  ou  Golonna  étaient  d'humeur  à 
le  faire  et  que  Ton  pût  les  y  engager,  il  n'en  faudrait 
pas  perdre  l'occasion.  Gela  pourrait  peut-être  encore 
servir  un  jour  ou  servir  à  d'autres,  surtout  si  on  y 
décriait  ces  accusations  vagues  de  jansénisme. 

Ne  me  parlez  plus  de  votre  cardinal  Aguire,  c'est  un 
moine  achevé  et  un  ignorant. 

On  a  fait  une  Bouhourade,  je  ne  sais  si  on  l'impri- 
mera, ni  où.  11  n'y  a  guère  que  cette  voie  pour  se  faire 
justice. 

Vous  savez  maintenant  la  victoire  et  l'arrivée  du 
roi  en  Savoie.  On  nous  débite  bien  de  méchantes  nou- 
velles. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Liège,  6  septembre  1690. 

Nous  avons  cru,  Monsieur,  vous  devoir  envoyer  ce 
petit  livre,  qui  est  assurément  plein  d'erreurs  et  qui 
nous  parait  ruiner  la  véritable  piété  envers  la  sainte 
Vierge,  aussi  bien  que  l'esprit  de  la  religion  et  la 
solide  dévotion  des  chrétiens.  On  y  établit  la  dévotion 
envers  la  Vierge  comme  de  nécessité  de  salut,  ce  que  le 
concile  de  Trente  n'a  pas  osé  dire  ;  et  toute  cette  dévo- 
tion est  réduite  à  réciter  le  psautier  de  saint  Bonaven- 
ture  ou  plutôt  le  psautier  du  P.  Coret.  Cependant  voilà 
sur  quoi  roule  toute  la  dévotion  de  Liège,  et  le  P.  Goret 


164       CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

est  le  prédicateur  d'office  de  la  cathédrale  et  l'oracle  de 
la  ville.  Ce  fut  lui  qui  fit  autrefois  à  Mons  une  prédi- 
cation outrageuse  et  insolente  contre  tous  les  gens  de 
bien  et  particulièrement  contre  feu  M.  de  Gondrin, 
archevêque  de  Sens,  qui  s'en  plaignit  par  une  lettre  à 
M.  l'archevêque  de  Cambrai. 

Vous  verrez,  en  lisant  ce  livre,  tout  ce  qu'on  peut 
dire  de  plus  outré  en  matière  de  dévotion  envers  la 
Vierge,  et  la  préface  seule  est  très  ccnsurable. 

Cependant  je  ne  me  flatte  pas  que  l'on  puisse  venir 
à  bout  de  le  faire  censurer  à  Rome;  on  craindra  de 
donner  atteinte  à  la  dévotion  envers  la  Vierge,  de 
donner  avantage  aux  hérétiques,  et  d'offenser  les 
moines,  qui  sont  tous  dans  de  semblables  excès,  l'un 
d'une  façon,  l'autre  de  l'autre.  Ils  devraient  néanmoins 
considérer,  à  Rome,  qu'il  est  de  l'honneur  de  l'Eglise 
de  ne  pas  laisser  courir  impunément  des  livres  qui 
donnent  aux  ennemis  de  l'Eglise  occasion  de  lui  insul- 
ter, qui  minent  la  vraie  piété  et  qui  empêchent  que 
les  fidèles  ne  s'appliquent  sérieusement  à  assurer  leur 
salut  par  le  moyen  de  la  conversion  de  leurs  mœurs 
et  de  la  pratique  des  bonnes  œuvres,  parce  qu'on  leur 
fait  accroire  qu'ils  n'ont  qu'à  réciter  ce  psautier  pour 
mettre  leur  salut  en  assurance.  Vous  verrez  ce  qu'il  y 
aura  à  faire.  11  faudrait  que  les  moines  fussent  exclus 
du  nombre  des  consulteurs. 

Nous  sommes  toujours  dans  notre  retraite,  où  nous 
avons  eu  lieu  de  nous  servir  de  la  permission  de  M.  de 
Saint-Martin  [le  pape]  pour  dire  la  messe.  Elle  a  été 
étendue  jusqu'au  compagnon  du  révérend  Père  provin- 
cial [Amau/d],  quoique  l'on  ait  aussi  obtenu  du  vicaire 
son  agrément,  mais  sans  le  commettre.  Faites  en  sorte, 
si  vous  pouvez,  que  l'on  puisse  avoir  un  témoignage 
par  écrit  de  celte  permission  ou  une  autre  permission 
par  écrit.  S'ils  avaient  du  courage  à  Rome,  l'acharne- 
ment où  ils  voient  les  moines  contre  cet  abbé  les  por- 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUÏER  QUESNEL        165 

tcrait  à  lui  donner  des  témoignages  avantageux.  Car, 
pour  des  réponses  du  sieur  de  Saint-Martin  [le  pape], 
on  n'en  attend  plus  ;  mais  c'est  peut-être  parce  qu'il 
n'y  pense  plus  et  que  personne  ne  l'en  fait  souvenir. 


Quesnel  à  du  Vancel 

Liège,  1j  septembre  1690. 

M.  Ernest  [Rut h  d'Ans]  partit  lundi  de  Bruxelles, 
au  bruit  du  canon,  avec  le  nonce  de  Cologne.  Nous 
n'avons  pas  de  ses  nouvelles  depuis.  Ceci  va  en  droi- 
ture. M.  Davy  [Arnauld]  vous  salue.  Votre  avis  sur 
tout  cela?  Le  P.  Le  Drou  est  à  Liège. 

Puisque  j'ai  plus  de  temps  que  je  ne  pensais,  vous 
en  profiterez.  Je  tombe,  en  voyant  votre  dernière  lettre, 
sur  ce  que  vous  dites  que  le  P.  Massoulié  ne  peut  digé- 
rer qu'on  se  soit  engagé  à  montrer  que  Jansénius  n'a 
point  eu  d'autres  sentiments  que  ceux  des  thomistes; 
mais  pourquoi  les  thomistes  et  les  dominicains  mêmes 
l'ont-ils  dit  eux-mêmes  avant  l'auteur  de  la  Tradition? 
Car  on  a  rapporté  un  passage  tiré  de  la  conférence  de 
M.  Hallier,  et  on  n'a  fait  que  suivre  leur  professeur, 
qui  y  parla  avec  l'approbation  du  Général  et  de  tous  les 
théologiens  principaux  de  l'ordre.  Mais  c'est  que  les 
vérités  changent  dans  un  froc,  quand  les  intérêts  sont 
ou  paraissent  changés;  mais,  quand  on  n'a  point  de  froc, 
on  ne  change  pas  si  facilement.  Je  ne  sais  pourquoi  ils 
disent  que  cela  rompt  leurs  mesures,  car  ce  n'est  point 
une  chose  nouvelle  ;  ce  n'est  point  eux  qui  la  disent,  ils 
la  peuvent  renoncer.  Cependant  les  gens  d'esprit  voient 
bien  que  tout  cela  n'est  qu'un  trigaudage.  Enfin  il  fera 
telle  sauce  qu'il  lui  plaira  à  ce  poisson. 

Les  moines  d'ici  ont  eu  l'insolence  de  venir  faire  une 
seconde  visite  au   grand-vicaire,  qui   leur  a  dit  qu'ils 


166  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

eussent  premièrement  à  lui  prouver  que  M.  Arnauld  était 
à  Liège,  et  deuxièmement  qu'ils  lui  prouvassent  qu'il 
y  répandait  une  doctrine  suspecte.  Les  honnêtes  gens 
se  soulèvent  contre  une  conduite  si  insolente,  et  cepen- 
dant ils  ne  laisseront  pas  d'être  toujours  les  oracles  du 
pays,  si  Dieu  n'y  met  la  main. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Liège,  22  septembre  1690. 

Nous  en  serons  aujourd'hui  comme  il  y  a  huit  jours, 
c'est-à-dire  que  vos  lettres  arrivées  aujourd'hui  bien 
tard  ne  nous  seront  rendues  que  demain  matin,  après 
que  nos  lettres  auront  été  portées  à  la  poste. 

J'aurais  bien  envie  de  vous  gronder  de  n'avoir  pas 
envoyé  deux  décrets1,  l'un  à  nous,  en  droiture,  dans  la 
lettre  que  vous  avez  écrite  à  M.  David  [Arnauld].  On 
en  aurait  payé  le  port  de  bon  cœur,  car  bien  d'honnêtes 
gens  l'attendent  en  impatience. 

Je  crois  vous  avoir  mandé  que  les  moines  ont  eu  l'in- 
solence de  faire  une  seconde  monition  à  M.  le  vicaire 
général,  qui  les  renvoya  bien  loin,  en  leur  demandant 
qu'ils  prouvassent  :  1°  que  cet  Arnauld  était  dans  le 
diocèse,  ou  2°  qu'ils  prouvassent  qu'il  répandait  de 
mauvaises  doctrines.  Ils  lui  avouèrent  que  ce  docteur 
avait  fort  bien  écrit  contre  les  hérétiques.  Ce  furent 
encore  les  deux  dominicains.  Le  vicaire  est  un  fort 
honnête  homme  et  qui  aurait  plutôt  quitté  cette 
charge  que  de  rien  faire  contre  la  personne  dont  ils 
lui  parlaient. 

Les  réjouissances  qui  se  sont  faites  à  Paris  sur  la  mort 
du  prince  d'Orange  ne  sont  pas  de  commande,  mais 
volontaires. 

1.  Décret  du  pape  contre  le  Péché  philosophique,  du  14  août  1690. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  167 

On  a  envoyé  à  Paris  la  réponse  à  l'insolente  préface, 
appelée  Bouhourade  ;  on  verra  ce  qu'on  en  fera.  Gomme 
la  préface  n'a  été  vue  qu'à  Paris,  il  serait  inutile  de  la 
faire  imprimer  en  deçà,  d'où  on  ne  la  pourrait  pas  faire 
passer  à  Paris. 

Je  ne  sais  sur  quoi  vous  fondez  ce  que  vous  dites  que 
les  jésuites  ont  abandonné  l'infaillibilité  du  pape  dans 
le  droit,  car  ils  n'ont  rien  fait  qui  en  fasse  foi.  Ils  ont 
été  assez  adroits  pour  se  dispenser  d'enseigner  ni  de 
signer  les  quatre  articles  *.  Ils  jouent  les  deux,  et  ils  ont 
trouvé  moyen  de  conserver  leur  liberté  pendant  qu'on 
a  assujetti  tous  les  autres  aux  quatre  articles. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  13  octobre  1690. 

Nous  aurions  pu  demeurer  là2  comme  ici;  mais  nous 
n'y  avions  pas  les  mômes  commodités,  livres,  papiers, 
etc.  Il  n'y  a  pas  ici  à  craindre  de  violence  de  la  part 
du  gouverneur,  et  là  on  est  exposé  aux  insultes  d'un 
conseil  de  guerre  étourdi,  qui  fait  souvent  des  coups 
sans  l'ordre  et  contre  l'ordre  du  prince,  qui  n'est  pas 
trop  le  maître  chez  lui.  Et  de  plus  le  bruit  public  de 
notre  séjour  était  là  fort  répandu,  et  les  moines  en 
quête,  ce  qui  n'est  pas  ici.  Enfin  cela  est  fait,  et  nous 
sommes  sous  la  garde  de  Dieu. 

Si  on  avait  pu  avoir  les  extraits  et  les  dates  des  qua- 
torze thèses  de  Rome,  on  les  aurait  mis  en  leur  rang 
dans  l'écrit  (si  on  le  fait),  qui  pourra  contenir  une 
espèce  de  «  tradition  du  philosophisme  des  jésuites  », 
à  commencer  par  le  cardinal  de  Lugo 3,  à   continuer 

1.  Les  quatre  articles  de  l'assemblée  du  clergé  de  1682. 

2.  A  Liège. 

3.  Jean  de  Lugo,  jésuite  espagnol,  cardinal  en  1643,  mort  à  Rome 
en  1660.  «  Ce  fut  lui   qui  donna  le  premier   beaucoup   de  vogue  au 


168        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

par  les  livres,  thèses  et  écrits,  selon  l'ordre  des  temps. 
C'est  à  la  tcte  de  cet  écrit  latin  que  serait  la  lettre  sur 
laquelle  nous  attendons  votre  jugement  dans  quinze 
jours. 

Je  vous  rends  grâces  de  la  copie  de  la  censure  de 
Salamanque  ;  elle  ne  sera  bonne  que  pour  servir  de 
mémoire  pour  l'histoire  de  la  naissance  du  molinisme. 

On  mande  que  M.  le  Dauphin  arriverait  à  Fontai- 
nebleau le  15,  le  roi  y  allant.  Voilà  la  campagne  finie. 
On  dit  l'électeur  de  Maycnce  ou  mort,  ou  peu  s'en  faut. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  3  novembre  1600. 

n ,,,  »i8S  *  v«„,  .vol, ,,  n,  *  «,„  ,„,„„  «, 

elle  est  imprimée  en  petit  en  ce  pays,  en  deux  in-12. 
Mais  la  difficulté  est  de  l'envoyer. 

Je  ne  sais  pourquoi  vous  dites  que  la  mer  est  libre, 
car  la  Méditerranée  le  sera  moins  que  jamais,  les  Fran- 
çais devant  croiser  avec  plus  de  vaisseaux  pour  empêcher 
les  secours  que  l'on  voudrait  faire  passer  en  Piémont. 

On  mande  de  Paris  que  l'affaire  de  l'accommodement 
se  traite  présentement  entre  le  pape  et  le  roi  immé- 
diatement. Je  n'en  sais  rien. 

M.  de  Seignelay l  a  reçu  le  viatique  ;  on  croit  qu'il  n'en 
échappera  pas.  C'est  une  étisie.  Tout  ce  que  vous  nous 
dites  du  cardinal  Casanate  en  donne   une  bonne  idée 


quinquina,  qu'on  appela  la  poudre  de  Lugo.  Il  la  donnait  gratuitement 
aux  pauvres  et  la  vendait  chèrement  aux  riches.  On  l'accuse  d'être 
l'auteur  du  Péché  philosophique,  découverte  un  peu  moins  utile  que 
celle  du  quinquina.  Les  ouvrages  de  Lugo  sont  aujourd'hui  confondus 
avec  la  foule  trop  nombreuse  des  scholastiques  de  son  siècle  et  ne  sont 
plus  bons  qu'à  servir  d'enveloppe  à  la  poudre  qu'il  débitait.  »  (Dic- 
tionnaire historique.) 

1.  Jean-Baptiste  Colbert,  marquis  de  Seignelay, ministre  et  secrétaire 
d'Etat  de  la  marine,  mourut  le  30  novembre  1G00,  à  trente-neuf  ans. 


CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER.  QUESNEL  169 

et  ferait  souhaiter  qu'il  fût  un  jour  pape;  et  il  y  aurait 
à  espérer  que  l'on  pût  voir  en  cette  place  le  meilleur 
sujet.  Dieu  l'y  peut  mettre.NousavonsperduM.  Flémal, 
excellent  curé  à  quatre  lieues  d'ici.  Il  mourut,  il  y  a  trois 
ou  quatre  jours.  Voilà  bien  des  amis  de  la  vérité  qui 
s'en  vont.  Ils  ne  sont  pas  à  plaindre;  car,  en  vérité, 
la  manière  dont  toutes  choses  vont  ne  donne  guère 
d'amour  pour  la  vie,  et  on  ne  voit  de  jour  en  jour  que 
nouveaux  sujets  de  douleur  et  de  nouvelles  raisons  de 
gémir  dans  notre  exil.  Toute  l'Europe  en  feu,  et  toute 
l'Eglise  abandonnée  en  quelque  façon  à  la  malignité 
de  ceux  qui  quœrunt  qnœ  sua  sunt,  non  quœ  Jésus 
Christi. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Bruxelles,  1er  décembre  1690. 

Faut-il  qu'un  misérable  comme  Albizzi,  et  qui  a  fait 
tant  de  mal  à  l'Eglise,  jouisse  injustement  d'une  si 
grande  réputation?  Les  jésuites,  dans  leur  Catalogue, 
l'élèvent  jusqu'aux  nues,  dans  une  observation  avant 
la  préface  de  la  troisième  édition.  Vous  savez  bien  la 
friponnerie  qu'il  fit  à  la  bulle  d'Urbain  VIII,  en  y  four- 
rant le  nom  de  Jansénius  contre  la  défense  expresse 
du  pape.  Il  ne  tint  qu'à  l'abbé  Hilarion  de  le  perdre,  et 
il  ne  le  voulut  pas.  Combien  de  maux  il  eût  peut-être 
arrêtés  par  une  charité  plus  éclairée  et  plus  attentive 
au  bien  véritable  de  l'Eglise  qu'au  faux  honneur  d'un 
particulier  si  indigne!  Il  le  faut  joindre  au  P.  Mu  lard 
(P.  Désirant)  et  à  Desmarets1,  pour  faire  un  trium- 
virat complet. 

1.  Le  poète  Desmarets  de  Saint-Sorlin,  après  une  vie  de  liberti- 
nage, se  jeta  dans  une  dévotion  exaltée,  furibonde,  à  la  suite  et  peut- 
être  à  la  solde    des   jésuites.  11    dénonce   les    jansénistes,  incrimine 


170  CORRESPONDANCE    DE    PAS'QMER    QUESNEL 

Le  cardinal  Casanate  paraît  bon  esprit  et  bien  équi 
table.  Une  douzaine  comme  lui  dans  le  Sacré-Collège 
feraient  beaucoup  de  bien  à  l'Eglise.  Je  plains,  mais 
médiocrement,  le  bon  P.  Estiennot1.  Il  a  perdu  son 
protecteur,  le  cardinal  Ranuzzi.  Dom  Jean  de  Saint- 
Laurens  est  donc  à  Rome  ;  car  c'est  ainsi  que  s'appelle 
le  petit  dom  Cosme,  qui  n'est  pas  si  grand'chose  qu'on 
pourrait  croire  pour  la  prédication.  Il  est  fils  d'un 
cabaretier  ou  hôtelier  d'Orléans.  Le  cardinal  de  Rouillon 
est  son  patron  et  lui  a  procuré  ce  qu'il  a  pu  de  meil- 
leures chaires.  Dieu  veuille  qu'ils  n'aient  eu  ensemble 
que  des  liaisons  d'intrigues  !  11  était,  en  effet,  envoyé 
par  ordre  du  roi,  je  ne  sais  où,  avec  ordre  de  lui  faire 
bien  faire  pénitence.  On  avait  mandé  de  Paris  que 
celui  qui  seul  était  chargé  de  le  voir  et  de  lui  porter  à 
manger,  étant  allé  à  la  campagne  pour  trois  jours, 
oublia  de  laisser  sa  commission  à  un  autre.  On  le  trouva 
comme  un  homme  qui  avait  été  tout  ce  temps-là  sans 
manger,  sur  son  lit,  sa  croix  entre  les  mains,  fort  faible 
et  croyant  qu'on  le  voulait  laisser  mourir  de  faim,  à 
quoi  il  se  préparait.  On  disait  que  le  roi  avait  dit  qu'il 
reconnaissait  qu'il  était  pénitent,  et  qu'il  avait  des 
ordres  pour  le  mettre  au  large.  C'est  peut-être  ce  qui 
lui  a  donné  occasion  de  s'y  mettre  davantage. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Bruxelles,  15  décembre  1690. 
Vous  nous  faites  bien  rire,  et  surtout  c'est  un  grand 
régal  pour  M.  D.  [Arnauld]  de  vous  voir  plaindre  l'armée 

Saint-Cyran,  soulève  le  fameux  débat  où  Jean  Racine  se  conduisit  en 
enfant  prodigue  et  en  fils  ingrat.  11  sonne  le  glas  anticipé  de  la  révo- 
cation de  l'Edit  de  Nantes  et  de  la  ruine  de  Port-Royal.  Cependant 
est-ce  bien  de  lui  qu'il  s'agit,  puisqu'il  mourut  en  1076? 

1.  Dom  Claude  Estiennot  de  La  Serre  (1639-1699),  procureur  général 
de  la  congrégation  de  Saint-Maur  à  Rome,  principal  agent  de  Bossuet 
dans  l'affaire  du  quiétisme. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        171 

de  M.  de  Gatinat  comme  enfermée.  Il  est  vrai  qu'il  a 
laissé  enfermer  une  partie  de  son  armée  dans  Suze, 
mais  c'est  en  chassant  de  là  les  Savoyards.  Je  m'étonne 
comment  M.  l'ambassadeur  ne  dément  pas  ces  faux 
bruits  en  communiquant  ses  nouvelles. 

La  lettre  du  P.  Rapin  contre  M.  de  Paris  n'est  point 
dans  l'Index  de  1683  que  vous  m'avez  envoyé.  Je  ne 
sais  si  c'est  que  la  défense  serait  postérieure,  ou  que 
l'auteur  de  V Index  n'a  pas  eu  d'assez  bonne  mémoire. 

Je  ne  puis  vous  rien  dire  du. ballot.  Je  n'entends  rien 
à  tout  cela.  Vous  vous  flattez  trop  de  croire  que  la  mer 
soit  plus  sûre,  présentement  que  la  France  croise 
incessamment  sur  la  Méditerranée  pour  empêcher  les 
secours  qu'on  porte  en  Savoie. 


Quesnel  à  du  Vattcel 

Bruxelles,  29  décembre  1690. 

Je  suis  déjà  tout  consolé  par  avance,  pour  ce  qui 
concerne  mon  intérêt  particulier,  de  ce  que  Ton  pourra 
faire  contre  V Abrégé  de  la  morale  ;  mais  la  part  que  j'y 
ai  ne  n'empêche  pas  que  je  ne  doive  gémir  des  prin- 
cipes sur  lesquels  on  fonde  ces  condamnations  et  de 
l'esprit  avec  lequel  on  les  sollicite.  Vous  ne  me  dites 
point  positivement  qu'on  l'ait  désirée,  mais  vous  le 
supposez.  Il  me  semble  qu'un  des  meilleurs  usages 
que  M.  le  cardinal  Le  Camus  pouvait  faire  de  son  cré- 
dit à  Rome,  en  vertu  de  sa  dignité  et  de  sa  réputation, 
serait  de  s'opposer  à  ces  sortes  de  condamnations  en 
représentant  aux  congrégations  combien  cela  les  décrie 
parmi  les  personnes  pieuses  et  parmi  les  savants.  Si 
j'étais  assuré  que  le  livre  fût  menacé,  je  tâcherais  de 
faire  passer  jusqu'à  cette  Eminence  une  lettre  pour  le 
prier  d'agir  pour  sauver  ce  livre,  qui  a  été  imprimé  à 
Grenoble  et  qu'il  connaît  bien;  mais  peut-être  que  le 


172  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

coup  est  déjà  donné.  Gomme  ma  personne,  à  cause  du 
Saint  Léon,  n'est  pas  trop  agréable  à  ces  MM.  les  cen- 
seurs, je  ne  sais  s'il  est  à  propos  qu'ils  sachent  de  qui 
est  la  Morale.  Je  vois  bien  que  l'on  ne  gagne  rien  à  les 
ménager.  J'ai  un  long  écrit  tout  prêt,  il  y  a  huit  ou  dix 
ans,  contre  la  condamnation  du  Saint  Léon.  Je  ne  l'ai 
pas  voulu  faire  imprimer,  et  j'ai  cru  qu'il  était  bon  de 
ne  les  pas  irriter;  mais,  puisqu'ils  sont  si  intraitables, 
je  pourrais  le  rendre  public  avec  le  temps,  non  par 
esprit  de  vengeance,  mais  pour  faire  connaître  que  ce 
sont  des  ignorants.  Je  ne  sais  si  le  nom  de  M.  Du  Pin, 
qui  est  parmi  les  approbateurs,  n'y  nuira  point.  C'est 
le  libraire  qui  a  fait  tout  cela,  et  l'auteur  ne  s'en  est 
mêlé  d'aucune  manière.  Si  on  pouvait  avoir  un  mémoire 
des  motifs,  ce  serait  une  bonne  chose. 

Priez  pour  de  pauvres  gens  qui  sont  menacés  d'être 
bombardés  par  les  Français.  Ils  font  des  expéditions 
terribles  et  mettent  le  feu  partout.  On  dit  qu'on  a  senti 
ici  quelque  petite  secousse  de  tremblement  de  terre. 
Ce  signe  et  celui  de  la  guerre  universelle  pourraient 
faire  croire  que  la  fin  du  monde  approche. 

Quesnel  au  P.  du  Breuil 

Bruxelles,  mai  1601. 

J'ai  grand  tort,  mon  très  cher  Père,  d'être  si  long- 
temps sans  vous  écrire.  Ce  n'est  pourtant  pas  faute  de 
penser  à  vous,  car  il  n'y  a  point  de  jour  que  vous  ne  vous 
présentiez  à  mon  esprit  et  que  cet  esprit  ne  vous  rende 
visite,  à  peu  près  comme  un  impertinent  livre,  appelé 
le  Voyage  du  monde  de  Descartes1 ,  feint  que  ce  philo- 
sophe ou  son  esprit  prenait  quelquefois  l'essor  et  s'en 
allait  faire  des  découvertes  philosophiques  par  le  monde. 

Depuis  que  je  ne  vous  ai  écrit,  il  est  bien  arrivé  du 

1.  Par  le  P.  Daniel,  jésuite. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       173 

changement  dans  notre  pays  par  la  glorieuse  conquête 
que  le  roi  vient  de  faire  dans  la  province  voisine1.  Il 
y  a  déjà  longtemps  que  la  renommée  vous  l'a  apprise. 

La  maison  et  l'église  des  Pères  de  l'Oratoire  de  Mons 
ont  été  toutes  ruinées  par  les  bombes,  et  je  ne  sais 
comment  ils  pourront  se  relever  d'une  si  grande  perte, 
étant  aussi  pauvres  qu'ils  sont  et  si  peu  propres  à  se 
procurer  des  secours  étrangers.  Le  bon  P.  Picquery, 
le  supérieur,  a  été  bien  exercé  depuis  quelque  temps; 
car,  comme  il  pensait  faire  un  établissement  à  Liège, 
il  y  a  environ  quinze  ou  seize  mois,  et  qu'ils  étaient 
admis  très  agréablement  par  le  chapitre,  on  produisit 
un  mémoire  diabolique  contre  l'Oratoire.  Une  des  accu- 
sations que  Ton  formulait  contre  eux  était  seulement 
qu'ils  étaient  ennemis  du  culte  de  la  Vierge.  Enfin  ils 
furent  obligés  de  se  désister  de  leur  établissement,  et 
ensuite  il  y  a  eu  un  grand  procès,  par  devant  M.  l'arche- 
vêque de  Cambrai,  qui  les  a  déclarés  innocents  de  qua- 
rante chefs  d'accusation  que  les  échevins  de  Mons, 
poussés  par  les  religieux  et  jésuites,  avaient  faits  contre 
eux.  Ils  ont  eu  plusieurs  libelles  diffamatoires  à  essuyer 
et  à  réfuter;  on  a  prêché  contre  eux  en  pleine  chaire. 
Ensuite  de  cela,  le  ravage  de  leur  maison  ! 

Je  ne  sais  si  vous  avez  su  ce  qui  a  donné  occasion  à 
la  relégation  du  révérend  Père  général  de  l'Oratoire 
[P.  de  Sainte-Marthe].  Quelque  temps  après  l'assem- 
blée dernière,  on  apporta  à  ce  général  une  lettre  ou 
mémoire  d'avis  qu'un  faux  frère  écrivait  à  M.  de  Paris, 
pour  lui  marquer  qu'un  tel  serait  bon  pour  supérieur 
de  Saint-Magloire,  qu'il  en  fallait  retirer  un  tel,  etc. 
Celui  qu'on  en  soupçonnait  l'auteur  en  eut  la  confusion. 
Le  prélat  l'apprit  et  crut  que  l'on  avait  pris  cette 
lettre  dans  son  portefeuille.  Il  en  fit  grand  bruit,  dit 
qu'on  lui  débauchait  ses  domestiques,  voulut  ravoir  son 

1.   Prise  de  Mons  par  Louis  XIV,  le  9  avril  1691. 


174        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

original.  Le  général  dit  qu'il  l'avait  rendu,  y  ayant  été 
obligé  par  celui  ou  celle  qui  le  lui  avait  donné.  Et  pour 
cela  on  l'a  relégué  à  Saint-Paul-aux-Bois. 

On  a  su,  depuis,  que  le  prélat  avait  laissé  tomber  cette 
lettre  de  sa  poche  et  qu'une  dame  de  la  cour,  ou  plutôt 
M.  l'archevêque  de  Reims,  l'avait  ramassée  et  en  avait 
régalé  le  général.  On  a  su  cela,  et  cependant  on  ne  le 
rappelle  point.  Le  prélat  est  bien  aise  d'en  faire  les 
fonctions  et  de  laisser  les  assistants  gouverner  à  leur 
fantaisie. 

N'admircz-vous  point  le  révérend  P.  de  Chcvigni1 
dans  cette  place?  Belle-Isle2  lui  conviendrait  mieux. 
Voilà,  mon  cher  Père,  comme  va  le  monde! 

En  voilà  assez  pour  ce  coup. 


Qi/esnel  à  du  Vaticel,  à  Rome 

Bruxelles,  janvier  1692. 

M.  de  La  Rcynie3  n'est  pas  lieutenant  civil,  c'est  le 
plus  jeune  des  deux  frères  de  M.  le  cardinal  Le  Camus 
qui  l'est4,  et  M.  de  La  Reynie  n'a  qu'une  partie  démem- 
brée de  la  charge  de  lieutenant  civil,  sous  le  titre  de 
lieutenant  de  police.  C'est  l'homme  qui  a  été  le  plus 
employé  à  juger  les  prisonniers  de  la  Bastille.  Il  est 

1.  «  Le  bon  P.  de  Chevigni  est  fort  bon  homme,  mais  très  igno- 
rant en  théologie,  non  faute  d'esprit,  mais  faute  d'étude.  G  était  un 
capitaine  aux  gardes,  fort  considéré,  qui  s'est  retiré  à  quarante  ou  qua- 
rante-deux ans.  »  (Lettre  inédite  du  P.  Quesnel,  6  octobre  1690.) 

2.  Lieu  d'exil  du  P.  du  Breuil. 

3.  Nicolas  Gabriel  de  La  Reynie  (1625-1709)  fut  nommé,  en  1667,  à  la 
charge  de  lieutenant  de  police,  qui  venait  d'être  séparée  de  celle  de 
ieutenant  civil.  Cette  nouvelle  charge  avait  dans  ses  attributions  la 
plupart  de  celles  que  possède  aujourd'hui  le  préfet  de  police.  La  Reynie 
fut  nommé  conseiller  d'Etat,  en  1680. 

4.  Jean  Le  Camus,  conseiller  de  la  Cour  des  aides,  maître  des 
requêtes  et  lieutenant  civil  du  Châtelet  de  Paris.  Moréri  le  cite  comme 
l'un  des  plus  intègres  et  des  plus  habiles  magistrats  du  siècle. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       175 

aussi  conseiller  d'Etat.  C'est  un  homme  qui  a  gagne 
100.000  écus  chez  le  duc  d'Epernon,  dont  il  était  inten- 
dant, et  s'appelle  Gabriel  Nicolas  de  son  nom  véritable. 
Dieu  ne  paraît  pas  bénir  sa  lignée,  de  la  manière  dont 
vous  me  parlez  de  son  fils;  au  moins  il  ne  le  fait  pas 
selon  les  désirs  du  père,  qui  voit  par  là  tous  ses  grands 
desseins  d'élever  sa  famille  échouer.  Un  M.  Bignon, 
neveu  de  M.  de  Pontchartrain,  a  la  survivance  de  cette 
charge  de  lieutenant  de  police. 

A-t-on  chanté  en  vos  quartiers  le  Te  Deam  pour  la 
levée  du  siège  de  Montmeillan1?  Si  cela  est,  les  nou- 
velles ne  s'accordent  pas,  car  on  l'a  chanté  en  France 
pour  la  prise  de  cette  place  dont  le  roi  reçut  la  nouvelle 
le  jour  de  Noël.  Il  est  vrai  que  c'est  bien  lever  le  siège 
que  de  se  retirer  de  devant  une  place  pour  entrer  dedans, 
comme  fit  M.  de  Catinat,  le  21  ou  22. 

On  a  mis  dans  le  Mercure  galant  le  discours  fait 
à  l'Académie  par  le  doyen  M.  Charpentier2,  à  la  récep- 
tion de  M.  Pavillon3  à  l'Académie.  Il  y  eut  un  grand 
éloge  de  feu  M.  d'Aleth. 

Le  mariage  de  M.  le  duc  de  Chartres  est  déclaré  avec 
MUe  de  Blois,  fille  du  roi  et  de  Mme  de  Montespan. 
Madame  a  eu  beaucoup  de  peine  à  y  consentir4,  et  le 
duc  du  Maine,  autre  bâtard,  épouse  une  petite-nièce  de 
feu  M.  Michelin  [M.  de  Pontchâteaii],  M"e  d'Armagnac. 


1.  Ville  de  Savoie,  près  de  Ghambéry,  prise  par  Catinat,  le  21  dé- 
cembre 1691. 

2.  François  Charpentier,  connu  surtout  par  sa  querelle  sur  les  inscrip- 
tions des  monuments  publics,  qu'il  voulait  en  langue  française. 

3.  Etienne  Pavillon,  poète,  et  neveu  de  Nicolas  Pavillon,  évêque 
d'Aleth,  fut  élu,  en  1691,  à  l'Académie  française,  au  37°  fauteuil,  occupé 
précédemment  par  Benserade. 

4.  Saint-Simon  nous  montre  Madame,  le  jour  où  le  mariage  fut 
annoncé,  «  marchant  à  grands  pas,  son  mouchoir  à  la  main,  pleurant 
sans  contrainte,  parlant  haut,  gesticulant  ».  Elle-même,  dans  ses 
Mémoires,  se  venge  de  l'humiliation  de  cette  alliance  et  s'en  donne  à 
cœur  joie  contre  sa  bru,  «  une  désagréable  et  méchante  enfant,  une 
déplaisante  personne  qui  s'enivre  comme  un  corroyeur  ». 


176  CORRESPONDANCE    DE    PASQTJIER    QUESNEL 

Les  nouvelles  manuscrites  qu'on  nous  envoie  avec 
la  Gazette  disent  qu'il  y  a  un  peintre,  à  la  rue  Saint- 
Jacques,  qui  se  plaint  fort  du  P.  Bouhours,  qui  lui  doit, 
à  ce  qu'il  dit,  deux  louis  d'or  pour  avoir  peint  par  son 
ordre  Mademoiselle  en  question,  et  avoir  peint  aussi 
un  parloir  de  religieuses  où  elle  demeurait.  On  dit 
dans  le  monde  que  le  roi  demanda,  il  y  a  quelque 
temps,  à  M.  de  Paris  le  sujet  des  longs  entretiens  qu'il 
avait  avec  Mme  la  duchesse  de  Lesdiguières,  que  ce  pré- 
lat lui  répondit  qu'il  était  bien  aise  de  lui  en  rendre 
compte,  qu'il  avait  cru,  en  cela,  rendre  service  à 
Sa  Majesté,  que  cette  duchesse  avait  été  fort  avant  dans 
le  jansénisme  et  qu'elle  y  tenait  lieu  comme  de  chef  de 
parti,  qu'il  avait  trouvé  moyen  de  s'insinuer  auprès 
d'elle  et  de  la  désabuser,  et  qu'il  pouvait  affirmer  pré- 
sentement Sa  Majesté  qu'il  l'avait  mise  sur  un  assez 
bon  pied1. 

Le  sieur  Mauroy,  curé  des  Invalides,  est  enfin  arrêté. 
M.  Joly*,  allant  voir  M.  le  contrôleur  général  pour  le 
redemander  et  lui  faire  faire  pénitence,  dit  à  cette  occa- 
sion à  M.  de  Pontchartrain3  :  «  Plût  à  Dieu  que  cette 
affaire  nous  pût  faire  chasser  de  la  cour!  Nous  recon- 
naissons que  nous  ne  sommes  point  propres  pour  le 
grand  monde.  »  Il  aurait  pu  ajouter,  ni  pour  gouverner 
des  séminaires  et  donner  des  prêtres  à  l'Eglise. 

Le  P.  Bouhours  a  écrit  une  lettre  à  M.  le  premier 
président  pour  se  justifier  de  la  prétendue  calomnie4. 

1.  Ce  passage  est  en  accord  absolu  avec  une  lettre  de  l'abbé  Blache, 
citée  par  Sainte-Beuve  :  «  M.  l'archevêque  avait  averti  le  roi  qu'il  était 
affligé  devoir  qu'une  si  grande  duchesse  fût  entichée  de  jansénisme, 
qu'il  fallait  prévenir  ce  mal,  que,  dans  ces  vues,  il  avait  pris  le  parti  de 
voir  régulièrement  cette  duchesse  tous  les  jours,  afin  d'écarter  ce  jan- 
sénisme. Je  proteste  qu'il  me  tint  ce  langage.  Personne  ne  le  crut,  et 
tout  le  monde  en  rit.  »  (Revue  rétrospective,  1834,  II,  184.) 

2.  Claude  Joly,  théologien,  chanoine  de  Notre-Dame  de  Paris. 

3.  Louis  Phélypeaux,  comte  de  Pontchartrain,  ministre  et  secrétaire 
d'Etat  en  1690. 

4.  D'avoir  séduit  une  fille  et  d'avoir  un  enfant.  Nous  trouvons,  dans 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  177 

Mais  cette  lettre  est  si  mal  faite  qu'elle  est  incapable  de 
produire  l'effet  pour  lequel  elle  est  écrite.  Un  homme 
d'esprit  et  qui  tient  un  fort  grand  rang  dans  le  monde 
dit,  après  l'avoir  lue,  qu'il  aimerait  mieux  avoir  fait 
l'enfant  que  la  lettre.  L'expression  est  fort  méchante.  [1 
voulait  dire  que  l'enfant  est  plus  beau  que  la  lettre. 
M.  l'archevêque  de  Paris  et  Mme  de  Miramion1  ont  eu 
un  différend.  Le  prélat  l'avait  accusée  devant  le  roi  de 
se  mêler  de  beaucoup  de  choses  et  faire  un  peu  l'arche- 
vêque, qu'elle  avait  été  chez  M.  Ghéron2  durant  sa 
maladie  et  y  avait  ordonné  de  toutes  choses  avec  auto- 
rité. Elle  n'y  avait  pas  mis  le  pied.  Aussi  ses  amis  n'ont 
pas  eu  de  peine  à  la  justifier.  Adieu. 


Quesnel  à  du  Vaucel 


18  janvier  1692. 


Le  20  décembre  1691,  M.  l'avocat  général  de  Lamoi- 
gnon3,  en  partant  pour  Baville,  descendit  en  passant 
aux  tilles  de  Sainte-Marie  du  faubourg  Saint- Jacques, 
où  il  a  des  sœurs.  Le  P.  Bouhours  s'y  trouva  pour 
conter  son  affaire  aux  religieuses. 

Il  dit,  en  propres  termes,  que  c'étaient  les  jansénistes 
qui  faisaient  courir  ces  mauvais  bruits  contre  lui,  à 
cause  qu'il  travaillait  au  Nouveau  Testament.  Il  assura 
aussi  qu'il  y  avait  deux  ans  qu'il  n'avait  vu  la  demoi- 
selle, nièce  de  M.  de  Vauban.  Cependant  cette  époque 

un  petit  libelle  intitulé:  Dialogue  entre  le  P.  bouhours  et  le  P.  Ménétrier, 
de  nombreuses  allusions  à  cette  histoire  scandaleuse. 

1.  Marie  Bonneau  de  Miramion,  célèbre  par  ses  œuvres  de  piété  et  de 
charité.  Elle  fonda  une  communauté  dont  les  filles  prirent  le  nom  de 
dames  Miramionnes.  Elle  avait  été  fort  belle  et  fut  enlevée  par  Bussy- 
Rabutin.  Le  désespoir  de  cette  aventure  la  conduisit  presque  à  la 
mort. 

2.  Officiai  du  diocèse  de  Paris,  d'une  moralité  suspecte. 

3.  Chrétien-François  de  Lamoignon. 

i.  12 


178  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 

n'était  pas  tout  à  fait  juste,  car  on  se  souvint  sur 
l'heure  que,  le  jour  de  la  tragédie  de  1690,  le  P.  Bou- 
hours  donna  la  collation  à  la  demoiselle  dans  la  chambre 
du  jeune  M.  de  Lamoignon,  qui  en  fit  beaucoup  de 
bruit  et  qui  en  aurait  quitté  le  collège  si  M.  Voisin, 
son  grand-père,  n'avait  apaisé  les  coups. 

Ce  fut  pendant  que  M.  l'avocat  général  était  aux 
filles  de  Sainte-Marie  qu'il  envoya  quérir  le  procureur 
pour  l'engager  à  se  charger  de  l'enfant.  Cette  affaire 
fait  assez  de  bruit.  Quoique  la  plupart  du  monde  aille 
à  décharger  le  P.  Bouhours  touchant  l'enfant,  on  ne 
laisse  pas  de  faire  de  lui  bien  des  histoires  qui  ne  lui 
sont  guère  avantageuses.  On  dit  que  les  dames  s'ap- 
pellent présentement  entre  elles  ma  Chine  et  ma 
Cochi?ichinel,  et  il  paraît  assez  certain  qu'il  a  écrit  à 
la  demoiselle  des  lettres  fort  galantes;  mais  on  croit 
qu'il  aura  eu  assez  d'adresse  et  d'autorité  pour  les  faire 
supprimer.  On  a  fait  sur  cela  des  chansons  fort  malignes, 
où  on  n'a  pas  oublié  le  je  ne  sais  quoi2,  la  traduction 
du  Nouveau  Testament,  et  que  ce  sont  les  jansénistes 
qui  ont  joué  ce  tour  au  P.  Bouhours. 

Une  autre  personne  me  mande  que  ce  Père  aura  de 


1.  Le  P.  Bouhours  demeure  d'accord  que,  dans  le  temps  que  plusieurs 
jésuites  partirent  pour  les  Indes,  il  écrivit  à  la  demoiselle,  qu'il  engageait 
alors  à  devenir  religieuse  :  «  Plusieurs  de  nos  Pères  s'en  vont  aux  Indes 
travailler  à  la  conversion  des  idolâtres  ;  pour  moi,  je  me  borne  au 
salut  de  votre  âme.  Vous  êtes  ma  Chine  et  mon  Japon.  »  (Apologie  du 
Père  Bouhours,  apud  le  Père  Bouhours  jésuite  convaincu  de  ses  calom- 
nie?, etc.,  par  P.  -Quesnel,  1700.) 

2.  Entretiens  d'Ariste  et  d'Eugène,  par  le  P.  Bouhours.  Barbier  d'Au- 
court  en  fit  une  ingénieuse  critique  dans  son  ouvrage,  les  Sentiments 
de  Cléanthe.  Voici  la  phrase  à  laquelle  Quesnel  fait  allusion  :  «  Mais, 
de  grâce,  interrompit  Eugène,  est-ce  assez  connaître  que  de  connaître 
la  personne  et  que  de  connaître  qu'elle  est  aimable  ?  Peut-on  l'aimer 
et  ignorer  en  même  temps  ce  qui  la  rend  digne  d'être  aimée?  —  Oui, 
repartit  Ariste,  et  c'est  en  cela  que  consiste  le  mystère  du  Je  ne  sais 
quoi.  »  Et  plus  loin  :  «  On  ne  peut  faire  aimer  une  personne  en  faisant 
voir  son  portrait  non  plus  qu'en  faisant  son  éloge,  parce  que  le  pin- 
ceau et  la  langue  ne  peuvent  exprimer  le  Je  ne  sais  quoi,  qui  fait  tout.  » 


CORRESPONDANCE   DE    PASQtHER    QUESNEL  179 

la  peine  à  se  laver,  qu'il  a  mauvaise  réputation  et  qu'il 
y  a  plus  d'un  an  qu'on  lui  avait  parlé  de  ses  dérègle- 
ments. 


Quesnel  à  du  Vaucel 


25  janvier  1692. 


Le  sieur  Mauroy  a  été  arrêté  à  l'abbaye  de  Sept-Fonds, 
où  il  faisait,  dit-on,  l'hypocrite.  11  est  prisonnier  au 
Châtclet.  11  n'était  pas  encore  arrêté,  quand  M.  Joly  l'a 
été  demander  à  M.  de  Pontchartrain. 

M.  l'archevêque  de  Reims1  a  été  ôté  du  nombre  des 
commissaires  qui  doivent  examiner  les  affaires  de 
l'ordre  de  Saint-Lazare  et  des  maladreries.  M.  l'arche- 
vêque de  Paris  est  président  de  cette  commission, 
quoique  M.  le  chancelier  soit  un  des  commissaires. 

On  a  mis  dans  le  Journal  des  Savants  le  discours 
fait  à  la  réception  de  M.  Pavillon  à  l'Académie,  et  où 
M.  d'Aleth  est  fort  loué.  Il  est  devenu  plus  louable 
depuis  que  Mmo  de  Pontchartrain,  sa  petite-nièce,  est 
femme  d'un  ministre  d'Etat,  contrôleur  des  finances. 

Nous  ne  sommes  pas  trop  fâchés  de  la  résolution 
qu'on  a  prise  à  la  Cour  de  demander  des  bulles  pour 
les  évêques  qui  n'ont  pas  été  à  l'assemblée2.  Ce  n'est 
rien  de  nouveau,  et  c'était,  au  contraire,  une  chose 
extraordinaire  de  ne  vouloir  pas  recevoir  des  bulles 
pour  ceux-là  à  cause  de  ceux-ci.  Par  ce  moyen,  on  ne 
sera  plus  si  pressé  en  France,  y  ayant  peu  de  prélats 

1.  Charles-Maurice  Le  Tellier. 

2.  Douze  ecclésiastiques,  qui  avaient  assisté  à  l'assemblée  du  clergé 
de  1682,  ayant  été  nommés  à  des  évêchés  vacants,  demandaient  leur 
institution  canonique.  C'était  là  que  Rome  les  attendait.  Elle  refusa  les 
bulles,  à  moins  de  rétractation  des  quatre  articles.  Ce  différend  se 
régla,  Tannée  suivante,  sous  la  forme  d'une  lettre  personnelle  que 
Bossuet  rédigea.  Elle  fat  adressée  par  chacun  des  prélats  au  pape,  mais 
elle  laissait  intacte  la  doctrine  de  l'assemblée  de  4682. 


180        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

de  cette  assemblée,  et  les  choses  pourront  prendre  un 
autre  train  en  les  tirant  en  longueur. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Ie'  février  1692. 

Une  lettre  de  Paris  disait  que  l'affaire  du  P.  Bouhours 
était  accommodée.  Une  autre  marquait  que  le  P.  de  La 
Chaise  avait  dit  qu'il  sortirait  de  la  compagnie.  Je  crois 
plutôt  le  premier.  Un  de  ses  amis  a  fait  une  fable  en 
vers  pour  sa  justification,  sous  ce  titre,  le  Cygne  et  les 
Canards  sauvages,  fable  au  P.  Bouhours.  Les  vers  sont 
bons  et  imitent  assez  bien  La  Fontaine.  Il  y  a  un 
jésuite,  ou  ex-jésuite,  qui  a  fait  Y  Art  de  prêcher,  en 
vers,  qui  pourrait  bien  en  être  l'auteur. 

(1  y  aurait  bien  du  malheur  si  un  jésuite  demeurait 
embourbé,  toute  la  société  étant  intéressée  à  sa  répu- 
tation. 

Nous  ne  trouvons  point  M.  de  Marseille1  dans  l'as- 
semblée de  1682,  et  il  y  avait  alors  un  évêque  de  Mar- 
seille qui  est  mort  depuis2.  C'est  l'abbé  de  Saint-Luc 
qui  y  est,  et  non  pas  du  Luc. 

On  mande  de  Paris  qu'il  y  a  un  ordre  en  Bretagne 
pour  s'informer  de  tous  ceux  qui  y  sont  relégués,  pour 
savoir  leurs  noms,  la  cause  de  leur  exil  et  le  lieu  où 
ils  ont  d'abord  été  envoyés,  et  les  secrétaires  d'Etat  qui 
ont  signé  les  ordres  pour  les  exiler. 

Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

8  février  1692. 

On  se  servira  de  l'extrait  du  philosophe  qui  défend 
si  bien  l'art  de  filouter,  pourvu  que  cet  extrait  soit 
fidèle  et  certain. 

1.  Charles-Gaspard-Guillaume  de  Vintimille  du  Luc. 

2.  Jean-Baptiste  TU  d'Etampes,  mort  en  janvier  1684. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        481 

Je  ne  sais  rien  de  nouveau  du  P.  Bouhours.  On  a  fait 
une  chanson  sur  lui  pour  réfuter  la  fable  du  Cygne,  et 
une  autre  encore  plus  maligne.  Apparemment  il  en 
sera  quitte  pour  la  confusion  qu'il  repoussera  le  mieux 
qu'il  lui  sera  possible,  à  force  d'effronterie  et  de 
calomnies. 

Le  sieur  Mauroy,  qui  était  prisonnier  au  Ghâtelet,  a 
été  renvoyé  à  l'offîcialité.  M.  de  Paris  lui  fera  bonne 
composition. 

Les  Gazettes  de  Hollande  disent,  dans  l'article  de 
Paris,  que  l'on  a  trouvé,  après  la  mort  de  M.  Chéron, 
qu'il  avait  trois  enfants  d'une  demoiselle  qu'il  disait  sa 
parente  et  qui  demeurait  chez  lui  en  cette  qualité,  et 
qu'elle  est  maintenant  chez  Mme  de  Miramion.  On 
mande  aussi,  par  lettres  d'amis,  qu'on  dit  de  lui 
d'étranges  choses,  apparemment  de  cette  nature.  Les 
assemblées  des  curés  se  faisaient  chez  lui,  durant  son 
vivant.  M.  de  Paris  les  fait  tenir  chez  lui  présentement, 
et,  dans  une  de  ces  assemblées,  il  a  obligé  MM.  de 
Saint-Sul pice,  qui  se  servaient  du  bréviaire  romain, 
de  prendre  le  sien. 

Les  calomnies  contre  M.  de  Saint-Cyran  sont  bien 
mal  conçues.  Tout  Paris  sait  qu'il  est  mort  au  faubourg 
Saint-Michel,  vis-à-vis  des  Chartreux,  entre  les  mains 
de  son  curé,  et  qu'il  est  enterré  à  Saint-Jacques  du 
Haut-Pas,  avec  un  éloge  magnifique  sur  sa  tombe.  Le 
premier  grief  des  jésuites  contre  ce  saint  prêtre  fut 
l'ouvrage  contre  leur  P.  Garasse1,  à  la  tête  duquel 
était  une  longue  Epure  dédicatoire  au  cardinal  de 
Richelieu,  à  qui  il  ne  se  fit  pas  connaître.  Ce  cardinal 
déclara  publiquement  qu'il  voudrait  donner  10.000  écus 
pour  en  savoir  l'auteur  ;  mais  il  ne  fut  découvert  que 
quand  on  trouva  cette  Epitre,  écrite  de  sa  main,  parmi 


1.  François  Garasse,  jésuite  et  polémiste,  s'est  rendu  célèbre  par  ses 
écrits  satiriques,  d'une  violence  grossière  et  bouffonne. 


182  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

ses  papiers,  lorsqu'on  l'arrêta.  Il  y  a  une  réponse  ou 
réplique  horrible  au  livre  qu'on  a  fait  contre  Louis 
Benoit.  C'est  un  front  d'airain  que  celui  de  ces  gens-là. 
Ils  mettent  en  jeu  la  calomnie,  c'est  une  impudence 
achevée.  On  y  nomme  le  P.  Quesnel,  on  dit  que  la 
Remontrance  justificative 1  est  de  sa  plume  infâme. 


Quesnel  à  du,  Vaucel,  à  Rome 

15  février  1692. 

Je  ne  vois  pas  pourquoi  les  cardinaux  zélés  se  sont 
tant  échauffés  pour  empêcher  qu'on  ne  donnât  les 
bulles,  puisque  le  pape  défunt2  les  avait  offertes  et 
qu'il  n'y  a  nulle  raison  de  les  refuser  à  ceux  qui  n'ont 
point  été  de  l'assemblée.  Je  ne  sais  si  le  roi  voudra  se 
brouiller  de  nouveau.  Et  puis  il  restera  encore  assez  de 
bulles  où  on  le  pourra  arrêter.  Enfin  je  doute  qu'après 
l'exemple  de  ce  qui  se  passe  les  évoques  qui  aspirent  à 
la  translation  se  veulent  faire  des  affaires  avec  Rome, 
dans  la  crainte  de  se  faire  refuser  des  bulles  un  jour. 
Le  pape  eût  été  bien  plus  en  droit  de  demander 
qu'avant  toutes  choses  on  rétablît  le  chapitre  de  Pamiers 
et  le  gouvernement  légitime  dans  ce  diocèse.  Je  ne  sais 
comment  on  débite  à  Rome  des  nouvelles  comme  celle 
du  cordon  bleu3  de  M.  de  Pomponne.  Au  moins,  si  elle 
n'est  pas  fausse,  elle  n'est  pas  venue  jusqu'à  nous;  ce 
qui  pourtant  est  plus  qu'une  présomption  de  sa  faus- 
seté. S'il  avait  le  cordon  bleu,  ce  ne  serait  que  comme 
officier  de  l'ordre,  et  il  n'y  a  point  d'office  vacant.  Il 
faudrait  encore  qu'il  l'achetât;  il  est  trop  vieux  pour 
faire  cette  dépense  sans  assurance  d'être  remboursé,  et 

1.  Remontrance  justificative  des  prêtres  de  l'Oratoire,  par  P.  Quesnel, 
ouvrage  lacéré  et  brûlé  à  Mons  par  le  bourreau,  le  27  avril  1690. 

2.  Alexandre  VIII,  mort  le  2  février  1691. 

3.  Insigne  des  chevaliers  du  Saint-Esprit. 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  183 

même  trop  sage  pour  aspirer  à  cette  distinction  si 
chère.  Voilà  donc  M.  de  Tourreil1  de  l'Académie  fran- 
çaise. Je  crois  qu'il  est  fort  content,  car  je  lui  ai  vu 
autrefois  un  grand  goût  pour  tout  ce  qui  est  du  bel 
esprit.  J'ai  été  jadis  fort  de  ses  cousins. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

22  février  1692. 

Je  n'entends  plus  parler  du  P.  Bouhours.  Les 
gazettes  et  les  faiseurs  de  nouvelles  historiques  de 
Hollande  en  ont  parlé.  S'il  ne  se  fût  point  avisé  de  char- 
ger les  jansénistes  de  cette  affaire,  ni  ses  amis  de  faire 
des  fables  pour  le  justifier,  on  en  aurait  encore  moins 
parlé. 

Je  vois  bien  la  sotte  affectation  des  Pères  de  vouloir 
que  le  P.  Tellier  soit  de  la  famille  de  M.  le  chancelier 
défunt.  C'est  pour  cela  qu'ils  affectent  de  mettre  dans 
leurs  Mémoires  le  nom  de  baptême  de  ce  Père,  qui  est 
Michel,  aussi  bien  que  celui  de  M.  le  chancelier;  mais 
on  a  toujours  écrit  le  P.  Te /lier,  et  non  Le  Tellier.  Vous 
pouvez  dire  hardiment  que  c'est  une  fausseté  2.  On  le 
fera  savoir  au  prélat.  C'est  une  grande  pitié  que  l'affaire 
de  ce  Père  soit  entre  les  mains  d'un  pauvre  homme, 
comme  vous  le  marquez  ;  mais,  apparemment,  les  car- 
dinaux qui  sont  bien  informés  de  l'affaire  le  relèveront 
s'ils  lui  voient  faire  des  faux  pas. 

Nous  sommes  édifiés  de  ce  qu'on  a  dit  au  Saint-Office 

1.  Jacques  de  Tourreil,  littérateur,  traducteur  de  Démosthène,  élu  à 
l'Académie  française,  en  1692,  au  fauteuil  de  Michel  Le  Clerc. 

2.  Lors  de  sa  première  entrevue  avec  le  roi,  celui-ci  lui  demanda  s'il 
était  parent  de  MM.  Le  Tellier  (le  chancelier  et  ses  fils)  :  «  Moi,  Sire, 
répondit  le  jésuite  en  s'anéantissant,  je  suis  un  pauvre  paysan  de  la 
basse  Normandie,  où  mon  père  était  un  fermier.  » 


184  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

touchant  l'Ecriture  on  langue  vulgaire1.  Les  jésuites 
ne  s'y  opposeront  pas,  s'ils  ont  dessein  de  donner  le 
Nouveau  Testament  du  P.  Bouhours. 

On  conte  toujours,  dit-on,  d'étranges  histoires  de 
l'official  Ghéron.  Un  magistrat  a  dit  qu'il  avait  vu  son 
contrat  de  mariage.  Quelqu'un  a  dit  depuis  qu'il  était 
antérieur  à  sa  prêtrise.  On  convient  qu'il  a  été  le  prin- 
cipal conseil  de  M.  l'archevêque,  dans  toutes  les  grandes 
affaires  de  la  Régale,  de  l'Enfance,  etc.  Le  sieur  Mau- 
roy  est  toujours  bien  traité  à  l'officialité.  Il  a  liberté  de 
voir  tous  ses  amis.  On  lui  a  fait  boiser  une  chambre; 
M.  l'archevêque  lui  envoie  des  mets  de  sa  table.  Ceux 
qui  ont  vu  ses  interrogatoires  par  M.  le  lieutenant 
civil  disent  qu'il  a  avoué  devoir  plus  de  100.000  livres, 
quoiqu'il  n'ait  que  8.000  en  tout  de  fonde  pour  tout 
bien  ;  2°  qu'il  a  donné  30.000  livres  à  une  demoiselle 
pour  la  marier  à  un  conseiller  de  ses  amis;  3°  qu'il  a 
donné  pour  12.000  livres  d'ornements  à  Saint-Lazare; 
4°  un  carrosse  et  trois  beaux  chevaux  à  son  général, 
M.  Joli,  et  que,  depuis  sa  fuite,  il  était  revenu  à  Paris, 
d'où  il  avait  emmené  à  Saint-Denis  deux  femmes 
débauchées. 

Que.mel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  29  février  1692. 

On  nous  envoya  hier  une  thèse  des  jésuites  de  Paris, 
soutenue  le  26  février.  S'il  y  avait  d'avoir  justice  en 
France,  il  y  aurait  lieu  sur  cela  de  la  demander;  mais 
qui  la  fera?  Les  jésuites  sont  les  maîtres  et,  si  les 
Romains  n'y  prennent  garde,  quand  ils  voudront  les 
humilier,  ils  ne  le  pourront  plus.  Il  est  temps  de 
prendre  de  bonnes  mesures  pour  cela,  car  ils  prennent 

1.  «  J'ai  bien  de  la  joie,  écrit  Arnauld  le  même  jour,  de  ce  qu'a  dit 
le  cardinal  Casanate  pour  empêcher  qu'on  ne  renouvelât  les  défenses 
de  lire  l'Ecriture  en  langue  vulgaire.  » 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  185 

acte  (ces  Pères)  de  la  tolérance  qu'on  a  pour  leurs 
erreurs  et  pour  leurs  insolences. 

i\lon  zèle  ne  va  pas  jusqu'à  désirer  que  l'on  nous 
vienne  déloger  d'ici  ;  mais,  comme  ce  serait  un  très 
grand  malheur  pour  la  religion  que  le  prince  d'Orange 
eût  d'heureux  succès,  et  que  les  protestants  ligués 
avec  lui  en  deviendraient  fiers,  insolents  et  assez  puis- 
sants pour  opprimer  l'Eglise  partout  où  ils  sont,  j'ai  de 
la  joie  quand  ils  sont  humiliés  et  ceux  des  catholiques 
qui  sont  unis  avec  les  ennemis  de  l'Eglise  en  faveur 
d'un  usurpateur.  Et  je  crois  que  tous  ceux  qui  aiment 
la  religion  doivent  être  dans  ces  sentiments.  L'armée 
du  roi  est  maintenant  l'armée  des  catholiques,  et  la 
seule  purement  catholique. 

M.  Du  Pin,  qui  est  laborieux  à  toute  outrance,  veut 
donner  toute  la  Bible  avec  des  notes  latines  et  en  don- 
ner en  même  temps  une  version. 

La  fable  apologétique  du  Cygne  et  des  Canards  sau- 
vages a  été  traduite  en  latin  par  divers  poètes.  On  dit 
qu'on  l'attribue  au  P.  Fouquier,  jésuite.  Celui  qui  est 
recteur  du  collège  de  Louis-le-Grand  est  un  P.  Ayrauld, 
fils  d'un  jurisconsulte  d'Angers,  qui  a  été  confesseur 
de  la  dernière  reine  d'Espagne. 


Quesnel  à  du  Vancel,  à  Rome 

Bruxelles,  7  mars  1692. 

Voici  un  extrait  du  discours  de  M.  Charpentier,  doyen 
de  l'Académie  française,  à  la  réception  de  M.  Pavillon, 
du  17  décembre  1691  : 

«  Il  ne  faut  point  chercher  hors  de  vous-même  les 
«  choses  qui  vous  rendent  estimable.  Cependant,  Mon- 
«  sieur,  je  ne  puis  m'empêcher  de  réfléchir  sur  la 
«  mémoire  d'un  saint  évêque  avec  qui  vous  avez  été  si 
«  étroitement  uni  par  les  liens  du  sang.  L'éclat  de  sa 


186  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

«  pieté  et  de  ses  autres  vertus  rejaillira  éternellement 
«  sur  vous,  et  tout  le  clergé  de  France,  qui  Ta  regardé 
«  comme  une  de  ses  plus  vives  lumières,  le  diocèse 
«  d'Aleth,  qui  a  été  l'héritage  que  le  Seigneur  lui  avait 
«  donné  à  cultiver,  en  un  mot  le  royaume  entier,  qui 
«  a  si  souvent  profité  de  ses  instructions  et  de  ses 
«  exemples,  auront  toujours  une  singulière  vénération 
«  pour  lui  et  une  estime  très  sincère  pour  tout  ce  qui 
«  porte  son  nom.  » 

On  m'écrit  que  le  magasin  de  toutes  les  pièces  que 
les  J.  J.  [jésuites]  composent  depuis  quelque  temps 
contre  leurs  adversaires  est  dans  le  collège  de  Louis- 
le-Grand.  C'est  là  que  les  libraires  en  vont  prendre. 

Hélas!  voilà  le  pauvre  chevalier  de  Tourreil  disgracié 
et  obligé  de  sortir  de  chez  M.  de  Pontchartrain.  On  dit 
que  c'est  à  cause  des  louanges  qu'il  a  données  à  ce 
ministre  dans  son  mémoire  à  l'Académie,  sur  lesquelles 
on  prétend  qu'il  s'étendit  beaucoup  ;  ce  qui  a  si  fort 
fâché  ce  ministre  qu'il  lui  fit  dire  de  sortir  et  de  ne  se 
présenter  jamais  devant  lui.  On  ajoute  qu'il  a  été  inexo- 
rable aux  prières  de  ses  meilleurs  amis.  On  prétend 
que  c'est  la  raison  qu'on  produit  au  dehors,  mais  qu'il 
y  en  a  d'autres.  On  dit  qu'un  académicien,  nommé 
l'abbé  Régnier  des  Marais,  tout  jésuite,  ne  lui  voulait 
pas  du  bien;  d'autres,  qu'il  a  des  parents  embarrassés 
dans  l'affaire  de  l'Enfance,  et  on  pourrait  bien  avoir 
dit  au  maître  qu'il  était  dangereux  qu'il  eût  comme  un 
espion  de  ces  gens-là  chez  lui. 

On  dit  que  c'est  un  P.  Benier  qui  est  auteur  de 
Y  Avertissement  qu'on  a  réfuté  par  la  Bourrade,  c'est-à- 
dire  par  l'écrit  intitulé  :  le  P.  Bovhours  convaincu 
de  nouveau,  etc.  Le  roi  a  donné  au  chevalier  de  Pom- 
ponne1 le  régiment  de  Bourgogne;  c'est  un  présent  de 
40.000  écus. 

1.  Antoine-Joseph  Arnauld,  dit  le  chevalier  de  Pomponne. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        187 

Le  P.  Désirant1,  de  Liège,  se  plaignait  ces  jours-ci  que 
Son  Altesse  se  laissait  gouverner  parles  jansénistes.  Il 
a  dit  à  deux  personnes  que,  s'il  rencontrait  à  la  cam- 
pagne un  janséniste,  il  lui  ferait  voir  qu'il  a  été  capi- 
taine de  cavalerie,  ou,  dit-il  en  un  autre  lieu,  qu'il  lui 
donnerait  un  coup  de  pistolet.  J'ai,  en  effet,  un  abrégé 
d'une  exhortation  latine  qu'il  fit  à  la  congrégation,  où 
il  témoigna  «  qu'il  était  faux  qu'il  se  fût  vanté  d'avoir 
permission  d'arrêter  M.  Arnauld.  Mais  plût  à  Dieu  que 
je  l'eusse  maintenant!  Il  ne  demeurerait  pas  longtemps 
caché.  Et,  si  je  n'étais  pas  jésuite,  je  ferais  quelque 
chose  de  plus.  » 


Quesnel  à  du  Vaiicel,  à  Rome 

14  mars  1692. 

Il  me  semble  que  rien  n'est  plus  déraisonnable  que 
de  vouloir  exiger  quelque  chose  de  la  France  pour 
donner  des  bulles  à  ceux  qui  n'ont  pas  été  de  l'assem- 
blée de  1682.  Gela  est  tyrannique.  Innocent  XI  a  tou- 
jours offert  les  bulles  sans  conditions  à  ceux-là.  La 
passion,  l'ambition  croissent  toujours. 

Gomme  on  disait,  ces  jours-ci,  à  M.  le  premier  prési- 
dent, que  l'Eglise  venait  de  faire  une  grande  perte  par 
la  mort  de  M.  Ghéron2,  ce  magistrat  répondit:  «  Et 
moi,  je  la  tiens  par  là  délivrée  d'un  grand  fardeau.  » 

Il  y  a  un  P.  d'Anjou,  de  l'Oratoire  de  Toulouse,  qui 
a  été  envoyé  à  Bourges,  parce  qu'il  avait  commerce 
avec  les  filles  deFEnfance3. 

Il  y  a  un  P.  Le  Fée,  prieur  des  jacobins  de  Paris, 
qui  prêche  le  carême  à  Beauvais.  Il  a  eu  différend  avec 

1.  Le  P.  Bernard  Désirant,  docteur  de  Louvain. 

2.  Voiries  lettres  des  8  et  22  février,  même  année. 

3.  Congrégation  de  Toulouse,  violemment  supprimée,  en  1686,  par  un 
arrêt  du  Conseil,  et  dont  la  dispersion  amena  des  scènes  lamentables. 


188  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

le  doyen.  Ils  ont  eu  de  gros  mots,  et  ce  jacobin  lui  a 
dit  :  «  Vous  direz  peut-être  bientôt  que  je  suis  de  ceux 
qu'on  appelait  autrefois  jansénistes,  parce  qu'ils  étaient 
plus  vertueux  que  les  autres.  »  Gela  fit  rire  les  uns  et 
dépit  aux  autres. 


Quesnel  à  du  Yaucel 

21  mars  1692. 

On  ne  manque  pas  de  vous  parler  du  formulaire  de 
M.  de  Malines.  Vous  ne  nous  persuaderez  pas  que  tout 
cela  se  fasse  sans  la  participation  de  Rome.  M.  de 
Malines  se  vante  d'avoir  tout  ce  qu'il  lui  faut  de  tous 
côtés  pour  réussir  dans  son  entreprise.  Vos  Romains 
sont  des  misérables  :  tout  leur  est  bon,  pourvu  qu'on 
fasse  valoir  leurs  prétentions.  Ils  ne  connaissent  et 
n'aiment  que  cela  au  monde. 

Je  suis  bien  aise  que  le  comte  de  Hornes1  soit  au 
palais  avec  honneur  et  avec  avantage.  D'un  autre  côté, 
j'appréhende  qu'il  ne  se  laisse  halenerdu  vent  qui  règne 
en  ce  pays-là.  Ce  serait  grand  dommage  qu'une  personne, 
qui  paraît  être  si  bien  entrée  dans  l'Eglise  catholique, 
y  trouvât  des  pierres  d'achoppement  et  que  l'ambition 
prît  la  place  de  Terreur  dans  son  esprit.  Je  veux 
espérer  que  Dieu  le  protégera  et  qu'il  lui  donnera  là 
des  personnes  de  bon  conseil. 

Il  m'a  passé  par  l'esprit  de  lui  écrire  en  prenant 
occasion  de  la  rencontre  de  Valenciennes.  Quelque- 
fois une  lettre  qui  vient  de  loin,  et  à  laquelle  on  ne 
s'attend  pas,  fait  plus  d'impression  que  les  discours 
qu'on  entend  de  près. 

On  me  mande  de  Paris  que  le  roi  doit  partir  le  25  du 

1.  Philippe-Maximilian,     comte    de    Hornes,  lieutenant  général  des 
armées  du  roi,  mort  en  1709.  à  Cambrai, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL        189 

mois  d'avril  pour  ouvrir  la  campagne  en  Flandre,  que 
les  ordres  sont  donnés  pour  cela,  que  les  dames  en 
seront  et  se  tiendront  à  Lille. 

Le  prince  d'Orange   et  l'électeur  de  Bavière   sont  à 
la  Haye. 

Qttesnel  à  du  Vaucel 

28  mars  1692. 

On  voit  bien,  par  le  résultat  de  la  congrégation  de 
l'Index  au  sujet  du  P.  Tellier,  que  ceux  qui  crient  le 
plus  haut  et  le  plus  fort  ont  raison  à  Rome.  Je  m'en 
console  d'autant  plus  aisément  que  je  n'ai  guère  attendu 
autre  chose,  et  que  je  serai  toujours  plus  surpris  quand 
on  fera  là  quelque  chose  de  bon  que  quand  on  n'y  fera 
rien  qui  vaille. 

On  m'a  envoyé  la  liste  des  prédicateurs  de  Paris  pour 
ce  carême.  Il  y  a  sept  ou  huit  de  l'Oratoire  qui  rem- 
plissent les  meilleures  chaires  et  qui  sont  assurément 
des  premiers.  Ils  ont  Saint-Paul,  Saint-Gervais,  etc.,  et 
par-dessus  tout  la  chaire  du  Louvre,  devant  Sa  Majesté. 
C'est  un  P.  de  La  Roche  qui  avait  commencé  Tannée 
passée  ;  mais,  le  roi  étant  parti  pour  Mons,  il  lui  dit 
qu'il  voulait  l'entendre  cette  année.  H  y  a  des  jésuites; 
mais,  hors  le  P.  Rourdaloue,  le  reste  est  commun,  et 
le  P.  Rourdaloue  prêche  en  missionnaire  à  l'hôpital. 

M.  de  Meaux  attaque  ouvertement  le  sieur  Du  Pin 
par  un  mémoire,  qu'il  a  donné  à  M.  le  chancelier1, 
des  erreurs  et  des  choses  dangereuses  de  ses  livres,  et 
par  la  déclaration  qu'il  fait  publiquement  de  le  vouloir 
pousser  avec  vigueur. 

L'évêque  de  Soissons2  devait  être  sacré  dimanche  der- 
nier aux  jésuites,  M.  de  Reims  consacrant. 

1.  Louis  Boucherat. 

2.  Brulart   de   Sillery,   précédemment    évêque  d'Avranches,  où,  dit 
Saint-Simon,  «pétri  d'orgueil  etd'ambition,  il  était  outré  de  se  voir.    11 


490  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

L'abbé  de  la  Trappe  a  répondu  au  livre  des  Etudes 
monastiques  du  P.  Mabillon. 

L'électeur  est  arrivé  avant-hier. 

Je  vous  envoie  une  copie  manuscrite  de  la  fable  du 
Cygne,  parce  que  j'en  ai  reçu  une  imprimée.  Je  me  dédis 
sur  l'heure  ;  je  ne  vous  l'envoie  pas,  parce  qu'il  y  a  bien 
de  la  différence,  et  j'en  pourrais  avoir  affaire.  Dans  le 
manuscrit,  le  P.  Bouhours  est  traité  de  «  rare  et  divin 
esprit,  arbitre  du  bon  goût  et  maître  en  l'art  d'écrire  ». 

Tout  s'apprête  ici  pour  une  proscription  des  jansé- 
nistes, si  on  en  croit  les  jésuites,  qui  sonnent  l'alarme 
par  des  écrits  séditieux  et  pleins  de  fureur.  Dieu  sur 
tout! 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

4  avril  1692. 

Je  ne  sais  comment  vous  avez  regardé  les  Remarques 
sur  la  lettre  du  P.  de  Waudripont  comme  superflues. 
C'est  une  lettre  de  la  dernière  importance  pour  cette 
affaire,  et  qui  découvre  l'auteur  de  la  fourberie.  On  n'en 
avait  encore  rien  dit.  Des  personnes  de  Liège,  avant 
même  que  cela  parût(ce  que  jen'ai  pourtant  su  qu'après), 
disaient:  «  Je  m'étonne  comme  on  ne  sait  point  qui 
est  le  faux  Arnauld.  C'est  le  P.  de  Waudripont.  »  Un 
autre,  tenant  un  verre  à  la  main,  y  a  dit  encore  :  «  Je  suis 
aussi  assuré  que  c'est  lui  que  je  le  suis  que  je  tiens  ce 
verre.  » 

Un  monsieur  Beekman,  de  Liège,  parent  proche  du 
P.  Beekman,  les  a  vus,  lui  et  le  P.  de  Waudripont, 
chez  lui  à  la  campagne,  travailler  à  quelque  chose  de 

se  donna,  ajoute-t-il,  à  la  cour  et  aux  jésuites  ».  Nous  le  verrons  plus 
tard,  après  l'affaire  de  la  constitution  Unigenitus,  où  il  se  livra  tout 
entier  à  la  compagnie,  déclamer,  à  son  lit  de  mort,  contre  la  bulle  en 
exhalant  ses  remords  par  des  hurlements  qu'on  entendait  de  la  rue. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        191 

fort  secret.  Ce  Père  se  retirait  aussitôt  après  les  repas 
et  prenait  le  soir  plusieurs  chandelles  pour  travailler 
pendant  la  nuit.  Apparemment  il  faisait  le  libelle  en  ce 
lieu-là  où  il  prenait  les  eaux  de  Spa,  et  on  dit  que  sa 
trop  grande  application  lui  a  rendu  les  eaux  inutiles  et 
lui  a  causé  une  surdité. 

Si  cette  découverte  se  confirme,  il  en  résultera  qu'ils 
ont  trompé  le  roi,  en  lui  présentant  un  faquin  au  lieu 
du  faux  Arnauld,  et  en  l'assurant  que  ce  n'est  point 
un  jésuite.  Gela  vaut  bien  la  peine  d'être  éclairci.  La 
Récapitulation  est  sur  quoi  vous  auriez  plus  de  sujet  de 
vous  plaindre  des  répétitions.  Cependant  il  me  semble  que 
ce  ramas  doit  faire  un  bon  effet,  outre  qu'il  y  a  des  choses 
qui  n'avaient  point  été  éclaircies.  Enfin  cela  est  fait. 

Il  y  a  eu  des  conférences  chez  M.  l'archevêque  au 
sujet  des  lettres  écrites  par  le  P.  Bouhours  à  la  demoi- 
selle. Le  P.  de  La  Chaise  s'y  est  trouvé  avec  M.  de  Lamoi- 
gnon,  avocat  général.  On  prétend  que  cette  affaire  fut 
terminée  le  dimanche  23  mars  dernier. 

M.  d'Argouges1  devait  être  sacré  le  dimanche  des 
Rameaux,  en  Sorbonne.  M.  de  Sens2  s'est  excusé  d'en 
faire  la  cérémonie,  pour  ne  pas  se  brouiller  avec  Rome, 
n'ayant  pas  le  pallium.  On  a  mandé  que  M.  de  Rouen3 
avait  écrit  à  Rome  que,  si  on  ne  le  lui  envoie,  il  fera 
ses  fonctions  sans  pallium. 

On  nous  a  envoyé  de  Paris  une  thèse  de  théologie 
soutenue  à  Lyon  au  collège  des  jésuites,  le  9  février  1692. 
Cette  thèse  est  fort  outrageante  contre  les  prétendus 
jansénistes.  Rien  n'est  plus  insolent  ni  plus  faux  que 
ce  qu'ils  y  disent. 

1.  François  d'Argouges,  nommé  à  l'évêché  de  Vannes,  depuis  le 
mois  de  décembre  1687. 

2.  Hardouin  Fortin  de  la  Hoguette,  «  un  prélat  qui  honorait  l'épisco- 
pat  sans  rien  de  farouche  et  d'austère.  »  (Saint-Simon,  Ecrits  inédits, 
vi,  262.) 

3.  Jacques-Nicolas  Golbert,  membre  de  l'Académie  française,  mort 
en  1707. 


192  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Je  ne  comprends  pas  comment  les  Romains  souffrent 
que  des  théologiens  fassent  ainsi  de  leur  chef  des 
articles  de  foi.  Ces  gens-là  n'ont  d'amour  ni  pour  la 
vérité,  ni  pour  l'Eglise.  Les  thomistes  s'endorment  sur 
tout  cela,  et  ils  ne  voient  pas  que  l'on  sape  de  tous 
côtés  la  doctrine  de  la  grâce  efficace.  Ils  crieront  au  feu 
quand  la  maison  sera  brûlée.  Ils  croient  gagner  beau- 
coup, s'ils  viennent  à  bout  de  faire  mettre  Graneberg 
dans  un  index.  Devinera-t-on  pourquoi  il  y  est?  Ils  se 
font  brebis,  7e  loup  les  mangera. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

12  avril  1692. 

Vos  nouvelles  touchant  le  formulaire  sont  bonnes, 
pourvu  qu'elles  ne  changent  point.  Les  Romains 
paraissent  aussi  commencer  à  entendre  raison  sur  la 
lecture  des  Ecritures  en  langue  vulgaire,  et  il  me 
semble  que  le  moyen  le  plus  efficace  pour  les  persuader 
sur  cela  est  que,  dans  une  matière  où  ils  n'ont  aucun 
intérêt  et  où  ils  voient  qu'au  moins  en  France  on  se 
moque  de  leurs  défenses,  il  leur  est  bien  plus  avanta- 
geux de  paraître  y  donner  les  mains,  en  expliquant  les 
anciennes  défenses,  que  de  s'opiniâtrer  à  soutenir 
celles-ci  et  à  commettre  inutilement  et  sans  fruit  leur 
autorité.  Ils  se  feront  honneur,  au  contraire,  et  auprès 
des  catholiques  et  auprès  des  protestants,  faciliteront  à 
ceux-ci  leur  retour  dans  l'Eglise  et,  par-dessus  le 
marché,  ils  feront  une  bonne  œuvre  en  soutenant  le 
bien  et  en  arrêtant  des  vexations  qui  font  honte  à  la 
religion. 

Ce  que  M.  Du  Pin  aura  résolu  de  faire,  il  le  fera,  et 
ni  moi  ni  d'autres  n'y  pourrons  rien  pour  l'arrêter.  On 
me  mande  que  M.  l'archevêqne  de  Paris  l'a  envoyé 
quérir  pour  lui  parler  de  son  différend  avec  M.  de  Meaux, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       193 

et  qu'il  lui  a  offert  sa  médiation  et  sa  protection.  Cela 
rendra  ce  docteur  encore  plus  fier.  Si  M.  de  Meaux 
avait  du  courage,  il  irait  droit  au  roi  et  lui  ferait 
connaître  les  choses. 

On  mande  de  Paris,  du  5  avril,  qu'il  y  avait  de  nou- 
velles brouilleries  à  Rome  et  que  M.  de  Paris  avait  eu 
ordre  d'aller  de  bon  matin,  le  lundi  saint,  à  Versailles 
au  cabinet  du  roi,  ce  qui  l'empêcha  de  dire  la  messe 
du  Saint-Esprit  pour  l'ouverture  du  jubilé. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  18  avril  1692. 

Les  jésuites,  depuis  la  publication  de  la  lettre  du 
P.  de  Waudripont,  n'ont  pas  soufflé  sur  son  sujet  et 
ne  l'ont  pas  osé  nommer.  Je  ne  sais  s'ils  le  feront; 
mais  ce  silence  est  une  nouvelle  preuve  qu'on  avait 
mis  le  doigt  dessus.  Les  jésuites  ne  souffriront  pas  beau- 
coup du  décret.  Ces  censures,  qui  ne  disent  rien,  ne  font 
aussi  rien  pour  l'ordinaire.  Ils  diront,  à  son  égard,  ce 
que  les  jansénistes  disent  de  semblables  décrets. 

Je  n'ai  pas  trop  de  foi  aux  miracles  des  papes 
modernes.  S'ils  réformaient  la  cour  de  Rome  et  qu'ils 
travaillassent  aussi  à  la  réforme  de  l'Eglise  en  com- 
mençant par  renoncer  à  l'infaillibilité,  ce  serait  un 
miracle  que  je  croirais,  parce  qu'il  serait  public,  s'il 
était  vrai . 

M.  Gilbert1  ne  partit  pas,  le  4  février,  de  Thiers, 
comme    il    le    croyait   faire;  mais  le   10,   comme  on 

1.  Gilbert,  docteur  à  Douai,  fut  dénoncé,  en  1686,  par  les  jésuites, 
comme  fauteur  de  jansénisme.  Il  fut  exilé  à  Saint-Quentin,  puis  à 
Thiers  et  à  Saint-Flour,  en  février  1692.  Enfin,  craignant  encore  ce  peu 
de  liberté,  ils  le  firent  enfermer  au  château  de  Pierre-Encise,  à  Lyon, 
où  il  mourut  en  1708. 

i.  13 


194  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

l'apprend  d'une  lettre  de  Saint-Flour,  du  14  mars.  Il 
lui  a  fallu  onze  jours  pour  faire  dix-huit  lieues,  à 
cause  des  neiges  où  il  était  obligé  quelquefois  d'entrer 
jusqu'aux  genoux  et  de  se  faire  un  chemin,  et  traverser 
des  torrents  et  des  ruisseaux. 

Voici  ce  qu'on  mande  de  Paris.  On  prétend  que 
M.  le  procureur  général  a  été  des  assemblées  qui  se 
sont  tenues  chez  M.  l'archevêque  au  sujet  des  lettres 
du  P.  Bouhours.  On  ajoute  que  le  curé  de  Saint- 
Benoist,  qui  avait  été  chargé  de  porter  les  lettres  à 
l'archevêché,  a  dit  qu'on  les  avait  brûlées  à  mesure 
qu'on  les  lisait.  Mais,  comme  le  curé  n'entrait  pas  dans 
cette  assemblée,  on  ne  sait  s'il  a  pu  être  bien  informé 
de  ce  qui  s'y  passait.  De  plus,  comme  il  fait  la  cour 
aux  jésuites,  son  témoignage  pourrait  être  suspect.  Ce 
témoignage  n'est  pourtant  pas  trop  avantageux,  car  on 
ne  brûle  point  de  bonnes  lettres. 

On  diffère  de  trois  mois  le  sacre  des  évoques,  parce 
que  le  pape  a  souhaité  qu'ils  fissent  leur  profession  de 
foi  devant  le  nouveau  nonce,  qui  n'est  peut-être  pas 
encore  parti. 

J'ai  bien  peur  que  ce  que  vous  avez  mandé  des 
ordres  envoyés  à  l'internonce,pour  obliger  les  évoques 
à  ne  rien  inuover  sur  le  formulaire,  ne  s'en  aille  en 
fumée. 


Quesnel  à  du   Vaucel,  à  Rome 

23  avril  1692. 

Je  laisse  à  M.  Ernest  [Rut h  d'Ans]  de  vous  mander 
ce  que  l'on  apprit  hier,  de  France,  du  départ  du  roi 
Jacques  pour  l'Angleterre  sur  une  puissante  flotte1. 

1.  Louis  XIV  n'avait  pas  renoncé  à  rétablir  Jacques  II,  qui  s'avança 
vers  les  côtes  anglaises  avec  le  maréchal  de  Bellefonds  et  Tourville. 
Cette  campagne  devait  aboutir  au  premier  échec  que  subit  la  tlotte 
royale. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL        195 

Vous  demandez  des  Recueils  de  prières  et  des  Nou- 
veaux Testaments  avec  Réflexions,  de  la  deuxième  édi- 
tion. Il  faut,  s'il  vous  plaît,  attendre  qu'ils  soient 
imprimés  en  ce  pays  ;  car,  pour  ceux  de  France,  il  n'y  a 
pas  moyen  d'en  faire  venir1. 

C'est  une  grande  misère,  si  on  n'a  personne  qui 
instruise  un  peu  M.  de  Saint-Patrice  [le pape]  des  vexa- 
tions de  France,  et  qu'on  laisse  impunément  les  adver- 
saires lui  remplir  l'esprit  de  calomnies  et  applaudir  à 
l'oppression  des  plus  innocents. 

On  mande  de  Paris  que  ceux  qui  ont  vu  les  Avis 
importants2  disent  que,  dans  l'entretien  du  20  décembre, 
on  a  omis  cette  circonstance  qui  est  que  le  P.  Bouhours 
ajouta  ces  propres  termes  :  «  Je  me  vengerai.  »  Sur 
quoi  Mme  de  Lamoignon  lui  demanda  si  cela  était 
chrétien,  à  quoi  il  fut  obligé  de  répliquer  «  qu'il  se 
vengerait  saintement  ».  Sans  doute  en  bien  dirigeant 
son  intention. 

M'étant  avisé  d'envoyer  à  M.  Nicole  le  formulaire 
imprimé  de  M.  de  Malines,  ou  de  M.  Hayaerts,  il  me 
répond  ainsi  :  «  Cet  imprimé  est  très  propre  à  me  con- 
«  firmer  dans  une  pensée  que  j'ai  depuis  longtemps, 
«  que  ce  n'est  point  dans  les  lieux  d'infamie,  dans  les 
<(  compagnies  de  voleurs  et  de  bandits,  que  se  com- 
«  mettent  les  grands  crimes  ;  mais  que  les  plus  noirs 
«  desseins  et  les  plus  criminels  naissent  d'ordinaire 
«  dans  la  tête  des  ecclésiastiques.  Le  temps  de  la  Pas- 
ce  sion  nous  l'a  fait  voir  dans  la  personne  des  phari- 
«  siens  et  des  scribes,  et  je  crois  que  cela  se  vérifiera 
«  dans  la  suite  de  tous  les  siècles.  » 


1.  M.  Arnauld  écrivait  à  du  Vaucel,  le  1er  février  1692  :  «  Tout  le 
Nouveau  Testament  avec  des  Réflexions  morales,  du  P.  Quesnel,  est 
achevé  d'imprimer.  Je  voudrais  qu'il  y  en  eût  à  Rome,  car  je  ne  sau- 
rais croire  que  toutes  les  personnes  qui  entendent  le  français  n'en 
fussent  extrêmement  édiiiées.  » 

2.  Avis  importants,  1692,  par  F.  Lefranc,  pseudonyme  de  Quesnel. 


496  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 


Quesnel  à  du   Vaucel,  à  Rome 

2  mai  1692. 

Il  ne  faut  pas  beaucoup  faire  de  réflexions  sur  le 
voyage  des  dames,  non  plus  que  sur  celui  du  roi.  11 
est  reculé,  et  apparemment  on  veut  voir  auparavant 
l'affaire  d'Angleterre  en  bon  train.  Toutes  choses 
paraissent  bien  disposées  pour  le  rétablissement  de  ce 
prince.  Le  roi  Guillaume  a  fait  passer  par  deçà  toutes 
ses  troupes,  et  il  est  à  une  maison  de  campagne  à  se 
divertir  à  la  chasse.  On  ne  fait  aucun  mouvement  de 
ce  côté-ci,  pour  traverser  le  dessein  du  roi  Jacques. 
Cette  entreprise  les  interdit  un  peu.  Cependant  les 
vents  qui  soufflent  depuis  quelques  jours  m'incom- 
modent, et  j'ai  peur  pour  la  flotte  qui  porte  César  et  sa 
fortune1. 

Que  les  dames  vous  font  faire  de  réflexions!  Si  le 
roi  vient,  elles  ne  l'empêcheront  pas  de  faire  quelque 
entreprise,  c'est-à-dire  qu'il  assiégera  quelque  place, 
pendant  que  M.  de  Luxembourg  tiendra  la  campagne 
et  couvrira  les  assiégeants.  Car  d'entrer  dans  la  mêlée, 
cela  est  bon  à  un  aventurier  comme  le  prince  d'Orange 
qui  doit  s'accréditer  par  sa  bravoure  ;  mais,  pour  un  roi 
de  France,  en  l'état  où  sont  les  affaires,  ce  serait  une 
grande  imprudence  de  s'exposer  dans  une  bataille. 

L'obstacle  que  vous  trouvez  à  la  paix  est  mal  fondé, 
car  on  se  tient  assuré  que  le  roi  tiendrait  religieuse- 
ment ce  qu'il  promettrait.  Les  manières  de  M.  de  Louvois 
ont  beaucoup  servi  à  décréditer  la  conduite  de  la  France  ; 

1.  Madame,  duchesse  d'Orléans,  plus  sceptique  que  les  courtisans, 
écrit  le  1er  mai  1692  :  «  Ce  qui  doit  résulter  de  la  descente  en  Angle- 
terre, l'avenir  nous  l'apprendra  :  mais  il  ne  m'est  pas  possible  de  croire 
que  le  prince  d'Orange  se  laissera  arracher  aussi  facilement  les  trois 
royaumes  qu'il  les  a  pris  à  son  beau-père.  » 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        497 

mais  les  étrangers  qui  connaissent  M.  de  Pomponne  ont 
d'abord  jugé  que  les  affaires  se  traiteraient  d'une  autre 
manière  et  qu'il  n'aurait  pas  les  airs  du  ministre  à  qui 
il  succède.  La  vérité  est  que  tous  ceux  qui  sont  main- 
tenant dans  le  ministère  sont  gens  sages,  modérés,  et 
dont  la  plupart  ont  de  la  religion  et  de  la  piété. 
Mmo  de  Fonpertuis  dit  merveilles  de  celle  du  neveu1 
de  M.  D.  [Arnauld]',  car  elle  le  voit  souvent,  et  ils  ont 
des  tête-à-tête  fort  longs.  M.  le  duc  de  Beauvilliers2 
a  aussi  beaucoup  de  piété.  M.  Le  Peletier3  et  M.  de 
Pontchartrain  en  ont  eu  autrefois,  et  je  crois  qu'ils 
sont  toujours  bien  éloignés  des  manières  dures  et  de 
tout  ce  qui  peut  servir  à  décrier  le  ministère. 

Le  curé  de  Saint-Germain  l'Auxerrois  avait  résigné 
sa  cure  à  M.  l'abbé  de  Marillac;  mais  on  mande  de 
Paris  qu'il  n'est  point  agréable  à  M.  de  Paris,  ni  à  la 
cour,  par  conséquent.  Le  mystère  est  que  M.  de  Paris 
veut  y  mettre  un  M.  Robert,  son  pénitencier  et  son 
mignon,  et  ce  prélat  a  déclaré  à  l'ancien  curé  qu'il  ne 
voulait  pas  qu'il  eût  d'autre  successeur  que  ce  mignon. 

Je  perds  l'envie  d'écrire  au  comte  4,  depuis  que  je 
sais  qui  est  son  directeur.  La  lettre  serait  montrée  et 
ne  serviroit  plus  de  rien. 

1.  M.  de  Pomponne,  disgracié  en  1679,  avait  été  rappelé  au  Conseil, 
après  la  mort  de  Louvois,  avec  le  titre  de  ministre  d'Etat. 

2.  «  C'était  la  vertu  et  la  probité  même.  »  (Dictionnaire  historique  de 
Chaudon). 

3.  Claude  Le  Peletier,  ministre  d'Etat  en  1689.  Il  occupa  la  surinten- 
dance des  postes  de  1691  à  1697,  époque  à  laquelle  il  quitta  entièrement 
la  cour  pour  vivre  dans  la  piété  et  la  retraite.  11  mourut  en  1711. 

4.  Le  comte  de  Hornes,   alors  à  Rome. 


198  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Quesnel  à  du  Vaacel,  à  Rome 

16  mai  1692. 

Je  m'en  prends  aux  Romains  de  ce  qu'ils  souffrent 
que  les  jésuites  fassent  des  articles  de  foi,  parce  que 
ce  sont  eux  qui  seuls  le  peuvent  faire,  et,  puisqu'ils  se 
mêlent  de  juger  de  tout  ce  qui  regarde  la  foi,  ils  ne 
doivent  pas  omettre  ce  qui  la  blesse.  Vous  n'aurez  pas 
de  peine  à  me  faire  avouer  que  tout  plie  sous  les 
jésuites  en  France,  et  c'est  pour  cela  que  ceux  qui  ne 
les  craignent  pas  et  qui  ont  moyen  de  les  mettre  à  la 
raison  doivent  veiller  sur  leur  conduite  et  les  repousser 
vigoureusement,  quand  ils  font  de  ces  sortes  d'avances. 
Il  est  vrai  que  le  roi  se  repose  sur  deux  personnes1, 
et  qu'il  en  est  coiffe  et  que  personne  n'est  écouté. 
Tout  ce  que  vous  prouverez  par  là  est  que  ces  deux  per- 
sonnes abusent  de  leur  crédit;  mais  cela  ne  prouve 
pas  que  ceux  qui  sont  dans  l'impuissance  de  leur 
résister  n'aiment  point  la  vérité.  Quand  la  Sorbonne 
serait  composée  de  Gersons  et  d'Arnaulds,  une  lettre 
de  cachet,  ou  un  ordre  de  vive  voix  de  ne  se  point 
mêler  de  cette  affaire,  les  arrête  tout  court.  Et  ne 
sont-ce  pas  encore  vos  Romains  qui  leur  ont  fermé  la 
bouche  et  leur  ontôté  le  pouvoir  de  faire  des  censures? 
Ainsi  ce  sont  des  canons  encloués. 

J'ai  bien  de  la  joie  que  le  révérend  P.  de  Noris2  a 
accepté  la  charge  de  premier  custos,  et  il  me  semble 
qu'il  aurait  fait  très  mal  de  la  refuser.  Il  peut  beaucoup 

1.  Le  P.  de  La  Chaise  et  M.  de  Harlay,  archevêque  de  Paris. 

2.  Cardinal  Henri  Noris  (1631-1704),  défenseur  déclaré  de  la  doctrine 
de  saint  Augustin,  mais  d'un  caractère  ardent  et  passionné,  qui  rendait 
ses  opinions  un  peu  variables.  «  Très  occupé,  dit  l'abbé  de  Chanterac, 
de  la  beauté  et  la  magnificence  des  meubles,  et  de  tout  le  reste  des 
choses  qui  a  rapporta  la  vie  commode.  »  Il  est  nommé,  en  juin  1692, 
bibliothécaire  de  la  Vaticane. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESXEL       199 

servir  l'Eglise,  non  tant  par  cette  charge  que  parce 
qu'étant  proche  de  Sa  Sainteté  sa  réputation  et  sa  doc- 
trine le  fera  consulter  dans  les  occasions.  Comme  il  est 
solidement  savant  et  qu'il  a  l'âme  droite,  il  ne  se  lais- 
sera pas  éhlouir  par  les  petites  raisons  qui  emportent 
si  souvent  les  consulteurs  dans  un  parti  contraire  à  la 
vérité  et  au  bien  de  l'Eglise.  Je  suis  bien  aise  pour  lui 
qu'il  n'y  ait  pas  loin  du  Vatican  au  Saint-Office;  il  se 
fatiguera  moins  et  perdra  moins  de  temps  quand  il  ira 
pour  y  achever  le  procès  de  Molina  et  pour  y  condam- 
ner le  molinisme  4.  Car  j'espère  que  dans  peu  de  temps 
il  ne  fera  ce  voyage  qu'en  habit  rouge  et  qu'il  sera  plus 
en  état  de  se  faire  craindre  des  révérends  Pères  que 
d'être  obligé  de  se  défendre  de  leurs  pièges  ou  de  leurs 
calomnies. 

J'avais  égaré  le  feuillet  de  nouvelles  où  il  y  avait  une 
copie  de  l'attestation  donnée  par  M.  le  cardinal  Le 
Camus  aux  jésuites  du  collège  de  Grenoble.  J'aurais 
bien  des  réflexions  à  faire  sur  cela,  mais  il  faudrait  du 
temps2. 

CERTIFICAT    DU    CARDINAL    LE    CAMUS 

Nous,  soussigné,  etc.,  certifions  à  tous  que  les  révérends  Pères 
jésuites  gouvernent  le  collège  de  la  ville  de  Grenoble  avec  tout  le 
soin  et  l'édification  possible;  que  leur  maison  n'est  ni  rentée,  ni 
fondée;  qu'ils  n'ont  qu'une  petite  vigne  sans  revenu,  où  ils  vont  se 
promener  le  jour  de  leur  récréation,  et  qu'ils  ont  besoin  du 
secours  des  riches  dans  le  cours  de  l'année  pour  leur  subsistance, 
et  que,  nonobstant  leur  état,  nous  les  avons  trouvés  imposés  dans 
un  rôle  du  temps  du  payement  des  amortissements  de  1641,  dont 
ils  ont  payé  la  cote,  et   que,  s'il  y  a  quelqu'un  en  ce  diocèse  qui 

1.  Le  cardinal  Noris  rédigea,  de  concert  avec  les  cardinaux  Casanate, 
Albani  et  Ferrari,  le  bref  contre   les  Maximes  des  saints,  de  Fénelon. 

2.  Les  jésuites  de  Grenoble  avaient  argué  de  leur  pauvreté  pour  se 
défendre  de  payer  certaines  taxes,  et  le  cardinal  Le  Camus  s'était  pro- 
noncé en  leur  faveur  sur  ce  sujet,  à  la  grande  indignation  de  Quesnel 
qui  écrit  le  9  mai  :  «  11  est  dangereux  de  les  louer,  ils  en  abusent  dans 
l'occasion,  » 


200  CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QUESNEL 

mérite  d'être  traité  favorablement  au  sujet  des  amortissements, 
c'est  cette  communauté,  attendu  sa  pauvreté  et  le  service  que  le 
public  en  reçoit. 

Donné  dans  notre  château  d'Herbais,  le  13  octobre  1691. 

Le   cardinal  Le  Camus. 

Qui  ne  voit  pas  plus  loin  que  son  nez. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

23  mai  1692. 

M.  Bcnoist  [cardinal  d'Aguire]  mérite  qu'on  s'applique 
à  l'éclairer,  puisqu'il  est  si  bien  disposé.  L'amour  qu'il 
a  pour  la  polyglotte  morale1  le  peut  mener  loin;  mais 
il  faudrait  pourtant  lui  faire  voir  autre  chose.  A-t-il  vu 
le  Wendrock,  le  Recueil  des  censures  et  des  écrits  des 
curés  de  Paris,  la  Causa  janseniana?  Avec  cela,  et 
autant  de  bonne  foi  qu'il  en  paraît  de  lui,  il  peut  deve- 
nir fort  bon  janséniste. 

Les  jésuites  ont  fait  mettre  dans  les  Lettres  historiques 
de  la  Haye  un  mémoire  justificatif  du  P.  Bouhours,  en 
prétendant  toujours  que  cela  a  été  une  cabale  de  ses 
ennemis  qui  lui  a  joué  cette  pièce.  Il  y  aurait  de  quoi 
le  contredire  ;  mais  je  ne  sais  s'il  ne  faut  pas  aban- 
donner ces  gens-là  à  leur  mauvaise  foi.  Les  jansénistes 
n'y  sont  point  nommés. 

J'ai  oublié  de  vous  mander,  il  y  a  huit  jours,  que 
M.  Le  Noir2,  ancien  théologal  de  Séez,  mourut,  le 
29  d'avril,  dans  le  château  de  Nantes,  après  une  maladie 
de  cinq  jours,  dans  laquelle  il  a  conservé  le  jugement 

1.  Les  Lettres  provinciales  en  quatre  langues. 

2.  Emprisonné,  en  1683,  à  la  suite  de  libelles  injurieux  et  violents  sur 
Tépiscopat  et  contre  M.  de  Paris,  il  appartenait,  dit  Sainte-Beuve,  à 
l'extrême-gaiiclie  du  parti. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  201 

jusqu'à  la  fin.  On  mande  qu'on  n'a  pas  voulu  souiïrir 
qu'il  fût  enterré  comme  un  ecclésiastique,  mais  comme 
un  laïque.  Il  avait  tant  souffert  dans  sa  prison  de  Brest 
que,  quand  il  en  sortit,  il  était  incapable  de  se  soute- 
nir et  de  marcher. 

Un  évêque  disait  à  la  table  d'un  grand  magistrat,  le 
3  mai,  qu'on  en  avait  pendu  en  Grève  qui  étaient  bien 
moins  coupables  que  le  faux  Arnauld.  Je  sais  le  nom 
de  l'éveque  et  du  magistrat. 


Quesnel  à  du  Vancel,  à  Rome 

30  mai  1692. 

On  assure  que  M.  l'archevêque,  ayant  entendu  parler 
du  Vain  triomphe,  a  dit  que,  quoiqu'il  s'y  trouvât  mar- 
qué en  quelques  endroits,  on  pouvait  pourtant  assurer 
M.  Arnauld  qu'il  ne  le  trouverait  point  dans  son  che- 
min. Je  crois  vous  l'avoir  déjà  mandé  en  d'autres 
termes,  et  cela  vient  de  plus  d'un  endroit.  Vous  ferez 
vos  réflexions  sur  cette  générosité.  Peut-être  qu'elle  est 
née  du  crédit  de  M.  de  Pomponne,  qui  peut  aller  plus 
loin,  si  les  desseins  delà  campagne  présente  réussissent. 
Peut-être  aussi  qu'il  craint  qu'après  que  l'on  paraît 
avoir  rompu  la  digue  à  son  égard  un  torrent  d'écrits 
ne  vienne  fondre  sur  lui.  Vous  en  jugerez  comme  vous 
le  trouverez  bon. 

Je  ne  vous  dis  point  de  nouvelles.  Le  siège  de  Namur1 
fait,  je  m'assure,  bien  du  bruit  à  Rome  à  l'heure  qu'il 
est.  Il  y  aura  là  du  sang  répandu,  car  on  ne  les  a  point 
surpris;  la  garnison  est  forte  et  ne  manque  de  rien,  et 
il  y  a  de  tout  pour  les  alliés.  Car  de  là  à  Liège  il  n'y  a 
pas  loin,  et  ces  deux  places  rendront  le  roi  maître  de 
la  Meuse. 

1.  Le  siège  de  Namur,  «  affaire  d'apparat  et  de  royale  conquête  »,  dura 
tiuit  jours, 


202  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 


Quesnel  au  P.  du  Breuil 

Bruxelles  (commencement  de  1692). 

Il  y  a  bien  longtemps,  mon  très  cher  Père,  que  je 
n'ai  eu  la  consolation  de  vous  écrire;  j'avais  demandé 
plusieurs  fois  si  je  le  pouvais,  et,  comme  on  ne  m'avait 
point  répondu,  je  me  persuadais  qu'il  n'y  avait  point  de 
voie  pour  cela.  Enfin  j'ai  appris,  par  le  reproche  qu'on 
m'a  fait  de  mon  silence,  que  je  pouvais  vous  parler, 
et  je  le  fais  avec  grande  joie. 

Notre  abbé  [Arnauld]  vous  honore  toujours,  et  sa 
communauté  comme  lui  vous  portent  dans  le  cœur 
bien  avant.  Nous  sommes  fort  retirés,  et  la  guerre  rompt 
quasi  tout  le  commerce  qu'il  y  avait  de  notre  abbaye 
avec  le  voisinage.  On  ne  sort  guère  au  dehors,  et  il  y  a 
près  de  dix-huit  mois  que  je  ne  suis  sorti  de  l'abbaye. 
Je  ne  m'ennuie  pas,  et  je  dois  aimerla  solitude,  puisque 
Dieu  m'y  a  appelé  en  m'appelant  à  ce  monastère. 

Il  y  a  toujours  dans  le  monde  de  nouvelles  histoires. 
Notre  pays  conquis  a  été  depuis  six  ou  sept  mois  le 
théâtre  d'une  action  fort  extraordinaire,  qui  est  connue 
maintenant  sous  le  nom  de  «fourberie  de  Douai»  ou 
du  «  faux  Arnauld  ». 

Gela  vient  de  ce  qu'ensuite  des  différends  ordinaires 
entre  les  théologiens  de  Douai  et  d'autres  théologiens  de 
sentiments  contraires,  un  inconnu,  pour  leur  faire  pièce 
et  leur  faire  écrire  leurs  sentiments  et  au  delà,  s'il 
pouvait,  s'est  adressé  à  quelques-uns  d'entre  eux  sous 
le  nom  de  M.  Arnauld,  a  lié  commerce  en  leur  témoi- 
gnant beaucoup  d'amitié  durant  un  an  environ,  leur  a 
fait  signer  une  thèse  équivoque,  sous  prétexte  qu'il 
avait  besoin  de  leur  approbation  pour  empêcher  qu'on 
ne  la  condamnât.  Il  a,  au  bout  d'un  an,  fait  éclater 
l'affaire  par  un  livret,  les  accusant  de  dogmes  hérétiques 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUÊSNEL  203 

en  produisant  leurs  signatures,  leurs  lettres.  Ces  théo- 
logiens se  sont  bien  justifiés;  mais  enfin  la  puissance 
de  leurs  adversaires  a  prévalu,  et  on  a  exilé  cinq  ou  six 
de  ces  messieurs.  Vous  voyez  par  là  que  la  paix  n'est 
pas  encore  dans  le  monde  entre  les  théologiens. 


Quesnel  à  Mmo  de  Fontpertuis 

3  juin  1 092. 

On  vous  aura  dit  la  maladie  de  notre  bon  P.  Ernest 
van  Ruth  d'Ans.  Il  nous  a  fait  tout  à  fait  peur  et,  depuis 
dix  jours  qu'il  est  malade  (car  ce  fut  le  jour  de  la  Pente- 
côte qu'il  le  devint),  il  n'a  point  été  hors  de  danger; 
mais  nous  croyons  aujourd'hui  qu'il  n'y  en  a  plus  ;  j'en 
attends  néanmoins  la  confirmation  de  la  bouche  des 
oracles.  Je  n'ai  pas  voulu  vous  laisser  languir  plus 
longtemps  dans  la  crainte.  Vous  savez  que,  dans  l'état 
où  sont  maintenant  les  affaires  de  l'abbaye,  il  nous  eût 
fait  grande  faute  et  que  nous  eussions  été  dans  un 
étrange  embarras.  Mais  Dieu  ne  nous  en  a  donné  que 
la  peur,  comme  nous  l'espérons. 

Je  ne  doute  point  que  l'on  n'en  ait  donné  avis  à  nos 
bonnes  dames  de  la  Viémur  [Religieuses  de  Port-Royal\ 
afin  qu'elles  levassent  les  mains  au  ciel.  Je  prie  Dieu 
qu'il  ait  soin,  d'un  autre  côté,  de  conserver  ce  que  vous 
avez  de  plus  cher  au  monde  au  milieu  des  plus  grands 
périls.  Votre  sollicitude  est  grande  sans  doute  à  l'heure 
qu'il  est,  et  j'ai  bien  pensé  à  vous,  quand  j'ai  ouï  parler 
d'un  combat  de  mer  donné  le  29  et  pour  le  succès  du- 
quel on  a  bien  tiré  du  canon  en  ce  pays.  L'on  dit  que 
quatre  vaisseaux  français  ont  sauté  en  l'air1. 


1.  Combat  naval  de  la  Hogue,  où  quatorze  vaisseaux  français  furent 
détruits. 


204  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 


6  juin  1692. 


La  situation  du  P.  de  Noris  est  un  peu  incommode; 
mais,  habile  homme  comme  il  est,  il  se  tirera  bien 
d'affaire,  et  il  devrait  entretenir  le  pape  sur  l'excès  des 
prétentions  des  canonistes  en  faveur  de  la  cour  de  Rome 
et  lui  faire  connaître  qu'on  ne  doit  point  s'amuser  à 
contester  avec  les  théologiens  français  sur  les  préro- 
gatives du  Saint-Siège,  parce  que  ces  contestations  ne 
servent  qu'à  réveiller  les  esprits  et  à  mettre  les  écrivains 
en  humeur;  mais  que  le  capital  est  de  bien  soutenir  la 
primauté  du  Saint-Siège  contre  les  hérétiques  quila  com- 
battent et  la  traiter  d'une  manière  fort  honnête  et  fort 
modérée,  qui  les  persuade  de  la  vérité  sans  les  irriter 
contre  ceux  qui  les  combattent. 

Les  desseins  du  pape  sont  fort  louables.  Je  voudrais 
qu'il  fût  bien  persuadé  que  les  Rouliers  [jésuites]  sont 
le  plus  grand  fléau  de  l'Eglise  et  qu'il  n'y  a  point  de 
bonne  œuvre  pareille  à  celle  de  les  humilier  et  de  les 
mettre  en  état  de  ne  pas  détruire  tout  le  bien,  comme 
ils  font.  Vous  verrez  par  le  placard  des  grands  vicaires 
de  Tournay,  qui  est  de  leur  façon,  comment  ils  poussent 
toujours  leur  pointe  à  décrier  tout  ce  qu'il  y  a  de  meil- 
leurs ouvriers  dans  les  diocèses. 

Vous  aurez  su  que  les  galères  se  sont  rendues  maîtres 
d'Oneglia1. 

Le  comte  d'Estrées  est  passé  à  Brest,  puisque 
Mme  de  Fontpertuis,  qui  était  fort  en  peine  de  son  fils, 
a  reçu  nouvelle  qu'il  était  à  Brest.  Les  vents  ont  fait  un 
grand  préjudice  au  dessein  du  roi  d'Angleterre.  Car,  si 

1.  Ville  d'Italie,  enclavée  dans  l'Etat  de  Gênes,  bombardée  en  1692 
par  l'armée  de  Catinat, 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  205 

tout  eut  été  joint,  il  y  a  un  mois,  et  qu'on  eût  pu  se 
rendre  dans  la  Manche  de  bonne  heure,  l'affaire  était 
faite. 

On  crie  victoire  du  côté  de  Paris,  on  crie  victoire  de 
ce  côté-ci.  On  ne  sait  qui  croire.  Les  nouvelles  de  ce 
côté-ci  se  contredisent  fort,  et  on  y  voit  tant  de  faus- 
seté qu'on  est  fort  tenté  de  croire  le  tout  faux. 

M.  de  Meaux  ne  paraît  pas  avoir  encore  quitté  les 
armes  contre  M.  Du  Pin,  et  il  assura,  la  semaine  der- 
nière, qu'il  prétendait  toujours  en  avoir  raison. 

Notre  cher  malade  me  servit  hier  la  messe  et  y  com- 
munia, et  il  a  mangé  aujourd'hui  un  pigeon  ;  c'est  tout 
vous  dire. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

13  juin  1692. 

Je  laisse  à  M.  D.  [Arnaidcl]  de  vous  dire  le  désastre 
arrivé  à  l'escadre  de  M.  de  Tourville,  aussi  bien  que  les 
nouvelles  de  Namur.  Le  roi  y  est  en  personne  et  y 
commande  ;  c'est  bien  assez.  J'admire  comment  M.  de 
Lestrade  dit  en  môme  temps  «  qu'il  ne  serait  point  de 
la  prudence  qu'il  s'exposât  à  la  mêlée  dans  une 
bataille  »  et  qu'il  le  blâme  de  ne  s'y  être  jamais  exposé 
durant  tant  de  campagnes.  Est-ce  qu'il  faut  être  quel- 
quefois imprudent  et  que  c'est  un  vice  de  ne  l'être 
jamais?  Et  qui  sont  ces  «  contre- tenants  »  avec  qui 
on  le  puisse  mesurer,  et  qui  s'exposent?  Est-ce  l'empe- 
reur? Est-ce  le  roi  d'Espagne?  Car  de  le  vouloir  com- 
parer avec  un  aventurier,  avec  un  usurpateur,  qui  est 
obligé  de  risquer  tout  pour  ne  pas  tout  perdre,  ce  serait 
se  moquer  du  monde.  Le  prince  d'Orange,  votre  héros, 
n'est  à  la  tête  de  l'armée  des  alliés  que  comme  leur 
général  et  parce  qu'on  ne  se  remuerait  guère  s'il  ne  se 


206  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

mettait  à  tout.  Il  fait  de  grandes  merveilles,  à  vous 
entendre  parler.  Il  a  vu  prendre  Mons  à  la  tête  de 
50.000  hommes,  à  six  lieues  de  cette  ville,  et  il  a  déjà 
laissé  prendre  la  ville  de  Namur,  dans  la  même  posture, 
à  la  tôte  de  100.000  hommes,  à  leur  compte.  Nous 
verrons  s'il  sauvera  le  château. 

Vous  demandez  comment  l'Empire  et  les  alliés  se 
tiendront  assurés  qu'on  leur  tiendra  parole  plus  reli- 
gieusement que  par  le  passé.  Je  vous  réponds  que  c'est 
l'Empire  et  les  alliés  qui  ont  donné  lieu  au  roi  de 
rompre  la  trêve,  par  la  ligue  qu'ils  ont  faite  avec  les 
m  protestants  pour  faire  détrôner  un  roi  catholique  et 
mettre  en  sa  place  un  usurpateur.  Le  roi  offrit  au  roi 
d'Angleterre  des  armées  de  terre  et  de  mer  pour  se 
maintenir.  Ce  prince  crut  que  cela  le  rendrait  trop 
odieux  à  ses  sujets  et  pria  le  roi  de  ne  lui  en  pas  envoyer. 
Il  ne  pouvait  pas  cependant  l'abandonner,  et  il  ne  pou- 
vait le  secourir  que  par  une  diversion  et  en  donnant  de 
la  besogne  aux  princes  de  l'Empire.  De  plus,  il  y  a 
sujet  de  croire  que  le  changement  de  ministère  change 
beaucoup  la  face  des  choses,  et  il  y  a  sujet  de  croire 
que  Ion  tiendrait  parole,  tant  parce  que  le  roi  serait 
bien  aise  d'avoir  la  paix  que  parce  que  ses  ministres 
ont  de  la  religion  et  de  l'équité. 

Les  deux  que  vous  nommez,  M.  de  Croissy  et  M.  de 
Châteauneuf,  n'ont  pas  grand'part  aux  affaires.  Le 
premier  n'en  a  qu'autant  que  sa  charge  de  secrétaire 
d'Etat  lui  en  donne,  et  le  second  n'y  en  a  point  du  tout. 
Et  puis,  quand  on  dit  qu'un  prince  a  dans  son  conseil 
l'élite  de  son  royaume,  on  ne  dit  pas  qu'ils  soient  tous 
d'élite.  C'est  une  façon  de  parler  qu'on  entend  bien, 
quand  on  la  veut  entendre. 

On  dit  que  M.  l'archevêque,  officiant  le  jour  du  Saint- 
Sacrement,  parut  en  si  bonne  santé  qu'on  ne  lui  aurait 
donné  que  cinquante  ans. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQEIER    QUESNEL  207 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

20  juin  1G(J2. 

Je  me  suis  acquitté  de  ma  commission,  ma  très 
chère  et  honorée  soeur,  en  rendant  la  lettre  que  vous 
m'aviez  fait  l'honneur  de  m'adresser.  11  n'y  avait  point 
de  précautions  à  prendre,  tant  parce  que  nous  savions 
déjà  la  nouvelle1  que  parce  que  la  personne  [Arnauld] 
est  toujours  préparée  à  tout;  enfin,  parce  qu'en  vérité 
une  telle  mort  n'est  pas  un  sujet  de  larmes  et  de  dou- 
leur, sinon  par  rapport  aux  enfants,  qui  perdent  leur 
père  et  qui  ne  savent  entre  les  mains  de  qui  ils  vont 
tomber.  Nous  avons  célébré  pour  lui  les  saints  mys- 
tères, avec  toute  la  pompe  que  souffre  la  pauvreté  dé 
notre  église  que  vous  n'avez  point  encore  vue. 

Notre  pauvre  ami  n'a  fait  que  changer  de  sépulcre2. 
Dieu  le  veut  encore  dans  l'ombre  de  la  mort  et  dans  le 
sein  de  la  baleine.  Quand  celui  qui  lui  a  commandé  de 
l'engloutir  lui  ordonnera  de  le  laisser  aller,  nous  le 
verrons  aussi  ressusciter  comme  un  autre  Jonas. 


Quesnel  à  du  Vaacel 

Bruxelles,  20  juin  1692. 

Permettez-moi  de  vous  dire,  à  l'occasion  de  la  relation 
qu'on  a  faite  au  P.  Patrice  [le  pape]  de  l'affaire  de  Douai, 
qu'il  eût  été  bon  que  quelqu'un  en  eût  fait  un  narré  en 
italien,  qui  pût  courir  dans  Rome  et  qui  aurait  pu  être 
lu  à  ce  bon  Père.  Ce  serait  une  excellente  chose,  si  on 

1.  La    mort  d'Henri    Arnauld,    frère   du    grand    Arnauld    et  évoque 
d'Angers. 

2.  L'infortuné  P.  du  Breuil  venait  d'être  transféré  à  Alais,  où  il  devait 
mourir. 


208  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

pouvait  embaucher  quelque  Italien  virtuoso  qui  pût  faire, 
pour  la  vérité  et  l'innocence,  de  petits  écrits  de  cette 
nature  et  à  qui  on  pourrait  pour  cela  apprendre  le 
français. 

Voici  encore  ce  qu'on  me  mande  :  M.  Du  Pin  ne  paraît 
pas  encore  quitte  des  poursuites  de  M.  de  Meaux.  Ce 
prélat  s'en  est  encore  déclaré  depuis  peu.  M.  le  chan- 
celier a  dit  au  P.  Massillon  que,  comme  ce  docteur  a 
du  mérite,  il  ne  fallait  pas  le  perdre,  mais  qu'il  faudrait 
qu'il  fit  une  nouvelle  édition  de  ses  livres  où  il  corri- 
gerait les  endroits  dont  on  se  plaint.  M.  de  Meaux  est 
surtout  fort  en  colère  de  ce  qu'il  a  dit  de  saint  Au- 
gustin. 

Vous  savez  sans  doute  s'il  est  vrai  ce  qu'on  écrit  de 
Paris,  que  le  feu  a  pris  à  la  citadelle  de  Turin,  qu'une 
partie  est  sautée  et  a  fait  un  grand  fracas  dans  la  ville, 
et  que,  le  duc  de  Savoie  perdant  par  ce  moyen  toute  la 
poudre,  les  bombes  et  les  carcasses  dont  il  prétendait 
se  servir  contre  Pignerol,  ce  dessein  pourrait  bien 
échouer.  Le  roi  a  reçu  d'un  air  fort  ferme  la  nouvelle 
de  la  perte  de  ses  vaisseaux.  Les  ennemis  disent  vingt, 
on  n'en  avoue  que  quinze  ou  seize,  en  comptant  les 
deux  qui  se  sont  brisés  sur  les  rochers  de  la  Geuta  sur 
la  côte  d'Afrique.  Le  roi  en  a  encore  soixante-dix  en 
mer  et  pourra  avoir  une  flotte  de  près  de  quatre-vingts 
à  opposer  à  celle  des  ennemis.  Tout  le  malheur  est 
arrivé  de  ce  que  le  roi,  ayant  eu  avis  que  les  ennemis 
n'avaient  que  cinquante-cinq  ou  cinquante-six  vaisseaux, 
avait  envoyé  ordre  à  M.  de  Tourville  de  les  combattre  ; 
mais,  depuis,  quarante  autres  vaisseaux  joignirent  la 
flotte  ennemie,  et,  sur  cela,  on  envoya  un  contre-ordre 
par  trois  bâtiments  différents  et  par  divers  endroits; 
mais  tous  trois  tombèrent  entre  les  mains  des  ennemis. 
Ainsi  le  premier  ordre  fut-il  exécuté.  L'action  en  elle- 
même  est  des  plus  glorieuses.  Car  on  n'a  point  été  vaincu 
dans  le    combat,   mais  faute  de  ports  de   retraite  en 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  209 

Normandie;  un  ou  deux  vaisseaux  ont  été  brûlés  par 
les  ennemis,  et  les  nôtres  obligés  d'en  brûler  douze  ou 
treize  autres,  mais  après  avoir  sauvé  à  terre  la  poudre, 
les  agrès,  les  canons  et  tout  l'équipage.  Car,  durant 
trois  ou  quatre  jours,  vingt-deux  felouques  combattirent 
contre  quatre-vingts  que  les  ennemis  avaient  envoyées 
et  donnèrent  le  temps  de  tout  décharger,  et,  comme  le 
roi  ne  manque  pas  de  corps  de  vaisseaux,  l'équipage 
servira  à  les  armer.  Le  roi  a  fort  bien  reçu  au  camp 
M.  de  Tourville,  qui  lui  est  allé  rendre  compte,  après 
avoir  été  au  lit  deux  jours  pour  se  remettre  de  sa 
fatigue.  On  assure  que  l'amiral  d'Angleterre  a  coulé  à 
fond  avec  tout  l'équipage  et  un  autre  grand  vaisseau 
pareillement,  et  trois  ou  quatre  ont  encore  sauté  en 
l'air  durant  le  combat,  sans  qu'aucun  des  nôtres  y  ait 
péri  ni  ait  été  démâté. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Bruxelles,  27  juin  1G92. 

11  est  bien  important  que  M.  de  Siron  [P.  deNoris]  soit 
bien  informé  de  toutes  les  histoires  et  de  toutes  les 
affaires.  Car,  comme  il  verra  quelquefois  M.  Patrice 
[le  pape],  que  l'on  tâche  de  remplir  défausses  idées  sur 
tout,  ce  qui  est  odieux,  il  pourra  en  donner  des  idées 
véritables  et  lui  faire  connaître  les  personnages  qu'on 
lui  rend  affreux  et  ceux  qui  y  travaillent  par  leurs  émis- 
saires et  par  leurs  artifices. 


Quesnel  à  du  Vaucel,   à  Borne 

4  juillet  1692. 

Quand  M.  Siron  [P.  de  Noris]  aura  quelque  chose  à 
imprimer  incognito  contre  de  telles  gens,  on  pourrait  le 
i.  14 


210  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QTJESNEL 

faire  faire  en  ces  côtés-ci,  s'il  n'en  avait  pas  la  liberté 
ailleurs. 

Ce  que  vous  dites  de  la  bonne  disposition  de  M.  Héron 
[Fabroni]  est  une  fort  bonne  chose.  Il  faut  prendre 
garde  néanmoins  qu'il  ne  fasse  le  «.  faux  Arnauld  » 
pour  tirer  les  vers  du  nez1.  Le  sieur  Siron  peut  infini- 
ment, tant  auprès  du  P.  Patrice  [le  pape]  qu'auprès 
des  autres,  pour  leur  faire  prendre  d'autres  idées  sur 
toutes  les  affaires. 

Mlle  des  Gordcs  [de  Vertus]  nous  mande  que 
Mme  des  Arquins  [Harlay,  archevêque  de  Paris]  l'a 
mortifiée  autant  qu'il  peut  et  qu'il  lui  a  ôté  toute  la 
liberté  de  voir  ses  amies,  c'est-à-dire  que  personne 
n'entre  plus  pour  la  voir.  Il  s'est  loué,  au  contraire,  de 
la  dame  de  la  maison  [Agnès  de  Sainte-Thècle  Racine, 
abbesse  de  Port-Royal]  et  de  sa  bonne  conduite.  Mais  je 
m'imagine  que  sa  bonne  conduite  consiste  en  ce  qu'elle 
est  tante  d'un  homme2  qu'il  n'est  pas  bon  de  déso- 
bliger. 

On  vous  mandera  sans  doute  la  réduction  du  château 
de  Namur.  Depuis  la  prise  de  la  ville,  le  23  juin,  on 
trouva  chez  lesPères  jésuites  de  Namur  1.260  bombes 
toutes  chargées  avec  leurs  amorces. 

Ces  bons  Pères  gardaient  ce  dépôt  dans  un  grand 
silence  ;  ils  espéraient  peut-être  le  rendre  aux  Espagnols 
quand  ils  auraient  fait  lever  le  siège.  Mais  on  ne  l'a  levé 
que  pour  entrer  dedans.  Le  roi  a  envoyé  le  recteur 
à  Dole.  Le  P.  de  La  Chaise  dit  que  le  roi  est  trop  bon 
et  que  les  supérieurs  de  la  compagnie  seront  plus 
sévères  que  lui. 

1.  Méfiance  justifiée  !  Fabroni  sera  un  des  plus  terribles  parmi  les  enne- 
mis du  jansénisme  et  de  Pasquier  Quesnel.  Saint-Simon  nous  le  peint 
«plus  ardent  jésuite  que  les  plus  forcenés  de  l'espèce  »,  et,  lorsqu'il  devien- 
dra secrétaire  des  brefs,  l'abbé  Renaudot  pourra  écrire  de  Rome:  «  On 
craint  le  secrétariat  depuis  l'Orient  jusqu'aux  montagnes  du  Nord*  » 
(Archives  du  Vatican,  Francian9  6j  2068;) 

2\  Jean  Racine. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  211 

M.  de  Tourville  est  à  Brest,  où  il  presse  furieusement 
le  radoubement  des  vaisseaux  endommagés.  On  espère 
en  avoir  plus  de  soixante-dix  à  la  iindumois.  Les  enne- 
mis n'ont  encore  rien  entrepris  depuis  leur  victoire. 
On  m'a  mandé  que  son  vaisseau  avait  reçu  plus  de 
760  coups  à  eau  et  3.000  à  bois,  et  que,  de  son  bord, 
on  avait  tiré  17.000  coups  et  jusqu'à  la  dernière  livre 
de  poudre. 

Voilà  les  quatre  évêques  morts1,  et  morts  en  odeur  de 
sainteté.  C'est  quelque  chose  qui  mérite  bien  d'être  pesé 
à  Rome  dans  l'affaire  du  formulaire,  et  qui  doit  faire 
bien  delà  honte  aux  jésuites  et  à  M.  de  Paris,  qui  ont 
persécuté  ce  qu'il  y  avait  de  plus  saint  dans  l'épiscopat. 
Et  si  on  faisait  revivre  le  formulaire,  en  l'étendant 
même  à  des  lieux  où  il  n'a  jamais  été  connu,  ce  serait 
bien  déshonorer  la  mémoire  de  ces  saints,  au  lieu  de 
reconnaître  l'obligation  que  leur  a  l'Eglise  d'avoir  tenu 
ferme  contre  la  nouvelle  hérésie  que  les  jésuites  vou- 
laient introduire  à  la  faveur  de  ce  formulaire. 


Que  sue  l  au  P.  du  Breuil2 

Bruxelles,  9  juillet  1692. 

Puisque  vous  voilà,  mon  très  cher  Père,  à  votre 
septième  station3,  vous  avez  droit  à  l'indulgence  plé- 
nière.  Celle  que  vous  avez  gagnée  à  Rome  ne  vous  a 
jamais  tant  coûté.  Mais,  si  les  hommes  ne  se  peuvent 
résoudre   à  vous  l'accorder,   Dieu  vous  rendra  justice 

1.  Les  quatre  évêques  engagés  dans  la  cause  de  Port-Royal,  au 
xvne siècle: MM. Pavillon, évêque  d'Aleth;  Henri Arnauld,évêqued'Angers; 
deBuzanval,  évêque  deBeauvais,  et  de  Gaulet,  évêque  de  Pamiers. 

2.  Cette  lettre  a  été  citée  par  Sainte-Beuve  dans  son  Port-Royal, 
t.  IV,  p.  70,  et  nous  en  avons  eu  une  copie  dans  les  papiers  de  Quesnel, 
à  Amersfoort* 

3.  Alais, 


242  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

d'une  manière  qui  vous  dédommagera  bien  de  toutes 
vos  pertes. 

Cependant  on  nous  flatte  toujours  de  l'espérance 
d'une  indulgence  réelle.  Quelle  joie  si  cela  arrivait 
bientôt  !  Il  arriverait  sans  doute  si  le  voile  qu'on  a 
mis  sur  les  yeux  de  notre  conquérant  venait  à  être 
arraché  par  cette  main  invisible  qui  peut  tout.  Namur, 
qui  vient  de  tomber  devant  lui,  ne  serait  pas  une  con- 
quête si  glorieuse  pour  son  nom  que  la  chute  de  ce 
voile  qui  lui  cache  tout  le  bien  que  Dieu  a  mis  en  vous 
et  l'innocence  de  votre  conduite. 

Vous  voilà  au  moins  un  peu  rapproché  du  monde  et 
dos  habitants  de  la  terre.  Je  ne  sais  si,  pour  cela,  on 
pourra  avoir  plus  de  communication  avec  vous,  non 
pour  vous  entretenir  beaucoup  de  ce  qui  s'y  passe;  car, 
hélas  !  que  se  passe-t-il  qui  mérite  qu'on  s'en  entre- 
tienne ?  Vous  avez  connu  le  monde  ;  il  est  encore  aujour- 
d'hui tel  que  vous  l'avez  laissé  il  y  a  dix  ans  :  la  terre 
toujours  le  théâtre  des  passions  des  hommes,  toujours 
couverte  des  funestes  effets  de  ces  passions  ;  toujours 
des  guerres  entre  les  princes,  toujours  des  disputes 
entre  les  savants,  toujours  des  procès  entre  les  enfants 
d'Adam,  toujours  des  contestations  môme  entre  les  per- 
sonnes qui  semblent  les  plus  dépourvues  de  tout  ce  qui 
fait  naître  la  division  et  les  dissensions  entre  les  hommes. 
Oui,  les  religieux  de  la  Trappe,  qui  font  profession  de 
la  plus  étroite  pauvreté  et  du  plus  parfait  renoncement, 
ne  laissent  pas  de  plaider,  au  moins  leur  abbé  pour 
eux.  Il  ne  s'agit  ni  de  leurs  privilèges,  ni  de  leurs 
exemptions,  ni  de  la  mesure  de  leur  capuchon,  ni  du 
domaine  et  de  l'usage  de  leur  pain  et  de  leurs  légumes. 
Il  est  question  de  la  nourriture  de  l'esprit,  qui  est  la 
science. 

Les  cordeliers,  comme  on  sait,  voulaient  bien  autre- 
fois avoir  l'usage  de  leur  pain  et  de  leur  vin,  mais  ils 
n'en   voulaient  avoir  ni    la  propriété  ni  le    domaine. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIEU  QÛESNEL       213 

L'abbé  de  la  Trappe,  qui  aspire  à  une  plus  grande  pau- 
vreté spirituelle  que  les  moines  à  l'égard  de  leur  pau- 
vreté matérielle,  ne  veut  avoir  ni  la  propriété,  ni  le 
domaine,  ni  l'usage  même  de  la  science;  et  il  a  fait  un 
grand  livre  contre  le  P.  Mabillon,  qui  est  l'avocat  de 
l'adverse  partie,  pour  prouver  que  les  moines  non  seule- 
ment n'en  doivent  point  faire,  mais  ne  doivent  pas  être 
en  état  d'en  faire,  étant  obligés  de  s'interdire  l'étude 
et  la  science,  hors  celle  de  l'Ecriture1.  Le  P.  Mabillon, 
à  ce  qu'on  dit,  va  faire  paraître  une  réfutation  du  livre 
de  l'abbé  de  la  Trappe,  qui  lui-même  a  réfuté  celui 
de  ce  Père,  Des  Etudes  monastiques.  Et  cet  abbé, 
déjà  auteur  de  cinq  grands  volumes  in-quarto,  outre 
les  petits,  fera  tant  par  ses  livres  que,  dans  le  monde, 
on  aura  peine  à  se  persuader  qu'il  soit  si  ennemi 
de  la  science  qu'il  semble  le  vouloir  être.  Après 
cela,  vous  ne  vous  étonnerez  pas  qu'il  y  ait  des  disputes 
entre  les  jansénistes  et  les  molinistes  sur  la  grâce,  entre 
les  antiquaires  et  les  médaillistes  sur  les  médailles  et  les 
inscriptions  anciennes,  entre  les  historiens  et  les  cri- 
tiques sur  les  livres  et  les  auteurs. 

Il  y  a  encore  une  autre  querelle  entre  M.  Du  Pin,  qui 
a  fait  imprimer  une  nouvelle  Bibliothèque  des  auteurs 
ecclésiastiques,  et  un  bénédictin  de  la  congrégation  de 
Saint- Vanne.  M.  de  Meaux  n'est  pas  non  plus  content 
de  ce  docteur  à  qui  il  prétend  faire  corriger  beaucoup  de 
choses,  et  surtout  ce  qu'il  a  dit  de  saint  Augustin,  qu'il 
ne  traite  pas  avec  le  respect  qu'il  devrait. 

Vous  aurez  peut-être  aussi  entendu  parler  de  l'his- 
toire du  faux  Aman Id  et  de  tous  les  écrits  faits  contre 
lui,  et  qui  ont  succédé  à  ceux  du  Péché  philosophique . 
Vous  voyez  donc,  mon  cher  Père,  comment  le  monde 
est  encore  livré   à  la  dispute   et  aux  contestations,   et 


1.  L'abbé  de  Rancé  déclarait  «  que  les  moines  n'ont  point  été    desti- 
nés pour  l'étude,  mais  pour  la  pénitence  ». 


214  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

que  c'est  un  des  sujets  qui  vous  doit  faire  estimer  la 
retraite  et  Léloignement  qui  vous  met  en  état  de  ne 
prendre  aucune  part  aux  différends  des  hommes  et  de 
jouir  tout  à  votre  aise  de  la  paix  de  Dieu,  dans  la  prière 
et  dans  la  méditation  de  sa  loi. 

Votre  illustre  ami  \Arnaulcl\  est,  Dieu  merci,  en 
bonne  santé  et  bien  content  de  son  état,  sans  empres- 
sement pour  aucun  changement  particulier,  n'en  vou- 
lant point  qu'avec  le  reste  de  sa  famille  et  de  ses  amis. 

Le  P.  Quesnel  est  toujours  je  ne  sais  où  ;  mais,  quelque 
part  qu'il  soit,  je  suis  assuré  qu'il  vous  honore  toujours 
et  plus  que  jamais.  On  a  imprimé  à  Paris  les  Réflexions 
sur  le  Nouveau  Testament,  qui  sont  augmentées  sur 
les  Evangiles.  Elles  ont  été  bien  reçues. 

Je  ne  sais  si  vous  avez  entendu  parler  des  cinq  articles 
publiés  de  nouveau  sous  le  pontificat  d'Alexandre  VIII, 
et  qui  sont  un  exposé  des  sentiments  des  disciples  de 
saint  Augustin  sur  la  matière  des  cinq  propositions. 
On  a  fait  beaucoup  d'écrits  contre,  mais  on  en  a  con- 
damné à  Rome  quelques-uns,  et  les  cinq  articles  sont 
demeurés  sains  et  saufs.  Les  dominicains  se  sont  hau- 
tement déclarés  pour  ces  articles,  et  ils  sont  hors 
d'atteinte  et  approuvés  au  moins  tacitement.  Peut-être 
un  jour  le  seront-ils  positivement.  Un  P.  Massoulié, 
dominicain  de  la  province  de  Toulouse,  a  fait  impri- 
mer à  Rome  un  Traité  de  la  grâce  qui  va  paraître,  dédié 
peut-être  au  pape,  et  où  les  cinq  articles  seront  môme 
insérés  et  défendus.  Ce  Père  est  à  Rome. 


Quesnel  à  Nicole 

10  juillet  1692. 

Je  vous  rends  grâces,  Monsieur,  de  vos  deux  dernières 
lettres,  qui  me  sont  toujours,  comme  tout  ce  qui  me  vient 
de  vous,  très  précieuses,  et  je  le  dis  très   sincèrement. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  215 

Vous  auriez  pu  savoir  qu'où  va  faire  une  nouvelle  édi- 
tion du  livre  que  vous  aimez  trop.  Le  libraire  m'a  sur- 
pris. Je  me  disposais  à  revoir  à  loisir  et  à  petits  pas 
l'ouvrage,  et  j'avais  commencé.  Maintenant  il  faut  cou- 
rir à  grands  pas,  et  tout  ce  que  je  puis  faire  est  de 
chercher  les  phrases  renversées,  et  je  vous  puis  assurer 
que,  tant  que  j'en  trouve,  je  fais  main  basse  dessus. 

Je  suis  bien  loin  de  mon  compte,  Monsieur,  à  l'égard 
de  votre  mal;  car,  comme  il  y  avait  longtemps  que  je 
n'en  avais  ouï  parler,  je  m'étais  flatté  de  la  pensée 
qu'il  vous  avait  quitté  sans  dire  mot  et  que  vous  n'aviez 
pas  couru  après.  Mais  je  vois,  par  ce  que  vous  me 
mandez  de  la  trop  assidue  compagnie  qu'il  vous  a  faite 
cet  hiver,  qu'il  est  plus  aisé  de  se  défaire  d'une  rente 
sur  les  Incurables  que  d'empêcher  de  s'ériger  en  incu- 
rable un  mal  qui  a  entrepris  de  se  faire  donner  ce  titre 
d'honneur.  Voilà  comme  l'ambition  se  fourre  partout, 
et  que,  désespérant  de  pouvoir  loger  chez  le  malade, 
elle  ne  dédaigne  pas  de  s'attacher  à  la  maladie. 

Plût  à  Dieu  qu'elle  ne  s'attachât  point  aussi  quelque- 
fois à  la  pauvreté  même  et  qu'elle  ne  se  fourrât  jamais 
dans  le  froc  des  moines?  Leurs  imaginations  ne  seraient 
pas  sans  retour,  ni  leurs  différends  si  échauffés. 
Nous  ne  prenons  pas  grande  part  à  celui  des  Études 
monastiques,  tout  moines  que  nous  sommes.  Le  livre 
est  depuis  fort  peu  de  temps  dans  notre  monastère. 
Notre  abbé,  qui  a  pris  aujourd'hui  médecine,  en  fait 
sa  lecture  d'infirmerie.  Il  y  trouve  de  fort  belles  choses 
et  fort  raisonnables  ;  mais  je  ne  dis  pas  qu'elles  soient 
toutes  décisives  contre  son  adversaire.  Il  a  aussi,  de  son 
côté,  des  raisons  et  des  autorités.  Quand  je  serais  en 
état  de  me  mêler  de  les  accommoder,  je  n'aurais  garde 
de  m'y  engager.  Je  suis  sûr  que  j'y  perdrais  ma  peine. 

Le  livre  de  la  Défense  des  nouveaux  chrétiens,  du 
P.  Tellier,  a  eu  un  sort  qui  est  encore  un  peu  douteux. 
Si  les  choses  s'étaient  passées  avec  ordre  et  sans  cabale, 


£l6  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

il  aurait  été  condamné  hautement,  et  il  la  été  autre- 
fois ;  car,  après  le  rapport  de  celui  qui  en  était  chargé 
au  Saint-Office,  et  qui  était  tout  à  fait  contraire  à  ce 
livre,  tout  le  monde  allait  à  la  condamnation.  Le  car- 
dinal d'Estrées  fit  tant  qu'il  obtint  qu'on  nommerait  un 
second  rapporteur,  et  ce  deuxième  rapporteur  ne  fut 
pas  plus  favorable  au  livre.  Ce  cardinal  témoignait  une 
extrême  impatience  durant  ce  rapport  et  interrompait 
l'abbé  Palaggi  à  tout  moment,  avec  une  véhémence 
qui  choquait  tout  le  monde. 

Il  eut,  par  ses  clameurs  et  ses  emportements  outrés, 
le  moyen  d'avoir  un  troisième  rapporteur,  qui  était 
assez  pauvre  et  fort  propre  à  ses  desseins.  C'était  un 
renard.  Enfin  les  sollicitations  et  les  mouvements  de 
cette  Eminence  ont  empêché  qu'il  n'ait  été  mis  absolu- 
ment parmi  les  livres  défendus.  On  a  donné  cinq  mois 
à  l'auteur  pour  venir  à  Rome  et  apporter  ce  livre  cor- 
rigé, ou  l'y  corriger.  On  verra  s'il  se  servira  de  ce 
passe-droit.  Il  y  en  a  qui  disent  qu'il  se  fera  défendre 
d'y  aller  et  qu'on  obtiendra  que  ce  qu'il  y  a  à  corriger 
lui  soit  communiqué,  comme  il  l'a  déjà  tenté. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

Bruxelles,  11  juillet  1692. 

Le  cher  P.  du  Breuil  est  arrivé  à  sa  septième  prison, 
à  Alais.  Voici  ce  qu'il  en  écrit,  du  23  juin  : 

«  J'arrivai  hier  au  soir  dans  ce  fort  et  j'y  entrai 
comme  dans  la  septième  station  du  pèlerinage  auquel 
m'oblige  ma  détention.  Que  je  serais  heureux,  si  j'y 
vivais  bien  dans  l'esprit  et  dans  la  disposition  d'un 
véritable  pèlerin  sur  la  terre,  qui  ne  doit  soupirer  que 
pour  devenir  citoyen  de  la  Jérusalem  céleste.  » 

Je  ne  sais  si,  maintenant  que  voilà  les  quatre  évoques 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  217 

morts,  il  ne  serait  pas  bon  de  donner  au  public  un 
petit  abrégé  de  leur  vie  ;  tout  ensemble  cela  pourrait 
faire  un  bon  effet. 

Gomme,  à  Rome,  ils  verraient  dans  ces  quatre  évoques 
une  si  grande  piété  et  uue  réputation  de  sainteté  si 
bien  établie,  peut-être  jugeraient-ils  qu'il  leur  serait 
plus  honorable  de  dire  que  les  jésuites  ont  surpris  le 
pape  Alexandre  VII  dans  une  chose  où  il  était  très 
capable  d'être  surpris,  que  de  s'obstiner  à  vouloir  jus- 
tifier ce  qu'il  a  fait  et  écrit  contre  de  si  grands  hommes. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

25  juillet  1692. 

Il  n'est  que  trop  vrai  que  le  siège  est  levé  de  devant 
Namur  et  que  le  roi  est  de  retour  à  Versailles;  mais 
vous  savez  maintenant  comment  cela  s'est  vérifié. 
M.  D.  [Arnauld]  rit  de  bon  cœur,  quand  vous  nous 
dites  de  ces  sortes  de  nouvelles  quinze  jours  après  que 
nous  savons  ce  qui  en  est.  C'eût  été  une  campagne  bien 
glorieuse  et  tout  à  fait  décisive  si  le  malheur  ne  fût 
point  arrivé  à  la  flotte.  L'affaire  d'Angleterre  était  im- 
manquable. Dieu  ne  l'a  pas  voulu.  Si  le  vent  n'eût 
point  changé  ou  que  M.  de  Tourville  eût  été  joint  par 
les  autres  escadres1,  l'affaire  était  faite.  Dieu  veut  en 
avoir  l'honneur  de  rétablir  lui-même  le  roi  d'Angle- 
terre sur  le  trône  de  ses  ancêtres.  La  perte  qu'on  a 
faite  sur  mer  est  grande;  cependant  les  deux  flottes 
ennemies  n'ont  encore  rien  fait.  Ils  disent  qu'ils  feront 
une  descente.  Il  n'y  a  point  eu  de  prisonnier  de  con- 
séquence au  siège,  ni  à  l'armée  de  M.  de  Luxembourg. 
Les  alliés  ont  perdu  beaucoup  de  monde. 

1.  L'escadre    du   comte  d'Estrées    arrivait    du   port   de  Toulon  avec 
trente  vaisseaux  ;  le  vent  changea,  et  il  ne  put  joindre  Tourville. 


218  COKRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Le  fils  d'un  comte  de  Lemos,  grand  d'Espagne,  âgé 
de  vingt-deux  ans,  y  a  été  tué.  Les  dames  n'ont  point 
donné  sujet  à  la  raillerie.  Mmc  de  Montespan  n'est  plus 
de  rien.  Elle  n'a  pas  même  été  aux  noces  de  sa  fille1; 
mais  Mme  de  Maintcnon  est  de  tout.  Elle  était  du  voyage 
et  tient  partout  un  grand  rang  de  considération  et  de 
confiance.  Il  n'est  pas  vrai,  ne  vous  en  déplaise,  que  la 
flotte  du  comte  d'Estrées  ait  été  presque  toute  brisée 
et  fracassée.  Deux  vaisseaux  seulement  ont  été  brisés 
sur  les  rochers  de  la  Geuta,  dans  l'un  desquels  M.  de 
Fontpertuis  était.  Si  le  vaisseau  eût  échoué,  il  serait 
demeuré  prisonnier.  Le  roi  n'a  pas  prétendu  l'emporter 
sur  les  éléments.  Il  faut  bien  céder  au  plus  fort.  Le 
héros  des  protestants  a  encore  vu  cette  année  comment 
le  roi  prend  les  places.  Tout  fourmille  de  vers  contre 
lui.  En  voici  cinq  qu'on  m'a  envoyés  : 

César  vint,  il  vit,  il  vainquit. 
Nassau  vient  et  voit  tout  de  même. 
C'est  un  vrai  César  en  petit. 
De  trois  choses  que  César  fit, 
Il  n'a  manqué  que  la  troisième2. 

L'abbé  Nicaise,  s'en  retournant  à  Dijon  avec  une  réten- 
tion d'urine,  n'a  pas  laissé  de  m'écrire  sur  la  route. 
Il  me  copie  une  grande  lettre  presque  entière  que 
M.  Orose  [P.  de  Noris]  lui  a  écrite,  en  réponse  à 
son  compliment.  Il  témoigne  un  grand  dégoût  de  son 
nouvel  emploi  et  ne  respire  que  de   retourner   à   son 


1.  M110  de  Blois,  mariée  avec  le  duc  de  Chartres. 

2.  On  fit  aussi  nombre  de  chansons  sur  le  désastre  de   la  flotte.  En 
voici  une  assez  amusante  : 

Grand  roi,  par  ce  revers  sinistre 
Tu  vois  qu'il  te  faut  un  ministre; 
A  Saint-Cyr  laisse  Maintenon, 
Mets  Peletier  à  la  cuisine  ; 
Que  Barbezieux  reste  à  Meudon, 
Et  prends  quelqu'un  pour  la  marine. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  219 

atelier;  que  c'est  pour  cela  qu'il  n'a  point  voulu  se 
mettre  en  prélature,  mais  garder  son  habit  de  moine. 
Sa  lettre  est  agréable  tout  à  fait.  Il  refuse  le  titre 
d'illustrissime  que  son  ami  lui  avait  donné.  Il  plaint 
fort  la  perte  de  son  loisir  et  les  huit  heures  qu'il  don- 
nait tous  les  matins  à  l'étude.  Il  ne  faut  pas  témoigner 
que  l'on  me  communique  ses  lettres;  cela  pourrait  le 
rendre  plus  réservé. 

Le  P.  Tellicr  vient  de  faire  paraître  une  réponse  ou 
une  sommation  sur  ce  qui  le  touche  dans  les  Remarques 
sur  la  lettre  du  P.  de  Waudripont .  Qu'il  est  imper- 
tinent! Il  affecte  d'écrire  :  leP./e  Tellier,  et  le  P.  Bouhours 
aussi. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

26  juillet  1692. 

Non,  je  ne  vous  insulterai  point  sur  la  créance  de  la 
nouvelle  de  la  levée  du  siège  de  Namur  et  de  la  défaite 
des  armées  du  roi.  Quand  tout  Rome  dit  une  chose,  la 
tentation  est  plus  qu'humaine.  Si  vous  aviez  été  hier  à 
Bruxelles,  vous  auriez  cru,  comme  les  autres,  que 
Namur  était  rassiégé  par  les  alliés  ;  car  tout  le  monde 
le  disait  et  le  croyait;  néanmoins,  dès  le  soir,  il  n'en 
était  plus  rien. 

Vous  nommerez  comme  il  vous  plaira  quarante- 
quatre  vaisseaux  qui  ont  combattu  contre  quatre-vingt- 
sept  ou  quatre-vingt-huit  anglais  et  hollandais;  c'est, 
si  vous  voulez,  une  flotte,  mais  c'est  une  flotte  de 
quarante-quatre  vaisseaux,  qui  a  attaqué  et  combattu  et 
battu  l'autre,  sans  rien  perdre  dans  le  combat  même, 
sans  avoir  aucun  vaisseau  démâté,  ni  pris,  ni  coulé  à 
fond.  On  prétend  que  les  ennemis  en  ont  perdu  quel- 
qu'un,  et   ils  en  ont   eu   de  démâtés.   Le  reste  n'a  été 


320  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

qu'un  malheur  causé  par  les  vents  contraires,  par  les 
courants  et  les  défauts  de  marées  et  de  ports  en  Nor- 
mandie. 

On  dit  que  le  prince  d'Orange  est  brave,  c'est-à-dire 
que  c'est  un  brave  soldat;  mais  un  brave  capitaine  ne 
laisse  point  prendre  deux  villes  fortes  comme  Namur  et 
Mons  sans  tirer  l'épée,  comme  s'en  plaint  l'électeur  de 
Bavière;  un  brave  capitaine  ne  se  signale  pas  si  souvent 
en  levant  le  siège  de  devant  des  villes,  comme  il  a  fait 
devant  Maestricht,  Gharleroi,  etc.  Il  donna  bataille  à 
Saint-Omcr;  mais  il  gagna  aussi  le  taillis.  Il  la  donna 
à  Mons  en  trahison,  ayant  la  paix  dans  sa  poche,  et  y 
perdit  autant  des  siens  que  de  notre  côté,  sans  autre  fruit 
que  la  mort  de  sept  à  huit  mille  hommes.  Saint  Louis 
était  brave  et,  de  toutes  manières,  il  s'exposait; 
c'était  la  mode  de  ce  temps-là.  Le  péril  était  moins 
grand,  n'y  ayant  pas  d'armes  à  feu.  Enfin  ce  roi  n'a  point 
son  pareil.  Je  n'ai  point  vu  sa  Vie  qu'a  composée 
l'abbé  de  Choisy1.  C'est  un  abbé  qui  a  fait  le  voyage 
de  Siam,  et  qui,  je  crois,  y  a  été  fait  prêtre,  et  dit  sa 
première  messe  sur  mer  en  revenant.  Il  a  fait  le  journal 
de  son  voyage,  qui  est  fort  agréablement  écrit. 

Le  sieur  Mauroy  est  jugé,  atteint  et  convaincu  à 
l'officialité  d'avoir  fait  des  imprimés  excessifs,  injustes 
et  de  mauvaise  foi,  pour  mauvais  usage  de  débauches 
consommées  avec  des  personnes  de  l'autre  sexe,  etc.  Il 
est  dégradé  pour  toujours  de  ses  ordres,  enfermé  durant 
dix  ans  en  prison  à  Saint-Lazare,  et  le  reste  de  sa  vie 
sera  enfermé  dans  la  maison,  jeûnera  durant  dix  ans, 
les  mercredis  et  vendredis  de  chaque  semaine,  in  pane 


i 

1.  L'abbé  François  Timoléon  de  Choisy,  auteur  de  Mémoires  souvent 
réimprimés  dans  la  collection  desMémoires  relatifs  à  V histoire  de  France. 
11  avait  accompagné  l'ambassade  envoyée  au  Siam  en  1685.  L'ouvrage 
dont  parle  Quesnel  est  la  Vie  de  saint  Louis,  bientôt  suivie  de  celles  de 
Philippe  de  Valois  et  du  roi  Jean,  de  Cliarles  V  et  de  Charles  VI. 
L'abbé  de  Choisy  mourut  en  1724,  doyen  de  l'Académie  française. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQLIER    QUESNEL  221 

doloris  et  aqxid  angnstiœ,  et  dira  les  sept  psaumes 
tous  les  jours,  nu-tête  et  à  genoux.  Pour  la  discus- 
sion de  ses  biens,  renvoyé  devant  juge  compétent. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

lor  août  1692. 

Vos  politiques ,  qui  attendent  que  la  France  soit 
domptée  pour  avoir  la  paix,  ont  la  mine  d'attendre 
longtemps.  Ils  se  nourrissent  de  chimères. 

Les  alliés  vont  faire,  à  ce  qu'on  dit,  une  grande 
entreprise.  Si  ce  n'est  pas  Namur,  je  m'imagine  que 
ce  sera  Dunkerque,  étant  les  maîtres  de  la  mer. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

15  août  1692. 

Vous  savez  maintenant  que  les  ennemis  n'ont  osé 
entreprendre  Pignerol  en  Piémont,  ni  Namur  en 
Flandre.  Ils  ont  pris  le  village  où  est  la  maison  de 
plaisance  de  l'archevêque  d'Embrun1,  et  ils  sont  allés 
du  côté  des  côtes  de  France  pour  y  faire  une  descente. 

Les  noms  des  vaisseaux  sont  leurs  vrais  noms2.  Vous 
y  trouvez  bien  de  l'orgueil?  Vous  avez  la  conscience 
bien  délicate.  Je  ne  crois  pas  que  ce  soit  par  rapport 
aux  vents  ni  aux  flots,  mais  par  rapport  aux  ennemis. 
Et  puis,   qui   est-ce  qui  baptise  les  vaisseaux?  Le  roi  a 

1.  Le  duc  de  Savoie  reprend  l'offensive,  ravage  le  Dauphiné,  occupe 
Embrun,  le  17  août,  et  Gap  ensuite.  L'armée  de  Catinat,  se  trouvant 
diminuée,  n'était  plus  en  état  de  l'arrêter;  mais  une  maladie,  survenue 
au  duc  de  Savoie,  le  force  à  retourner  en  arrière. 

2.  Voici  les  noms  des  vaisseaux  détruits  à  la  bataille  de  la  Hogue, 
le  24  mai  1692  :  le  Soleil  royal,  V Ambitieux,  le  Merveilleux,  le  Saint- 
Philippe,  le  Foudroyant,  le  Magnifique,  le  Fier,  le  Tonnant,  le  Terrible,  le 
Triomphant,  le  Gaillard,  le  Bourbon,  le  Saint-Louis,  le  Fort. 


222  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

consolé  M.  de  Tourville,  en  lui  promettant  qu'il  com- 
manderait Tannée  prochaine  une  flotte  plus  puissante 
que  celle  de  cette  année.  On  dit  qu'il  a  donné  ordre 
de  faire  revivre  les  vaisseaux  brûlés,  c'est-à-dire  d'en 
faire  bâtir  de  tout  semblables  et  qui  auront  les  mômes 
noms.  Il  ne  faudra  pas  d'impôts  ni  de  maltôtes  pour 
cela.  On  n'en  a  mis  aucuns  depuis  la  guerre.  On  a 
créé  de  nouvelles  charges,  qui  ont  fait  sortir  l'argent 
des  bourses  très  volontairement.  Et  puis  les  contribu- 
tions que  Namur  fera  donner  fourniront  beaucoup. 
M.  de  Sainte-Colombe  [Le  Camus]  met  le  carême  bien 
haut,  quand  il  parle  de  trente  millions.  Tous  les  agrès 
et  tout  le  canon  a  été  conservé.  11  ne  faut  que  des  corps 
de  vaisseaux.  Nous  n'avons  point  ouï  dire  que  l'amiral 
Russel1  ait  été  gagné,  et  cela  a  bien  l'air  d'une  fable, 
n'en  déplaise  à  M.  de  Sainte-Colombe. 

On  mande  de  Paris  que  le  P.  Deschamps,  rendant, 
il  y  a  quelques  jours,  visite  au  P.  de  Roncherolles,  de 
l'Oratoire,  lui  dit  qu'on  savait  bien  que  M.  Arnauld  ne 
faisait  plus  rien,  que  la  plume  lui  était  tombée  de  cadu- 
cité, et  que  c'était  le  P.  Quesnel  qui  faisait  tout  ce  qui 
paraissait.  Cela  est  aussi  probable  que  la  catholicité  du 
prince  d'Orange. 

Je  crois  que  ce  P.  Deschamps  a  été  faire  information 
de  vie  et  mœurs  contre  le  P.  Quesnel,  en  cas  de  besoin. 
Comme  le  bruit  est  peut-être  à  Paris  du  retour  de 
M.  Arnauld,  ils  veulent  le  rendre  moins  coupable,  afin 
d'avoir  moins  à  lui  pardonner.  Nous  ne  savons  rien  de 
ce  retour,  sinon  que  des  personnes  y  pensent,  que  ce 
docteur  s'est  déclaré  fort  vigoureusement  sur  certaines 
mesures  qu'il  n'approuvait  pas  et  qu'il  les  a  fait  rompre  ; 
qu'il  sera  fort  difficile  d'en  trouver  qui  contentent  tout 

1.  Russel,  qui  commandait  la  flotte  anglaise,  avait,  en  effet,  une 
correspondance  secrète  avec  le  roi  Jacques  ;  mais  il  avait  recommandé 
d'éviter  que  la  flotte  française  n'attaquât  la  sienne,  étant  incapable  de 
lacrifier  l'honneur  du  pavillon  britannique; 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  223 

le  monde  et  que,  ces  jours  passés,  un  domestique  du 
ministre  parla  à  Mons  à  un  de  nos  amis  de  cette  nou- 
velle comme  certaine.  Ce  domestique  était  venu  accom- 
pagner Mrae  la  marquise  de  Vins,  qui  était  venue  pour 
voir  son  fils  unique,  le  comte  de  Vins,  âgé  de  seize  à 
dix-sept  ans,  qu'elle  trouva  mort  de  sa  blessure  reçue 
au  dernier  combat.  C'est  la  sœur  de  Mme  de  Pomponne. 
On  dit  mille  bien  de  ce  jeune  comte  pour  la  piété,  les 
qualités  naturelles,  les  talents  acquis  et  la  sagesse.  Il 
faisait,  plusieurs  fois  l'année,  de  petites  retraites  à 
Saint-Magloire,  sous  le  P.  de  La  Tour,  qui  est  aussi 
directeur  de  l'abbé  de  Pomponne.  Il  y  avait  trois  régi- 
ments devant  le  sien,  et  on  fut  surpris  de  le  voir  tom- 
ber; une  balle  le  vint  trouver  et  lui  cassa  le  haut  de  la 
tête.  Il  était  fort  grand;  il  était  capitaine  dans  le  régi- 
ment de  Bourgogne,  dont  le  marquis  de  Pomponne  est 
colonel.  Ce  dernier  n'a  point  été  blessé.  Deux  jours 
après  le  combat,  le  chevalier  de  Pomponne,  qui  est 
général  des  carabiniers,  fut  commandé  pour  aller  char- 
ger, avec  trois  escadrons  et  ses  carabiniers,  un  corps 
de  cavalerie  ennemie  qu'il  battit,  en  tua  nombre  et 
ramena  des  prisonniers.  Il  se  distingua  fort,  et  le  voilà 
à  la  tête  d'un  corps,  à  l'âge  de  vingt-quatre  ou  vingt- 
cinq  ans. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

22  août  1692. 

Je  joins  la  copie  qu'on  m'avait  écrite  de  la  lettre  du 
roi  à  M.  l'archevêque  sur  le  dernier  combat  qu'on 
appelle  le   combat  de   Steinkerque  !,   où  l'on  dit  que 

1.  Le  combat  le  plus  sanglant  de  toute  la  guerre  et  le  plus  glorieux 
pour  le  maréchal  de  Luxembourg  et  les  troupes  françaises.  «  M.  le  Duc, 
le  prince  de  Conti,  MM.  de  Vendôme  et  leurs  amis  trouvaient,  en 
s'en  retournant,  les  chemins  bordés  de  peuple.  Les  acclamations  et 
la  joie  allaient  jusqu'à  la  démence.  » 

(Voltaire,  Siècle  de  Louis  XIV,) 


224        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QïESNEL 

quatre  des  plus  grands  ennemis  du  roi  Jacques  sont 
péris,  le  lieutenant-général  Macquay,  milord  Douglas, 
le  chevalier  Lanier,  etc.  On  a  imprimé  la  lettre  de 
M.  de  Luxembourg  au  roi,  qui  contient  tout  le  détail 
de  l'action. 

Il  y  a  une  lettre  imprimée,  écrite  aux  Etats  par  un 
des  hauts  officiers,  parent  du  prince  d'Orange,  où  il 
leur  fait  accroire  que,  dans  le  dernier  combat,  il  était 
partout,  donnait  tous  les  ordres  et  combattait  en  tête 
de  ses  troupes.  Et  nous  savons  très  certainement  que 
cela  est  faux,  qu'il  se  retira  dès  le  commencement,  à  la 
prière  des  généraux  anglais,  qu'il  fut  dans  sa  tente 
durant  toute  l'action,  qu'on  lui  venait  demander  de 
temps  en  temps  de  nouveaux  détachements,  qu'il  ne 
branlait  pas  pour  cela,  et  que,  une  demi-heure  avant 
la  fin  de  l'action,  il  s'avisa  de  demander  ses  armes  et 
de  monter  à  cheval,  et  ce  fut  pour  pourvoir  à  la  retraite 
de  son  infanterie,  poussée  et  poursuivie  par  les  Fran- 
çais. On  ne  peut  pas  dire  cela  des  généraux  et  des 
princes  français,  car  ils  étaient  tous  à  la  tête  de  l'in- 
fanterie. M.  le  prince  de  Conti1  y  fut  en  grand  capi- 
taine. M.  de  Chartres2  fut  blessé  légèrement,  ou  plutôt 
reçut  une  contusion.  Le  pauvre  prince  de  Turenne  y 
fut  tué.  «  Où  étaient  donc  vos  généraux?  disait  M.  de 
Luxembourg  à  un  officier  anglais  prisonnier  et  qui  le 
redit  ici  à  son  retour,  nous  ne  les  avons  point  vus.  » 


1.  François-Louis,  prince  de  Conti. 

2.  Le  duc  de  Chartres,  depuis  régent  du  royaume,  n'avait  alors  que 
dix-huit  ans.  La  duchesse  d'Orléans  écrit  deSaint-Cloud,  le  7  août  1692  : 
«Il  faut  pourtant  que  je  vous  conte  la  grande  terreur  que  j'ai  eue  lundi 
dernier.  J'étais  déjà  déshabillée  et  j'allais  me  coucher  à  minuit,  quand 
j'entendis  tout  d'un  coup  Monsieur  qui  parlait  dans  mon  antichambre. 
Je  me  levai  en  hâte  et  courus  à  sa  rencontre,  pour  voir  ce  que  c'était. 
11  tenait  une  lettre  ouverte  à  la  main  et  me  dit  :  «Ne  vous  effrayez  pas, 
votre  fils  est  blessé,  mais  ce  n'est  que  légèrement.  Il  y  a  eu  un 
furieux  combat  en  Flandre;  on  ne  sait  que  cela  en  gros,  et  il  n'y  a 
aucun  détail.  »  {Correspondance  de  Madame  la  duchesse  d'Orléans, 
édition  Jaéglé,  t.  1.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  225 

Pour  lui,  il  y  était  assurément  avec  trois  de  ses  fils,  et 
était  partout. 

Qaesnel  à  du  Vaucel,  ci  Rome 

29  août  1692. 

La  poste  de  Paris  à  Bruxelles  va  à  l'ordinaire.  Il 
vient  même  de  Paris  à  Bruxelles  d'assez  gros  paquets. 
Il  n'en  est  pas  de  même  de  Bruxelles  à  Paris;  car, 
sitôt  qu'ils  s'aperçoivent  qu'il  y  a  plus  que  des  lettres, 
ils  ouvrent  les  paquets,  et,  s'ils  trouvent  des  imprimés, 
ils  en  font  procès-verbal  et  en  rendent  compte  à  l'inten- 
dant ou  en  cour;  maison  a  de  petites  voies  détournées 
dont  on  se  sert  au  besoin. 

On  mande  de  Paris  ce  qui  suit  :  «  On  croit  que 
M.  Du  Pin  pourra  bien  à  la  fin  succomber.  On  dit  que 
M.  l'archevêque  commence  à  lui  tourner  le  dos,  et  que 
M.  de  Meaux  veut  absolument  avoir  raison  de  cette 
affaire.  Il  court  un  mémoire  contre  ce  docteur.  Il  est 
adressé  aux  commissaires  chargés  de  l'examen  de  sa 
bibliothèque.  Quoiqu'il  paraisse  venir  des  jésuites,  il 
ne  laisse  pas  de  contenir  des  choses  qui  feront  peine  au 
docteur  et  qui  pourront  allumer  la  bile  des  censeurs.  » 
Si  M,  l'archevêque  croit  faire  quelque  chose  d'agréable 
à  Rome  en  sacrifiant  ce  docteur,  il  n'en  fera  pas  scru- 
pule. Les  Romains  auront  tout  de  lui  jusqu'à  ce  qu'il 
soit  cardinal,  et  peut-être  le  nonce  a-t-il  quelques  ordres 
pour  lui  mettre  le  feu  sous  le  ventre.  Une  partie  des 
prélats  devaient  être  sacrés  le  24,  et  les  autres  le 
dimanche  suivant.  M.  de  Chartres  (qui  est  l'abbé  des 
Marais)1,  le  devait  être  à  Saint-Cyr  (dont  il  était  supé- 
rieur) par  M.  l'archevêque  et  ses  comprovinciaux.  On 
dit  que  ce  M.  de  Chartres  ne  veut  pas  qu'on  lise  dans 


4.  Paul  Godet  des  Marais*  qui  fut  le  confesseur  deMmc  de  Maintenons, 
12  LH 


226        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

son  diocèse  la  Fréquente  Communion,  les  Lettres  de  M.  de 
Saint-Cyran  et  la  Morale  sur  le  Pater.  L'abbé  Peletier, 
fils  du  ministre  d'Etat1,  est  nommé  à  l'éveché  d'Angers, 
où  il  a  l'abbaye  de  Saint-Aubin.  On  dit  qu'il  est  fort  des 
amis  de  M.  de  Chartres  et  grand  sulpicien  comme  lui  ; 
car  c'est  de  Saint-Sulpice  que  vient  cet  entêtement. 
M.  de  Pomponne  avait  demandé  l'éveché  d'Angers  pour 
un  abbé  de  Feuquières,  chanoine  d'Angers,  et  de  sa 
famille.  Vous  voyez  qu'il  ne  l'a  pas  obtenu. 

On  ne  peut  pas  dire  absolument  que  le  P.  Tellier,  dans 
sa  déclaration,  désigne  le  P.  Quesnel,  car  il  peut  dési- 
gner le  P.  Gerberon.  Je  ne  sais  comment  vous  voulez 
qu'on  réponde  à  tout;  c'est  faire  trop  d'honneur  à  ces 
gens-là.  11  faut  être  sot  au  superlatif  pour  ne  pas  voir 
que  c'est  une  gasconnadc.  Si  on  le  trouve  en  son  che- 
min ailleurs,  on  pourra  lui  donner  un  coup  de  fouet; 
mais  de  mettre  exprès  la  main  à  la  plume,  il  n'en  vaut 
pas  la  peine».  On  est  las  de  tout  cela.  Il  faut  se  réduire 
au  nécessaire,  et,  pour  ce  nécessaire,  on  a  peine  à  trou- 
ver un  imprimeur,  à  moins  qu'on  n'en  fasse  la  dépense. 

On  triomphera  bien  à  Rome  de  la  prise  d'Embrun. 
Vous  en  aurez  su  les  nouvelles  plus  tôt  que  nous.  Elles 
sont  plus  faciles  à  croire  que  celles  de  la  prise  ou  de 
la  levée  de  Namur. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

19  septembre  1692. 

Je  ne  sais  sur  quoi  vous  fondez  les  pronostics  que 
vous  avez,  que  cette  guerre  ne  soit,  à  la  fin,  funeste 
à  la  France.  Il  me  semble  que  tout  dit  le  contraire,  si 
on  juge  de  l'avenir  par  le  présent  et  par  le  passé.  On 
enlève  des  provinces  aux  alliés;   on  les  bat  partout; 

1.  Michel  Le  Peletier. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  227 

partout  ils  ne  font  rien.  Car,  assurément,  ils  ont  été  battus 
enBrabant;  ils  viennent  de  l'être  vers  le  pays  de  Lim- 
bourg  ou  de  Luxembourg  par  le  marquis  d'Harcourt; 
ils  viennent  de  l'être  sur  le  Rhin  par  M.  de  Lorges1. 
Ils  ont  perdu  Namur.  Les  progrès  du  Dauphiné  sont 
une  bagatelle;  on  rechassera  bientôt  ces  canailles-là 
dans  leurs  montagnes.  Ils  ont  trouvé  dix  hommes  dans 
Gap.  Ils  s'attendaient,  par  leurs  mouvements,  de  faire 
éloigner  les  troupes  de  Pignerol  qu'ils  n'ont  osé  atta 
quer.  On  les  a  laissés  courir,  parce  qu'on  savait  qu'ils 
n'iraient  pas  loin.  Le  gain  qu'ils  ont  fait,  à  Embrun, 
ne  vaut  pas  les  deux  mille  hommes  qu'ils  y  ont  perdus 
la  Gazette  de  France  dit  trois.  Rassurez-vous  donc,  à 
moins  que  vous  n'ayez  quelque  prophétie  de  Nostra- 
damus. 

On  dit  qu'il  y  a  quelque  temps  que  l'on  fit  rapport 
au  roi  qu'il  y  avait  des  hérésies  dans  le  Catéchisme  des 
trois  évêques'1,  qu'il  chargea  Msr  de  Reims  de  l'exami- 
ner et  de  lui  en  faire  rapport;  que  ce  prélat,  n'y  ayant 
trouvé  que  deux  ou  trois  mots  à  changer,  il  en  écrivit 
aux  trois  évoques,  après  quoi  il  l'a  fait  réimprimer  pour 
l'usage  de  son  diocèse  et  a  défendu  qu'on  s'en  servît 
d'autre. 

On  dit  que  le  P.  Bouhours  devient  infirme,  et  que  sa 
tête  s'affaiblit,  et  qu'il  ne  sera  plus  guère  en  état  de 
donner  rien  au  public. 

M.  de  Brienne  a  eu  permission  de  quitter  Saint- 
Lazare  pour  aller  au  séminaire  des  Missions  étran- 
gères, où  il  a  la  liberté  de  voir  tous  ses  amis.  Il  se 
plaint  fort  des  mauvais  traitements  qu'il  a  reçus  chez 
les  lazaristes.  On  dit  qu'il  est  dans  son  bon  sens  autant 


1.  Le  maréchal  de  Lorges  bat  le  prince  de  Wirtemberg,  au  com- 
mencement de  septembre,  près  de  Spire-Bach. 

2.  Connu  sous  le  nom  de  Catéchisme  des  trois  Henri.  Il  est  l'œuvre 
d'Henri  de  Laval,  évêque  de  la  Rochelle;  Henri  Arnauld,  évêque  d'An- 
gers, et  Henri  Barillon,  évêque  de  Luçon. 


228  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

qu'il  y  fut  jamais.  Ses  parents  ont  pour  lui  beaucoup 
de  dureté. 


Quesnel  à  M.   Vuillarl,  à  Parisx 

Bruxelles,  25  septembre  1692. 

C'a  été  pour  nous  un  vrai  régal  que  le  récit  de  la  con- 
versation que  vous  avez  eue  avec  le  prisonnier  délivré2, 
comme  sa  délivrance,  que  nous  savions  déjà,  nous  a 
été  un  grand  sujet  de  joie.  J'en  bénis  Dieu  de  tout  mon 
cœur  et  de  toutes  les  grâces  qu'il  lui  a  faites,  dedans  et 
dehors. 

J'ai  peur  que  le  travail  de  la  composition  d'une  gram- 
maire ne  soit  trop  appliquant,  je  veux  dire  la  méthode 
de  lire  sans  points.  Tant  de  gens  consommés  ont  écrit 
là-dessus,  et  le  fruit  en  est  si  borné  et  si  mince  que  je 
ne  puis  ne  pas  souhaiter  qu'il  s'appliquât  à  quelque 
chose  dont  l'utilité  fût  plus  étendue  et  le  travail  moins 
casse-tête. 

Je  crois  aussi  qu'on  lui  doit  faire  entendre  doucement 
qu'il  sera  bon  de  s'interdire  entièrement  la  composition 
en  vers.  Elle  lui  a  fait  autrefois  beaucoup  de  tort.  Je  le 
plains  beaucoup  de  l'incommodité  dont  Dieu  l'exerce. 
Mais,  puisque  c'est  Dieu,  qu'y  a-t-il  à  dire? 

Nous  avons  aussi  eu  notre  part  du  tremblement  de  terre. 
Je  ne  m'en  serais  pas  aperçu  si  une  sœur  du  couvent 
n'avait  crié,  à  l'entrée  du  jardin  où  j'étais  avec  le  P.  Dav. 
[ Amenda]  et  un  autre  :  «  Voilà  une  cheminée  qui  va 
tomber  »,  la  voyant  aller  de  côté  et  d'autre.  Elle  tomba 
en  effet,  et  cet  autre  dit  en  même  temps  :  «  C'est  un  trem- 
blement de  terre.  »  Je  sentis  ma  tête  un  peu  étonnée; 
mais  je  crois  que  le  bruit  de  la  cheminée  qui  tombait 
sur  des  tuiles,  des  gens  qui  criaient  et  le  mot  de  trem- 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  19.735. 

2.  Loménie  de  Brienne  (Voir  la  lettre  précédente!) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  229 

blement  de  terre,  y  eurent  bonne  part  ;  car  je  ne  sentis 
point  de  mouvement,  ni  le  P.  Dav.  non  plus.  Il  est  vrai 
que  ceux  qui  sont  sur  le  plancher  des  vaches  le  doivent 
moins  sentir  que  ceux  qui  sont  dans  une  maison,  et 
moins  encore  ceux-ci  que  ceux  qui  sont,  outre  cela,  dans 
un  lit.  Car  ces  derniers  ont  trois  mouvements  :  celui  de 
la  terre,  celui  de  la  maison  et  celui  du  lit,  et  peut-être 
encore  celui  des  maisons  voisines,  qui  tiennent  à  celle 
où  il  est.  Il  a  été  bien  plus  violent  à  Mons  et  en  Hollande. 
Je  salue  toute  la  chère  petite  église  et  suis  à  elle  de 
très  bon  cœur. 


Quesnel  à  du   Vaucel,  à  Rome 

26  septembre  1692. 

Grenoble  ne  craint  plus  rien.  L'Altesse  de  Savoie  a 
repris  le  chemin  de  ses  montagnes,  plus  chargé  de 
vérole  que  de  lauriers  et  remportant  avec  lui  tous  les 
mousquets  dont  il  prétendait  armer  les  protestants.  Il 
eût  mieux  fait  de  reprendre  Pignerol,  ou  Casai,  ou  Suzc, 
que  de  faire  tuer  son  monde  à  prendre  une  place  qu'il 
ne  peut  garder  et  à  faire  des  ravages  qui  ne  lui  profitent 
point.  Que  s'ils  ne  sont  pas  assez  forts  pour  faire  des 
entreprises  utiles,  que  ne  font-ils  donc  la  paix  ?  M.  de 
Gatinat  commencera  apparemment  sa  campagne  quand 
les  autres  la  finiront.  Ils  n'ont  pas  seulement  osé  atta- 
quer Briançon. 

On  avait  nommé  un  M.  Tournély1,  docteur  de 
Sorbonne,  pour  succéder  à  M.  Delaleu  ;  mais  il  a  eu 
depuis  une  chaire  de  Sorbonne.  Celle  de  M.  Rivette  a 

1.  Honoré  Tournély,  très  protégé  par  les  jésuites  à  la  suite  de  sa 
complaisance  dans  l'intrigue  du  «  faux  Arnauld  »,  passa  de  Douai  à  un 
canonicat  à  la  Sainte-Chapelle  de  Paris,  puis  obtint,  en  1692,  une  chaire 
en  Sorbonne.  Il  jouera  un  grand  rôle  dans  les  querelles  de  la  bulle 
Unigenitus. 


230  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

été  donnée  à  un  nommé  Delcourt,  que  l'évêque  de 
Namur  avait  reçu  des  jésuites.  C'est  un  misérable,  em- 
porté au-delà  de  tout  ce  qu'on  peut  s'imaginer  contre  le 
prétendu  jansénisme.  J'ai  copie  d'une  lettre  de  lui  où 
il  en  donne  les  marques.  Il  y  parle  d'un  ouvrage  qu'il 
avait  fait  contre  Jansénius. 

Il  est  Espagnol  outré  ;  il  a  dit  que  ce  qui  le  chagrinait 
était  de  venir  sous  la  domination  du  pilleur,  du  brû- 
leur et  du  saccageur  de  l'Europe.  Tout  cela  n'est  rien, 
pourvu  qu'on  soit  antijanséniste,  et,  si  M.  Gilbert  venait 
à  mourir,  il  aurait  sa  dépouille. 

On  a  senti  le  tremblement  de  terre  à  Paris,  à  Amster- 
dam, môme  à  Middelbourg,  en  Zélande. 


Quesnel  à  du   Vaucel 

3  octobre  1692. 

Présentement,  je  suis  obligé  de  relire  les  quatre 
volumes  du  Nouveau  Testament  avec  des  Réflexions, 
parce  qu'il  s'y  trouve  bien  des  fautes,  ce  qui  arrive 
toujours  quand  on  est  loin  de  l'imprimeur. 

Il  est  vrai  que  l'on  a  imprimé  sur  le  brouillon  de 
l'auteur,  qui  avait  rempli  les  marges  d'un  exemplaire 
et  les  feuillets  blancs  que  l'on  avait  fait  mettre  entre 
les  imprimés.  Outre  cela,  j'ai  pris  de  cette  nécessité 
de  le  revoir  l'occasion  de  faire  quelques  changements 
dans  beaucoup  d'endroits,  où,  sous  prétexte  d'abréger, 
il  y  a  beaucoup  de  phrases  imparfaites  et  comme  estro- 
piées. On  m'a  mandé  que  plusieurs  dames  en  étaient 
choquées,  et  il  faut  avoir  égard  à  leur  goût.  En  effet, 
il  y  a  de  certaines  choses  qui  étaient  supportables 
quand  les  notes  étaient  en  forme  de  titres  sommaires 
au-dessus  du  texte  ;  mais,  maintenant  que  ce  sont  des 
réflexions  détachées  et  à  côté,  cela  demande  une  autre 
forme,  et  j'ai  tâché  de  la  donner  aux  quatre  Evangiles, 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  231 

dont  j'achèverai  bientôt  saint  Jean.  On  a  déjà  réim- 
primé, en  Hollande,  saint  Matthieu  et  saint  Marc,  corri- 
gés des  anciennes  fautes  et  remplis  de  nouvelles.  On 
imprime  saint  Luc,  à  Bruxelles,  et  saint  Jean   suivra. 

J'admire  que  vous  appeliez  conquêtes  les  opérations 
du  duc  de  Savoie.  Il  n'a  rien  conquis  ni  acquis,  puis- 
qu'il ne  lui  reste  rien. 

Il  a  pris  une  ville  qui  n'avait  de  défense  qu'une 
simple  muraille  et  qui  l'a  arrêté  douze  ou  quinze 
jours,  et  il  est  entré  dans  une  villote  ouverte  et  aban- 
donnée, où  il  a  ravagé,  pillé,  brûlé,  nonobstant  la  belle 
réponse  qu'on  vous  a  fait  accroire  qu'il  avait  faite.  Ce 
pauvre  petit  prince  est  bien  mal  conseillé.  Il  faudra, 
tôt  ou  tard,  qu'il  vienne  à  jubé,  et  on  lui  fera  payer 
bien  cher  les  pots  cassés.  Ne  voit-il  pas  bien  que,  la 
ligue  une  fois  dissipée,  il  sera  à  la  discrétion  de  la 
France?  On  me  mande  de  Paris  que  M.  de  Gatinat  se 
prépare  à  entrer  en  Italie  avec  une  armée  de 
40.000  hommes,  et  qu'aussitôt  qu'il  y  paraîtra  les 
princes  d'Italie,  ligués  pour  chasser  les  Allemands  de 
chez  eux,  se  joindront  à  lui. 

On  me  mande  encore  que,  cent  vingt  dragons  de 
l'armée  de  Savoie  s'étant  écartés  pour  brûler  le  village 
de  Vantabout,  dans  le  Dauphiné,  les  paysans  les  avaient 
tous  tués  et  écartelé  à  quatre  chevaux  le  commandant, 
réfugié  français. 

Les  deux  tiers  de  l'impression  du  dernier  livre  du 
P.  Mabillon  contre  l'abbé  de  la  Trappe  sont  déjà  débités; 
le  livre  est  fort  estimé.  On  trouve,  à  la  cour,  que  cet 
abbé  a  un  style  de  déclamateur. 

Le  nouvel  évêque  de  Tournay1  est  allé  à  son  dio- 
cèse.   On  verra  ce  qu'il  y  fera.  On  dit   que  le  roi  le 

1.  Caillebot  de  la  Salle,  évêque  de  Tournay,  de  1690  à  1705,  époque 
à  laquelle  il  se  démit  de  ses  fonctions.  Nous  voyons,  dans  la  Table 
des  Nouvelles  ecclésiastiques,  qu'il  «perpétua,  dans  son  diocèse,  le  bien 
considérable  fait  par  son  prédécesseur,  M.  de  Ghoiseul  ». 


232  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

nomma  à  l'évêché  motn  proprio,  an  jour  de  la  Pente- 
côte, frappé  de  sa  modestie  et  pieté,  qu'il  avait  remar- 
quées durant  la  messe. 


Qitesnei  à  du   Vaucel,  à  Rome 

10  octobre  1692. 

Je  ne  sais  comment  vous  me  disiez  dans  votre  lettre 
que  le  héros  de  la  ligue1  avait  fait  prudemment  de  ne 
se  pas  commettre  dans  le  combat  de  Steinkerque.  Ses 
gens  ne  sont  pas  de  ce  sentiment,  puisqu'ils  ont  écrit 
et  fait  imprimer  une  lettre  aux  Etats,  où  ils  ne  croient 
pouvoir  sauver  son  honneur  qu'en  disant  que  ce  héros 
était  partout,  quoiqu'il  soit  très  faux  et  que  tous  les 
étrangers  en  aient  murmuré  tout  haut.  Ce  sont  de  plai- 
sants politiques  que  vos  Romains,  qui  croient  que  M.  de 
Luxembourg  aurait  mieux  fait  de  laisser  plier  et  mettre 
en  déroute  les  régiments  d'infanterie.  On  ne  peut  s'empê- 
cher de  rire.  Pour  ce  qui  est  des  princes  du  sang,  il  fit 
tout  ce  qu'il  put  pour  se  dispenser  de  permettre  à  M.  de 
Chartres2  de  se  mettre  comme  les  autres  dans  le  combat, 
et  il  aurait  mieux  fait  de  ne  pas  céder  à  ses  importu- 
nités;  mais,  pour  les  autres,  cela  serait  bien  plaisant 
qu'ils  allassent  chercher  les  occasions  de  se  signaler  en 
Hongrie  et  chez  les  Vénitiens,  et  qu'ils  se  tinssent  les 
bras  croisés  quand  il  est  question  de  repousser  l'ennemi 
qui  attaque  l'armée  de  leur  roi  et  de  leur  patrie.  Vos 
Romains  diront  ce  qu'il  leur  plaira;  mais  il  sera  tou- 
jours vrai  que  les  alliés  ont  perdu  leur  meilleure  infan- 

1.  Guillaume  d'Orange. 

2.  La  mère  du  duc  de  Chartres  elle-même  approuvait  cette  première 
campagne  du  jeune  homme  :  «  Si  mon  fils,  écrivait-elle,  ne  faisait  pas 
campagne  tous  les  ans,  à  rage  où  il  est,  il  se  ferait  mépriser  affreuse- 
ment et  perdrait  toute  considération.  »  (Correspondance  de  Madame  la 
ducliesse  d'Orléans,  éd.  Jaéglé,  1,  115.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  233 

tcrie  et  un  grand  nombre  d'officiers,  plus  que  ne  dit 
la  lettre  du  roi.  L'avantage  ne  serait  pas  si  grand  si 
l'armée  du  roi  avait  été  l'agresseur.  Mais  c'est  une 
victoire  d'une  grande  conséquence,  en  ce  qu'on  n'a  rien 
laissé  aux  alliés  qui  pût  balancer  l'honneur  de  la  cam- 
pagne et  que  le  héros  s'en  retourne,  chargé  de  honte 
autant  que  les  Français  sont  chargés  de  lauriers. 

Ceux  qui  disent  sans  façon  que  l'ambassadeur  du 
roi  a  été  empoisonné  à  Belgrade  en  sont  aussi  bien 
informés  que  moi,  qui  n'en  sais  rien  du  tout  ;  et  je 
m'étonne  que  vous  ne  fassiez  point  de  scrupule  de  dire 
que  cela  n'est  pas  honorable  à  la  France,  car  c'est  sup- 
poser qu'elle  en  est  coupable,  de  quoi  il  n'y  a  pas  la 
moindre  apparence.  L'affaire  de  Grandval l  est  un  mys- 
tère que  nous  ne  connaissons  point,  ni  vous,  ni  moi. 
Tout  ce  qui  en  résulterait,  à  la  rigueur,  est  que  M.  de 
Louvois,  ayant  été  certainement  empoisonné2,  son  fils 
aurait  cru  pouvoir  se  venger  de  celui  qu'il  croit  pre- 
mier auteur  du  meurtre  de  son  père.  Ce  serait  la  faute 
d'un  particulier  qui,  seul,  en  demeurerait  chargé  ; 
mais,  que  le  roi  Jacques  y  soit  entré,  c'est  ce  que  je 
ne  croirai  jamais  d'un  prince  très  religieux.  C'est  une 
chose  assez  étrange  que  trois  ou  quatre  affidés  du  prince 
d'Orange  aient  connu  seuls  de  toute  cette  affaire  dans 
un  conseil  de  guerre.  Qui  peut  répondre  de  ce  qu'ils 
ont  fourré  dans  les  procédures  à  l'insu  du  criminel? 

On  nous  a  envoyé  depuis  peu,  je  ne  sais  pourquoi, 

1.  En  1691,  sous  le  ministère  de  Louvois,  un  capitaine,  nommé 
Grandval,  s'offrit  pour  assassiner  Guillaume  d'Orange.  Un  livre  intitulé  : 
Récit  véritable  de  V horrible  conspiration  traînée  contre  la  vie  de  sa 
sacrée  Majesté  Guillaume  III,  nous  apprend  qu'il  s'aboucha  avec  la 
cour  de  Saint-Germain.  Lorsqu'il  fut  jugé,  le  12  août  1692,  il  déclara  la 
part  que  le  roi  Jacques,  Louvois  et  Barbezieux  avaient  eue  à  l'affaire. 
L'historien  Macaulay  établit  nettement  qu'il  n'y  a  aucun  doute  sur  la 
connivence  du  roi  détrôné  et  de  l'officier.  Notre  Quesnel  semble  donc 
se  faire  des  illusions  sur  ce  «  prince  très  religieux  ». 

2.  L'empoisonnement  de  Louvois,  attribué  alors  aux  Orangistes,  est 
absolument  controuvé  ;  sa  mort  fut  des  plus  naturelles. 


234  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

une  Dissertation  latine  de  M.  Thoynard,  sur  les  années 
de  l'empereur  Commode.  Affaire  de  médailles,  qui  est 
la  curiosité  qui  règne  maintenant  parmi  les  savants. 
Cette  Dissertation  est  imprimée  de  1690.  Je  ne  suis  pas 
tenté  de  la  lire.  C'est  une  étude  bien  sèche  et  bien  peu 
utile.  Mais  que  voulez-vous?  On  aime  l'extraordinaire, 
et  on  y  donne  d'autant  plus  aisément  que  l'on  a  plus  de 
moyens  de  se  distinguer  par  cet  endroit.  Quand  cette 
science  sera  devenue  commune,  comme  elle  l'est  déjà, 
on  se  jettera  sur  quelque  autre  chose  qui  le  sera  moins. 
C'est  ainsi  que  l'on  perd  un  temps  que  l'on  pourrait 
employer  plus  utilement. 


Quesnel  à  du  Vaucet,,  à  Rome 

17  octobre  1692. 

Je  crois  que  le  P.  Daniel1  est  habitant  du  collège  de 
Paris.  Il  a  fait  un  livre  intitulé  :  le  Voyage  du  monde 
de  Descartes  2,  où,  en  faisant  promener  l'esprit  de  ce 
philosophe  par  tout  le  monde,  il  tâche  de  faire  l'his- 
toire de  sa  philosophie  et  de  ses  intrigues. 

Le  pauvre  petit  docteur  [Du  Pin]  est  entre  le  marteau 
et  l'enclume.  On  continue  à  poursuivre  une  censure 
contre  lui.  Peut-être  s'y  porte-t-on  un  peu  trop  chau- 
dement, et  peut-être  aussi  a-t-il  eu  trop  de  fierté.  Il 
devait  ménager  M.  de  Meaux,  et  il  l'a  piqué,  en  entre- 
prenant un  dessein  sur  la  Bible  dont  ce  prélat  était 
en  possession.  Dieu  le  punit  d'avoir  abandonné  saint 
Augustin,  auquel  il  était  fort  attaché  avant  que  de 
prendre  les  degrés. 

1.  Le  P.  Daniel,  jésuite  et  bibliothécaire  de  la  maison  professe  de 
Paris,  auteur  d'une  Histoire  de  France  assez  connue,  fut  un  des  membres 
de  la  cabale  des  Normands,  ainsi  que  lesPP.  Tellieret  Doucin,  et  ardem- 
ment mêlé  aux  controverses  avec  les  jansénistes. 

2.  1690,  in-12. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  235 

Les  Lettres  historiques  de  Hollande  prétendent  qu'il 
y  a  une  grande  liaison  d'amitié  entre  le  cardinal  de 
Janson  et  le  pape,  formée  lorsque  ce  dernier  était  nonce 
en  Pologne  et  que  le  premier  y  était  ambassadeur,  et  que 
celui-ci  a  beaucoup  contribué  à  le  faire  pape  et  que 
c'est  pour  cela  que  le  cardinal  est  chargé  de  tout  du 
côté  de  France. 

Il  tombait  de  la  neige  à  force,  l'onze  du  courant  à 
Paris,  où  l'on  dit  qu'il  y  a  des  maisons  qui  ont  souffert 
du  tremblement  de  terre. 


Quesnel  à  du   Vancel,  à  Rome 

24  octobre  1692. 

Je  vous  ai  envoyé  des  thèses  de  Paris,  les  plus  auda- 
cieuses qu'on  puisse  soutenir.  Les  dominicains  laissent 
passer  tout  cela  sans  dire  mot,  et  plus  ils  paraissent 
craindre  les  jésuites,  plus  ceux-ci  s'élèvent  au-dessus 
d'eux.  C'est  un  méchant  parti  que  celui  de  se  tenir 
simplement  sur  la  défensive.  Il  faut  attaquer  si  l'on 
veut  vaincre,  et,  si  les  dominicains  étaient  bien  con- 
seillés, ils  travailleraient  tout  de  bon  à  les  attaquer  de 
la  bonne  manière  et  se  mettraient  sur  le  pied  de  ne  leur 
pardonner  rien. 

Il  est  vrai  qu'au  commencement  des  Illusions1  il  y  a 
quelque  chose  qui  n'est  pas  net.  Je  l'avais  vu,  et  cepen- 
dant cela  est  demeuré.  Je  crois  que  vous  serez  aussi 
content  de  la  (in  que  du  commencement.  On  n'y  a  guère 
de  ménagement.  Il  ne  sert  de  rien.  L'auteur  ne  compte 
pas  d'aller  se  chauffer  au  feu  du  prélat.  On  est  bien 
partout,  et  je  sais  qu'il  n'a  nul  empressement  de  retour- 
ner au  pays  où  il  n'y  a  rien  à  faire. 

1.  Les  Illusions  de  la  Relation  sommaire  de  ce  qui  s'est  passé  dans 
l'affaire  de  quelques  théologiens  de  Douai,  parle  P.  Quesnel,  in-12  de 
117  pages. 


236  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

M.  le  maréchal  de  Lorges  a  repris,  en  Allemagne, 
ce  que  les  Allemands  ont  pris  dans  le  Dauphiné,  et  au 
delà.  Les  gazettes  de  Hollande  même  marquent  que 
cela  n'est  pas  imaginable,  le  butin  qu'ils  ont  fait  dans 
le  Wurtemberg.  Ils  en  ont  enlevé  tous  les  grains  et 
tous  les  bestiaux,  et  on  me  mande  de  Paris  qu'on  a 
enlevé  3.000  chevaux.  Avec  cela,  avoir  défait  une  par- 
tie de  leurs  armées,  pris  des  villes,  fait  lever  le  siège 
d'Ebernbourg1,  renvoyé,  au-delà  le  Rhin,  qui  voulait 
hiverner  en  deçà,  et  rendre  inutile  toute  leur  campagne, 
c'est  quelque  chose  qui  fait  honneur  au  neveu  de  M.  de 
Turenne.  La  flotte  d'Espagne  n'a  rien  fait.  Elle  s'est 
présentée  à  Antibes  et  a  été  repoussée  par  la  tempête. 

On  me  mande  qu'un  jeune  savant  de  Paris,  nommé 
l'abbé  Gouet 2,  a  été  choisi  par  le  prince  de  Salm  pour 
accompagner  son  fils  dans  le  voyage  qu'il  va  faire  dans 
toutes  les  cours  de  l'Europe.  Cet  abbé  a  bien  du  mérite, 
et  il  est  connu  de  tous  les  honnêtes  gens. 

Le  P.  Thomassin  est  tombé  en  enfance,  à  ce  qu'on 
me  mande. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

14  novembre  1692. 

Vraiment  j'ai  lu  avec  bien  du  plaisir  ce  que  vous 
me  mandez  de  ce  bon  pape,  au  sujet  des  pauvres  qu'il 
fait  renfermer  et  de  son  tombeau.  S'il  taxe  les  maisons 
et  les  collèges  des  jésuites,  je  n'aurai  point  pitié  d'eux, 
et  je  crois  que  cette  saignée  leur  sera  salutaire. 

On  s'attend  bien  que  tout  le  mal  qui  arrivera  au 
genre  humain  sera  mis  sur  le  compte  des  Français. 
Ces  gazetiers,  qui  leur   attribuent  la  levée  du  siège  de 

1.  Le  8  octobre. 

2.  L'abbé  Bernard  Gouet,  plus  tard  grand-vicaire  de  Rouen  et,  en  1718, 
du  cardinal  de  Noailles. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       237 

la  Canée,  se  rendent  bien  ridicules.  Quand  quelques 
Français  auraient  déserté  et  donné  des  avis  à  ceux  de 
la  place,  il  est  encore  ridicule  d'en  charger  le  roi  ou  la 
nation.  Ce  seraient  les  alliés  qui  en  seraient  respon- 
sables, parce  qu'ils  envoient  aux  Vénitiens  tous  les 
déserteurs  français,  en  leur  donnant  passage  et  passe- 
port pour  aller  servir  la  république.  Or  il  ne  faut  pas 
s'étonner  que  ceux  qui  n'ont  pas  été  fidèles  à  leur  roi 
ni  à  leur  patrie  ne  le  soient  pas  à  des  étrangers. 

L'évêque  d'Acqs  I  [Dax]  a  été  sacré  à  Saint-Magloire, 
et  on  dit  qu'il  n'y  avait  personne.  C'est  un  gen- 
tilhomme de  ces  quartiers-là,  qui  a  demeuré  autrefois 
à  Saint-Magloire  et  qui  y  a  reçu  tous  les  ordres.  Il 
fut  fait  depuis  curé  de  la  principale  paroisse  et  grand- 
vicaire  du  diocèse.  On  dit  qu'il  fit  fort  bien  dans  le 
temps  de  la  réunion  des  nouveaux  catholiques  et  que 
l'intendant,  qui  en  fut  fort  content,  en  rendit  bon  témoi- 
gnage au  roi.  L'évêché  étant  venu  à  vaquer,  et  le  roi 
et  le  P.  de  La  Chaise  cherchant  un  sujet,  le  roi  dit  : 
«  Il  y  a  un  curé  de  ce  pays-là  dont  on  m'a  dit  beau- 
coup de  bien.  Quel  inconvénient  y  aurait-il  de  lui 
donner  l'évêché  ?  »  Le  Père  n'ayant  rien  à  dire  contre, 
cela  fut  fait.  Sans  le  serment  de  fidélité,  il  ne  serait  pas 
venu  à  Paris.  Il  est  venu  descendre  à  Saint-Magloire. 
On  dit  qu'il  paraît  être  en  de  bonnes  dispositions. 


Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

21    novembre  1692. 

Des  choses  dites  en  l'air,  comme  l'empoisonnement 
de   l'ambassadeur  d'Angleterre,  ne  méritent  pas  d'être 

1.  Bernard  d'Abbadie  d'Arbocave,  futur  appelant  de  la  bulle  Uni- 
genitus,  «  naturellement  doux,  ami  de  la  paix  et  de  la  tranquillité  »* 
{Nouvelles  ecclésiastiques  du  30  juin  1729.) 


238  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

relevées.  Ce  sont  des  contes  de  gazetiers  de  Hollande, 
encore  des  plus  malhonnêtes  gens  et  qui  disent  tout 
sans  jugement.  Vos  ramasseurs  de  nouvelles  les  ont 
pris  là.  Mais  M.  de  Louvois  est  mort  d'une  mort 
violente  presque  et  subite,  incontinent  après  son  dîner, 
en  criant  qu'il  brûlait,  et  avec  tous  les  symptômes 
d'un  homme  empoisonné.  On  l'a  ouvert,  on  a  trouvé 
tous  les  signes  d'empoisonnement ';  le  grand-vicaire 
de  M.  de  Reims  nous  l'a  mandé  dans  le  temps  positi- 
vement, comme  une  chose  certaine.  On  a  même  arrêté 
des  gens  pour  ce  sujet.  Et  d'ailleurs  on  sait  qu'on 
lui  en  voulait  de  tous  côtés.  Votre  comparaison  n'est 
donc  pas  juste.  Les  deux  ambassadeurs  d'Angleterre 
sont  morts  dans  les  formes.  Est-il  fort  aisé,  à  votre 
avis,  aux  Français  de  faire  ce  métier  à  Belgrade?  Je  ne 
sais  comment  des  ecclésiastiques  peuvent  froidement 
former  de  tels  soupçons  sur  des  ministres  qui  passent 
pour  gens  d'honneur  et  de  conscience.  Je  parle  de  ceux 
qui  vous  le  rapportent. 

Le  sieur  Tournély  fit,  le  13  de  ce  mois,  sa  harangue 
d'entrée  dans  la  charge  de  professeur.  Il  y  avait  un 
grand  concours  de  toute  sorte  de  personnes.  On  y 
remarqua  l'abbé  de  Louvois,  qui  entre  en  théologie, 
les  PP.  Deschamps,  de  la  Baume  et  autres  jésuites.  Il 
commença  son  discours  par  des  remerciements  à  ceux 
à  qui  il  avait  obligation:  le  roi,  MKr  l'archevêque;  il 
ajouta  et  omnium  snffragiis,  qui  fut  relevé  par  presque 
toute  l'assemblée,   qui  dit   à  demi-haut  que  cela  était 


1.  La  princesse  palatine  écrivait,  le  22  juillet  1691  :  «  Il  s'est  trouvé 
mal  de  son  habitude  de  boire  de  Peau.  Tous  les  'médecins  et  chirur- 
giens qui  l'ont  ouvert  ont  affirmé,  et  affirmé  par  écrit,  qu'il  était  mort 
d'un  horrible  poison.  »  Une  note  de  Voltaire  {Siècle,  de  Louis  XIV)  dit 
que  La  Ligerie,  chirurgien  de  M.  de  Louvois,  l'avait  souvent  averti 
qu'il  risquait  sa  vie,  s'il  travaillait  en  prenant  des  eaux  (de  Balaruc) 
que  Séron,  son  médecin,  lui  avait  ordonnées.  Il  mourut  subitement, 
en  effet,  du  chagrin  de  sa    disgrâce  et  d'un  excès  de  travail. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  239 

aux.  On  dit  que  ce  nouveau  professeur  a  été  autrefois 
réduit  à  décrotter  les  souliers  d'un  oncle  qu'il  avait, 
chapelain  ou  habitué  à  Saint-Germain-de-l'Auxerrois, 
et  qui  lui  a  laissé  depuis  peu  une  fort  grosse  succes- 
sion avec  une  fort  belle  bibliothèque.  Ceux  qui  ont  vu 
le  sieur  Tournély  étudier  en  théologie  disent  qu'il 
paraissait  comme  un  vrai  cuistre.  En  parlant  du  grand 
crédit  de  M.  de  Paris,  il  dit  qu'il  ne  s'en  servait  jamais 
pour  faire  du  mal  à  personne,  mais  pour  faire  du  bien 
à  tous. 


Quesnel  à  du   Vaucel,  à  Rome 

28  novembre  1692. 

MUe  des  Gordes  [M110  de  Vertus]  est  allée  à  Dieu, 
le  21  de  ce  mois,  par  une  grosse  fluxion  sur  la  poi- 
trine1. Dans  la  dernière  lettre  qu'elle  m'écrivait,  elle 
me  disait  qu'elle  avait  soixante-quinze  ans.  Son  méde- 
cin (M.  Dodart),  qui  était  aussi  son  ami  et  dont  elle 
avait  fait  son  exécuteur  testamentaire,  me  mandait, 
le  18,  qu'il  y  avait  deux  jours  qu'on  attendait  l'agonie 
de  quart  d'heure  en  quart  d'heure.  «  Quelle  perte  pour 
les  pauvres,  ajoute-t-il,  pour  ses  amis,  et  j'oserais 
même  dire,  pour  l'Eglise.  Dieu  sait  ce  qu'il  veut  faire 
des  bonnes  œuvres  qu'elle  soutenait  par  ses  aumônes, 
par  ses  conseils  et  son  exemple.  » 

L'éveque  d'Angers2  fut  sacré,  il  y  eut  dimanche  huit 
jours.  On  fut  édifié  de  sa  modestie.  Sa  soutane  était  de 
laine.  Il  y  a  un  écrit  de  deux  feuilles  imprimées  contre 
le  psautier  de  M.  Du  Pin.   On  dit  qu'il  est  de  M.  de 


1.  Mlle  de  Vertus  fut,  dit  Sainte-Beuve,  «  la  dernière  à  Port-Royal  des 
hôtesses  de  distinction  à  qui  l'on  permit  ce  désert  ».  Elle  y  mourut 
le  21  novembre  1692. 

2.  Michel  II  Le  Peletier,  fils  du  ministre  d'Etat  Claude  Le  Peletier. 


240  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Meaux,  et  son  style  y  paraît  assez.  11  l'accuse  d'avoir 
trop  suivi  Grotius,  d'avoir  affaibli  les  preuves  qui 
regardent  le  Messie  et  de  favoriser  le  socinianisme. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

12  décembre  1692. 

Je  me  défie  fort  du  P.  Alexandre1.  Il  faut  supposer 
qu'il  prend  langue  de  M.  des  Arquins  [de  Harlay, 
archevêque  de  Paris].  A  propos  de  M.  des  Arquins,  le 
bruit  a  couru  à  Paris  qu'il  allait  à  Rome.  Peut-être  n'y 
a-t-il  pas  grand  fondement  à  ce  bruit,  à  moins  qu'il  ne 
voulût  aller  recueillir  le  fruit  des  bons  services  qu'il  a 
rendus  à  la  cour  romaine  et  consommer  la  réconcilia- 
tion des  deux  cours,  et  cabaler  contre  les  gens  de  bien. 
Quoi  qu'il  en  soit,  ce  ne  pourrait  être  qu'au  printemps. 
Un  habile  homme  comme  lui  ne  doit  pas  quitter 
l'oreille  qu'il  tient,  pour  en  aller  chercher  une  autre 
qui  ne  se  laisserait  peut-être  pas  tenir.  On  a  fait  les 
vers  qui  suivent  sur  ce  voyage  : 

Le  grand-prêtre  Colas  s'en  va,  dit-on,  à  Rome, 
Pour  se  convertir.  Le  saint  homme! 

Sans  honte  osera-t-il  avouer  tous  ses  cas? 
Et  comment  se  pourrait-il  faire 

Qu'en  confessant  ainsi  ses  crimes  au  Saint-Père 
Sur-le-champ  il  ne  rougît  pas? 

On  imprime  actuellement  chez  Josse,  rue  Saint- 
Jacques,  les  quatre  Evangiles  de  la  traduction  du  P.  Bou- 
hours,  et  on  en  revoit  les  épreuves  avec  un  fort  grand 

1.  Le  P.  Noël  Alexandre,  dominicain,  l'un  des  plus  laborieux  d'entre 
les  auteurs  religieux  de  l'époque.  11  avait  soutenu  les  quatre  articles 
de  1682,  et  ses  ouvrages  furent  condamnés  par  un  décret  du  pape  Lmo- 
cent  XI,  le  23  juillet  1684. 


CORRESPONDANCE    DE    PÀSQUIER    QUESNEL  241 

soin.   On   dit   que   ce  Père  se   porte   beaucoup  mieux 
depuis  que  les  chaleurs  sont  passées. 

Le  P.  Tellier  a  écrit  deux  lettres  contre  la  Vie  de 
Descaries.  On  assure  que  ce  Père  est  cité  à  Rome  pour 
la  troisième  fois,  et  le  bruit  court  à  Paris  qu'il  part 
pour  ce  voyage. 


Qitesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

26  décembre  1692. 

Je  n'ai  point  ouï  parler  de  l'office  du  cœur  de  Jésus. 
Le  P.  Eudes {  en  a  fait  un  du  cœur  de  la  Vierge.  Je  ne 
sais  s'il  en  a  eu  l'approbation  ;  mais  on  faisait  dans  sa 
congrégation  cet  office.  Celui  de  Jésus  ne  vient-il  point 
de  l'Oratoire?  A  Saint-Sulpice,  ils  ont  la  dévotion  à 
l'intérieur  de  la  Vierge. 

Je  n'ai  eu  garde  de  prétendre  qu'on  écrivît  de  but  en 
blanc  pour  l'abolition  du  formulaire  en  France  ;  mais 
des  ministres  bien  intentionnés  savent  bien  les  manières 
de  s'y  prendre,  quand  on  veut  arrêter  la  témérité  des 
exacteurs  de  signatures.  Il  n'y  aurait  qu'à  faire  entendre 
que  ce  qu'a  fait  Clément  IX  ne  doit  recevoir  aucun  pré- 
judice de  ce  qu'avait  fait  Alexandre  VII. 

On  dit  que  l'érection  d'un  évêché  à  Blois2  est  entiè- 
rement résolue  en  faveur  d'un  abbé  Bertier,  qui  y  est 
déjà  comme  grand-vicaire  de  l'évêque  de  Chartres. 
M.  le  chancelier  a  envoyé  quérir  l'auteur  du  Mercure 
galant,  pour  lui    faire    réprimande    de  ce   qu'il  avait 

1.  Le  P.  Jean  Eudes,  fondateur  de  la  congrégation  des  eudistes  et 
frère  de  l'historien  Eudes  de  Mézeray,  est  cité  pour  son  Avertissement 
aux  confesseurs,  dans  la  bibliographie  clérico- galante.  Quesnel  ajoute 
en  marge  que  «  dans  cet  office  de  la  Vierge  il  y  a  des  litanies  dont  un 
verset  est  Cor  bibliotkeca  apostolorum,  ora  pro  nobis  ». 

2.  L'évêché  de  Blois  ne  fut  érigé  qu'en  1697,  et  le  premier  évêque  fut 
en  effet,  l'abbé  David  Nicolas  de  Bertier,  grand  ami  de  Fénelon  et  des 
jésuites. 

i.  16 


242  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

inséré  quelque  chose  contre  l'honneur  de  M.  Descartes 
dans  un  de  ses  journaux.  Le  P.  Bourdaloue,  qui  a  prê- 
ché l'avent  à  Saint-Paul,  a  répété  ce  qu'il  avait  prêché 
il  y  a  un  an,  le  jour  de  la  Conception,  contre  les  Avis 
salutaires.  Et  ce  fut  le  même  jour,  et  on  dit  cependant 
qu'après  avoir  bien  crié  il  avait  pris  de  ce  livret  tout 
ce  qu'il  y  avait  de  meilleur  dans  son  sermon.  Bonnes 
fêtes,  bonne  année,  toujours  mes  respects  au  cher 
député  l. 

Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

2  janvier  1693. 

J'ai  reçu,  depuis  peu,  une  lettre  du  pauvre  prison- 
nier de  B...  [P.  du  Breuil].  Il  est  très  content  où  il  est, 
Il  y  a  pourtant  été  fort  incommodé.  Il  dit  que  le  bon 
air,  par  un  effet  fort  équivoque,  l'avait  réduit  à  une 
faiblesse  extrême,  jusqu'à  ne  pouvoir  se  tenir  debout, 
ni  à  l'autel,  ni  à  sa  chambre,  durant  cinq  ou  six 
semaines.  Je  conçois  bien  que  de  passer  d'un  air  gros- 
sier et  aquatique  à  un  air  subtil  et  vif  peut  causer  un 
épuisement.  Il  dit  que  le  morceau  de  terre  au  milieu 
de  l'eau,  où  il  était,  ne  mérite  pas  le  nom  d'île.  Il  n'a 
que  soixante-dix  pas  de  largeur  et  de  longueur,  entou- 
ré d'une  muraille  hors  laquelle  on  ne  peut  mettre  le 
pied  sans  le  mettre  dans  la  mer.  Notre  amie2,  et  lui- 
même  par  elle,  espèrent  plus  que  jamais  d'obtenir  une 
entière  délivrance  ;  mais  on  l'a  espéré  tant  de  fois  que 
je  ne  l'espérerai  que  quand  je  saurai  la  chose  accom- 
plie. 11  ne  l'espère  pas  lui-même  trop  fortement,  «  ces 
espérances,  dit-il,  n'étant  fondées  que  sur  des  paroles 
et  des  promesses  verbales  de  certaines  gens  qui 
changent  souvent  de  sentiments  et  ne  sont  pas  esclaves 

1.  M.  Hennebel,  envoyé  à  Rome  par  les  jansénistes  des  Pays-Bas, 
tandis  que  les  jésuites  députent  au  pape  le  P.  Désirant. 

2.  Mme  de  Fontpertuis. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  243 

de  leur  parole  ».  Ses  lettres  sont  toutes  pleines  de  sen- 
timents de  piété  qui  font  voir  que  Dieu  le  remplit  et  le 
sanctifie  dans  sa  captivité. 

Vous  nous  faites  bien  craindre  pour  le  formulaire. 
J'ai  toujours  appréhendé  le  cardinal  Chigi [  ;  mais,  dans 
le  fond,  la  raison  ne  fait  rien  pour  ce  pays  où  le  formu- 
laire n'a  jamais  été  en  usage.  Ces  messieurs-là  ne  con- 
çoivent pas  que  c'est  l'intérêt  de  la  mémoire  du  pape 
Alexandre  VII  d'empêcher  l'exaction  de  la  signature. 
Car  il  ne  faut  pas  qu'ils  s'attendent  que,  quand  ils  l'au- 
ront ordonnée,  on  s'y  soumette  ici  sans  dire  mot.  Il  y 
aura  au  moins  autant  d'opposition  qu'en  France.  On  se 
révoltera,  on  écrira,  on  examinera  l'autorité  du  pape, 
la  conduite  de  celui-là,  et  on  apprendra  à  bien  des 
gens  ce  qu'ils  ne  savent  pas.  Ne  vaudrait-il  donc  pas 
mieux  pour  leur  honneur  qu'on  étouffât  dans  leur  nais- 
sance tous  ces  bruits  qui  naîtront  infailliblement  de 
l'exaction  de  la  signature?  Il  faut  prendre  ces  gens-là 
par  leurs  intérêts,  car  ceux  de  l'Eglise,  de  la  vérité,  de 
la  paix  ne  les  touchent  guère.  Nous  avons  eu  bien  de 
la  joie  des  marques  de  distinction  données  au  député 
[Hennebel].  Mais  qu'il  prenne  garde  que  les  caresses 
ne  soient  insidieuses!  Je  le  salue  très  humblement,  et 
je  suis  avec  respect  à  vous  deux. 

Quesnel  à  du  Vaucel,  à  Rome 

9  janvier  1693. 

Ce  que  vous  nous  faites  craindre  d'une  nouvelle  bulle, 
et  peut-être  d'une  nouvelle  signature,  est  quelque 
chose  de  bien  désolant.  Est-il  possible  qu'on  ne  voie 
pas  à  Rome  les  maux  infinis  que  les  contestations  ont 
produits  dans  l'Eglise,  ou  qu'on  les  voie  sans  en  être 
touché?  Car  il  faut  qu'on  en  fasse  au  contraire  son  plai- 

1.  Le  cardinal  Sigismond  Chigi. 


244  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

sir,  pour  prendre  des  résolutions  qui  vont  être  des 
semences  d'une  nouvelle  division;  et,  pour  peu  que 
l'on  donne  à  ceux  qui  aiment  le  trouble  quelque  chose 
de  favorable,  on  doit  compter  que  ce  seront  des  armes 
entre  les  mains  des  furieux,  et  que  l'on  verra  l'Eglise 
ravagée  et  tous  les  emplois  du  clergé  abandonnés  à 
ceux  qui  signeront  tout  ce  qu'on  leur  demandera. 
Voilà  donc  ce  qu'on  gagne  d'aller  à  Rome  représenter 
les  maux  de  l'Eglise  et  d'y  chercher  des  remèdes  ;  on  ne 
fait  qu'augmenter  les  maux.  Car  je  crains  fort  que  la 
bulle  ne  contienne  quelque  chose  de  pire  que  les  deux 
autres  et  qu'ils  n'y  glissent  quelque  chose  pour  l'infail- 
libilité, pour  servir  de  contre-poison  aux  quatre  articles [ . 
Ils  pourraient  bien  môme  avoir  à  dessein  accroché 
l'affaire  des  bulles,  pour  faire  passer  celle-ci  aupara- 
vant et  venir  plus  aisément  à  bout  de  la  faire  recevoir 
en  France,  à  la  faveur  de  l'empressement  qu'a  la  cour 
de  terminer  ces  différends,  de  l'obsession  où  est  le  prince 
entre  ses  deux  conseillers  et  le  besoin  qu'ils  ont  de 
Rome,  l'un  pour  son  chapeau,  l'autre  pour  sa  société  et 
pour  lui-même.  Car  ce  crédit  immense  lui  procurera 
peut-être,  l'un  de  ces  jours,  une  nomination.  Mais, 
quoi  qu'il  en  soit  de  la  France  à  cet  égard,  s'il  sort 
une  bulle  à  signer  que  les  gens  de  bien  ne  croient  pas 
pouvoir  signer,  voilà  Port-Royal  ruiné  de  fond  en 
comble.  Car  le  prélat  est  irrité  du  Vain  triomphe,  et  il 
ne  sait  sur  qui  se  venger.  On  mande  môme  de  Paris, 
du  3,  que,  depuis  deux  ou  trois  jours,  il  se  répandait 
quelques  bruits  qui  semblaient  marquer  un  gros  orage 
contre  cette  maison,  qu'on  parlait  de  renouveler  ce 
qu'on  avait  autrefois  demandé,  c'est-à-dire  la  signa- 
ture et  même  l'union  des  deux  abbayes.  Peut-être  le 
feraient-ils  sans  attendre  une  nouvelle  bulle;  mais,  si 
on  leur  en  donne  une,  on  peut  s'assurer  qu'on  la  fera 

1.  Déclaration  de  1682. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  245 

bien  valoir.  Et  voilà  le  bien  que  font  à  l'Eglise  les 
cardinaux  de  l'église  romaine  !  Que  la  vie  est  amère 
quand  on  voit  tout  cela,  et  qu'heureux  sont  ceux  qui 
sont  ensevelis  tout  vivants  dans  une  solitude  où  ils 
attendent  le  siècle  à  venir,  sans  rien  voir  de  l'iniquité 
du  siècle  présent  !  Le  pape  est  à  plaindre  de  ce  que 
sa  lumière  ne  va  pas  à  beaucoup  près  si  loin  que  son 
zèle  et  sa  bonne  volonté.  Car  je  crois  que,  s'il  connais- 
sait les  maux  auxquels  on  veut  faire  servir  son  auto- 
rité, il  se  garderait  bien  de  la  prêter  pour  cela.  Je 
voudrais  que  quelqu'un  s'allât  jeter  à  ses  pieds  et  lui 
fît  un  discours  fort  pathétique,  pour  lui  faire  envisager 
l'état  des  maux  de  l'Eglise,  et  quel  genre  de  secours  on 
donne  à  ces  maux  par  les  bulles  qu'on  médite.  M.  du 
Til  [Hennebel]  ferait  bien  cela.  Car  il  a  le  cœur  tendre, 
et,  comme  il  ne  pourrait  s'empêcher  de  répandre  des 
larmes  en  parlant  de  la  désolation  de  l'Eglise,  il  en 
tirerait  des  yeux  du  pape  et  lui  toucherait  le  cœur  en 
faveur  de  l'épouse  de  Jésus-Christ,  dont  on  livre  le  sein 
à  ses  ennemis  pour  être  déchiré  par  les  funestes  effets 
de  la  division  que  leurs  passions  y  veulent  entretenir 
et  augmenter. 

Foin  des  écriveurs  de  nouvelles  !  On  avait  dit  que 
Monseigneur  avait  lu  les  Illusions  avec  la  princesse  de 
Conti  ;  on  dit  que  cela  est  absolument  faux. 

Quesnel  à  F  abbé  Nicaise { 

22  janvier  1693. 

Je  me  trouve  insensiblement  arrivé  à  une  nouvelle 
année,  que  je  vous  souhaite,  Monsieur,  très  heureuse 
et  très  sainte.  Et  il  faut  quelle  soit  sainte  pour  être 
heureuse.  Et,  pour  être  sainte,  elle  doit  être  employée 
d'une  manière  utile  au  salut  et  qui  puisse  servir  à  glo- 

1.  Bibl.nat.,ms.  9363. 


246  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 

rifier  Dieu.  Permettez-moi,  Monsieur,  de  ne  vous  point 
flatter  sur  ce  chapitre  et  de  vous  dire  franchement  ce 
que  je  pense.  Il  y  a  deux  hommes  dans  M.  l'abbé  Nicaise: 
l'un  est  l'honnête  homme,  l'autre  l'homme  chrétien. 
On  ne  peut  être  plus  content  que  je  le  suis  du  premier. 
On  ne  peut  rien  ajouter  à  son  honnêteté.  C'est  un 
homme  qui  se  connaît  en  toutes  les  belles  choses  et 
qui  aime  tout  bien.  C'est  un  ami  franc,  ouvert,  obli- 
geant, et  qui  embrasse  chaudement  toutes  les  occa- 
sions d'obliger  ses  amis.  Enfin  il  est  savant,  il  est  poli, 
il  possède  toutes  les  belles-lettres,  et  il  en  écrit  tout  à 
fait  bien.  Mais  de  cet  autre  homme,  qui  songeait  si  fort 
à  la  retraite,  il  y  a  quelque  temps,  entre  nous  je  n'en 
suis  pas  trop  content,  parce  que  je  crois  que  Dieu  n'en 
est  pas  content  lui-même.  Ses  infirmités  cependant 
l'avertissent  qu'il  est  mortel,  et  son  âge  lui  fait  assez 
entendre  que  la  mort  vient  à  grands  pas,  que  nous  la 
verrons  à  notre  porte  lorsque  nous  y  penserons  le  moins, 
qu'il  faudra  rendre  compte  de  tout  à  celui  qui  nous  a 
tout  donné  et  qu'il  ne  faudra  pas  paraître  devant  lui 
les  mains  vides.  Mais  quoi?  Des  inscriptions,  des 
médailles,  des  sirènes,  la  vie  d'un  réprouvé,  et  les  plus 
belles  observations  sur  ces  sortes  d'antiquailles,  seront- 
elles  dignes  d'êtres  offertes  à  Dieu?  Est-ce  quelque  chose 
qui  soit  propre  à  nous  le  rendre  propice?  Je  m'en  rapporte 
à  ce  que  vous  en  pensez  vous-même,  quand  vous  l'envi- 
sagez des  yeux  de  la  foi.  Toutes  ces  belles  choses, 
que  les  savants  admirent  tant,  sont  des  sirènes  qui 
vous  séduisent  par  la  douceur  trompeuse  de  leur  voix. 
Ce  sont  «  ces  chants  tendres  et  languissants  »  par  les- 


1.  L'abbé  Nicaise  entretenait  un  commerce  de  lettres  avec  presque 
tous  les  savants  de  l'Europe  ;  sa  correspondance,  une  des  plus  volumi- 
neuses qui  existent,  est  à  la  Bibliothèque  nationale.  Il  fit  différents 
ouvrages  sur  les  monuments  antiques,  les  médailles,  et  un  Discours  sur 
les  sirènes  (Paris,  1691),  où  il  veut  prouver  qu'elles  étaient  des  oiseaux, 
et  non  pas  des  poissons  ou  des  monstres  marins, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUÏER  QUESNEL        247 

quels  les  Ulysses,  c'est-à-dire  les  voyageurs,  tels  que 
nous  sommes  tous  en  ce  monde,  se  laissent  attirer,  et 
«  ces  promesses  de  grandes  connaissances  que  les 
hommes  curieux  préfèrent  à  l'amour  de  la  patrie  céleste 
et  aux  douceurs  qui  les  y  attendent  ».  Je  prie  Dieu, 
Monsieur,  qu'en  vous  détachant  de  la  modulation 
mineure  il  vous  donne  de  l'amour  et  de  l'attrait  pour  la 
modulation  majeure,  et  qu'il  vous  frappe  de  la  sainte 
passion  des  choses  vraiment  sublimes,  des  choses 
célestes,  des  biens  invisibles,  de  cette  science  surémi- 
nente  qui  nous  fait  connaître  Jésus-Christ.  L'exercice 
de  la  prière  et  la  lecture  de  la  parole  de  Dieu  vous 
conviendraient,  Monsieur,  plus  que  jamais,  et  vous  y 
trouveriez  plus  de  véritables  délices  qu'il  n'y  en  a  de 
fausses  dans  l'étude  des  bagatelles  qui  amusent  tant  de 
bons  esprits. 

Le  P.  de  Noris  est  toujours  fort  dégoûté  de  son 
emploi  et  ne  soupire  qu'après  son  premier  séjour  et 
après  sa  liberté.  L'étude  est  sa  sirène.  11  avait  fait  une 
Réponse  à  Enmeniiis  Pacatus.  Mais  il  a  trouvé  quelque 
difficulté  pour  l'imprimer  à  Rome,  et  un  décret,  qui 
défend  de  faire  imprimer  ailleurs  les  ouvrages  faits  à 
Rome,  l'a  empêché  de  le  faire  imprimer  en  France. 

Adieu,  mon  cher  Monsieur,  je  veux  espérer  que  votre 
dysurie  aura  au  moins  fait  trêve  avec  vous  et  vous 
donne  plus  de  repos. 

P. -S.  —  Vous  savez  que  Mlle  de  Vertus  est  allée  à 
Dieu.  C'est  une  grande  perte  pour  les  pauvres  et  pour 
ses  amis.  Il  y  a  deux  mois  que  Dieu  l'a  retirée. 

Quesnel  à 1 

23  janvier  1693. 

Je  reçus  hier  tout  au  soir  vos  deux  paquets,  dans 
l'un  desquels  étaient  les  cas  de  conscience  sur  lesquels 

\.  Bibl.  nat.,  ms.  10735. 


248  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

vous  désirez  avoir  notre  avis.  Notre  révérend  Père 
abbé  [Arnauld]  et  les  révérends  Pères  lecteurs  sont  de 
ce  sentiment  à  l'égard  de  l'adultère,  que,  dans  les  cir- 
constances qui  sont  marquées,  la  femme  ne  doit  pas  lui 
refuser  le  devoir.  Je  ne  doute  point  que  la  personne 
dont  vous  parlez  n'ait  trouvé  beaucoup  de  passages  des 
anciens  qui  marquent  le  contraire;  mais  il  faudrait 
examiner  si  ces  passages  ne  regardent  point  les 
femmes  :  1°  parce  qu'il  est  certain  que  l'on  a  été  beau- 
coup plus  sévère  à  leur  égard  qu'envers  les  hommes; 
2°  s'ils  ne  regardent  point  la  pénitence  publique  et 
canonique,  qui  interdisait  tout  ce  qui  flattait  les  sens 
et  surtout  le  plaisir  de  la  chair  ;  3°  s'ils  ne  regardent 
point  les  personnes  dont  l'adultère  était  public  et  scan- 
daleux; 4°  enfin  on  ne  peut  douter  que  l'on  ne  pro- 
duise beaucoup  de  passages  qui  donnent  droit  à  la 
femme  de  ne  le  point  accorder;  mais  la  question  est, 
si  elle  doit  user  de  son  droit.  Elle  aurait  môme  droit 
de  se  séparer;  mais  elle  croit  que  la  charité  ne  lui  per- 
mettrait pas  de  le  faire.  La  charité  ne  peut-elle  donc 
pas  aussi  l'empêcher  de  lui  refuser  le  devoir?  Elle  doit 
avoir  à  cœur  le  salut  de  son  mari,  et  elle  voit  bien, 
par  sa  disposition  et  son  intempérance,  qu'elle  l'expose 
à  beaucoup  d'adultères,  si,  en  punition  d'un  seul,  elle 
lui  refuse  le  remède  à  son  incontinence  qu'elle  seule 
a  en  son  pouvoir.  Cavere  débet  caritas  conjugalis  ne, 
dum  sihi  quœrit  unde  amplius  honoretur,  conjitgi  faciat 
unde  damne tur,  dit  saint  Augustin. 

Je  ne  crois  pas  qu'entre  les  théologiens  modernes 
il  s'en  trouve  quelqu'un  de  réputation  qui  soutienne 
que,  dans  les  circonstances  du  cas  présent,  une  femme 
soit  obligée  de  refuser  le  devoir.  Que  s'il  lui  est  per- 
mis de  le  rendre,  la  charité  l'oblige  de  le  faire,  puis- 
qu'elle connaît  qu'il  y  va  du  salut  de  son  mari,  dans 
la  disposition  où  il  est  qui  le  pourrait  porter  à  s'aban- 
donner à  tout.  Il  y  a,  dans  le  droit  canon,  une  espèce 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QTJESNEL  249 

de  canon  qui  semble  improuver  cette  condescendance  ; 
mais,  comme  la  fin  de  ce  canon,  quel  qu'il  soit,  est  de 
corriger  l'adultère,  quand  on  voit  que  loin  de  le  cor- 
riger on  le  rendrait  pire,  l'exécution  du  canon  serait 
plus  pernicieuse  qu'utile.  Saint  Augustin,  De  Conjug. 
adulter.  (1.  2,  c.  6),  ne  demande  qu'un  adultère  se  récon- 
cilie à  son  mari  ou  à  sa  femme  qu'après  qu'ils  ont  été 
purifiés  par  le  baptême  ou  par  la  pénitence.  Mais  on 
attendrait  longtemps  présentement,  et,  comme  la  dis- 
cipline sur  laquelle  cette  pratique  est  fondée  a  changé, 
je  crois  qu'on  n'y  doit  point  avoir  d'égard  et  que, 
quand  un  homme  témoigne  du  regret  et  a  fait  une 
espèce  de  satisfaction  à  Dieu  en  se  soumettant  à  l'Eglise 
pour  la  pénitence,  la  femme  n'est  pas  obligée  d'attendre 
davantage  ;  car,  quoique  le  malheur  du  mari  l'ait  fait 
tomber  entre  les  mains  d'un  confesseur  ignorant  ou 
lâche,  il  est  dans  une  espèce  de  bonne  foi  qui  suffit, 
non  pour  son  salut,  mais  pour  régler  la  conduite  de  la 
femme  à  son  égard.  Sa  condescendance  lui  donnera 
plus  de  droit  de  lui  parler  de  son  salut  et  lui  pourra 
être  plus  utile  pour  son  amendement  que  son  refus  ne 
le  pourrait  être,  pour  lui  faire  sentir  sa  faute.  Enfin 
c'est  le  sentiment  du  révérend  Père  abbé  qu'elle  ne 
doit  pas  user  de  son  droit  dans  les  circonstances  du 
cas. 

Adieu,  tout  court;  car  que  servirait  d'allonger  ma 
lettre  par  des  protestations  d'amitié  ?  Vous  savez  com- 
bien je  suis  à  vous  et  à  toute  la  petite  famille,  où  je 
suis  bien  aise  qu'on  ait  mangé  le  petit  cochon  de 
saint  Antoine  ou  l'équivalent.  Je  vous  abandonne  tous 
à  la  grâce  de  Dieu. 


250  CORRESPONDANCE   DE   PASQUIER    QUESNEL 


Quesncl  à  M.   Vuillart 

Février  1693. 

Les  jansénistes  de  ces  quartiers  font  toujours  parler 
d'eux,  et  ils  ne  cessent  de  faire  imprimer  des  libelles 
fort  dangereux;  mais,  Dieu  merci,  on  dit  que  les 
entrées  sont  si  difficiles  qu'il  n'y  a  nulle  apparence 
qu'ils  puissent  faire  passer  en  France  leurs  marchan- 
dises, et  ils  seront  contraints  de  n'avoir  pour  lecteurs 
de  leurs  paperasses  que  de  bons  Flamands  ou  Wallons, 
qui  n'ont  pas  tant  de  goût  pour  ces  sortes  de  lectures. 

Vous  nous  avez  fait  le  plus  grand  plaisir  du  monde 
de  nous  mander  les  circonstances  de  la  mort  de  M.  Pel- 
lisson1.  Nous  étions  tout  consternés  de  ce  qu'on  nous 
en  avait  mandé  d'ailleurs  et  de  ce  que  nous  en  avions 
vu  dans  la  Gazette  de  Rotterdam*. 


Quesnel  à  du  Vaitcel 

6  février  1693. 

Nos  amis  voient  assez  combien  il  faut  rejeter  loin 
la  proposition  du  P.  Mulart  [P.  Désirant]  d'ajouter  aux 

1.  Paul  Pellisson  Fontanier,  célèbre  surtout  par  sa  «  tendre  amitié  » 
avec  MUc  de  Scudéry.  Ecrivain  de  valeur  au  surplus,  il  cachait  une 
belle  âme  sous  une  fort  laide  figure.  D'une  famille  protestante  de 
Béziers,  il  s'était  converti  au  catholicisme,  en  1670,  après  quatre  ans  de 
Bastille,  à  la  suite  de  la  disgrâce  de  Fouquet,  dont  il  était  premier  com- 
mis. C'est  là  que,  pendant  de  longs  mois,  il  occupa  son  ennui  en 
apprivoisant  une  araignée. 

2.  Extrait  de  la  Gazette  de  Rotterdam,  du  lundi  16  février  1693  : 
«  M.  Pellisson  passa,  hier,  de  ce  monde  à  l'autre,  sans  avoir  voulu 
entendre  personne  sur  le  sujet  de  la  religion,  sans  communion  et  sans 
confession.  Il  est  mort,  à  Versailles,  de  la  gravelle  et  d'un  rhume  qui  le 
tourmentait  depuis  trois  mois.  Les  bons  catholiques  ont  une  véritable 
indignation  de  la  manière  dont  ce  faux  dévot,  ce  fameux  converti  et 
convertisseur,  les  a  trompés,  On  avoue  qu'il  n'y  'eut  jamais  une  plus 
honteuse  comédie.  » 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        251 

cinq  articles  quelque  chose  de  plus  fort.  Ce  peut  être 
un  piège  pour  en  rendre  l'approbation  plus  difficile  et 
pour  embarrasser  ou  reculer  la  conclusion  de  cette 
affaire.  Mais,  quand  il  agirait  de  bonne  foi,  il  paraît 
très  dangereux  de  changer  quelque  chose  à  ces  cinq 
articles,  parce  qu'alors  ce  ne  serait  plus  ce  qu'ont 
approuvé,  il  y  a  trente  ans,  le  pape,  les  évoques,  les 
docteurs,  ni  ce  qu'ont  embrassé  les  dominicains,  les 
universités  de  Louvain  et  de  Douai,  et  ce  qui  a  été 
regardé  par  tout  le  monde  comme  très  catholique. 

Ce  n'est  rien  de  nouveau  que  la  faveur  immense  du 
confesseur,  mais  ni  le  sien  ni  celui  de  «  la  mogliera  » 
(Ime  de  Maint enon)  ne  fait  rien  pour  le  gouvernement 
politique.  On  l'a  toujours  fort  bien  distingué  du  gouver- 
nement ecclésiastique,  avec  l'auteur  du  Vain  Triomphe. 
Ainsi  votre  conclusion  est  fausse,  et  les  ennemis 
môme  de  la  France  ne  sauraient  s'empêcher  d'admirer 
le  gouvernement  pour  la  police,  les  finances  et  la 
guerre.  Si  la  justice  y  est,  c'est  une  autre  affaire.  Elle 
n'est  guère  dans  la  politique. 

J'avais  demandé  si  on  ne  savait  point  ce  qui  avait 
donné  lieu  au  retour  de  M.  d'Agde1  dans  son  diocèse. 
On  m'a  répondu  (et  j'ai  sujet  de  croire  qu'on  le  sait 
bien)  qu'il  n'y  en  a  point  eu  d'autre  raison,  sinon  que, 
comme  on  représentait  à  Alexandre  VII  le  besoin  que 
les  églises  de  France  avaient  des  évêques,  il  répondit 
qu'apparemment  on  ne  s'en  mettait  guère  en  peine, 
puisqu'il  y  avait  en  France  des  évêques  qu'on  empê- 
chait, depuis  beaucoup  d'années,  de  résider  dans  leurs 
diocèses. 

1.  Louis  Fouquet,  frère  du  surintendant. 


252  CORRESPONDANCE    DE    PASOUTER    QUESNEL 


Quesnel  à  du  Vaucel 

20  février  1693. 

On  ne  parle  plus  de  rien  contre  Port-Royal.  L'élec- 
tion s'est  faite  sans  traverses  du  dehors,  ni  sans  divi- 
sions du  dedans.  L'abbesse  continue  tout  d'une  voix.  On 
dit  bien  que,  tôt  ou  tard,  il  se  faut  attendre  à  une  réu- 
nion. Dieu  en  sera  le  maître.  Je  ne  sais  si  c'est  pour  y 
frayer  le  chemin,  en  entretenant  toujours  la  tradition  de 
la  signature  de  peur  de  prescription,  qu'on  fait,  partout 
où  l'on  peut,  du  bruit  pour  cela. 

Il  y  a  longtemps  déjà  que  les  Picpus  souiïront  persé- 
cution sur  ce  sujet. 

Le  P.  de  La  Chaise  a  si  bien  fait  que  tous  ceux  qui 
sont  en  charge  sont  à  lui.  Tous  ceux  qui  avaient  été 
déposés  pour  leur  mauvaise  doctrine  ou  pour  leurs 
méchantes  mœurs  sont  présentement  les  maîtres. 

On  a  envoyé  le  P.  de  Saint-Homain  en  Lorraine.  Le 
P.  Martial,  qui  devait  prêcher  dans  le  diocèse  de  Sens, 
a  été  interdit  par  ses  supérieurs  môme  de  dire  la  messe, 
et  cela  parce  qu'il  a  refusé  de  signer  le  formulaire 
qu'on  lui  a  présenté  avantque  d'allerprêcher.  M.  l'arche- 
vêque de  Sens1,  avec  qui  on  n'avait  pris  aucune  mesure, 
l'a  trouvé  fort  mauvais;  mais  le  P.  de  La  Chaise  a  déclaré 
qu'il  fallait  les  faire  signer  tous.  Il  y  a,  à  ce  qu'on  dit, 
beaucoup  de  braves  gens  qu'on  persécute,  dans  cetordre, 
pour  ce  même  sujet. 

Vous  voyez  combien  on  a  besoin  d'un  secours  qui 
soit  quelque  chose  de  plus  qu'un  refus  de  la  nouvelle 
bulle,  et  qu'à  moins  qu'on  n'explique  la  signature  ce 
sera  toujours  un  glaive  de  division  entre  les  mains  des 
furieux. 

On  est  scandalisé  de  voir  prêcher  dans  Paris  le  carême 

\.  Fortin  de  la  Hoguette. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  253 

à  deux  personnes  de  mauvaise  réputation  :  l'un,  l'abbé 
Baruyn,  sorti  de  Saint-Victor,  et  l'abbé  de  Villiers1,  sorti 
des  jésuites  pour  scandale,  et  entres  tous  deux  dans 
l'ordre  de  Gluny.  M.  de  Sens  a  refusé  à  tous  deux  de  les 
laisser  prêcher  dans  son  diocèse. 

M.  le  premier  président  a  marié  son  fils  à  une  riche 
héritière  de  Bretagne.  Il  les  mena  dernièrement  au 
roi,  qui  les  reçut  fort  bien  et  donnaàla  nouvelle  épouse 
deux  poinçons  de  diamants,  chacun  de  10.000  livres. 
11  a  donné  50.000  écus  au  duc  de  La  Rochefoucauld. 


Quesnel  à  du  Vaacel 

27  février  1693. 

C'est  une  terrible  désolation  que  celle  de  Sicile.  Les 
gazettes  en  parlent  ;  mais  il  s'en  faut  bien  qu'elles  fassent 
le  mal  si  grand . 

Je  ne  m'engage  point  à  vous  mander  des  nouvelles 
de  la  guerre.  Cela  ne  nous  convient  guère,  cela  va  à 
l'infini.  Le  temps  est  cher,  et  je  ne  sais  si  le  jeu  vaut 
la  chandelle.  Vous  en  auriez  été  pleinement  informé 
si  le  paquet  pour  le  cardinal  eût  toujours  passé  par  vos 
mains. 

Rien  ne  sied  mieux  à  Hennebel  que  de  se  renfermer 
dans  sa  mission,  et  l'on  le  louera  toujours  quand  on  le 
verra  ne  point  faire  l'homme  d'Etat  et  se  contenter  d'être 
l'homme  de  l'Eglise  belgique. 

Le  comte  de  Hornes  s'est  justifié  devant  les  Etats  ;  mais 
le  prince  d'Orange  n'est  pas  content.  Il  avait  ordre  du 
duc  de  Bavière  de  se  rendre  plutôt  que  de  perdre  sa 
garnison  de  trois  ou  quatre  mille  hommes.  Il  a  cru  que  la 

1.  L'abbé  Pierre  de  Villiers,  dont  les  sermons  eurent  une  certaine 
vogue.  11  figure  dans  la  Bibliographie  clérico- galante  comme  auteur  de 
quelques  œuvres  légères,  entre  autres  les  Moines,  comédie  satirique 
contre  la  gourmandise  dans  les  couvents  d'hommes. 


254  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 

ville  n'était  pas  en  état  de  soutenir  et  qu'il  risquait  d'être 
obligé  de  se  rendre  a  discrétion,  d'autant  plus  qu'il 
n'y  avait  pas  de  secours  à  attendre  et  que  les  alliés 
s'étaient  fermé  eux-mêmes  le  passage  par  l'inonda- 
tion1. On  y  a  perdu  le  marquis  de  Villacerf,  qui  est  un 
Golbert  d'une  branche  qui  à  peine  voulait  reconnaître 
le  grand  Golbert  pour  sien,  quand  il  a  commencé  à  se 
produire. 

Je  vous  ai  dit  la  mort  de  M.  Pellisson.  Vous 
apprendrez,  par  la  lettre  croquée  ci-jointe,  comment  les 
huguenots  l'ont  fait  mourir  huguenot  et  quasi  banque- 
routier2. M.  deMeaux  a  eu,  par  ordre  du  roi,  ses  papiers 
de  théologie,  et  MM.  Racine  et  Boileau,  ceux  d'histoire; 
car  il  était  un  des  quatre  évangélistes,  avec  ces  deux  et 
M.  de  Bussy-Rabutin.  Il  avait  15.000  livres  de  pension 
pourl'économat,  6.000  commehistorien,  12.000en  béné- 
fices. Il  est  mort  endetté  ;  mais  sa  charge  de  maître  des 
requêtes  et  des  sommes  qui  lui  sont  dues  sur  les  biens 
de  M.  Fouquet,  dont  il  a  été  secrétaire  ou  intendant, 
seront  plus  que  suffisants,  pour  satisfaire  ses  créanciers. 
Il  y  a  apparence  que  c'est  en  assistant  les  nouveaux 
convertis  qu'il  est  demeuré  en  arrière. 

La  proposition  d'une  bulle  qui  impose  silence  pour 
et  contre  Jansénius  m'est  suspecte,  étant  avancée  par 
les  adversaires.  Il  faut  qu'ils  y  trouvent  de  l'avantage.  Si 
on  s'en  tient  là,  la  bulle  subsiste  sans  être  expliquée,  et, 
dans  un  pontificat  favorable,  on  peut  en  remettre  la 
signature  en  vigueur.  Jamais  peut-être  on  n'aura  une 
conjoncture  si  favorable  pour  avoir  une  explication,  qui 
est  un  avantage  universel  et  qui  peut  donner  la  paix 
à  toutes  les  Eglises.  Ils  appréhendent  cela  et,  pour  l'évi- 


1.  Prise  de  Furnes,  ville  forte  des  Pays-Bas,  par  M.  de  Boufflers, 
le  6  janvier  1693. 

2.  Une  personne  de  considération,  parlant  sur  son  sujet,  dit  assez 
plaisamment  qu'il  était  mort  huguenot,  à  la  bonne  foi  près,  puisqu'il  était 
partisans  rendre  ses  comptes.  [Gazette  de  Rotterdam,  du  16  février  1693.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  255 

ter,  ils  donnent  le  change.  Ces  sortes  d'imposition  de 
silence  ne  se  gardent  jamais,  comme  l'expérience  l'a 
fait  voir,  et,  dès  qu'il  viendra  à  se  rompre,  peut-être 
dans  un  an  ou  deux,  on  se  trouvera  peut-être  sans 
protection,  et  au  moins  on  se  trouvera  aussi  avancé 
qu'aujourd'hui.  Je  suis  tout  à  fait  pour  l'explication. 
Qu'on  déclare  une  fois  que  la  décision  ne  tombe  que 
sur  le  droit,  tout  est  sauvé.  La  signature  ne  sera  plus 
une  épée  aux  mains  d'un  furieux.  Qu'on  se  taise  après 
cela,  si  l'on  veut  ! 

Le  prince  de  Danemark,  qui  devait  demeurer  à  Paris 
quatre  ou  cinq  mois,  a  été  rappelé  par  le  roi  son  père 
et  mandé  en  grande  diligence,  et  les  politiques  conjec- 
turent de  là  qu'il  pourrait  bien  y  avoir  déclaration  de 
guerre  de  cette  couronne  contre  la  Hollande  et  l'Angle- 
terre. On  tient  le  duc  de  Savoie  toujours  fort  mal. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

13  mars  1693. 

C'est  une  misère  quand  un  auteur  n'a  pas  lui-même 
soin  de  son  ouvrage.  Vous  trouverez  un  fort  grand 
nombre  de  fautes  d'impression  qui  changent  tout  le  sens 
dans  le  Nouveau  Testament  et  dans  les  Réflexions.  J'ai 
eu  peine  quelquefois  à  m'entendre  moi-même.  Il  y  a 
aussi  des  fautes  que  l'auteur  y  a  laissées  de  son  propre 
fonds.  On  le  réimprime  à  force  à  Paris,  où  on  dit  qu'il 
a  eu  plus  de  succès  qu'on  n'aurait  pensé  et  qu'assuré- 
ment on  ne  devait  pas  espérer.  «  Il  brille  à  la  cour  » ,  écri- 
vait ces  jours  passés  notre  amie.  Je  ne  sais  par  quel 
endroit;  ce  que  je  sais,  c'est  que  ni  la  cour,  ni  le 
monde  n'y  sont  pas  trop  llattés.  Je  l'ai  retouché  et 
corrigé  de  certaines  façons  de  parler  trop  écourtées  et 
imparfaites. 

On  ne  meurt  plus  que  de  poison  maintenant,  et  il  ne 


2H6  CORRESPONDANCE    DE    PASQUÎER    QUESNEL 

sera  plus  dorénavant  permis  d'être  malade  à  l'ordi- 
naire ni  de  mourir  de  sa  belle  mort!  Vous  donnez  dans 
tous  ces  contes-là  à  pleines  voiles,  et  vous  recevez  tout 
ce  qu'on  vous  donne,  pourvu  qu'on  puisse  imputer  aux 
Français  ces  belles  actions,  comme  d'avoir  empoisonné 
le  duc  de  Savoie.  Vous  ne  le  dites  pas  pourtant,  mais 
il  ne  s'en  faut  guère. 

Toutes  les  gazettes  étrangères  ont  parlé  de  ceux  qui 
ont  été  exécutés  pour  crime  d'intelligence  avec  les 
Français,  mais  pas  une  n'a  dit  que  ce  fussent  des  offi- 
ciers du  prince.  C'étaient  des  habitants  de  Mondovi  que 
1  on  dit  avoir  conspiré  pour  faire  tomber  la  ville  entre 
les  mains  des  Français. 

C'est  quelque  chose  de  terrible  que  ce  tremblement 
de  terre.  La  justice  de  Dieu  semble  appesantir  sa  main 
sur  les  hommes,  presque  en  tous  pays,  d'une  manière 
ou  d'une  autre. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

10  avril  1693. 

Vos  Romains  feront  tout  ce  qu'il  leur  plaira  sur  le 
formulaire.  Ils  ne  me  surprendront  point,  qu'au  cas 
qu'ils  fassent  quelque  chose  de  bon  ;  car  je  prends  le 
parti  de  ne  m'y  attendre  point.  On  voit  bien  qu'il  ne 
faut  plus  espérer  qu'en  Dieu  et  que  les  Romains  ne 
sont  pas  dignes  de  secourir  ni  la  vérité,  ni  l'innocence 
opprimées,  ni  de  procurer  la  paix  à  l'Eglise.  On  com- 
mence en  ce  pays  à  se  repentir  fort  d'avoir  donné  les 
mains  à  la  députation.  C'est  une  dépense  et  beaucoup 
de  peine  perdue,  et  les  affaires  de  l'Eglise  en  seront  en 
beaucoup  plus  mauvais  état  qu'auparavant.  Ce  qui 
afflige  encore  est  que  Ion  voit  que  l'on  mollit  trop  et 
qu'on  recule,  à  mesure  que  les  autres  font  plus  les 
difficiles.  Car,  par  ce  moyen,  on  leur  donne  des  avan- 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        257 

tages  qu'ils  ne  laisseront  pas  perdre,  et  on  reviendra  de 
Rome  sans  en  rapporter  aucun.  Car,  si  le  formulaire 
d'Alexandre  VII  subsiste  et  que  M.  Hilaire  [H  u  y  gens) 
demeure  suspect,  comme  il  paraît  que  les  choses  s'y 
disposent,  on  pourra  se  vanter  qu'on  aura  été  tondu 
entièrement.  C'est  une  terrible  corruption  que  celle  de 
ces  messieurs,  qui  connaissent  que  le  fait  de  Jansénius 
est  la  source  d'une  infinité  de  maux  dans  l'Eglise  et 
que,  néanmoins,  ce  fait  ne  peut  être  matière  de  foi  ni 
de  serment,  et  de  persister  avec  tout  cela  à  ne  le  vou- 
loir pas  éclaircir  ni  dire  publiquement  ce  qu'ils  en 
pensent.  N'est-ce  pas  dire  nettement  qu'on  ne  veut 
point  de  paix,  qu'on  veut  que  la  vérité  et  l'Eglise 
périssent,  si  cela  se  pouvait,  qu'on  veut  que  les  plus 
gens  de  bien  demeurent  opprimés.  Et  tout  cela  pour 
sauver  l'honneur  d'une  méchante  bulle.  Mais  ils  ver- 
ront, dans  la  suite,  s'ils  en  sauveront  l'honneur.  Car, 
puisqu'ils  ne  veulent  point  de  paix,  il  faudra  faire 
bonne  guerre  et  défendre  ouvertement  l'honneur  d'un 
saint  évoque,  qui  avait  seul  plus  de  piété  et  de  science 
qu'ils  n'en  ont  tous  ensemble,  et  qui  fait  plus  de  bien 
à  l'Eglise  qu'ils  n'en  font  tous  en  plusieurs  siècles. 

On  comble  cependant  ces  gens-là  d'éloges  et  de 
louanges,  et  on  trouve  à  redire  que  l'on  parle  avec 
honneur  d'un  prince1  qui  ne  pèche  que  par  le  malheur 
qu'il  a  eu  d'être  mal  instruit  des  affaires  de  l'Eglise  et 
d'être  environné,  depuis  cinquante  ans, de  gens  qui  ont 
réputation  de  science  et  de  piété,  et  qui  ne  lui  parlent 
d'autre  chose  que  d'une  hérésie  et  d'une  secte  dange- 
reuse qu'il  n'est  pas  capable  d'examiner  par  lui-même. 
Il  le  faut  plaindre  et  non  pas  le  comparer  avec  les 
princes  ariens,  monothélites,  iconoclastes,  et  avec  les 
meurtriers  de  saint  Thomas  de  Cantorbéry.  On  n'a  rien 
loué  en  lui    qui  ne  fût  louable.  Je  ne  suis  point  pré- 

1.  Louis  XIV. 

i.  17 


258  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

venu  pour  lui  qu'autant  que  la  raison  et  le  devoir  m'y 
obligent;  mais  je  vois,  par  beaucoup  d'exemples,  qu'il 
aime  la  justice  et  qu'il  a  de  la  droiture.  Il  manque 
d'instruction  et  il  ne  soupçonne  pas  seulement  qu'il  en 
ait  besoin  d'autre  que  celle  qu'il  reçoit  et  qu'il  a  reçue 
depuis  un  siècle  par  tous  les  papes,  par  tous  les 
évoques,  par  tous  les  religieux  qui  l'ont  approché. 
Otez-lui  le  fantôme  du  jansénisme  de  l'esprit,  vous  lui 
ôterez  tout  le  reste  de  ce  qui  regarde  l'Eglise.  Et  ce 
fantôme,  qui  le  lui  a  fait  prendre  pour  véritable,  sinon 
vos  Romains?  Ce  serait  un  miracle  s'il  croyait  autre 
chose.  Mais  en  voilà  assez  sur  ce  chapitre. 

Si  la  misère  est  grande  en  France,  elle  ne  l'est  pas 
moins  en  ces  pays,  où  l'on  est  réduit  à  faire  une  taxe 
par  tête  sur  les  hommes,  les  femmes,  les  enfants  et 
les  animaux.  Ce  pays  est  ouvert  de  tous  côtés  pour 
recevoir  du  blé  et  des  autres  denrées,  et  cependant 
tout  est  très  rare  et  très  cher.  La  livre  de  bœuf  coûte 
six  sous  et  plus,  c'est-à-dire  près  de  huit  sous  de 
France.  Elle  n'y  est  pas  si  chère,  et  le  blé  n'y  vaut  pas 
plus  qu'ici,  quoique  le  royaume  soit  fermé  de  tous 
côtés. 

Mademoiselle  {de  Montpensier1)  est  morte;    on   dit 
qu'elle  a  fait  le  duc  de  Chartres  son  légataire  universel. 
M.  l'archevêque  de  Paris  a  promis  à  M.   l'évêque  de 
Meaux  de  faire  un  acte  public  contre  M.  Du  Pin. 

On  dit  que  M.  de  Montai2  s'est  retiré  dans  ses  terres 
en  Bourgogne,  mécontent  d'avoir  été  oublié  dans  la 
création  des   maréchaux.  Il  paraît  avoir  mieux   servi 

1.  MUo  de  Montpensier  mourut  en  son  palais  du  Luxembourg,  le 
5  avril  1693.  Ce  fut  Monsieur  qui  hérita.  Saint-Simon  observe  «  qu'il 
muguetait  depuis  longtemps  sa  riche  succession  »  et  aussi  que  «  les 
plus  gros  morceaux  avaient  échappé  ». 

2.  Charles  de  Montsaulnin,  comte  de  Montai,  vieillard  de  quatre- 
vingts  ans,  qui  s'était  couvert  de  gloire  en  cinquante  années  de  service, 
surtout  à  Fleurus  et  à  Steinkerque.  «  Tout  cria  pour  lui,  dit  Saint* 
Simon,  hors  lui-même.  » 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  259 

que  tous  ceux  que  l'on  a  faits  et  depuis  plus  longtemps. 
L'alliance  avec  M.  de  Pomponne  ne  lui  a  servi  de 
rien  ;  car  sa  fille  est  mariée  à  un  petit-fils  de  l'avocat 
général  Marion,  grand-père  de  M.  Arnauld.  Le  roi  a 
fait  une  fouJe  de  maréchaux  de  camp,  de  lieutenants 
généraux  (avant  cela),  de  brigadiers  de  cavalerie  et 
d'infanterie,  et,  parmi  ces  derniers,  est  le  marquis  de 
Pomponne. 


Quesnel  a  du  Vaucel,  à  Rome 

17  avril  1693. 

Vous  essuyâtes  bien  de  la  mauvaise  humeur,  il  y  a 
huit  jours.  Mais  pourquoi  aussi  nous  y  mettez-vous  par 
vos  méchantes  nouvelles?  Les  dernières  semblent  un 
peu  meilleures,  et  néanmoins  je  ne  quitterai  point  le 
parti  que  j'ai  pris.  J'aime  mieux  être  surpris  par  une 
bonne  nouvelle,  à  laquelle  je  ne  me  serai  pas  attendu, 
que  trompé  par  une  mauvaise  dont  je  ne  me  serai  pas 
défié. 

Je  ne  doute  pas  que  tous  les  bons  offices  que  rend 
le  cardinal  d'Estrées  aux  Pères  n'aient  de  grands  fon- 
dements dans  son  ambition.  S'il  a  cru  que  le  comte 
d'Estrées,  son  neveu,  en  serait  maréchal  de  France, 
il  est  trompé  aussi  bien  que  d'autres.  Les  gazettes  le 
mettent  au  nombre  des  mécontents  avec  le  prince  de 
Soubise  i,  le  duc  de  Ghoiseul 2,  les  comtes  de  Chamilly 
et  de  Montai  ;  mais  les  gazetiers  disent  ce  qu'il  leur 
plaît.  Je  ne  sais  ce  qu'est  devenu  le  maréchal  d'Estrées. 

1.  François  de  Rohan,  prince  de  Soubise,  lieutenant  général  de- 
puis 1G77. 

2.  Le  roi  avait  fait  proposer  le  bâton  de  maréchal  au  duc  de  Ghoiseul, 
à  la  condition  expresse  de  se  séparer  de  la  duchesse,  dont  la  conduite 
était  scandaleuse.  «  Quoique  vieux,  dit  Saint-Simon,  un  peu  amoureux 
de  sa  femme,  qui  lui  faisait  accroire  une  partie  de  ce  qu'elle  voulait,  il 
ne  put  se  résoudre  à  un  tel  éclat.  » 


260  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Il  faut  qu'il  soit  tombé  en  quelque  disgrâce  d'esprit; 
car  on  ne  parle  non  plus  de  lui  que  s'il  était  mort, 
depuis  qu'étant  près  de  faire  voile  avec  sa  flotte  on  le 
fit  descendre,  par  ordre  du  roi  porté  par  un  secrétaire 
d'Etat.  Il  y  a  eu  un  mariage  d'une  de  ses  filles  depuis 
cela.  On  n'a  parlé  que  de  la  maréchale,  qui  a  fait  seule 
les  honneurs,  et  nulle  mention  de  lui. 

On  dit  de  plusieurs  endroits  que  l'on  parle  de  paix 
avec  la  maison  d'Autriche.  Dieu  veuille  nous  la  donner  ! 
Cependant  le  prince  d'Orange  est  arrivé,  le  12  du  cou- 
rant, à  la  Haye.  Le  prince  de  Bade  se  remue  fort  sur  le 
Rhin,  où  il  semble  vouloir  faire  quelque  entreprise 
avant  que  d'aller  en  Hongrie,  si  tant  est  qu'il  y  doive 
aller,  ce  qui  ne  paraît  pas  assuré. 

Un  M.  Bulteau,  de  nos  amis,  espèce  de  laïc  fort  habile 
et  qui  s'était  retiré  à  Saint-Germain-des-Prés,  logeant 
môme  dans  le  dortoir  et  travaillant  avec  eux,  est  mort 
tout  subitement,  il  y  eut  lundi  huit  jours.  Il  était  allé 
voir  M.  de  Sainte-Beuve  (frère  du  défunt),  après  midi. 
Celui-ci,  disant  son  bréviaire,  le  pria  d'attendre  un 
moment.  Il  se  mit  sur  un  siège.  M.  de  Sainte-Beuve, 
le  regardant,  vit  qu'il  étendait  les  pieds  et  changeait 
de  visage,  alla  a  lui  et  le  vit  expirer  en  un  moment. 
Ces  sortes  de  morts  subites,  qui  ont  été  assez  fréquentes 
à  Paris,  sont  peut-être  ce  qui  a  fait  dire  que  la  peste  y 
était,  comme  on  Fa  mandé  de  Coblentz;  mais  cela  est 
peut-être  aussi  vrai  que  ce  qu'on  mandait  qu'elle  était 
à  Vienne. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

24  avril  1693. 

Il  m'est  venu  dans  l'esprit  que  l'on  a  ouvert  un 
paquet  dans  le  temps,  ce  me  semble,  qu'on  vous  envoya 
quelques   ducats  d'or,    et   si   M.    Ernest  [Rath  d'Ans] 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  261 

avait  manque  à  vous  en  avertir,  comme  il  y  avait 
manqué  quand  il  en  envoya  sept,  les  autres  pourraient 
être  demeurés  entre  les  mains  des  ouvreurs  de 
paquets  sans  que  vous  en  pussiez  clouter.  C'est  donc  à 
vous  de  voir,  s'il  vous  plaît,  si,  outre  les  sept,  vous  en 
avez  reçu  deux  autres  fois  quatre,  et  en  tout  quinze. 
J'en  avais  reçu  trente  pour  un  arrérage  de  rente,  et  je 
crus  que  vous  voudriez  bien  que  je  les  partageasse  avec 
vous.  J'en  partagerais  avec  joie  davantage,  si  j'en  avais 
davantage.  Mais,  outre  que  mes  revenus  ne  sont  pas 
gros  et  qu'ils  sont  môme  déjà  chargés,  le  mauvais 
temps  empêche  qu'on  ne  reçoive  pas  tout  ce  qu'on  a. 
L'Hôpital  général,  qui  n'avait  encore  rien  retranché, 
retranche  cette  année  un  quartier. 

Le  P.  Patrice  (le  pape)  serait  un  assez  bon  intendant 
de  police,  mais  c'est  un  pauvre  supérieur.  Il  se  laisse 
gouverner  par  des  moines  et  ne  s'informe  point  si  le 
juste  souffre.  C'est  grand'pitié  de  ne  voir  point  par  soi- 
même  quels  sont  les  maux  de  l'Ordre  (l'Eglise)  et  qui 
sont  ceux  qui  les  causent.  11  n'a  en  vue  qu'à  apaiser 
les  grands  bruits.  Le  pape  est  bien  mal  servi  et  bien 
obsédé.  Des  gens  de  bien  viennent  de  six  mille  lieues 
pour  l'avertir  des  dernières  misères  et  des  plus  criants 
désordres  des  Eglises  naissantes,  et  on  n'a  pas  seule- 
ment le  crédit  de  lui  parler.  Et  à  quoi  servent  donc 
ces  gens  si  bien  intentionnés?  A  quoi  se  réservent-ils, 
s'ils  ne  se  remuent  pas  en  ces  occasions?  On  vous 
envoie  un  libelle  des  plus  insolents  et  des  plus  outra- 
geux  et  séditieux  qui  se  puissent  faire  :  Jansenismus 
omnem  destmem  religionem.  Je  prévois  qu'on  n'en 
dira  mot.  Si  on  ne  jette  les  hauts  cris,  si  on  ne  tonne, 
si  on  ne  demande  justice  d'une  manière  éclatante,  il 
paraîtra  bien  que  les  loups  ont  affaire  à  des  brebis.  Il 
faut  faire  un  procès  dans  les  formes  et  faire  tant  de 
bruit  que  l'on  ait  honte  de  ne  pas  faire  justice 


262        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Quesnel  à  dit  Vaucel 

1er  mai  1693. 

L'ordonnance  de  M.  l'archevêque  de  Paris  contre 
M.  Du  Pin  ne  fut  affichée  que  le  mercredi  22  du  mois 
passé.  Le  placard  était  d'une  figure  et  d'une  largeur  si 
extraordinaires  que  la  curiosité  des  gens  ne  pouvait 
manquer  d'être  excitée  par  un  tel  spectacle.  Il  était  à 
six  colonnes.  L'auteur  est  fort  mécontent  de  ce  qu'après 
avoir  marqué  une  soumission  sans  restriction  et  sans 
réserve,  on  n'a  pas  laissé  de  le  condamner  avec  tant 
de  rigueur,  et  après  avoir  déclaré  M.  l'archevêque  «  le 
plus  éclairé  prélat  du  royaume  ».  Voilà  une  terrible 
mortification  pour  un  docteur  qui  s'en  faisait  un  peu 
trop  accroire  !  Il  croyait  avoir  trois  abris  :  le  molinisme, 
sa  flatterie  et  son  zèle  contre  les  théologiens  de  Rome; 
mais  nul  ne  Fa  pu  mettre  à  couvert  de  la  foudre.  Les 
molinistes  l'ont  condamné,  sa  flatterie  lui  a  nui  ;  car 
le  prélat,  ayant  un  éloge  si  magnifique  entre  ses  mains 
et  se  voyant  élevé  au-dessus  de  tous  les  plus  éclairés 
évêques  du  royaume,  il  fallait  bien  avoir  une  occasion 
pour  rendre  cet  éloge  public,  et  il  ne  le  pouvait  guère 
que  par  une  ordonnance  ;  et  enfin  son  zèle  contre  Rome 
l'a  trahi,  puisque  c'est  à  Rome  même  que  l'on  voulait 
faire  par  là  sa  cour,  en  lui  sacrifiant  un  écrivain  dont 
elle  n'est  pas  satisfaite. 

Je  ne  sais  comment  vous  trouvez  étrange  que,  dans 
une  guerre  déclarée,  on  pratique  autant  que  l'on  peut 
des  intelligences  dans  les  villes  ennemies.  Tout  le 
monde  le  fait  de  part  et  d'autre.  Il  n'est  pas  question 
de  savoir  si  cela  est  permis  selon  l'Evangile,  mais  si 
c'est  un  usage  établi  partout  et  commun  à  tous  ;  et  rien 
n'est  plus  évident.  C'est  autre  chose  à  Siam,  avec  qui 
on  avait  alliance,  s'il  est  vrai  ce  que  vous  en  avez 


CORRESPONDANCE    DE    PÀSQUIER    QUESNEL  2G3 

appris  ;  mais  tout  cela  est  si  peu  avéré  que,  venant  de 
si  loin,  on  a  droit  de  suspendre  son  jugement  sur  le 
fait,  en  condamnant  le  droit.  Mais  il  y  a  autant  de  dif- 
férence entre  l'affaire  de  Siam  et  celle  de  Naples  qu'il 
y  a  loin  de  Naples  à  Siam.  C'eût  été  une  fort  bonne 
affaire  pour  la  France,  si  elle  était  venue  à  bout  de 
brûler  la  flotte  d'Espagne,  et  je  ne  doute  point  que  les 
Espagnols  ne  vinssent  brûler  celles  de  France  à  Brest, 
à  Toulon,  à  Marseille,  s'ils  le  pouvaient. 

Je  sais  bon  gré  à  M.  Le  Comte  de  sa  générosité  dans 
les  bons  offices  qu'il  rend  à  l'Oratoire  et  à  son  général, 
et  je  serai  bien  aise  de  lui  en  témoigner  ma  reconnais- 
sance par  un  présent  des  deux  volumes  des  quatre 
Evangélistes  rimprimés  in-12  en  ce  pays,  et  dont  je 
fais  état  de  mettre  huit  exemplaires  reliés  dans  le  bal- 
lot. Si  ces  huit  vous  sont  nécessaires,  j'y  en  ajouterai 
un  neuvième.  Le  P.  Patrice  [le  pape]  se  peut  assurer 
que  le  seul  crime  du  Père  général1  est  d'être  haï  per- 
sonnellement de  M.  de  Paris.  Ce  prélat,  après  la  mort 
du  P.  Senault,  général  de  l'Oratoire,  voulut  se  rendre 
maître  de  l'élection  et  mettre  dans  cette  place  un  homme 
qui  fût  tout  à  lui.  Et  celui  qui  était  à  lui  plus  absolu- 
ment était  le  P.  de  Saillant,  allié  de  la  famille  de  Har- 
lay  par  sa  mère  qui  était  de  Belliôvre,  qui  a  été  évêque 
de  Tréguier  et  est  nommé  à  Poitiers,  et  est  un  de  ceux 
qui  attend  ses  bulles  à  cause  de  l'assemblée  de  1682, 
dont  il  était.  Pour  le  faire  élire  (quoiqu'il  n'eût  pas 
l'âge  nécessaire  par  les  statuts),  il  fallait  donner  l'exclu- 
sion au  P.  du  Breuil,  le  sujet  du  plus  grand  mérite,  et 
qui  était  les  délices  de  la  congrégation  qui  l'aurait 
choisi.  Comme  M.  de  Paris  faisait  entendre  son  dessein 
et  voulait  qu'on  le  comprît  sans  vouloir  le  dire  nette- 
ment, on  résolut  d'aller  au  roi.  Le  P.  de  Sainte-Marthe, 
qui  alors  était  confesseur  de  feu  M.  Colbert  et  de  toute 

1.  Le  P.  de  Sainte-Marthe,  général  de  l'Oratoire. 


264  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

sa  famille,  fut  député  en  cour  avec  un  autre,  eut  l'hon- 
neur de  parler  au  roi,  et  Sa  Majesté  leur  donna  une 
entière  liberté  pour  leur  élection,  en  leur  disant  :  «  Vous 
êtes  tous  gens  de  bien,  choisissez  celui  que  vous  croi- 
rez le  plus  propre  pour  gouverner  votre  congréga- 
tion. »  M.  de  Paris,  en  étant  averti,  en  conçut  un  grand 
dépit  contre  le  P.  de  Sainte-Marthe,  qui  avait  donné  le 
conseil  et  l'avait  exécuté.  M.  de  Paris  ne  laissa  faire 
d'arracher  du  roi  une  exclusion  pour  le  P.  du  Breuil. 
Le  P.  de  Sainte-Marthe  ayant  été  élu  général,  ce  fut 
un  second  sujet  de  chagrin.  M.  l'archevêque  vit  par  là 
ses  mesures  rompues.  Elles  commencèrent  toutefois  à 
revivre  par  la  déclaration  que  le  P.  de  Sainte-Marthe 
lui  alla  faire,  qu'il  n'avait  point  accepté  la  charge  et 
qu'il  se  déportait  de  tout  le  droit  qu'il  pouvait  y  avoir 
par  son  élection.  Mais,  à  quelques  jours  de  là,  toute 
l'assemblée  ayant  pressé  extraordinairement  le  P.  de 
Sainte-Marthe  à  se  soumettre  au  choix  qui  avait  été 
fait  de  sa  personne  et  protesté  qu'elle  n'en  élirait  jamais 
d'autre  de  son  vivant,  il  céda  à  leurs  instances,  et 
même  avant  que  d'en  avoir  fait  part  à  M.  l'archevêque. 
Ce  furent  deux  causes  d'un  nouveau  dégoût,  de  le  voir 
dans  cette  place  au  lieu  de  celui  qu'il  y  voulait  porter, 
et  de  ce  qu'il  l'avait  acceptée  sans  lui  en  parler.  Car, 
étant  allé  en  cour  pour-  y  travailler  à  faire  tomber 
l'élection  sur  son  P.  de  Saillant,  il  y  apprit  que  la 
place  n'était  plus  vide.  Il  n'en  est  jamais  revenu 
depuis. 

Quesnel  à  du  Vaacel 

8  mai  1693. 

Je  commencerai  par  une  réflexion  qui  m  e  vient 
présentement  dans  l'esprit  sur  ce  qui  se  passe  à  l'égard 
du  P.  Tellier.  Rien  n'est  plus  honteux  à  la  cour  de 
Pome  que  la  conduite  qu'on  y   tient.   Ils  n'ont  pu,  ne 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  265 

pas  être  convaincus,  par  les  trois  premiers  examens, 
que  son  livre  est  un  ouvrage  scandaleux  et  qui  mérite 
d'être  supprimé.  Cependant  on  a  l'injustice  de  ne  s'en 
pas  tenir  à  ces  premiers  jugements  et  d'accorder  aux 
coupables  une  grâce  qu'on  n'a  peut-être  jamais  accor- 
dée à  aucun,  même  innocent,  qui  est  de  pouvoir  renou- 
veler l'examen  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  trouvé  des  juges 
ou  ignorants  ou  corrompus,  enfin  des  juges  qui  leur 
soient  favorables.  Y  eut-il  jamais  une  iniquité  plus 
criante  que  celle-là  ?  Car  quelle  injustice  de  vouloir 
préférer  le  sentiment  de  trois  examinateurs  suspects  et 
choisis  par  les  parties  à  celui  de  neuf  juges  habiles, 
choisis  uniquement  par  la  congrégation!  Mais  ce  que 
j'admire  davantage  est  que  l'on  ne  s'oppose  point  à  une 
telle  injustice  et  qu'on  ne  représente  pas  hautement 
l'atrocité  de  ce  procédé.  Car  je  voudrais  qu'on  le  prît 
sur  la  forme  et  que  l'on  proposât  cette  question  :  «  Quel 
jugement  doit  être  censé  plus  conforme  à  la  vérité  et  à 
l'équité,  ou  celui  des  neuf  ou  celui  des  trois?  »  Pour 
MM.  de  Louvain,  les  augustins,  les  dominicains  et  les 
carmes  déchaussés,  qui  regardent  quasi  de  sang-froid 
déclarer  que  les  censures  de  Louvain  et  de  Douai  ont  été 
supprimées,  je  ne  les  comprends  pas.  Ne  voient-ils  pas 
que  c'est  la  décision  de  leur  affaire?  Car  le  P.  Tellier 
et  les  jésuites  feront  sonner  bien  haut  qu'on  leur  a  laissé 
passer  cet  article  à  Rome,  en  présence  et  sous  les  yeux 
du  député  de  Louvain.  Bon  Dieu ,  quel  vacarme  ils  feront  ! 
C'est  une  vraie  victoire  pour  eux.  Que  votre  P.  Patrice 
[le  pape]  est  un  pauvre  homme  de  se  laisser  mener 
ainsi  par  le  nez  !  Sed  motos  prœstat  componere  fluctm. 


Quemel  à  du  Vaucel 

15  mai  1693. 

Il  y  eut  hier  cinquante  ans  que   le  roi  commença  à 
régner,  et  dorénavant  c'est   un  roi  jubilé,  N'a-t-il   pas 


266  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

droit  de  faire  la  loi  aux  autres,  comme  à  ses  cadets? 

Vous  avez  vu  la  chose  si  curieuse,  par  où  vous  com- 
mencez votre  lettre,  dans  la  censure  contre  M.  Du  Pin. 
Voici  l'arrêt  du  parlement  donné  en  conséquence. 
M.  l'archevêque  a  été  bien  des  fois  solliciter  M.  de 
Lamoignon  sur  ce  sujet.  Il  aurait  bien  voulu  qu'on  eût 
inséré  dans  l'arrêt  une  suppression  des  autres  ouvrages 
de  M.  Du  Pin;  mais  M.  de  Lamoignon,  avocat  général, 
ne  l'a  pas  voulu.  Le  sieur  Du  Pin,  néanmoins,  ne  laisse 
pas  de  marcher  tête  levée  clans  Paris.  Il  n'a  pris  conseil 
de  personne,  et  il  a  été  la  dupe  de  son  prélat,  «  le  plus 
éclairé  de  tous  les  évêques  du  royaume1  ». 

Le  roi  doit  partir  demain  pour  Gompiègne.  Il  sera  à 
Saint-Quentin  le  jour  de  la  Fête-Dieu  et  y  fera  ses 
dévotions.  Delà  à  Valenciennes.  Alors  on  verra  de  quel 
côté  ses  desseins  écloront,  si  ce  sera  à  Liège,  et  de  là  à 
Maestricht,  ou  bien  droit  à  Bruxelles,  ou  enfin  si  ce  sera 
pour  la  côte  maritime  ou  surGand.  Monsieur  est  géné- 
ralissime de  Sa  Majesté  au-dedans  du  royaume,  et  il  a 
une  bonne  armée;  il  se  tiendra  à  Laval  et  sera  entre  la 
Normandie,  où  est  le  maréchal  de  Bellefonds,  et  la 
Rochelle,  où  est  le  maréchal  d'Estrées,  car  le  voilà 
ressuscité. 

On  prétend  que  les  côtes  sont  si  bien  gardées,  la 
flotte  si  forte,  les  armées  partout  si  nombreuses,  qu'il 
sera  difficile  au  prince  d'Orange  de  mieux  réussir  que 
les  autres  années. 

M.  Du  Pin  s'était  tellement  flatté  des  bonnes  grâces 
de  M.  l'archevêque  qu'il  engagea  M.  Racine,  son  parent, 
à  en  aller  remercier  ce  prélat  quelques  jours  avant  que 
l'ordonnance  parût,  et  il  ne  se  serait  pas  douté  que  sa 
déclaration  et  ses  louanges  au  prélat  dût  faire  partie  de 
sa  censure.  On  a  mandé  de  Paris  que   le   général    de 


1.  Phrase  que  M.  Du  Pin  avait  écrite   lui-même   à  l'archevêque  de 
Paris. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  267 

l'Oratoire  revenait   à  sa  résidence  ordinaire,  mais  cela 
mérite  confirmation. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

29  mai  1693. 

Je  ne  compte  plus  guère,  non  plus  que  vous,  sur  les 
amis  que  j'ai  laissés  en  France.  Je  n'ai  guère  plus  de 
commerce  avec  la  plupart  que  s'ils  n'étaient  plus  au 
monde,  et  il  me  semble  même  que  je  suis  plus  près 
de  ceux  qui  sont  allés  à  Dieu;  peut-être  leur  serai-je 
aussi  plus  tôt  réuni  qu'avec  les  autres.  Je  n'ai  guère 
d'empressement  pour  aller  retrouver  ceux-ci,  et  j'ai 
plus  de  peur  de  retomber  dans  le  chaos  de  Paris  que  le 
désir  de  le  revoir.  Ceux  qui  sont  à  Bruxelles  se  trouve- 
ront bientôt  peut-être  dans  un  pays  de  domination  fran- 
çaise sans  changer  de  place,  et  alors  on  ne  sait  ce  qui 
pourra  arriver. 

Le  roi  arriva  lundi  au  Quesnoy  pour  aller,  le  lende- 
main, à  Cambrai  et  y  séjourner  deux  jours.  Ainsi  on 
saura  bientôt  ce  qu'il  a  envie  de  faire,  sur  quoi  toute 
l'Europe  est  dans  l'attente.  Son  armée  d'Allemagne  a 
passé  le  Rhin  (ou  plutôt  une  de  ses  armées),  a  attaqué 
Heidelberg,  capitale  du  Palatinat,  et  l'a  prise  d'assaut. 
Je  n'en  sais  point  le  détail.  On  disait  seulement  que 
l'armée  allait  chercher,  à  Hailbron,  le  prince  de  Bade, 
qui  y  assemble  ses  troupes  ;  on  verra  si  cet  épouvantai l 
aura  l'assurance  de  l'attendre.  On  dit  aussi  Roses  assié- 
gée, en  Catalogne,  par  le  maréchal  de  Noailles. 

La  flotte  marchande  d'Ostende,  composée  de  quatre 
grands  vaisseaux  richement  chargés  pour  Cadix,  est 
tombée  entre  les  mains  des  Dunkerquois,  presque  à  la 
vue  d'Ostende. 

La  division  et  la  confusion,  qui  est  dans  le  camp  des 
Philistins,  est  le  commencement  du  jugement  de  Dieu, 


268        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Ils  ont  divisé  l'Eglise  et  la  plupart  des  communautés; 
il  est  juste  qu'ils  souffrent  la  même  chose.  Et  cepen- 
dant le  P.  Patrice  [le  pape]  écoute  celui  qui  est  à  la  tête 
des  schismatiques. 

Le  prince  d'Orange  est  à  Beson,  camp  près  de 
Bruxelles.  Nous  verrons  ce  qu'il  fera  sur  terre  et  sur 
mer.  Il  n'est  pas  que  vous  ne  sachiez  qu'on  fait  des 
apprêts  prodigieux  en  Angleterre  pour  une  descente  en 
France.  M.  David  [Arnauld]  prétend  que  ce  sera  comme 
l'année  dernière.  S'ils  ne  font  rien,  il  se  fera  hien 
moquer  de  lui.  Je  dis  le  prince  d'Orange,  qui  fut,  dit-on, 
demi-heure  sans  parler,  quand  il  apprit,  mardi  au  soir, 
la  prise  d'Heidelberg. 

Je  ne  sais  si  vous  savez  que  M.  Kerkré  [P.  Gerberon] 
se  prépare  à  faire  imprimer  toutes  les  œuvres  de  Baïus 
ensemble  avec  des  remarques,  composées  de  tout  ce 
qu'il  a  pu  apprendre  et  ramasser  à  l'avantage  de  ce 
docteur.  Gela  ne  plaira  guère  à  Borne.  Il  a  encore  un 
autre  ouvrage,  qu'il  appelle  Annales  Jansenii,  qui  sera, 
comme  le  titre  le  promet,  l'histoire  de  ce  prélat  et  de 
la  fortune  de  son  livre.  Si  vous  avez  des  mémoires 
à  lui  fournir,  vous  lui  ferez  grand  plaisir.  Il  semble 
que  ces  deux  ouvrages  ne  sont  guère  de  saison.  Mais 
on  serait  bien  habile  si  on  empêchait  l'auteur  de  pous- 
ser sa  pointe.  Il  ne  faut  pas,  cependant,  divulguer  cela; 
car  au  moins  peut-être  qu'une  partie  des  affaires  sera 
finie  avant  que  rien  puisse  paraître  au  jour. 


Quesnel  à  du   Vaucel 

5  juin  1693. 

Je  crois  que  M.  du  Til  [Hennebel]  aura  maintenant 
reçu  de  l'argent.  Les  bons  Pères,  qui  publient  qu'on 
a  trouvé  80.000  francs  pour  Jes  frais  de  la  députation, 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  269 

nous  feraient  grand  plaisir  s'ils  les  voulaient  prendre 
pour  la  moitié. 

On  dit,  ce  matin,  que  M.  le  Dauphin  est  allé  en  Alle- 
magne. 11  semble  que  les  armées  du  roi  vont  vers 
Liège  et  que  les  alliés  y  mènent  aussi  la  leur.  On  dit 
qu'ils  ont  quatre-vingt  mille  hommes,  le  roi  environ 
six  vingt  mille  dans  ce  pays,  dont  il  y  a,  dit-on,  qua- 
rante mille  chevaux.  Il  y  a,  sur  le  Rhin,  deux  maré- 
chaux de  France,  M.  de  Lorges  et  M.  le  maréchal  de 
Ghoiseul,  et  le  roi  a  M.  de  Luxembourg  et  M.  de  Ville- 
roy,  et,  si  M.  de  Boufflers  le  joint,  c'en  est  un  troi- 
sième. 

On  n'a  pu  empêcher  le  pillage  d'Heidelberg1,  et  le 
feu  y  a  pris,  parce  que  des  soldats  qu'on  avait  enfermés 
dans  la  grande  église,  les  ayant  faits  prisonniers  en 
entrant,  mirent  le  feu  aux  deux  tours.  On  n'avait  garde 
de  vouloir  brûler  une  ville  qui  était  un  des  magasins 
des  alliés.  On  a  pourtant  sauvé  du  feu  les  magasins  ou 
une  partie. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

18  juin  1693. 

On  mandait  de  Paris,  le  6  juin,  que  le  P.  Bouhours 
est  toujours  fort  attaqué  de  grands  maux  de  tête  qui 
l'empêchent  de  travailler.  Le  bruit  se  répand  même 
quelquefois  qu'il  a  tout  à  fait  perdu  l'esprit.  On  assure 
néanmoins  qu'on  le  voit  quelquefois  dans  les  rues.  On 
ne  laisse  pas,   dit-on,  de  continuer  la  traduction  du 

1.  Une  relation  de  la  prise  d'Heidelberg  {Dépôt  de  la  Guerre,  vol.  1201) 
donne  la  même  version  que  Quesnel  pour  dégager  la  responsabilité  du 
maréchal  de  Lorges,  en  ce  qui  concerne  l'incendie.  Michelet  remarque, 
à  juste  titre,  que  des  atrocités  et  des  horribles  massacres  de  cette 
campagne  les  mémoires  du  temps  ne  s'émeuvent  guère.  Notre  pieux 
Quesnel  n'a  pas  un  mot  de  blâme  contre  son  roi. 


270  CORRESPONDANCE    DE    PASQUlER    QUESNEL 

Nouveau  Testament  ;  c'est-à-dire  le  P.  Tellier  et  quelques 
autres  travaillent  sur  les  Actes  et  sur  saint  Paul. 

L'archevêque  de  Lyon,  Lévêque  de  Comminges1  et 
celui  de  Saint-Flour  2  sont  morts. 

M.  de  Lyon3  laisse  un  grand  archevêché,  trois 
abbayes  et  autant  de  bons  prieurés  vacants.  11  n'a  pas 
laissé  de  mourir  fort  tranquillement,  le  4.  Le  dimanche 
d'auparavant,  il  avait  dicté  une  lettre  de  huit  pages  à 
son  neveu,  le  maréchal  de  Villeroy.  A  minuit,  il  fit 
dire  la  messe  à  côté  de  son  lit,  communia  en  viatique, 
fit  faire  la  recommandation  de  l'âme,  répondit  à  tout 
et  dit  ensuite  :  «  Seigneur,  je  suis  prêt  à  mourir  quand 
il  vous  plaira.  »  Il  mourut  le  4,  en  disant  :  «  Allons, 
allons  !    > 

C'est  tout  de  bon  que  le  roi  est  retourné  à  Versailles  ; 
au  moins  il  en  a  pris  le  chemin  par  Reims,  et  il  doit 
arriver  vers  le  24  '*.  On  dit  que  le  progrès  de  ses  armées 
en  Allemagne  l'a  fait  changer  et  a  fait  prendre  la  réso- 
lution de  pousser  vigoureusement  la  guerre  en  Alle- 
magne, pour  obliger  l'empereur  à  faire  la  paix.  M.  le 
Dauphin  est  donc  allé  sur  le  Rhin  avec  une  armée  de 
30.000  hommes,  qui  agira  séparément,  pendant  que  M.  le 
maréchal  de  Lorges  fera  tête  au  prince  de  Bade,  qui 
n'a  pas  trop  bien  commencé  pour  nous  faire  voir  ces 
grands  exploits  qu'on  attendait  de  lui.  J'ai  peur  que 
Rhinfels  ne  soit  la  place  la  première  attaquée,  à  moins 
qu'on  n'aille  droit  à  Mayence. 

Nous  avons  vu  le  règlement  que  le  nouvel  évoque 
d'Angers  a  fait  pour  son  domestique.  Gela  est  fort  édi- 
liant. 

1.  Louis  de  Rechignevoisin  de  Guron. 

2.  Jérôme  de  la  Mothe-Houdancourt. 

3.  Camille  de  Neufville  de  Villeroy,  né  à  Rome  en  1606,  archevêque 
de  Lyon  depuis  1653,  lieutenant  général  du  Lyonnais. 

4.  Louis  XIV  était  tombé  malade  au  Quesnoy,  ville  forte  proche  de 
Valenciennes,  et  s'en  retourna  de  là  à  Versailles.  Ce  fut  sa  dernière 
campagne. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  271 

Roses1,  en  Catalogne,  s'est  rendue  au  roi. 

Voilà  assez  d'écriture  qui  me  dispense  de  faire  des 
réllexions  sur  votre  dernière  lettre.  Nous  attendons  ce 
qu'il  aura  plu  à  Dieu  d'ordonner  ou  de  permettre  sur  le 
formulaire.  Je  m'imagine  que  le  cardinal  d'Estrées 
demandera  l'archevêché  de  Lyon,  qui  est  à  sa  bienséance 
à  cause  de  l'abbaye  de  Saint-Claude. 


Quesnel  à  die  Vancel 

26  juin  1693. 

Le  roi  retourne  lentement.  On  ne  sait  s'il  n'est  point 
malade2. 

L'abbé  de  la  Luzerne3,  nommé  à  l'éveché  de  Cahors, 
était  l'aîné,  après  la  mort  de  son  frère,  tué  près  de 
Liège,  il  y  a  trois  ou  quatre  ans.  Il  ne  voulut  pas 
quitter  une  abbaye  de  trois  ou  quatre  mille  livres,  mais 
céda  son  droit  d'aînesse  à  son  cadet  moyennant  dix 
mille  livres  de  pension  sur  le  bien.  Mais  il  a  remis 
cette  pension  à  son  frère,  en  faveur  de  son  mariage 
avec  la  nièce  du  P.  de  La  Chaise  qu'il  a  prise  sans 
argent,  à  ce  qu'on  dit;  encore  le  comte  de  La  Chaise 
s'est-il  fait  prier.  Le  roi  a  dit  au  P.  de  La  Chaise  que 
c'était  un  fort  bon  mariage  pour  sa  nièce.  Sa  Révérence 
repartit  au  roi  que  le  pauvre  abbé  était  très  perdant 
dans  cette  affaire,  donnant  dix  mille  livres  de  rente 
aux  nouveaux  mariés,   et  qu'il  était  d'autant  plus  à 


1.  Petite  ville  forte,  avec  un  port,  défendue  par  une  bonne  citadelle. 
Elle  fut  prise  par  le  maréchal  de  Noailles,  le  9  juin,  tandis  que  le 
comte  d'Estrées  en  faisait  le  siège  par  mer. 

2.  Le  Journal  de  Fagon  dit  que  Louis  XIV  souffrait,  à  cette  époque, 
d'une  espèce  d'hypocondrie  rhumatismale. 

3.  Briqueville  de  la  Luzerne  eut,  de  1693  à  1741,  un  des  diocèses  les 
plus  ravagés  par  les  molinistes.  Nous  voyons,  dans  les  Nouvelles  ecclé- 
siastiques, que,  s'il  n'approuvait  point  les  persécutions  contre  les  jan- 
sénistes, il  ne  daignait  les  empêcher. 


272  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

plaindre  qu'à  cause  qu'il  était  devenu  son  allié,  lui, 
Père  de  La  Chaise,  avait  les  mains  liées  pour  demander 
à  Sa  Majesté  quelques  grâces  en  sa  faveur.  Mais  le  roi 
lui  dit  qu'il  ne  devait  pas  laisser  de  le  faire.  Par 
malheur  pour  lui,  il  n'y  avait  alors  rien  de  meilleur  à 
donner  que  Téveché  de  Gahors,  pour  récompenser  la 
donation  et  mettre  en  honneur  le  nouvel  allié  du 
népotisme. 

Je  reviens  à  nos  moutons.  Quoi!  est-ce  que  le  pape 
ou  la  congrégation  sont  assez  durs  pour  ne  pas  ordon- 
ner à  M.  l'assesseur,  par  exemple,  d'écrire  seulement 
un  mot  pour  expliquer  ce  qu'ils  disent  être  l'intention 
de  la  congrégation?  Mais  je  vois  bien  qu'ils  ne  veulent 
rien  écrire  ;  au  moins  on  écrira  fort  et  ferme  de  ce 
côté-ci,  et  l'on  me  dit  hier  qu'une  certaine  personne 
va  se  retirer  quelque  part  pour  défendre  avec  liberté 
l'innocence  et  la  vérité  opprimées  dans  la  personne  et 
dans  le  livre  de  M.  l'éveque  d'Ypres.  Si  je  le  pouvais 
empêcher  d'une  seule  parole,  je  me  garderais  bien  de 
le  faire.  Il  ne  faut  pas  laisser  opprimer  le  juste  ni  la 
justice.  Les  Romains  verront  ce  qu'ils  y  gagneront. 
Puisqu'ils  ne  veulent  point  de  paix,  ils  n'en  auront 
point,  et,  puisqu'ils  veulent  bien  que  l'Eglise  soit 
désolée  pour  leurs  folles  prétentions,  ils  porteront  ce 
paquet  au  jugement  de  Dieu. 

On  dit  que  le  duc  de  Montmorency  et  six  capitaines, 
se  voulant  jeter  dans  Casai,  ont  été  faits  prisonniers. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

2  juillet  1693. 

Il  est  tombé  une  maison  au  faubourg  Saint-Jacques, 
où  était  encore  la  bibliothèque  de  l'évêque  d'Avranches. 
Comme  il  Ta  donnée  après  sa  mort  aux  jésuites  de  la 
maison  professe,    il   vint    un    fort   grand  nombre   de 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  273 

jésuites  pour  ramasser  les  livres  et  les  manuscrits  et 
les  tirer  du  débris  de  la  maison.  On  dit  que  ce  prélat 
logera  chez  ces  Pères,  quand  il  viendra  à  Paris.  On  dit 
que  ce  sont  les  mânes  de  M.  Descartes  qui  ont  renversé 
cette  maison. 

Les  armées  ne  font  rien  en  ce  pays  que  se  regarder 
Tune  l'autre.  On  dit  que  les  Anglais  de  l'armée  des 
alliés  désertent  à  force.  M.  le  Dauphin  fera  parler  de 
lui  dans  peu  de  temps,  car  tout  se  dispose  là  pour  une 
expédition  considérable.  Ce  sera,  apparemment,  ou 
Mayence  ou  Rhinfels.  Le  roi  est  de  retour,  du  26,  à 
Versailles.  La  flotte  de  France  est  sur  les  côtes  d'Es- 
pagne. La  flotte  des  Anglais  et  des  Hollandais,  partie 
pour  Smyrne,  pourrait  bien  tomber  entre  leurs  mains, 
et  celle  qui  en  vient  et  qui  est  dans  le  port  de  Cadix 
court  aussi  grand  risque. 


Quesnel  à  du   Vancel 

10  juillet  1693. 

Vous  aurez  déjà  appris,  Monsieur,  comme  nous  ne 
sommes  pas  présentement  en  péril  ;  mais  peut-être  que 
le  péril  pourrait  revenir  à  la  queue  de  la  campagne. 
Cela  dépend  du  succès.  Quelques  avis  de  Paris  disent 
que  M.  le  Dauphin  passe  le  Rhin.  Les  politiques  qui 
croyaient  qu'il  allait  à  Mayence  ou  à  Rhinfels  ne  savent 
plus  où  ils  en  sont1.  Peut-être  est-ce  pour  aller  à 
Francfort,  ou  pour  aller  chercher  le  prince  de  Bade. 
Les  gazettes  de  Hollande  et  de  Bruxelles  mettent  le  duc 
de  Montmorency,  fils  aîné  de  M.  le  duc  de  Luxembourg 
et  gouverneur  de  Normandie,  au  nombre  de  ceux  qui 
ont  été  arrêtés  en  Piémont,  déguisés  en  paysans;  mais 

1.  Le  roi  change  brusquement  l'orientation  de  la  guerre  et  la  porte, 
malgré  les  supplications  de  M.  de  Luxembourg,  de  Flandre  en  Allemagne, 
en  y  envoyant  Monseigneur  avec  un  fort  détachement  de  troupes. 

I,  18 


274  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

il  n'y  a  guère  d'apparence.  Nos  amis,  qui  le  connaissent 
particulièrement  et  qui  nous  avaient  recommandés  à 
lui,  ne  nous  en  ont  rien  appris. 

Dimanche  dernier,  les  ennemis  des  Français  atta- 
quèrent un  grand  convoi  qui  allait  à  l'armée  de  M.  de 
Luxembourg.  Ils  furent  repoussés  avec  perte  consi- 
dérable. Cependant  le  gouverneur  de  Mons,  à  ce  qu'on 
dit,  y  est  demeuré. 

Une  lettre  de  la  Flèche,  du  28  juin,  marque  que 
Monsieur,  faisant  sa  tournée,  a  découvert  que  l'on 
avait  fait  plusieurs  magasins  de  blé  sur  les  frontières 
de  Bretagne  et  de  Normandie;  que  les  vaisseaux  qui 
allaient  en  course  faisaient  commerce  avec  les  Anglais 
et  les  Hollandais,  ce  qui  avait  contribué  à  la  disette. 
On  ajoute  que  Monsieur,  pour  en  faire  exemple,  avait 
fait  pendre  plus  de  deux  cents,  tant  officiers  que  volon- 
taires, et  fait  planter  force  potences.  Depuis  cela  le  blé 
a  ramendô  de  moitié  en  Bretagne.  J'ai  peine  à  croire 
le  nombre  de  deux  cents. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

17  juillet  1693. 

L'entrée  du  feu  évoque  de  Gahors x  n'avait  pas  été 
fort  heureuse.  C'était  un  joueur,  et,  quelqu'un  ayant 
fait  connaître  au  roi  ce  qu'il  était  après  sa  nomination, 
Sa  Majesté  en  fit  plainte  au  P.  de  La  Chaise,  qui  en 
fut  quitte  pour  dire  qu'il  ne  l'avait  pas  assez  bien 
connu.  On  dit  que  le  premier  président  Le  Jay  n'avait 
jamais  été  marié.  Il  faut  donc  que  ce  prélat  fût  son 
petit-neveu.  Il  était  docteur  de  Paris,  et  peut-être 
avait-il  pris  le  frein  aux  dents. 

Le  P.  Pomereau,  jésuite,  est  député  de   la   province 

1.  Henri-Guillaume  Le  Jay. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QUESNEL  275 

de  Paris  pour  l'assemblée  générale  qui  se  doit  tenir 
au  mois  de  septembre.  Le  P.  Bourdaloue  disait  der- 
nièrement qu'il  n'y  avait  plus  que  l'animal  dans  le 
P.  Deschamps.  11  ne  laisse  pas  de  se  remuer  beaucoup, 
cet  animal. 

Les  troupes  de  Liège,  au  moins  un  détachement,  a 
été  bien  battu  par  un  autre  détachement  du  maréchal 
de  Luxembourg,  qui  leur  a  pris  leur  "bagage1. 

Le  maréchal  de  Lorges  a  passé  le  Neckar,  a  forcé  un 
passage  considérable,  s'est  avancé  dans  le  pays  jusqu'à 
Darmstadt,  qu'il  a  pris.  Tout  fuit  devant  lui.  Il  passera 
peut-être  le  Mein.  M.  le  Dauphin  était  de  l'autre  côté 
du  Rhin,  à  deux  lieues  de  Mayence.  Voilà  de  grands 
fous  qui  se  font  désoler  pour  l'amour  d'un  usurpateur, 
qui  les  séduit  pour  les  empocher  de  faire  la  paix. 

La  flotte  des  alliés  est  retournée  à  Torbay.  Ils  ne 
savent  sur  quel  pied  danser,  car  ils  n'osent  s'éloigner 
de  leurs  côtes.  Cependant  les  flottes  de  France,  jointes, 
sont  sur  les  côtes  d'Espagne. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

24  juillet  1693. 

Il  n'est  pas  vrai  que  l'archevêque  d'Auch  ait  été  fait 
archevêque  de  Lyon.  Je  crois  qu'il  y  perdrait  pour  le 
revenu2.  Les  gazettes,  non  de  France,  mais  de  Hollande, 
ont  dit  que  l'évêque  d'Autun  avait  pris  possession  de 
cet  archevêché. 

Toutes  les  intelligences  manquées  à   Dendermonde, 

1.  Depuis  le  départ  du  roi,  le  maréchal  de  Luxembourg  s'efforçait 
d'amener  le  prince  d'Orange  à  livrer  bataille.  Le  15  juillet,  —  et  c'est 
cette  escarmouche  dont  il  est  question  dans  la  lettre  de  Quesnel,  —  il 
attaqua  un  détachement  commandé  par  le  comte  de  Tilly  et  le  mit 
en  déroute. 

2.  En  effet  l'archevêché  d'Auch  rapportait  90.000  livres,  et  celui  de 
Lyon  seulement  48.000. 


276  .      CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QUESNEL 

Maestricht  et  Liège,  sont  des  contes  de  gazette.  Le  roi  a 
pu  changer  sur  les  nouvelles  du  Rhin  et  la  disposition 
des  affaires  d'Allemagne,  plus  propres  à  faire  faire  la 
paix,  si  on  était  fort  en  ce  pays-là.  M.  le  Dauphin  a 
joint  son  armée  à  celle  du  maréchal  de  Lorges.  On  dit 
qu'il  va  publier  un  manifeste  ;  que  le  roi  y  déclarera 
que  son  dessein  est  de  rétablir  le  roi  Jacques  ;  qu'il 
invitera  les  princes  à  concourir  à  un  si  bon  dessein  ; 
que,  pour  finir  la  guerre,  il  offrira  de  raser  Philips- 
bourg,  Fribourg,  Huningue,  et  qu'il  rendra  la  Lorraine 
à  son  souverain.  M.  D.  [Arnauld]  tient  la  paix  faite 
sur  ce  projet,  à  quoi  ne  contribueront  pas  peu  les  autres 
avantages,  une  armée  capable  d'entrer  bien  avant  dans 
l'empire  et  de  battre,  dos  à  ventre,  le  prince  de  Bade, 
dont  on  avait  déjà  chanté  le  triomphe  par  avance.  Huy 
a  été  assiégé  lundi  ou  dimanche  ;  la  ville  est  prise1,  et 
le  bruit  court  aujourd'hui  que  le  cbâteau  s'est  rendu. 
C'est  le  maréchal  de  Villeroy  qui  a  fait  le  siège  d'un 
côté  et  le  marquis  d'Harcourt  de  l'autre.  On  dit  que  le 
courrier  d'Espagne  a  apporté  pour  nouvelle,  hier  au 
soir,  que  le  maréchal  de  Tourville  a  pris  la  flotte  de 
Smyrne  2,  qu'on  tient  riche  de  beaucoup  de  millions, 
ei  que  l'escorte  anglaise,  qui  était  de  vingt  vaisseaux,  a 
été  battue. 

Les  nouvelles  de  Paris  disaient  que  M.  de  Pom- 
ponne se  préparait  à  aller  en  Allemagne  ;  mais  on  n'en 
sait  rien  par  les  voies  particulières.  Si  cela  était,  cela 
dirait  bien  des  choses  et  ferait  beaucoup  espérer  la 
paix.  Voilà  le  roi  Guillaume  en  mauvaise  posture.  11 
fait  avancer  son  armée  vers  Liège.  Il  prétend  peut-être 
se  loger  dans  les  amples  lignes  qu'on  a  faites  autour 
de  Liège  pour  la  défendre. 

1.  Par  le  maréchal  de  Villeroy,  le  24  juillet. 

2.  Le  27  juin,  le  maréchal  de  Tourville  attaque,  entre  Lagos  et 
Cadix,  le  vice-amiral  Roock,  qui  conduisait  la  flotte  de  Smyrne  et  lui 
brûle  quatre  vaisseaux  de  guerre  et  quatre-vingts  vaisseaux  de  mar- 
chandises. 


CORKESPONDAlSCË    DE    PAS0U1ËR    OUESNEL  277 

On  mande  qu'il  court  en  Touraine  des  bêtes  féroces, 
qu'on  croit  des  loups-cerviers,  qui  mangent  les  hommes, 
et  qu'il  y  en  a  déjà  eu  cent  vingt  personnes  de  man- 
gées. 

La  nouvelle  de  l'enlèvement  de  la  flotte  de  Smyrne 
se  confirme.  On  dit  que  J'escorte,  qui  était  de  trente  ou 
trente-trois  vaisseaux,  s'est  battue  durant  quatre  jours 
avec  le  secours  des  vaisseaux  marchands. 


Quesnel  à  dit  Vaucel 

31  juillet  1693. 

Avant-hier,  29,  s'est  donnée  une  des  plus  sanglantes 
batailles  dont  on  ait  parlé  il  y  a  longtemps1.  Après  que 
le  maréchal  de  Villeroy  eut  pris  la  ville  et  le  château 
de  Huy  en  deux  ou  trois  jours,  il  revint  joindre  le 
maréchal  de  Luxembourg,  qui  fit  mine  d'envoyer  du 
côté  de  Charleroi,  pour  obliger  les  alliés  de  tourner  de 
ce  côté-là  et  d'y  envoyer  du  monde,  et  tout  d'un  coup 
vint,  par  une  autre  feinte,  comme  investir  Liège;  et 
les  alliés,  en  effet,  détachèrent  dix  bataillons  pour  y 
jeter  dedans,  en  les  faisant  passer  par  Maestricht.  Les 
alliés  cependant  s'avançaient  pour  l'observer;  mais 
M.  de  Luxembourg  ayant,  le  27,  tourné  tout  d'un  coup 
vers  eux,  vint  se  poster  tout  proche  de  leur  armée, 
en  sorte  que  les  gardes  avancées  étaient  à  la  portée 
du  pistolet  les  unes  des  autres.  On  dit  que  les  ennemis 
crurent  que  ce  n'était  qu'une  bravade.  Quand  ils 
auraient  cru  que  c'était  tout  de  bon,  ils  étaient  trop 
près  pour  décamper  et  mettre  devant  eux  une  petite 
rivière,  comme  ils  l'auraient  pu  un  peu  plus  tôt.  Le 
lendemain,  ils  virent  bien  que  ce  n'était  pas  raillerie. 

1.  Bataille  de  Nerwinde,  où,  dit  Michelet,  «  dix  mille  Français,  dix- 
sept  mille  alliés  restèrent  pour  engraisser  là  terre  ». 


278  CORRESPONDANCE    DE    PASQTJIER    QLESNEL 

Le  maréchal  de  Luxembourg  les  attaqua.  Les  alliés  se 
défendirent  fort  bien,  et  le  matin,  dit-on,  la  victoire 
était  douteuse  ;  mais,  l'après-dinée,  les  Français  enfon 
cèrent  tout,  et  toute  l'armée  entièrement  fut  mise  à 
vau-de-route,  quelques  efforts  que  le  roi  Guillaume  et 
l'électeur  de  Bavière  fissent  pour  rallier.  Le  premier 
s'enfuit  dans  le  fort  château  de  Liau  (Liewe),  entre 
Louvain  et  Liège,  le  second  à  Dicst.  On  ramasse  les 
débris  de  l'armée,  qui  sont  fort  petits.  On  ne  sait  point 
bien  encore  les  particularités.  Le  gros  bagage  avait  été 
envoyée  Diest;  ainsi  il  a  été  sauvé.  Le  reste  a  été 
pris  :  l'argenterie  des  deux  princes  et  leurs  tentes,  le 
canon  et  tout  le  reste.  Le  prince  de  Barbançon  tué1, 
c'est  celui  qui  défendit  Namur;  le  marquis  de  Leyde, 
et  un  grand  nombre  de  noblesse.  Le  comte  d'Athlone2 
est  prisonnier;  c'est  celui  qui  a  achevé  de  réduire 
l'Irlande,  sous  le  nom  de  général  Kinkle.  Un  grand 
nombre  de  fuyards  ont  été  noyés,  en  se  voulant  sauver 
en  foule  au-delà  d'une  petite  rivière.  On  dit  qu'au 
commencement  du  combat  les  alliés  ont  fait  prisonnier 
un  brigadier  français  et  le  duc  de  Berwick,  fils  naturel 
c,lu  roi  Jacques,  qui  était  dans  les  troupes  de  France. 
Je  ne  sais  pas  davantage,  car  hier  il  était  défendu, 
sous  peine  de  la  vie,  de  parler  de  la  bataille.  Mais  cela 
n'empêche  pas  qu'on  ne  soit  dans  une  terrible  conster- 
nation ;  on  ne  doit  pas  douter  qu'il  n'y  ait  beaucoup 
de  monde  de  tué,  du  côté  des  Français.  C'est  vers  Tir- 
lemont,  à  cinq  ou  six  lieues  de  Louvain,  que  la  bataille 
s'est  donnée.  D'un  autre  côté,  M.  le  maréchal  de  Tour- 
ville  a  envoyé  à  Toulon  vingt-six  vaisseaux  de  la  flotte 
de  Smyrne,  dont  deux  sont  vaisseaux  de  guerre,  de 

1.  Octave-Ignace,  duc  d'Areinberg,  duc  et  prince  de  Barbançon  et  du 
Saint-Empire,  gouverneur  de  Namur  en  1G74,  et  dernier  représentant 
de  cette  branche  de  la  maison  de  Ligne. 

2.  Godard  de  Réede  de  Guinckel,  ayant  suivi  Guillaume  III  en  Angle- 
terre, fut  créé  comte  d'Athlone,  en  1691.  Il  avait  le  commandement  de 
la  cavalerie  des  Provinces-Unies. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIEK    QUESNEL  279 

soixante  ou  quatre-vingts  pièces.  Il  en  a  coulé  à  fond 
ou  brûlé  quarante-six  et  en  a  encore  brûlé  douze  sous 
la  tour  de  Cadix,  devant  laquelle  je  crois  qu'il  est 
encore,  et  a  envoyé  une  escadre,  sous  le  comte  de  Cha- 
teau-Rcnault,  pour  poursuivre  le  reste.  C'est  une  ter- 
rible nouvelle  pour  les  Hollandais  et  les  Anglais. 

Il  pourrait  bien  y  avoir  aussi  une  bataille  en  Alle- 
magne, les  armées  de  M.  le  Dauphin  et  du  maréchal 
de  Lorges  étant  jointes. 


Quesnèl  à  du  Vancel 

7  août  1693. 

Pour  votre  histoire,  je  vous  en  donnerai  deux  autres. 
La  première  est  que  M.  l'archevêque,  qui  allait  autre- 
fois faire  ses  visites  si  régulièrement  chez  Mme  de  Bre- 
tonvilliers,  les  fait  maintenant  de  même  chez  la 
duchesse  de  Lesdiguières.  Cette  jeune  veuve  est,  comme 
vous  savez,  l'héritière  de  la  maison  de  Gondi,  fort  livrée 
à  la  mère  abbesse  du  Fargis,  dont  je  crois  qu'elle  était 
ou  nièce  ou  proche  parente,  et  à  Mme  des  Gordes.  C'est 
un  esprit  aisé  à  prendre.  L'archevêque  la  trouve  à  son 
goût,  et  elle  se  plaît  à  la  conversation  de  l'archevêque  ; 
de  sorte  que  tous  les  jours,  depuis  cinq  heures  du  soir 
jusqu'à  minuit,  il  est  avec  la  dame,  et  c'est  une  horloge 
pour  le  voisinage.  On  ne  croit  pas  qu'il  y  ait  autre 
chose  que  conversation.  Cette  dame  disait  une  fois,  en 
présence  de  plusieurs  autres  grandes  daines  de  la  cour, 
qui,  peut-être,  lui  faisaient  la  guerre  sur  cette  fréquen- 
tation, que  la  conversation  de  M.  l'archevêque  était 
fort  agréable  et  fort  belle.  «  Il  est  vrai,  ajoutait-elle, 
qu'il  veut  quelquefois  badiner;  mais  je  vous  lui  pince 
le  nez  si  serré  qu'il  n'a  garde  d'y  revenir.  » 

M.  de  Grenoble,  aux  sermons  de  qui  elle  avait  été 
gagnée,  la  dirigeait;  mais  je  crois  que  cela  est  fini. 


280  CORRESPONDANCE    ÛE    PASQUIER    QUESNËL 

Ces  conversations  ont  été  rapportées  au  roi  une  fois, 
et  Sa  Majesté  demanda  au  prélat  ce  qu'il  faisait  si  long- 
temps et  si  souvent  chez  cette  duchesse.  Il  répondit 
qu'elle  avait  été  autrefois  janséniste  et  qu'il  travaillait 
à  la  désabuser,  qu'elle  était  déjà  sur  un  assez  bon  pied, 
mais  que  ce  n'était  pas  l'affaire  d'un  jour. 

En  voici  pour  l'autre  personnage.  Il  y  eut,  à  la 
semaine  dernière,  un  an  que  Mme  de  Maintenon  avait 
donné  au  roi  Y  Office  de  la  semaine  sainte,  de  M.  Le 
Tourneux,  latin-français.  Le  roi  s'en  accommodait  fort. 
Le  P.  de  La  Chaise  en  fut  averti,  et,  le  jeudi,  comme 
Sa  Majesté  était  à  ténèbres,  le  Père  confesseur  s'appro- 
cha, comme  par  curiosité,  pour  voir  quel  livre  c'était, 
et,  l'ayant  vu,  il  dit  qu'il  valait  mieux  prier  dans  la 
langue  de  l'Eglise.  Le  roi  avait  peine  à  se  rendre,  disant 
que  cela  l'accommodait  fort,  qu'il  n'entendait  pas  le 
latin.  Le  Père  persista  à  dire  qu'il  y  avait  plus  de  béné- 
diction à  prier  en  latin  avec  l'Eglise,  retira  doucement 
le  livre  des  mains  du  roi  et  lui  en  mit  à  la  place  un 
autre  qu'il  avait  tout  prêt  sous  son  bras. 

La  bataille  a  été  fort  sanglante.  Le  prince  de  Bar- 
bançon,  le  prince  de  Solms  1  et  plusieurs  généraux  y 
sont  demeurés,  du  côté  des  alliés.  Du  côté  des  Français, 
le  duc  d'Uzès2,  qui  n'avait  point  de  commandement, 
c'est  un  jeune  homme;  le  marquis  de  Montchevreuil3, 
parent  de  Mmc  de  Maintenon,  et  lieutenant  général  ou 
maréchal  de  camp,  le  prince  Paul  de  Lorraine4,  frère 
du  prince  de  Commercy,   ont  été  tués,   et   beaucoup 


1.  Henri  Mastrick,  comte  de  Solms,  avait  le  gouvernement  de  Nimègue 
et  la  commanderie  teutonique  du  baillage  d'Utrecht. 

2.  Louis,  duc  d'Uzès,  eut  les  deux  jambes  emportées.  Il  était  colonel 
du  régiment  de  son  nom. 

3.  Lieutenant  général  et  gouverneur  d'Arras.  «  Un  fort  honnête 
homme,  dit  Saint-Simon,  et  un  bon  officier  général.  » 

4.  Jean-Paul  de  Lorraine,  frère  du  prince  de  Commercy,  qui  était 
passé  au  service  de  l'Empire.  Le  roi  lui  avait  donné  la  confiscation  de 
son  frère. 


CORRESPONDANCE    DE    PASOUIER    QUESNEL  281 

d'autres.  Ce  pauvre  prince  Fa  été  par  la  brutalité  des 
gens  de  l'armée  des  alliés,  à  qui  il  dit  qu'il  avait  un 
frère  dans  leur  armée  et  offrant  beaucoup  d'argent;  ils 
l'assommèrent  sans  quartier,  et  on  dit,  en  effet,  que  l'on 
avait  crié  de  la  part  du  prince  d'Orange  :  «  Point  de 
quartier  pour  les  Français!  » 

Le  duc  de  Berwick,  fils  naturel  du  roi  Jacques,  a  été 
prisonnier  ici.  Je  crois  qu'il  a  été  renvoyé  en  échange 
d'un  duc  anglais,  pris  par  les  Français1. 

Le  duc  de  Berwick  a  vu,  dit-on,  le  prince  d'Orange 
qui  lui  dit  :  «  Monsieur,  je  plains  votre  malheur.  » 
«  —  Monsieur,  répondit  le  duc,  je  plains  encore  plus 
le  vôtre.  » 

Le  maréchal  de  Luxembourg  loue  la  vigoureuse 
résistance  des  alliés,  dans  son  billet  au  roi  ;  et  ici  les 
Espagnols  et  autres  du  pays  ne  se  peuvent  lasser  d'ad- 
mirer l'intrépidité  des  Français  et  la  manière  dont  ils 
vont  au  feu.  Jamais  déroute  n'a  été  plus  grande  de  ce 
côté-ci  ;  mais  il  est  revenu  et  ressuscité  du  monde  qui 
avait  pris  la  fuite. 

Le  prince  de  Gonti  a  eu  un  coup  de  sabre  sur  la 
tête.  Les  deux  fils  du  maréchal  de  Luxembourg  sont 
blessés2. 


Quesnel  à  du  Vancel 

14  août  1693. 

La  gazette  de  Paris  dit  que  les  alliés  ont  perdu  dans 
la  dernière  bataille  vingt  mille  hommes  et  plus,  tant 
tués  que  blessés,  soixante  étendards,  huit  mortiers  et 
soixante-dix  à  quatre-vingts  pièces  de  canon.  Le  prince 

1.  11  fut,  en  efl'et,  échangé  contre  le  duc  d'Ormond. 

2.  L'un  des  deux,  le  duc  de  Montmorency,  se  jeta  au-devant  de  son 
père,  lorsqu'on  le  visait,  et  reçut  le  coup.  Sa  blessure  lui  fit  quitter  le 
service. 


282  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 

d'Orange  fait  bonne  mine  à  mauvais  jeu.  C'est  un 
malhabile  homme  de  s'être  amusé  à  envoyer  un  grand 
détachement  de  ses  troupes  en  Flandre  pour  avoir  des 
contributions,  et  de  s'être  exposé  par  là  à  être  défait 
comme  il  l'a  été.  Il  ramasse  auprès  d'ici  son  armée. 

Le  maréchal  de  Luxembourg  a  envoyé  un  détache- 
ment jusqu'en  Gueldre  mettre  tout  sous  contribution, 
et  dans  la  mairie  de  Bolduc.  Il  s'est  rendu  maître  de 
Maeseyck,  ville  appartenant  à  Liège,  qui  est  sur  la 
Meuse  en-dessous  de  Maestricht.  Elle  est  très  propre  à 
fortifier,  s'ils  y  demeurent.  Voilà  la  Meuse  fermée  des 
deux  côtés  par  Huy  et  Maeseyck,  les  villes  de  Maestricht 
et  de  Liège  entre  deux. 

On  compte  quarante  vaisseaux  marchands  pris  de 
la  flotte  de  Smyrne,  outre  trois  ou  quatre  de  guerre  et 
un  grand  nombre  de  brûlés  et  coulés  à  fond.  On  dit 
Belgrade  attaqué  par  les  Allemands.  Le  prince  de  Bade 
est  si  bien  retranché  qu'on  ne  le  peut  attirer  au  combat. 

Voilà  une  feuille  contre  le  libelle  du  Nestorianisme 
renaissant. 

Le  livre  du  Culte  de  la  Vierge,  de  M.  Baillet1,  est 
sorti  sain  et  sauf  des  mains  des  examinateurs  qu'avaient 
donnés  M.  l'archevêque. 

Les  nouvelles  de  Paris  disent  le  P.  de  La  Chaise  fort 
malade  d'une  grosse  fièvre. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

21  août  1693. 

La  bataille  s'est  donnée,  et  néanmoins  nous  sommes 
en  sûreté.  On  dit  que  nous  sommes  presque  à  la  veille 

1.  De  la  dévotion  à  la  sainte  Vierge  et  du  culte  qui  lui  est  dû,  in-12, 
par  Adrien  Baillet,  prêtre  et  bibliothécaire  de  M.  de  Lamoignon.  Ce 
livre  excita  quelques  rumeurs,  car  il  désapprouvait  ouvertement  bien 
des  pratiques  autorisées  par  l'Eglise. 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  283 

dune  seconde  bataille,  car  les  armées  sont  entre  Mons 
et  Bruxelles,  disposées  à  en  venir  de  nouveau  aux 
mains.  Les  Allemands  de  delà  le  Rhin  sont  retranchés 
jusqu'aux  dents,  et  il  n'y  a  pas  eu  moyen  de  les 
attirer  au  combat.  On  désole  tout,  cependant,  et  on  met 
tout  sous  contribution.  M.  le  Dauphin  avait  dessein  de 
donner  bataille,  et  rien  de  plus.  Nous  avons  les  oreilles 
rebattues  de  tous  ces  faux  bruits  de  trahison.  Les  alliés 
font  arrêter  tous  ceux  qui  rendent  leurs  villes  pour 
couvrir  leur  honte.  Ils  l'ont  fait  à  l'égard  des  officiers 
qui  ont  rendu  Roses  et  Huy,  comme  ils  l'avaient  fait 
aux  gouverneurs  de  Mons  et  de  Namur. 

Il  n'y  a  point  eu  de  secrétaire  du  duc  de  Bavière 
exécuté  ;  mais  un  musicien  le  fut,  il  y  a  un  an,  après 
la  bataille  de  Steinkerque,  parce  qu'il  était  gagé  des 
Français  pour  leur  donner  des  avis. 

Les  deux  lils  du  maréchal  de  Luxembourg,  le  duc  de 
Montmorency  et  le  comte  de  Luxembourg,  ont  été 
blessés  à  la  bataille  de  Nerwinde,  tant  il  est  faux  que 
le  premier  soit  prisonnier  à  Milan.  C'est  un  marquis 
de  Fosseux1,  qui  est  du  nom  de  Montmorency  et  de  qui 
on  disait  qu'il  ne  le  portait  pas,  mais  qu'il  le  traînait. 
Le  duc  de  Savoie  a  été  obligé  de  se  retirer  de  devant 
Pignerol  et  du  fort  de  Sainte-Brigide,  après  y  avoir 
perdu  mille  à  douze  cents  hommes. 

C'est  une  injustice  étrange  que  celle  qu'on  fait  au 
révérend  Père  général  de  l'Oratoire.  On  doit  juger  par 
là,  à  Rome,  combien  le  fantôme  du  jansénisme  fait  de 
mal  ;  car  c'est  sur  ce  que  M.  de  Paris  a  fait  entendre  au 
roi  qu'il  est  un  des  chefs  de  ce  parti,  et  c'est  par  la  même 
imposture  qu'il  retient  en  prison  le  P.  du  Breuil,  à  l'âge 
de  plus  de  quatre-vingt-deux  ans. 

1.  Léon  de  Montmorency,  marquis  de  Fosseux,  colonel  du  régiment 
de  Forez. 


284  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNËL 

Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertuis 

Liège,  13  septembre  1693. 

Si  vous  aviez  le  cœur  serré,  ma  très  chère  sœur, 
quand  vous  nous  avez  quittés,  je  vous  assure  que  le 
mien  était  désolé  doublement  de  perdre  sitôt  la  conso- 
lation que  Dieu  vous  avait  envoyée  dans  votre  per- 
sonne, et  de  vous  voir  partir  si  incommodée,  parmi 
tant  de  dangers  et  par  un  si  mauvais  temps  et  une  si 
méchante  voiture1.  Je  ne  saurais  vous  laisser  aller  plus 
loin  sans  vous  le  dire  et  sans  vous  témoigner,  pour  ma 
part,  que  votre  visite  m'a  été  un  régal  fort  consolant 
et  dont  notre  solitude  se  réjouira  longtemps.  Dieu 
veuille  récompenser  la  sainte  amitié  que  vous  avez 
pour  notre  cher  Père  abbé  et  de  la  part  que  vous  voulez 
bien  m'y  donner!  J'espère  que  celui  qui  vous  a  donné 
tant  de  courage  pour  vaincre  les  obstacles  de  l'entre- 
prise et  toutes  les  fatigues  du  voyage  vous  donnera, 
pour  le  retour,  la  santé,  les  forces  et  la  protection  dont 
vous  avez  besoin. 

Nous  ne  serons  point  en  repos  que  nous  ne  vous 
sachions  arrivée  à  bon  port.  Si  vous  avez,  sur  la  route, 
occasion  de  nous  donner  de  vos  nouvelles  sans  vous 
embarrasser,  n'y  manquez  pas,  je  vous  en  conjure.  Ce 
sera  pour  notre  cher  Père  et  pour  nous  tous  un  grand 
soulagement.  Que  n'ai-je  été  en  état  de  vous  accompa- 
gner, pour  vous  rendre  les  petits  services  dont  je  suis 
capable,  durant  un  voyage  si  pénible  pour  vous  ? 

J'ai  été  ravi  de  trouver  quelque  chose  qui  ait  pu  vous 
garantir  d'une  partie  du  froid  auquel  vous  serez  exposée 
dans  un  temps  si  bizarre.  Mais  je  vous  en  prie,  ma 
bonne  sœur,  de  me  faire  l'amitié  tout  entière  et  de  ne 

1.  M'"°  de   Fontpertuis   avait    accompli  le  long   voyage   de  Paris   à 
Liège  pour  revoir  encore  une  fois  M.  Arnauld. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  285 

parler  point  de  le  donner  à  personne  des  miens,  à  Paris. 
Je  vous  assure  que  vous  me  mortifieriez  étrangement, 
si  vous  refusiez  de  le  garder  pour  votre  usage.  Point 
de  façon,  je  vous  en  supplie;  la  liberté  avec  laquelle 
vous  en  userez  sera  pour  moi  un  gage  de  votre  amitié. 
Adieu,  ma  très  chère  sœur,  je  vous  souhaite,  pour 
votre  voyage,  un  Raphaël  visible  ou  invisible,  qui  vous 
conduise,  vous  guérisse  et  vous  ramène  chez  vous,  pleine 
de  santé  et  de  joie. 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

21  octobre  1693. 

Notre  cher  patron  (Arnauld)  se  porte  beaucoup  mieux. 
Les  remèdes  lui  ont  fort  bien  fait.  Sa  fluxion  est  passée. 
Sa  dysurie  n'est  plus  rien  ou  presque  rien,  et  je  n'ai 
pas  vu  qu'il  ait  eu  aujourd'hui  aucune  douleur.  Cepen- 
dant je  le  vois  fort  occupé  de  l'autre  vie.  Il  se  nourrit 
de  la  parole  de  Dieu  et  de  la  prière  beaucoup  plus  qu'à 
l'ordinaire,  et  il  fait  de  ses  infirmités  l'usage  que  les 
élus  en  font,  qui  est  de  les  regarder  comme  des  aver- 
tissements de  penser  à  la  mort.  J'espère  que  les  pré- 
parations n'empêcheront  pas  que  Dieu  ne  nous  le  con- 
serve encore  plusieurs  années. 


Quesnel  à  Mmc  de  Fontpertais 

18  novembre  1693. 

Je  m'étais  réservé  de  penser  un  peu  à  ce  que  vous 
m'aviez  mandé  de  la  grosse  dame  ;  mais  je  suis  plus 
résolu  que  jamais  à  ne  rien  recevoir  d'elle. 

ïl  m'en  roule  bien  des  raisons  dans  l'esprit.  Il  y  a 
bien  des  gens,  de  ceux  qui  font  profession  d'une  droi- 


286  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

turc  gauloise,  qui  ne  voudraient  accepter  quoi  que  ce 
soit  de  personnes  qui  s'enrichissent  des  deniers  publics 
et  dont  le  bien  demeure  toujours  comme  embarrassé 
par  la  nature  de  leurs  emplois.  Car,  quoique  ces  per- 
sonnes agissent,  comme  je  le  crois,  avec  toute  sorte 
de  probité  et  qu'ils  ne  prennent  que  leurs  droits,  il  est 
difficile  toutefois  de  ne  pas  regarder  leurs  richesses 
comme  la  sueur  et  le  sang  du  peuple,  attendu  qu'ils 
profitent  des  charges  que  l'on  met  sur  toutes  choses  et 
qu'ils  remplissent  leurs  coffres  pendant  que  tous  les 
autres  s'appauvrissent.  Je  ne  les  juge  point,  c'est  Dieu 
qui  les  jugera.  Cependant  je  suis  bien  aise  de  ne  me 
point  embarrasser  et  de  conserver  sur  cela  la  liberté 
et  le  repos  de  ma  conscience.  Quoi  qu'il  en  soit  de  cette 
raison,  j'en  ai  d'autres  plus  particulières.  Son  superflu 
est  dû  aux  pauvres,  et  je  ne  suis  pas  encore  en  état 
d'avoir  droit  au  bien  des  pauvres  ;  car  ces  sortes  de 
personnes  ne  donnent  pas  avec  prodigalité,  et  j'aurais 
peur  qu'à  l'occasion  des  libéralités  qu'elle  me  ferait 
elle  ne  se  resserrât  à  l'égard  des  pauvres. 

Ensuite,  j'ai  exercé  à  son  égard  un  ministère  qui  doit 
être  exercé  avec  le  dernier  désintéressement,  et,  comme 
je  n'aurais  pas  voulu,  en  ce  temps-là,  recevoir  quoi 
que  ce  soit,  ni  vendre  en  quelque  façon  ma  liberté  ou 
mes  soins,  je  ne  le  veux  pas  faire  maintenant  ni  rece- 
voir comme  des  arrérages  d'une  charge  qui  doit  être 
toute  gratuite.  Il  peut  arriver  que  je  me  trouverais 
encore  un  jour  dans  le  même  emploi,  et  dès  mainte- 
nant elle  peut  m'engager  à  lui  donner  des  avis,  et 
pour  cela  il  faut  avoir  sa  liberté  tout  entière. 

Voilà  ma  disposition  et  ma  résolution,  sur  quoi  je 
vous  demande,  ma  chère  sœur,  un  silence  et  un  secret 
inviolables.  Pour  elle,  il  faut  éluder,  avec  votre  adresse 
ordinaire,  les  propositions  qu'elle  pourrait  faire,  en  lui 
représentant  que  je  ne  suis  pas  dans  le  besoin,  que  j'ai 
des  amis  ;  et  cela  n'est  pas  faux,  puisque  mon  cher  abbé 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  287 

(Arnanld)  m'a  fait  sur  cela  toutes  les  démonstrations 
de  bonté,  de  générosité  et  d'amitié  possibles,  et  dont  j'ai 
le  cœur  très  pénétré. 


Quesnel  à  du  Vaacel 


29  janvier  1694. 


Gomme  l'affaire  du  général1  de  l'Oratoire  ne  tient 
par  aucun  endroit  à  celle  de  la  régale,  j'ai  peine  à 
croire  qu'on  la  veuille  mêler  avec  celle-là.  On  ne  sait 
point  quelle  raison  le  prélat  aura  employée  auprès  du 
roi.  Mais  la  vraie  raison  est  qu'il  le  hait  personnelle- 
ment, et  il  y  a  apparence  qu'il  aura  fait  entendre  au 
roi  que  ce  général  n'est  pas  agréable  à  sa  congrégation, 
qu'il  empêche  qu'on  ne  la  puisse  mettre  sur  un  bon 
pied  et  qu'il  y  entretient  le  jansénisme,  en  favorisant 
ceux  qui  y  ont  inclination.  Mais,  tout  coup  vaille,  ce 
sera  peut-être  un  moyen  de  faire  dire  pourquoi  on  le 
tient  relégué. 

On  ne  va  pas  vite  en  France  à  l'égard  de  M.  David 
(Arnauld).  Son  neveu  n'est  pas  hardi  et  ne  fait  pas 
valoir  son  crédit  autant  qu'il  peut.  Il  a  une  lettre  de 
l'oncle  entre  les  mains  ;  on  verra  ce  qu'il  en  fera.  Elle 
lui  est  écrite  et  est  pleine  de  témoignages  de  respect, 
de  reconnaissance  et  d'attachement. 

La  paix  de  Savoie  est  allée  à  vau-l'eau,  et  le  prince 
d'Orange  est  venu,  dit-on,  sur  notre  marché  pour  un 
million  davantage.  On  prétend  que  l'empereur  la 
souhaite  et  que  l'on  ne  désespère  pas  de  ce  côté-là  ; 
mais  le  prince  d'Orange,  qui  a  obtenu  de  son  parlement 
tout  ce  qu'il  a  voulu,  l'emportera  peut-être  encore  à 
force  d'argent.    On  dit  qu'il  y  a,  auprès  de  Florence, 

1.  Le  P.  de  Sainte-Marthe, 


288  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

un   monastère  de  feuillants  où    on  mène  la  vie  de   la 
Trappe  en  bien  des  choses.  Gela  est-il  vrai? 

On  dit  que  les  jésuites  de  Lyon  vendent  publique- 
ment à  leur  apothicaire  de  la  confection  de  jacinthe  et 
de  celle  d'alkermès,  dans  de  petits  pots  d'étain  bien 
propres,  où  l'on  voit  le  nom  de  Jésus  de  la  compagnie, 
à  raison  de  douze  sous  l'once. 


Quesnel  à  du   Yaucel 

4  février  1694. 

Il  n'y  a  guère  d'apparence  que  la  paix  se  fasse  avant 
la  campagne  prochaine,  à  moins  que  l'empereur  ne  se 
trouve  pressé  du  côté  de  Hongrie  et  que  le  prince 
d'Orange  ne  lui  donne  pas  des  secours  suffisants  que 
le  prince  de  Bade  sollicite  à  Londres.  La  cherté  est 
aussi  grande,  pour  le  moins,  en  Angleterre  et  ici  qu'en 
France,  excepté  le  blé  ;  mais  on  y  en  aura  bientôt  abon- 
damment. 

Voici  une  petite  relation  de  ce  qui  s'est  fait  à  Poi- 
tiers. Au  premier  mcnsis  de  janvier  1694,  on  s'assem- 
bla à  l'ordinaire  à  Sainte-Opportune  de  Poitiers.  Après 
la  séance,  le  P.  du  Bois,  jésuite  et  docteur,  actuelle- 
ment régent,  dit  qu'il  avait  quelque  chose  qui  lui 
pesait  sur  le  cœur  contre  plus  d'une  douzaine  de  doc- 
teurs. On  fit  là-dessus  grand  silence.  Le  Père  dit  donc  : 
«  On  ne  peut  deviner  quel  est  le  sujet  que  notre  com- 
pagnie a  donné  à  la  Faculté  d'avoir  tant  d'aversion 
pour  elle.  L'on  dirait,  Messieurs,  que  de  vous  proposer 
quatre  jésuites,  c'est  vous  proposer  quatre  démons.  » 
Le  syndic  prit  la  parole  et  dit  au  Père  :  «  Je  ne  sais  si 
vos  quatre  jésuites  sont  quatre  démons,  mais  je  sais 
de  reste  qu'ils  en  usent  de  même  à  notre  égard, comme 
des  démons  dont  ils  imitent  les  tours,  les  retours  et 
les  détours.  »  «  —  Voilà  qui  est  trop  fort,  dit  le  Père.  » 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER     QUESNEL  289 

«  —  Pas  trop,  dit  le  prieur  des  jacobins.  »  Vous  croyez 
peut-être  que  ce  Père  jésuite  se  trouva  étonné.  Point 
du  tout.  Le  syndic  le  reprit  et  le  pressa  par  des  gros 
mots;  à  quoi  le  Père  répliqua  par  cette  japonade.  Il 
leva  le  bras  droit  en  haut,  le  soutenant  du  gauche,  et 
dit  :  «  Voyez-vous  ce  bras,  voyez-vous  ce  bras  ?  Il 
séchera  plutôt  que  nous  nous  désistions  de  nos  pré- 
tentions. » 

Qaesnel  à  M.  de  Porrade,  à  Orléans ] 

Février  169  i. 

La  chose  que  je  puis  faire  est  de  vous  dire,  Monsieur, 
fort  simplement,  ce  que  je  crois  touchant  les  points 
capitaux  de  votre  lettre.  Le  premier  qui  s'y  présente  est 
celui  de  l'éducation  de  la  petite  nièce.  Il  me  semble 
qu'on  m'en  a  écrit  une  fois,  et  que  j'ai  renvoyé  aux 
livres  de  feu  M.  Varet  et  de  l'abbé  de  Fénelon  tou- 
chant l'éducation  des  filles. 

Je  suis  persuadé  que  c'est  une  chose  bien  difficile 
que  l'éducation  d'une  enfant  de  ce  sexe,  et  qu'il  faut 
avoir  bien  du  talent.  Les  habiller  en  comédiennes, 
leur  souffrir  des  nudités  de  gorge,  leur  donner  de  ces 
coiffures  monstrueuses  dont  les  fontanges  font  partie, 
les  laisser  jouer  dans  une  rue  ou  à  une  porte  avec 
d'autres  enfants,  les  envoyer  seules  en  ville  faire  des 
messages  ou  autre  chose,  leur  inspirer  la  vanité,  des 
airs  fiers  et  mondains,  etc.,  ce  sont  choses  que  je  n'ap- 
prouverai jamais  et  que  je  condamne  absolument. 
Mais,  pour  ce  qui  est  des  habits,  qu'ils  soient  de  soie 
fleurie  ou  de  couleur,  qu'elles  aient  des  rubans  rouges 
ou  verts  sur  la  tête,  ou  qu'elles  soient  vêtues  simple- 
ment et  sans  rubans,  je  ne  crois  pas  que  cela  soit  de 
grande  conséquence.  Il  y  a  peut-être  plus  à  craindre  de 
les  habiller  trop  simplement  et  de  leur  refuser  tout  ce 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  19737, 

t.  19 


290  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

qu'elles  voient  dans  les  autres  enfants  de  leur  sexe  et 
de  leur  âge,  que  de  leur  accorder  ces  petites  braveries. 
Ce  qui  arrive  fort  souvent  de  la  conduite  contraire  est 
qu'on  leur  donne  lieu  de  désirer,  avec  ardeur,  les  choses 
qu'on  leur  refuse  ;  qu'elles  portent  envie  à  leurs  com- 
pagnes en  qui  elles  les  voient;  qu'elles  en  sont  privées 
dans  un  âge  où  elles  les  pourraient  porter  innocemment 
et  sans  passion,  et  que,  quand  elles  sont  arrivées  à  un 
âge   plus  avancé,  elles   les  porteront  avec  cupidité  et 
attachement,  les  ayant  longtemps  désirées,  et  que,  si 
on  ne  les  satisfait  pas  sur  ce  chapitre,  elles  seront  dans 
l'impatience  de   sortir  de  dessous  la  puissance  d'une 
mère  pour  s'en  donner  à  cœur  joie.   Si  vous  ne  m'en 
croyez  pas,  Monsieur,  vous  ne  refuserez  pas  d'en  croire 
saint  Jérôme.  Je  crains  qu'on  n'abuse  de  son  autorité, 
quand  on  emploie,  pour  l'éducation  des  jeunes  filles  du 
commun,  ce  qu'il  n'a  dit  que  de  l'éducation  de  celles 
que  leurs  parents  avaient  destinées  à  l'état  de  virginité 
dès  leur  enfance  ou  même  avant  qu'elles  fussent  nées, 
comme  l'avait  été  la  jeune  Paule,  fille  de  Leta.  Ce  qu'il 
dit  de  ses  habits  ne   regarde   que   ces  sortes  de   filles 
consacrées  à  Dieu  avant  même  qu'elles  se  connussent; 
et  on  en  tirerait  un  argument   pour  prouver  tout  le 
contraire  de  ce  qu'on  veut  prouver  à  l'égard  des  autres. 
Mais  ce  saint  docteur  ne  donnait  pas  même  ce  conseil, 
comme  s'il  eût  cru  qu'il  y  eût  peut-être  du  mal  ou  de 
l'inconvénient  à  en  user  autrement.  Il  parait  bien,  par 
ce  qu'il  écrit  à  Gaudence  pour  l'éducation  de  sa  fille, 
qu'il  tenait   cela  au  moins  problématique.  Je  dis  «  au 
moins  »,  car  il  paraît  assez,  par  la  suite,  que  l'opinion 
qu'il  met  au  second  rang  est  celle  qu'il  juge  la  meil- 
leure, et  qu'il  croit  qu'il  y  a  plus  d'inconvénient  à  pri- 
ver les  jeunes  filles  d'habits  un  peu  éclatants  qu'à  leur 
en  faire  porter  dans  l'enfance. 

J'oublie  de    parler   du   maître  à  danser.    Je   n'aime 
point  cela.  Mais,  si  on  a  à  le  faire  venir  pour  former  la 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL        291 

taille  à  une  enfant,  lui  apprendre  à  marcher  et  à 
saluer,  il  vaut  bien  mieux  que  ce  soit  à  un  âge  où  elle 
n'est  pas  capable  d'en  abuser,  où  même  elle  ne  s'y 
porte  qu'avec  peine  (les  enfants  n'aimant  point  ce  qui 
les  contraint  ou  les  gène),  que  d'attendre  à  le  faire  à  un 
âge  où  elle  s'y  porterait  avec  passion  et  en  appren- 
drait plus  qu'on  ne  voudrait.  Au  reste,  je  ne  crois  pas 
avoir  jamais  rien  fait,  ni  rien  écrit  qui  aille  à  autoriser 
le  maître  à  danser.  Et,  si  les  filles  de  M.  de  R...  l'ont 
appris,  je  crois  que  ça  a  été  à  mon  insu  ou  par  la  volonté 
absolue  du  père.  Je  ne  m'en  souviens  pas,  et  je  ne 
pourrais  pas  dire  qu'elles  l'ont  fait,  si  on  ne  m'en 
assurait. 

Je  vous  dirai,  Monsieur,  à  l'égard  des  habits  de  soie 
que  portent  ces  bonnes  filles,  que  je  les  ai  laissées  sur 
cela  comme  je  les  ai  trouvées.  Elles  ont  toujours  été 
vêtues  fort  modestement  et  fort  simplement,  à  cela 
près  ;  et  je  n'ai  pas  cru  que  cela  fût  de  si  grande  consé- 
quence qu'il  fallût  faire  de  changement.  Quand  les 
Pères  ont  marqué  la  soie  comme  quelque  chose  qui 
faisait  partie  du  luxe,  c'est  qu'alors  elle  était  fort  rare, 
coûtait  très  cher,  n'était  ordinairement  que  pour  les 
personnes  du  premier  rang  et  faisait  une  grande  dis- 
tinction. Ce  n'est  plus  cela  maintenant.  Elle  ne  distingue 
plus  celles  qui  en  portent  que  des  personnes  presque 
du  plus  bas  étage  ;  l'exemple  qu'on  donne,  en  n'en 
portant  point,  n'est  suivi  de  personne.  On  fait  assuré- 
ment trop  de  fond  sur  cette  circonstance  extérieure. 
Elles  ne  sont  point,  comme  vous  le  supposez,  Monsieur, 
des  vierges  de  profession.  Elles  sont,  au  contraire, 
vierges  sans  profession.  Elles  le  sont  incognito.  Et  je 
ne  vois  pas  quelle  nécessité  il  y  a  qu'une  fille  de  famille, 
qui  aura  dévotion  de  vivre  dans  le  célibat,  doive  sonner 
de  la  trompette  pour  publier  partout  qu'elle  a  pris 
cette  résolution,  et  attirer  sur  elle  les  yeux  de  tout  le 
monde  par   une  manière   de  s'habiller   qui    vaut  une 


292  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

déclaration  publique.  Il  n'y  a  en  France  de  vierges  de 
profession  que  les  religieuses,  et  il  y  a  beaucoup  de 
personnes  qui  embrassent  cet  état  sans  entrer  en  reli- 
gion et  sans  changer  d'habit. 

J'ai  vécu  plusieurs  années  dans  un  pays  où  les  choses 
vont  autrement.  Il  y  a  peut-être  plus  de  dévotes  non 
religieuses  qu'il  n'y  a  de  religieuses  de  profession.  Il  y 
en  a  des  trois  ou  quatre  mille  dans  certaines  villes,  et 
il  est  aisé  de  les  reconnaître,  parce  qu'elles  sont  toutes 
habillées  de  môme  et  portent  un  habit  simple,  propre 
aux  dévotes. 

11  n'y  a  rien  de  semblable  en  France,  et  la  coutume 
de  s'y  distinguer  par  l'habit,  quand  on  a  pris  le  parti  du 
célibat,  n'y  estpoint  introduite.  Chacun  s'habille  comme 
il  l'entend,  et,  pourvu  que  l'habit  soit  modeste,  soie  ou 
laine,  c'est  tout  un.  Ce  n'est  point  en  cela  que  consiste 
ni  le  christianisme  ni  la  virginité.  Cependant,  Monsieur, 
il  semble  que.  parce  qu'elles  ont  de  la  soie  sur  elles, 
ce  sont  des  vierges  folles,  des  filles  qui  soient  dans  l'il- 
lusion et  dans  une  voie  de  perdition.  Si  vous  croyez 
qu'il  y  ait  une  loi  qui  rende  la  piété  et  la  soie  incompa- 
tibles, pour  moi  je  ne  l'ai  jamais  vue.  Les  mœurs  sont 
le  capital,  et,  pourvu  qu'une  fille  qui  vit  dans  sa  famille 
n'ait  rien  de  contraire  à  la  modestie,  on  doit  être  con- 
tent d'elle  et  ne  lui  point  faire  de  procès. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

26  février  1694. 

Je  vous  dirai  ce  qu'on  me  mande  de  Paris.  Un 
homme  de  la  cour,  très  instruit,  rapporte  que  le  car- 
dinal d'Estrées  dit  que  les  jésuites  n'avaient  plus  que 
deux  amis  à  Rome  :  lui,  lorsqu'il  y  était,  et  le  cardinal 
de  Janson,  qui  y  est  encore.  De  nos  amis,  qui  sont  les 
siens,  ont  peine  à  croire  ce  qu'on  leur  a  dit  de  sa  con- 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  293 

duite  et  de  sa  disposition  à  l'égard  de  M.  D...  [Arnauld] 
et  de  ses  amis.  Car  il  paraît  qu'il  ne  les  renonce  pas, 
tant  en  France  qu'à  Rome.  J'ai  fait  une  petite  remarque 
en  lisant  la  liste  des  prédicateurs,  qui  fait  connaître 
que  les  Pères  n'ont  ni  tant  d'hommes  de  mise  ni  tant 
d'amis  à  Paris  qu'ils  en  avaient  autrefois.  Ils  ont,  cette 
année,  la  chaire  de  la  Cour.  Mais,  en  considérant  les 
seules  paroisses  de  Paris,  j'ai  trouvé  qu'ils  n'en  ont 
que  quatre,  Saint-Paul,  Saint-Louis,  Saint-Nicolas-des- 
Ghamps,  Saint-Médéric,  et  que  les  Pères  de  l'Oratoire 
en  ont  huit  et  Saint-Roch,  qui  est  aujourd'hui  une  des 
plus  belles  et  un  des  plus  beaux  auditoires. 

Le  P.  de  Sainte-Marthe,  qu'on  accuse  d'avoir  fait  les 
quatre  lettres  contre  l'abbé  de  la  Trappe,  est  fait  biblio- 
thécaire de  Saint-Germain-des-Prés,  à  la  place  du 
défunt.  C'est  un  parent  du  Père  général  de  l'Oratoire. 

Mme  des  Houlières,  cette  célèbre  muse  qui  a  loué  les 
Arnauld,  est  morte1. 

Un  jeune  magistrat  fort  sage  fut  fort  scandalisé  de 
voir  jusqu'à  quarante-cinq  évoques  au  sacre  de  l'évêque 
de  Condom,  il  y  eut  dimanche  huit  jours,  aux  Jésuites. 

Le  prince  de  Conti  devait  partir  le  19,  pour  aller 
prendre  possession  de  Neufchâtel.  Son  équipage  lui  coû- 
tait 20.000  livres;  mais,  le  18,  il  apprit  qu'il  s'était 
trouvé  un  testament  de  trois  ans  postérieur  à  celui  quile 
faisait  légataire,  etque  tout  est  donné  à  Mme  de  Nemours, 
qui  est  allée  elle-même  à  Neufchâtel2.  On  dit  qu'elle 
a  fait  aussitôt  son  testament  et  qu'elle  donne  beaucoup 
à  la  maison  de  Soissons 3,  dont  sa  mère  était.  On  dit  que 
Mme  de  Nemours  savait  bien  ce  testament  postérieur, 

1.  Antoinette  du  Ligier  de  la  Garde  des  Houlières,  morte  à  Paris,  le 
17  février  1694. 

2.  11  s'agit  de  la  succession  de  l'abbé  de  Longueville,  qui  excita  de 
longues  contestations  entre  le  prince  de  Conti  et  Mme  de  Nemours,  sa 
sœur.  Le  procès  fut  jugé  en  faveur  de  cette  dernière. 

3.  Elle  fit  une  donation  entre  vifs  de  toute  la  succession  en  faveur 
du  fils  naturel  du  comte  de  Soissons,  le  chevalier  de  Soissons. 


294        CORRESPONDANCE  DE  PASQUÎER  QUESNEL 

mais  qu'elle  était  obligée  de  n'en  parler  que  quinze 
jours  après  la  nouvelle  de  la  mort  du  duc  de  Longue- 
ville.  Je  tiendrais  cela  suspect,  si  on  osait  soupçonner. 

Vos  lettres  sont  arrivées.  Elles  n'ont  pas  bonne  mine, 
et  je  n'attends  pas  grand'chose  des  brefs.  L'obscurité 
de  ce  décret  en  empêchera  tout  l'effet. 

L'hiver  n'a  pas  été,  ni  en  France,  ni  ici,  extraordi- 
naire. 11  y  a  eu  très  peu  de  neiges.  Le  blé  est  déjà 
diminué  de  prix,  et  le  pain  aussi,  quoique  la  grande 
ilotte  de  blé  ne  soit  pas  encore  venue  du  nord.  Peut- 
être  l'est-elle  maintenant,  le  vent  étant  bon  depuis 
sept  ou  huit  jours. 

Quesnel  à  l'abbé  Nicaise,  à  Dijon1 

27  février  1694. 

Je  ne  vous  dirai  pas,  Monsieur,  en  latin  ni  d'un  style 
aussi  figuré  que  M.  Graevius,  que  je  compatis  à  vos 
maux;  mais  je  ne  le  dirai  pas  pour  cela  avec  moins  de 
vérité,  et  je  ne  souhaite  pas  moins  ardemment  que  lui 
que  vous  trouviez  quelque  bon  remède  qui  apporte  du 
soulagement  à  votre  douleur  ou  qui  emporte  tout  à 
fait  votre  mal.  Je  vous  en  envoie  un  dont  j'ai  vu  de 
mes  yeux  tout  le  succès  qu'on  peut  désirer.  Gomme  la 
personne  qui  s'en  est  servie  n'avait  que  la  dysurie,  et 
non  la  gravelle,  je  ne  sais  pas  s'il  sera  aussi  bon  pour 
vous.  Je  me  souviens  pourtant  qu'il-  lui  fit  jeter  une 
petite  pierre;  au  moins  il  en  sortit  une,  pendant  sa 
dysurie  et  lorsqu'il  usait  de  ce  remède.  Votre  mal  est 
aussi  plus  invétéré  que  le  sien.  Mais  l'essai  n'en  est  pas 
difficile,  parce  qu'il  est  fort  innocent  et  qu'il  ne  peut 
faire  de  mal.  Il  en  faut  prendre  une  cuillerée  d'heure  en 
heure,  et  plus  souvent  môme,  quand  le  mal  presse.  Si 
le  mal  cessait,  il  serait  bon  de  ne  pas  laisser  d'en  prendre 
encore    quelques     jours,     quelques     semaines    après. 

1.  Bibl.  nat.,  iris.  9363. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        29S 

Il  faut,  quand  on  le  prend  après  le  repas,  qu'il  y  ait 
une  heure  environ  d'intervalle,  et  de  même,  quand  on 
le  prend  avant  le  repas.  Je  voudrais,  Monsieur,  savoir 
quelque  chose  de  meilleur  pour  votre  soulagement  ;  ce 
me  serait  beaucoup  de  joie  de  vous  le  procurer  et  de 
vous  voir  guéri  parfaitement.  Cependant  il  faut  s'armer 
de  vertu  et  de  patience  contre  des  maux  qui  ne  cèdent 
pas  facilement  aux  remèdes.  On  a  toujours  cet  avan- 
tage dans  les  maux  qui  affligent  le  corps,  que,  quoi 
qu'il  en  arrive,  on  y  trouve  toujours  son  avantage 
quand  on  les  regarde  d'un  œil  vraiment  chrétien.  Ce 
qui  n'est  pas  bon  pour  le  corps  est  bon  pour  l'âme,  et  le 
médecin  tout-puissant  sait  l'art  de  guérir  l'âme  par  les 
maladies  corporelles,  en  les  faisant  servir  à  expier  nos 
péchés  et  à  nous  détacher  des  amusements  de  la  vie. 
Sérieusement,  Monsieur,  si  un  homme  ne  songe,  à 
soixante  ou  soixante-dix  ans,  à  se  défaire  de  ces  occu- 
pations vaines  et  inutiles,  semblables  à  la  science  des 
sirènes  et  à  l'explication  d'un  morceau  de  marbre,  s'il 
ne  se  sépare  de  ces  sortes  de  commerces  qui  ne  sont 
bons  qu'à  nous  faire  perdre  le  temps  que  Dieu  nous 
donne  encore  pour  penser  à  l'éternité,  il  y  a  beaucoup 
à  craindre.  Il  ne  faut  point  marchander.  Il  faut  rompre 
tout  d'un  coup,  parce  que  le  temps  est  court  et  qu'on 
ne  sait  pas  ce  qu'on  en  aura  pour  l'affaire  seule  impor- 
tante. Que  le  monde  dise  ce  qu'il  voudra!  On  l'a  trop 
écouté,  et  les  vains  applaudissements  dont  on  s'est 
nourri,  et  qui  ont  entretenu  l'esprit  d'amusement, 
doivent  être  expiés  par  le  mépris  que  certaines  gens 
pourront  faire  d'un  homme  qui  ne  veut  plus  penser 
qu'à  son  salut. 

Le  P.  de  Noris  a  des  affaires.  On  a  déféré  dix-huit 
propositions  de  son  ouvrage,  qui  comprennent  tout  ce 
qu'on  y  a  autrefois  critiqué.  Déjà  huit  de  celles  qui 
pouvaient  faire  plus  de  difficulté  ont  évité  la  censure; 
on  espère  que  le  reste  échappera  aussi.  C'est  une  affaire 


296        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

qu'on  lui  fait,  parce  que  ses  adversaires  craignent 
qu'il  ne  soit  fait  cardinal,  le  pape  s'étant  ouvert  en  sa 
faveur.  Vous  savez  que  le  cardinal  Casanate  est  biblio- 
thécaire apostolique  à  la  place  du  cardinal  Laurea, 
mort.  Je  suis,  Monsieur,  tout  à  vous  de  très  bon  cœur. 
Part  à  vos  prières  et  à  votre  amitié,  et,  au  nom  de 
Dieu,  songez  à  vous  sauver. 


Qucsnel  à  dit   Vancel 

5  mars  1694. 

Le  13  février,  on  arrêta  à  Tours  un  libraire  et  un 
imprimeur,  découverts  par  un  ouvrier,  qui  était  venu 
donner  avis  à  la  cour  qu'on  imprimait  là  un  livre 
sous  le  titre  de  :  La  B(Ue  à  sept  têtesx.  On  dit  que  ce 
livre  attribue  à  la  société  des  jésuites  les  sept  carac- 
tères de  la  Bête  de  l'Apocalypse. 

Une  lettre  de  Tours  marque  que  l'auteur  se  nomme 
Billard  et  qu'il  est  aussi  arrêté.  Une  autre  lettre  de 
Tours  marque  qu'un  prêtre,  nommé  Charpentier,  fut 
conduit  à  la  trésorerie,  ou  prison  dans  l'officialité, 
pour  la  même  affaire  ;  peut-être  est-ce  la  même  per- 
sonne en  deux  noms.  Il  se  répand,  dit-on,  un  bruit, 
que  l'auteur  est  très  chaud  et  très  aheurté  à  son  sens, 
n'ayant  jamais  voulu  croire  ses  meilleurs  amis  qui  lui 
disaient,  par  esprit  d'équité  et  de  charité,  que  son 
ouvrage  n'était  bon  qu'à  être  jeté  au  feu. 

Votre  cardinal  Barbarigo2,  ôvêque  de  Padoue,  que 

1.  La  Beste  à  sept  têtes  ou  beste  jésuitique,  conférences  entre  Théo- 
phile et  Dorothée,  où  Von  fait  voir  quelle  est  la  politique  des  jésuites 
(par  l'abbé  Pierre  Billard),  Cologne  (Tours),  1693,  2  parties  in-12.  Cet 
ouvrage  fit  enfermer  son  auteur  à  la  Bastille.  C'était  un  oratorien, 
mort  en  1726.  Le  livre  est  aujourd'hui  à  peu  près  introuvable,  car  il 
fut  détruit  avec  soin  par  les  jésuites. 

2.  Le  cardinal  Grégoire  Barbarigo  dut  surtout  sa  renommée  à  son 
grand  amour  des  lettres.  11  créa,  dans  son  séminaire  de  Padoue,  des 
chaires  de  grec,  d'hébreu,  de  syriaque  et  d'arabe.  La  traduction  dont 
s'indigne  Quesnel  était  donc  tout  à  fait  dans  le  cercle  de  ses  études. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  297 

l'on  nous  vantait  tant,  s'amuse  à  faire  imprimer  TAlco- 
ran,  comme  Y  Histoire  des  savants  le  marque.  Il  y  a  là 
bien  peu  de  lumière  ou  bien  peu  d'esprit  épiscopal.  Ne 
connaît-il  donc  point  d'autre  bien  à  faire  pour  un 
évoque  ? 

Quesnel  à  du,  Vaucel 

11  mars  1694. 

M.  Boileau-Despréaux  a  fait  une  satire  contre  les 
femmes,  qu'on  nous  a  envoyée.  Tous  les  mauvais  carac- 
tères des  femmes  y  sont  bien  dépeints.  Le  mal  que 
fait  l'opéra,  à  l'égard  des  plus  raisonnables,  y  est 
vivement  décrit.  Elle  est  trop  grosse  pour  être  envoyée 
par  la  poste.  Le  docteur,  son  frère,  a  quitté  Sens,  où  il 
était  doyen,  et  le  roi  lui  a  donné  une  chanoinie  de  la 
Sainte-Chapelle. 

On  s'attend  bien  d'avoir  la  guerre  en  Piémont.  Elle  y 
sera  forte.  Le  roi  y  aura  cinquante  ou  soixante  mille 
hommes.  Il  viendra  dans  ce  mois-ci  à  Chantilly,  et 
ensuite  à  Compiègne,  faire  la  revue  de  sa  maison. 

Le  cardinal  de  Bouillon  est  encore  à  Huy,  d'où  il 
écrit  souvent  au  chapitre  ;  mais  il  n'y  a  rien  gagné 
jusqu'à  présent.  On  dit  que  ni  le  cardinal  de  Bouillon 
ni  les  princes  prétendants  n'y  auront  guère  de  part,  et 
qu'on  choisira  plutôt  un  vieillard  du  pays.  On  ajoute 
qu'un  chanoine  de  Liège,  qui  a  une  abbaye  en  France, 
est  entré  à  Liège  sans  passeport  et  qu'il  a  proposé  de 
la  part  du  roi  trois  sujets,  dont  l'un  est  le  baron  de 
Surlet. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

26  mars  1694. 

On  vous  envoie  un  libelle  triomphant  des  jésuites 
de  Paris,  qui  nous  en  vint  hier.  Vous  verrez,  par  là, 
comme  chacun  croit  avoir  gagné    son   procès    ou  fait 


298        CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL 

semblant  de  le  croire.  Les  jésuites  de  Paris  se 
réjouissent  du  décret  et  du  bref  du  pape1;  ceux  de 
Rome  en  pleurent,  et  ceux  des  Pays-Bas  ne  savent  s'ils 
en  doivent  rire  ou  pleurer.  S'il  s'agissait  d'une  terre 
ou  d'une  somme  d'argent,  on  aurait  bientôt  vu  qui 
aurait  gagné.  Mais,  comme  il  s'agit  d'autre  cbose  qui 
n'est  pas  si  sensible,  et  que  le  décret  n'est  pas  si  clair 
qu'un  arrêt  du  parlement,  il  semble  que  les  juges 
romains  ont  si  bien  fait  qu'ils  ont  contenté  les  deux 
parties,  quoique,  dans  le  fond,  ils  n'aient  contenté  ni 
l'une  ni  l'autre  entièrement.  Cependant,  si  on  veut  tout 
de  bon  la  paix  à  Rome,  on  n'y  doit  pas  laisser  impunie 
la  hardiesse  des  jésuites,  qui  sont  les  premiers  à 
insulter,  quoique  ce  soit  eux,  apparemment,  qu'on  a 
voulu  humilier.  Mais,  si  on  se  contente  de  mettre  cet 
imprimé  à  l'index,  cela  ne  fera  rien  du  tout. 

Je  vois,  par  ce  qu'on  nous  mande,  que  les  amis  sont 
partagés,  à  Paris,  sur  les  brefs.  Les  uns  les  croient 
pernicieux,  comme  M.  Du  Bois,  de  l'hôtel  de  Guise, 
traducteur  de  saint  Augustin,  qui  vient  de  faire  impri- 
mer les  sermons  de  ce  docteur  en  deux  volumes. 
M.  Nicole  les  tient  avantageux.  M.  Angran  est  de  môme 
sentiment.  Voilà  comme  on  s'expose  à  éterniser  les 
contestations,  quand  on  lés  termine  par  des  sentences 
ambiguës  et  qui  ne  disent  rien  de  net. 

Je  crois  que  M.  Hennebel  ne  doit  pas  laisser  passer 
le  libelle  de  Paris  sans  s'en  plaindre  bien  haut. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

7  mai  1694. 

On  dit  que  M.  le  Dauphin  viendra  en  Flandre  com- 
mander cette  année  et  qu'il  aura  les  trois  maréchaux 

1.  Bref  du  pape,  du  6  février,  adressé  aux  évêques  des  Pays-Bas  et  à 
la  faculté  de  Louvain,  défendant  de  faire  signer  le  formulaire  avec 
des  additions. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  299 

de  Luxembourg,  de  Villeroy  et  de  Joyeuse  sous  lui.  Le 
roi  a  déclaré  qu'il  ne  ferait  pas  la  campagne. 

Pralard  a  imprimé  séparément  le  texte  du  Nouveau 
Testament,  tel  qu'il  est.  avec  les  Réflexions.  Il  en  a  fait 
deux  éditions  in-12:  lune,  en  français  seul,  en  deux 
colonnes,  l'autre  en  deux  volumes  latin-français,  le 
tout  avec  privilège.  Un  théologien  de  ce  pays  s'est 
avisé  de  traduire  ces  Réflexions  en  latin,  et  on  les 
imprime  actuellement  avec  le  texte,  pour  ceux  qui  ne 
savent  pas  le  français. 

Je  ne  sais  de  quoi  s'est  aviséM.  Roland  dédire  publi- 
quement que  le  pape  avait  voulu  faire  M.  Arnauld 
cardinal  et  le  mettre  même  à  la  tête  du  Saint- 
Office,  à  condition  qu'il  écrirait  pour  l'infaillibilité 
ou  contre  les  quatre  articles,  mais  que  ce  docteur  l'a 
refusé.  Il  l'a  dit  chez  Mmc  de  Maintenon  ou  bien  à  une 
personne  qui  l'a  dit  à  Mme  de  Maintenon,  et  cette  dame 
au  roi,  et  cela  s'est  répandu  à  la  cour  et  dans  Paris. 
Peut-être  a-t-il  voulu  dire  qu'on  aurait  été  disposé  de 
le  faire,  si  on  avait  été  disposé  à  accepter  la  condition. 
On  nous  la  mande  de  plusieurs  endroits. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

14  mai  1694. 

Le  roi  voulait  envoyer  M.  le  Dauphin  en  Allemagne; 
mais  il  a  témoigné  n'y  avoir  pas  d'inclination,  n'y  ayant 
pas  eu  moyen  d'y  acquérir  de  la  gloire.  Il  vient  donc 
en  Flandre,  et  il  doit  partir  le  24,  couchera  à  Cambrai, 
pour  être,  le  25,  à  Mons.  Son  armée  sera,  dit-on,  de  cent 
bataillons  et  de  deux  cent  soixante  escadrons.  Le  roi 
lui  a  offert  de  l'argent  pour  faire  bâtir  à  sa  maison  de 
Ghoisy.  Monseigneur  lui  a  répondu  qu'il  valait  mieux 
donner  cet  argent  aux  pauvres  et  que  l'on  n'était  pas 
dans  un  temps  où  l'on  dût  bâtir. 

M.  le  Dauphin  n'a  fait  ni  pâques  ni  jubilé.  Le  roi  lui 


300  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QDESNEL 

a  fait  donner  quelques  avis  par  le  P.  de  La  Chaise  et 
par  le  P.  Bourdaloue.  Ces  Pères  lui  firent  dire  qu'il 
devait  au  public  un  bon  exemple,  etc.  Monseigneur 
répondit  qu'il  devait  l'obéissance  au  roi  et  qu'il  lui  obéi- 
rait en  tout,  qu'il  devait  aussi  lebon  exemple  au  public, 
mais  que,  pour  ce  qui  était  de  sa  conscience,  il  ne  la 
devait  qu'à  lui-môme;  qu'ayant  une  attache  qu'il  ne 
pouvait  quitter,  il  ne  croyait  pas  pouvoir  communier  ni 
approcher  des  sacrements  en  cet  état,  et  qu'il  aimait 
mieux  qu'un  petit  nombre  de  gens  sût  qu'il  n'appro- 
chait pas  des  sacrements  que  de  le  faire  en  mauvais 
état.  11  dit  ^ajoute  la  nouvelle)  au  P.  de  La  Chaise  qu'il 
n'était  qu'un  cafard,  qu'il  ne  serait  jamais  son  confes- 
seur et  que,  s'il  voulait  (lui  Monseigneur)  lui  donner 
des  avis,  il  en  aurait  beaucoup  à  lui  donner.  Je  ne 
vous  garantis  pas  cette  nouvelle.  Je  vous  la  mande 
dans  les  mômes  termes  qu'on  me  l'a  mandée,  et  je  m'en 
rapporte  à  ce  qui  en  est. 

Samedi  dernier  (me  mande-t-on  encore)  devaient 
être  reçus  au  parlement,  pour  les  trois  premiers  ducs  et 
pairs,  MM.  de  Bourgogne,  du  Maine  et  de  Vendôme. 

Raynier  Leers,  libraire  de  Rotterdam,  a  reçu  des  pas- 
seports de  France  pour  y  aller  et  y  envoyer  vingt 
ballots  délivres.  Il  y  va  aussi  pour  y  négocier  le  réta- 
blissement du  commerce  pour  la  librairie.  C'est  un 
commencement  qui  peut  avoir  des  suites.  Un  libraire 
de  France  va  pareillement  en  Hollande  négocier  en 
livres.  C'est  ce  que  Leers  a  mandé  ici  à  M.  David 
[Arnauld],  en  lui  demandant  une  lettre  de  recommanda- 
tion pour  M.  Damboise. 


Quemel  à  du  Vancel 

4  juin  1694. 

Ce  que  vous  me  mandez  du  second  tome  de  l'ouvrage 
du  sieur  Soulié  fait  voir  de  plus  en  plus  qu'un  moine, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL      301 

entêté  des  opinions  de  sa  communauté,  est  un  animal 
bien  incommode  et  difficile  à  gouverner. 

Le  prince  d'Orange  est  arrivé  près  de  Louvain,  et 
M.  le  Dauphin  est  arrivé  à  Maubeuge,  mardi  dernier. 

L'évêque  de  Tréguier1  ne  mourut  pas  dans  son  car- 
rosse, mais  dans  la  chambre  de  M.  Courtin,  conseiller 
d'Etat,  qui  le  fit  sur-le-champ  reporter  dans  son  car- 
rosse pour  le  ramener  à  son  auberge. 

M.  l'abbé  de  Gesvrcs  a  été  nommé  à  l'archevêché  de 
Bourges.  Le  roi  a  dit  à  deux  cent  vingt  abbés,  qui  s'at- 
tendaient à  la  distribution  des  abbayes  vacantes,  qu'il 
ne  les  donnerait  qu'à  Noël.  On  emploiera  tous  les  éco- 
nomats (dont  M.  d'Aguesseau  a  la  direction  depuis  la 
mort  de  M.  Pellisson)  à  secourir  les  pauvres.  Une  de  ces 
abbayes  est  celle  de  Fécamp,  qu'avait  le  grand-maître 
de  l'ordre  teutonique,  et  il  y  en  a  quatorze  ou  quinze 
autres. 


Qitesnel  à  du  Vaacel 

11  juin  1694. 

Je  commencerai  par  vous  dire  qu'il  nous  est  arrivé 
une  petite  aventure  un  peu  incommode.  Ayant  reçu 
mercredi  dernier  votre  paquet,  je  mis,  dès  le  soir,  à  la 
poste  la  lettre  du  prieur  [Arnauld]  avec  celle  du  car- 
dinal Albano.  Mais  nous  apprîmes,  hier,  que  le  courrier 
avait  été  détroussé  par  deux  hommes  masqués.  Ce  n'est 
point  par  ordre  de  la  France,  car  ils  peuvent  ouvrir 
les  lettres  à  Mons  tout  à  leur  aise  ;  ce  ne  sont  point 
aussi  les  Espagnols,  ils  les  peuvent  ouvrir  chez  eux,  à 
Bruxelles.  Mais  c'est  sans  doute  par  ordre  du  roi  Guil- 
laume et  des  Hollandais,  qui  veulent  savoir  si  on  ne 
négocie  point  à  leur  insu  et  à  leur  préjudice;    car  la 

1.  Eustache  le  Sénéchal  de  Carcado  (ou  Kercado),  mort,  à  Paris,  le 
15  mai 


302  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

bonne  intelligence  est  fort  médiocre  entre  eux  et  l'Es- 
pagne, et  l'affaire  de  Liège  ne  contribue  pas  à  les  unir 
fort  étroitement.  Voilà  cependant  des  lettres  perdues, 
et  il  faut  réparer  au  plus  tôt  cette  perte.  Je  suis  plus 
aise  qu'elles  soient  tombées  entre  les  mains  des  Hol- 
landais que  des  Français,  quoique,  à  vrai  dire,  les 
Français  n'auraient  pas  connu  les  entremetteurs,  tous 
les  noms  étant  masqués  aussi  bien  que  ceux  qui  les 
ont  enlevés;  car  j'avais  envoyé  le  paquet  par  une  voie 
particulière,  et  le  nom  même  de  celui  de  nos  amis  à 
qui  on  l'adresse  n'est  pas  marqué.  11  faut  prendre 
patience;  aussi  bien  ne  nous  servirait-il  de  rien  de 
nous  fâcher. 

Vous  aurez  déjà  appris  que  le  maréchal  de  Noailles 
a  remporté  une  victoire  complète  en  Catalogne,  au  pas- 
sage de  la  rivière  du  Ter1,  sans  qu'il  en  ait  coûté  plus 
de  trois  à  quatre  cents  hommes.  Il  y  a  quatre  mille 
cinq  cents  tués,  deux  mille  cinq  cents  prisonniers  ;  le 
général  de  la  cavalerie,  prisonnier  :  c'est  un  M.  du  Puis, 
liégeois,  dont  ils  ont  fait,  en  Espagne,  un  comte  de  Gri- 
gny.  On  a  pris  bagages,  étendards,  etc.  Plaise  à  Dieu 
que  ce  soit  un  moyen  pour  faire  la  paix  !  Ce  fut  le 
même  jour  que  Ton  faisait  à  Paris  la  procession  de 
sainte  Geneviève.  On  ne  lui  avait  demandé  que  de 
l'eau,  et  elle  a  donné  de  l'eau  et  du  sang,  et  elle  est 
venue  au  secours  de  sa  patrie.  Si,  avec  cela,  elle  pou- 
vait attirer  sur  le  royaume  l'esprit  de  pénitence,  et 
par  ce  moyen  l'esprit  de  la  paix  sur  toute  l'Europe,  ce 
serait  sur  la  terre  un  témoignage  complet  du  crédit  que 
notre  patronne  a  clans  le  ciel  :  Spiritus,  aqua  et  san- 
guis.  Ne  me  faites  pas  un  procès,  je  vous  prie,  sur  cette 
application.  Elle  m'a  échappé.  La  vérité  est  que,  dès 
l'après-dînée  et  la  procession,  la  pluie  tomba  abondam- 
ment; et  je  le  remarquai  ici,  où  nous  en  eûmes  notre 

1.  Le  27  mai. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  303 

part.  Ainsi  la  victoire,  le  matin,  et  laplnie,  le  soir,  sont 
deux  bienfaits  qu'il  y  a  sujet  d'attribuer  à  la  protection 
de  notre  sainte  bergère. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

18  juin  1694. 

On  publia,  sur  la  fin  de  Tannée  dernière,  un  mani- 
feste du  roi  Guillaume  sur  les  ouvertures  de  paix  qui 
se  faisaient  alors.  11  est  fort  adroit,  et  la  politique 
même  paraît,  en  ce  qu'on  ne  l'a  débité  que  manuscrit  ; 
de  sorte  qu'on  en  tire  tout  l'avantage  qu'on  tirerait 
d'un  manifeste  imprimé  et  avoué,  et  que  l'on  se  con- 
serve néanmoins  la  liberté  de  le  désavouer,  si  cas  y 
échoit.  Il  donne  une  assez  belle  couleur  à  la  conduite 
de  ce  prince,  qui,  à  la  fin,  s'offre,  pour  le  bien  de  l'Eu- 
rope, à  descendre  de  ses  trois  trônes  où  on  l'a  élevé, 
pourvu  que  la  France  se  réduise  à  la  paix  des  Pyrénées. 

Il  fait  des  jésuites  «  les  auteurs  malheureux  de  tous 
les  troubles  d'Angleterre  ».  Dans  la  suite,  il  dit  que 
quand  on  le  sollicita  de  passer  en  Angleterre  :  «  J'étais, 
dit-il,  en  Hollande,  à  la  tête  d'une  armée  nombreuse 
que  j'avais  levée,  non  pas  à  cette  intention,  comme  on 
me  le  reproche  injustement,  mais  pour  soutenir,  en 
Allemagne,  les  intérêts  d'Innocent  XI,  pape,  contre  le 
cardinal  de  Furstenberg,  ou,  pour  mieux  dire,  contre 
la  France.  Tout  le  monde  sait  les  sollicitations  que  la 
cour  de  Rome  me  fit  alors,  les  relations  qu'elle  eut 
avec  moi  par  les  intrigues  de  Gasoni,  les  remises 
d'argent  qu'elle  m'envoya  pour  l'exécution  de  ses  des- 
seins. Tout  le  monde  sait  encore  qu'elle  me  choisit,  au 
milieu  des  autres  princes  de  l'Europe,  pour  m'opposer 
à  la  fortune  et  à  la  grandeur  du  roi  de  France.  » 

J'ai  cru  que  vous  seriez  bien  aise  d'avoir  ce  mor- 
ceau, et  il  est  bon  que  M.  Gasoni  sache  ce  qu'on  dit 
de  lui  dans  le  monde. 


304  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

On  me  parle  d'un  ouvrage  en  quarante  volumes  que 
fait  imprimer,  à  Rome,  l'archevêque  de  Valence,  ci- 
devant  général  des  dominicains,  qui  est  un  corps  de 
tous  les  ouvrages  qui  traitent  de  la  puissance  du  pape 
à  son  avantage.  Vous  ne  nous  en  avez  rien  dit. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

25  juin  1694. 

Vous  aurez  su  les  suites  de  la  victoire  de  Catalogne, 
Palamos  pris  lépée  à  la  main  et  le  fort  à  discrétion1. 
Ce  début  de  campagne  fait  perdre  à  l'Espagne  plus  de 
dix  mille  hommes.  On  croit  qu'on  ira  à  Barcelone.  Les 
armées  sont  à  deux  ou  trois  lieues  l'une  de  l'autre  en 
ce  pays.  Celle  de  M.  le  Dauphin  est  entre  Liège  et  Lou- 
vain,  c'est-à-dire  à  Saint-Tron  et  en  delà,  à  quatre 
lieues  de  Liège. 

Il  meurt  toujours  bien  du  monde  à  Paris.  Il  est  mort 
un  docteur,  nommé  M.  Boitard,  habitué  à  Saint-Benoît 
et  bon  augustinien.  Un  théatin,  nommé  le  P.  de  La 
Croix  (reconnu  visionnaire),  alla  trouver,  il  y  a  quelque 
temps,  M.  de  Lamoignon,  avocat  général,  et  lui  déclara 
sans  façon  qu'il  se  sentait  inspiré  de  Dieu  pour  lui 
parler  contre  le  livre  de  M.  Baillet,  De  la  dévotion  à  la 
sainte  Vierge.  Et,  après  quinze  jours  ou  trois  semaines, 
voyant  qu'on  ne  s'en  remuait  pas,  il  est  revenu  à  la 
charge  pour  faire  à  ce  magistrat  des  reproches  de  sa 
négligence,  de  la  part  de  Dieu.  M.  de  Paris  en  parle 
aussi,  de  temps  en  temps,  à  ce  môme  magistrat  (sans 
inspiration  divine  assurément),  et,  la  dernière,  il  lui  dit 
qu'il  apprenait  qu'on  le  voulait  censurer  à  Rome  et 
qu'il  serait  fâché  que  Rome  l'eût  prévenu  sur  ce  sujet. 
M.  de  Lamoignon  le  fit  souvenir  qu'il  lui  avait  promis 

1»  Le  7  juin  1694; 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  305 

plusieurs  fois  de  lui  communiquer  des  remarques  de 
quelques  docteurs  sur  ce  livre,  et  il  continua  de  le  lui 
faire  espérer. 

Les  jésuites  ont  ce  livre  sur  le  cœur.  Un  jeune 
homme,  fils  d'un  conseiller  de  Provence,  ayant  été  faire 
une  retraite  chez  eux  au  noviciat,  celui  à  qui  on  l'avait 
confié  ne  lui  parla  d'autre  chose  que  de  ce  livre  durant 
sa  retraite. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

2  juillet  1694. 

Voilà  un  extrait  de  nos  nouvelles  ecclésiastiques.  Je 
ne  sais  si  je  vous  ai  envoyé  la  lettre  du  P.  Caffaro  à 
M.  de  Paris,  où  il  désavoue  une  lettre  en  faveur  de  la 
comédie,  imprimée  à  la  tête  des  pièces  de  théâtre  d'un 
poète.  Il  avoue  qu'il  avait  fait  autrefois  un  écrit  latin 
d'où  on  a  tiré  de  quoi  faire  cette  lettre,  a  laquelle  il 
dit  n'avoir  aucune  part  et  rétracter  ses  sentiments. 

M.  Nicole  ne  voulait  point  parler  sur  les  brefs;  il  a 
pourtant  parlé. 

Je  croyais  que  le  sieur  Banneret  fût  à  pot  et  à  rôt 
chez  un  cardinal,  ou  du  moins  que,  lui  rendant  ser- 
vice, il  en  tirait  au  moins  de  quoi  subsister. 

M.  le  comte  de  Rebenac  est  aussi  décédé,  parent  de 
M.  l'abbé  de  Pomponne,  et  âgé  seulement  de  quarante- 
cinq  ans. 

Voilà  une  lettre  pour  M.  Gouet.  Elle  vint,  il  y  a  huit 
jours,  une  heure  trop  tard,  avec  ses  autres  papiers.  Je 
le  salue  avec  votre  permission,  très  respectueusement, 
et  je  me  conjouis  avec  vous  de  ce  que  vous  le  posséde- 
rez encore  tout  l'été.  Je  m'assure  que,  si  la  paix  se  fai- 
sait, nous  aurions  le  bien  de  l'embrasser  en  ce  pays  ; 
mais,  hélas!  ce  don  du  ciel  semble  s'éloigner  déplus 
en  plus  de  la  terre     , 

i.  20 


306  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Les  Anglais  ont  été  bien  étrillés  dans  leur  descente. 
Ils  y  ont  perdu  environ  mille  hommes,  tant  tués  que 
prisonniers,  et  le  commandant  du  débarquement,  avec 
un  vaisseau  de  trente-six  pièces  de  canon.  Ils  ont, 
mande-t-on,  jeté  à  terre  quelques  hommes  à  Quimperlé, 
mis  le  feu  à  quelques  chaumincs  et  regagné  leurs  cha- 
loupes. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

9  juillet  1694. 

Je  plains  le  sort  de  M.  Gouet  d'avoir  si  mal  rencontré 
en  la  personne  de  son  gentilhomme1.  Il  est  fâcheux 
d'être  obligé  de  se  séparer  d'une  manière  si  désa- 
gréable. Il  eût  été  à  souhaiter  qu'il  eût  pu  essuyer 
toute  la  fougue  de  ce  jeune  homme  sans  repousser  ses 
paroles  par  d'autres  paroles,  ni  ses  coups  par  d'autres 
coups.  Il  aurait  ôté,  par  sa  patience,  tout  moyen  à 
l'autre  de  se  justilier;  au  lieu  que  la  manière  dont  la 
chose  s'est  passée  donnera  lieu,  à  ceux  qui  ne  lui 
veulent  pas  de  bien,  de  dire  qu'il  a  irrité  le  gentilhomme 
par  des  paroles  injurieuses  et  qu'il  lui  a  donné  un 
soufilet,  qui  est  le  traitement  le  plus  difticile  à  souffrir 
à  une  personne  de  qualité.  Ce  qu'il  avoue  lui-même 
qu'il  a  dit  et  qu'il  a  fait  sera  cru,  et  au  delà,  sur  sa 
parole;  et  ce  qu'il  pourra  dire  pour  sa  justification  ne 
trouvera  aucune  créance.  11  a  tous  les  témoins  contre 
lui,  et  il  est  seul  contre  tous.  Cependant  je  veux  croire 
que  le  père  du  gentilhomme  aura  pour  lui  une  oreille 
favorable,  et  qu'il  saura  bien  discerner  la  vérité  d'avec 
les  artifices  et  les  fausses  couleurs  dont  on  voudra  se 
servir  pour  justilier  la  brutalité  de  son  fils.  Il  y  a 
quelque  apparence  que  c'était  un  coup  étudié  de  sa  part 

1.  Le  fils  du  prince  de  Salm.  (Voir  la  lettre  du  24  octobre  1692.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  307 

et  concerté  avec  les  autres  compagnons  de  ses  diver- 
tissements, qui  lui  auront  conseillé  de  faire  une  que- 
relle d'Allemand  à  son  gouverneur  pour  l'obliger  à  le 
quitter,  et  se  mettre,  par  ce  moyen,  en  liberté.  Dieu  l'a 
permis  peut-ôtre  ainsi,  afin  que  le  gouverneur  fût  lui- 
même  en  liberté  et  s'en  pût  servir  pour  donner  son 
temps  à  quelque  chose  de  meilleur. 

Le  chevalier  Jean  Bart,  un  matelot  de  Dunkerque  qui 
est  parvenu  à  être  chef  d'escadre  par  son  habileté, 
étant  allé,  avec  six  vaisseaux,  au-devant  d'une  Hotte  de 
cent  voiles  chargée  de  blé  pour  France,  sous  l'escorte 
d'un  vaisseau  danois  et  d'un  suédois,  trouva,  ces  jours 
passés,  que  cette  Hotte  avait  été  enlevée  par  huit  vais- 
seaux hollandais  qui  étaient  prêts  de  la  faire  entrer 
dans  le  ïexel.  11  les  attaqua  vigoureusement1,  les 
désola,  remporta  la  victoire  et  délivra  la  flotte,  qui  est 
heureusement  arrivée,  partie  à  Dunkerque,  partie  en 
France.  Il  a,  de  plus,  pris  trois  vaisseaux,  dont  l'un  est 
le  vice-amiral,  mis  tous  les  autres  hors  de  service  pour 
cette  campagne,  tué  beaucoup  de  monde,  sans  en 
perdre  presque  point,  et  les  deux  vaisseaux  de  guerre 
étrangers  ont  été  spectateurs  du  combat. 


Quemel  à  du  Vaucel 

23  juillet  1694. 

On  vient  de  mander  ici,  de  l'armée  séparée  de  l'élec- 
teur de  Bavière,  qu'on  marchait  pour  aller  joindre  la 
grande  et,  de  là,  aller  attaquer  les  Français.  Si  l'usur- 
pateur des  trois  royaumes  demeure  victorieux  (ce  qu'à 
Dieu  ne  plaise!),  vous  attribuerez  la  victoire  à  la  pro- 
tection de  Dieu  et  de  ses  saints,  puisque  vous  ne  pouvez 
vous  résoudre  à  croire  que  l'on  doive  attribuer  à  son 
secours  les  victoires  de  la  France.  A  moins  que  vous 

1.  Le  19  juin. 


308        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

ne  disiez  que  Dieu  a  accepté  la  neutralité  et  qu'il  n'est 
ni  pour  la  ligue  ni  pour  la  France.  La  terre  promet 
toutes  sortes  de  biens  en  abondance,  et  en  France  et 
ailleurs,  et  on  mande  que  les  avoines  et  les  seigles,  qui 
sont  déjà  coupés,  rendent  plus  qu'on  aurait  osé  souhai- 
ter. Il  ne  faut  pas  que  vous  croyiez  que  la  France  seule 
ait  été  affligée  de  la  mortalité  et  de  la  cherté  des  vivres. 
Ces  pays-ci  en  ont  eu  leur  bonne  part,  et,  si  les  vic- 
toires de  Catalogne  ne  peuvent  servir  de  quelque  chose 
pour  remédier  à  la  désolation  de  la  mortalité  en  France, 
tant  de  milliers  d'hommes,  tués  dans  les  batailles  que 
les  alliés  ont  perdues,  ne  ressusciteront  pas  ceux  que 
les  misères  leur  ont  enlevés  d'ailleurs. 

Je  suis  fort  de  lavis  de  M.  Gouet,  que  le  fardeau 
dont  il  est  déchargé  n'est  pas  à  regretter.  Il  y  avait 
beaucoup  à  perdre  pour  lui,  et  peu  de  bien  à  faire  pour 
l'autre. 

Le  mémoire  écrit  de  Lyon  au  prieur,  touchant  ce  qui 
a  été  prêché  contre  M.  Arnauld,  est  horrible.  Il  en  fal- 
lait donner  une  copie  à  M.  l'abbé  [de  Pomponne],  afin  qu'il 
l'envoyât  à  monsieur  son  père.  Il  ne  lui  est  pas  hono- 
rable de  laisser  traiter  ainsi  une  personne  qui  le  touche 
de  si  près,  et  qui  lui  fait  tant  d'honneur  et  à  sa  famille. 
Son  indolence  rend  les  ennemis  de  son  oncle  plus  fiers 
et  plus  insolents,  et  un  mot  qu'il  en  dirait  au  P.  de  La 
Chaise,  ou  plutôt  au  maître,  les  arrêterait  tout  court. 
Il  serait  bon  d'en  faire  une  enquête  exacte  sur  les 
lieux. 

Qnesnel  à  du  Vaucel 

6  août  1694. 

Les  Hollandais  et  Anglais  ont  bombardé  Dieppe.  On 
a  fait  d'abord  le  mal  plus  grand  qu'il  n'est.  Il  y  a  eu 
quelques  maisons  brûlées  dans  la  ville.  Le  port,  le  châ- 
teau, le  Pollet  et  les  faubourgs  n'ont  rien  souffert.  La 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  309 

formidable  machine  des  Anglais1,  semblable  à  celle  de 
Saint-Malo,  n'a  rien  fait.  Quelques-uns  même  mandent 
qu'elle  a  crevé  en  l'air,  à  mi-chemin,  et  que  le  feu  en 
était  en  partie  retombé  sur  les  ennemis;  d'autres* 
qu'elle  s'est  consumée  sur  la  grève.  Ils  se  sont  pré- 
sentés à  la  rade  du  Havre,  sur  laquelle  ils  ont  fait  feu, 
auquel  on  a  répondu.  Et  une  bombe,  envoyée  du  Havre, 
est  tombée  sur  leur  galiote  à  bombes,  qui  en  jetait  de 
plus  grosses,  et  l'a  fait  sauter  en  l'air.  Ils  n'ont  osé 
tenter  la  descente,  et  c'est  néanmoins  de  quoi  il  est 
question  et  ce  qu'ils  ont  promis,  et  ce  qui  pourrait  seul 
leur  servir.  Car  le  mal  qu'ils  feront  de  loin  ne  les 
avancera  de  rien. 

Voici  ce  qu'on  m'écrit  de  Paris  :  «  Le  R.  P.  de  La 
Chaise  fit,  ces  jours  passés,  à  Montlouis,  un  grand  régal 
aux  célèbres  prédicateurs  de  la  société,  les  PP.  Bour- 
daloue,  de  La  Rue,  Gaillard,  Gonnelieu,  etc.  Et  appa- 
remment, dit  une  personne  de  leurs  amis,  que  nos  bons 
Pères  se  réjouissent  bien  ensemble  de  la  nouvelle 
réponse  qui  paraît  aux  anciennes  Lettres  que  M.  Pascal 
écrivait  à  un  Provincial.  Car,  parmi  les  congréganistes, 
cette  réponse  passe  pour  un  chef-d'œuvre.  C'est  un 
gros  in-12,  d'un  caractère  assez  menu. 

On  assure  que  M.  l'éveque  de  Noyon2  aura  la  place 
d'académicien  qu'avait  feu  M.  Du  Bois3,  et  que  le  roi  a 
fait  témoigner  à  MM.  de  l'Académie  que  l'association 
de  ce  prélat  serait  agréable  à  Sa  Majesté.  Si  messieurs 
de  l'Académie  se  mettent  sur  le  galimatias,  M.  de 
Noyon  leur  en  donnera  dé  belles  leçons. 

1.  Les  Anglais  s'étaient  déjà  servis,  Tannée  précédente,  de  ce  vais- 
seau qu'ils  nommaient  «  la  machine  infernale  ».  L'effet  avait  été  à  peu 
près  nul  à  Saint-M;ilo  :  beaucoup  de  bruit  et  quelques  maisons  endom- 
magées. 

2.  François  de  Clermont-Tonnerre,  évêque-comte  de  Noyon,  de  1661 
à  1701. 

3.  Goibaud  Du  Bois,  de  l'Académie  française,  grand  ami  de  Pascal  et 
du  parti  port-royaliste. 


310  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

Je  reçois  à  ce  moment  la  nouvelle  que  M.  Feydeau  { 
est  rappelé  de  son  exil  et  qu'il  y  a  lieu  de  croire  qu'il 
est  déjà  arrivé  à  sa  chère  patrie.  Vous  en  êtes  sans 
doute  surpris,  parce  que  vous  croyez  que  je  parle  de 
son  exil  d'Annonay  et  de  sa  patrie  terrestre.  Mais  non, 
c'est  le  monde  qu'il  a  quitté,  et  c'est  au  ciel  qu'il  est 
allé.  Ce  fut  le  24  du  mois  passé.  Depuis  l'an  1655 
ou  1656,  la  terre  n'a  été  pour  lui  singulièrement  qu'une 
vallée  de  larmes.  Le  voilà  maintenant  en  liberté.  Qui 
seminant  in  lacrymis  in  gaadio  mêlent. 

J'ajoute  sur  M.  Feydeau  qu'il  n'a  été  que  deux  jours 
et  demi  au  lit,  d'une  grosse  fièvre.  On  le  devait  enterrer 
aux  Célestins,  qui  sont  à  une  lieue  d'Annonay.  Il  a 
laissé  son  compagnon  héritier  de  tout  ce  qu'il  peut 
avoir. 

Quesnel  à  dont  Claude  Lancelot  ~ 

11  août  1694- . 

J'ai  ouvert  la  lettre  que  vous  écriviez  à  notre  très 
aimable  Père  en  son  absence.  Quand  elle  est  arrivée, 
il  n'y  avait  pas  deux  jours  qu'il  était  sorti  de  la  maison 
de  son  corps  pour  se  rendre  auprès  du  Seigneur4,  et  il 
n'y  reviendra  que  quand  le  Seigneur  reviendra  lui- 
même  pour  être  glorifié  dans  ses  saints.  C'est  une  perte 
inconcevable  pour  l'Eglise;  mais  c'est  pour  lui  un 
grand  gain,  puisqu'il  a  consommé  sa  course  aussi 
heureusement  qu'on  le  pouvait  souhaiter,  ayant  été 
fidèle  à  Dieu  jusqu'au  dernier  soupir  et  ayant  marché 
dans  la  voie  qu'il  lui  avait  marquée  avec  persévérance, 
sans  vouloir  descendre  de  la  croix.  Dieu,  enfin,  l'en  a 

1.  Mathieu  Feydeau,  ecclésiastique  de  Saint-Merri,  un  des  meilleurs 
esprits  de  la  première  génération  janséniste,  mourut  à  Annonay  et  fut 
enterré  aux  Gélestins  de  Colombier  (Ardèche). 

2.  Religieux  bénédictin  de  Saint-Cyran,  exilé  à  Quimper. 

3.  Bibl.  nat.,  ms.  19737 

4.  Mort  de  M.  Arnauld,  le  8  août  1694. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QLESNEL  311 

détaché  lui-même  en  le  retirant  à  lui  ;  et  nous  avons 
confiance  qu'il  le  fait  maintenant  reposer  dans  son  sein, 
après  tant  de  travaux  et  tant  de  contradictions  souffertes 
pour  sa  gloire  et  pour  la  vérité  de  la  part  des  enfants 
du  siècle. 

Il  aimait  ses  anciens  amis,  sa  patrie  et  son  roi  avec 
beaucoup  de  tendresse,  et  ce  lui  eût  été  une  grande 
douceur  de  pouvoir  voir,  avant  que  de  mourir,  ceux 
qu'il  avait  laissés  à  Paris  et  de  se  voir  honoré  des  bonnes 
grâces  de  son  prince;  mais  il  n'a  pas  voulu  faire  pour 
cela  la  moindre  démarche  qui  pût  donner  atteinte  à  sa 
fidélité  pour  Dieu,  ou  porter  quelque  préjudice  à  la 
vérité  et  faire  de  la  peine  à  ceux  qui  la  défendaien  t 
avec  lui.  Et  il  n'y  a  pas  longtemps  qu'il  nous  dit  encore  : 
«  Il  faut  mourir  ici.  »  Il  l'a  fait  dans  la  plus  grande 
paix  du  monde,  après  peu  de  jours  de  maladie.  Ça  et  é 
sa  tluxion  ordinaire  à  laquelle  il  n'a  pu  résister  cette 
fois.  Il  en  fut  attaqué,  dès  le  dimanche  1er  de  ce  mois, 
fête  des  liens  de  saint  Pierre  ;  mais  cela  ne  paraissait 
pas  encore  grand'chose  ;  et  il  dit  la  sainte  messe  le 
lundi  et  le  mardi  à  l'ordinaire,  comme  il  faisait  tous  les 
jours,  à  moins  qu'une  maladie  ne  l'en  empêchât.  Ainsi 
la  messe  du  premier  martyr  est  la  dernière  qu'il  ait 
dite.  Il  a  eu  part  à  la  grâce  et  au  courage  de  ce  pre- 
mier défenseur  de  la  vérité  évangélique. 

La  fluxion  de  notre  cher  Père  s'augmenta  le  mercredi 
et  le  jeudi.  Le  vendredi,  il  ne  pouvait  plus  jeter  ses 
phlegmes,  et,  le  samedi,  on  vit  bien  que  tout  était  à 
craindre.  Son  courage  nous  trompait  et  nous  endor- 
mait en  quelque  manière;  car,  tous  les  jours,  il  se  levait 
à  midi,  hors  le  samedi  qu'il  le  fit  un  peu  plus  tard,  et 
il  a  môme  dit  son  bréviaire  tous  les  jours  de  cette  der- 
nière maladie,  sans  en  excepter  le  samedi.  Ce  jour,  qui 
fut.  le  dernier  d'une  si  belle  vie,  on  s'aperçut,  le  soir, 
qu'il  n'y  avait  plus  rien  à  faire  que  de  lui  donner  les 
derniers  secours  pour  l'aider  à  offrir  son  sacrifice.   Il 


312  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

reçut  les  sacrements  avec  sa  piété  ordinaire  et,  environ 
à  minuit  un  quart  que  commençait  le  jour  du  Seigneur, 
il  s'endormit  au  Seigneur  tranquillement,  pour  ne 
vivre  plus  qu'à  lui  et  de  lui  dans  la  bienheureuse 
éternité.  Quoique  toute  sa  vie  ait  été  une  préparation 
à  ce  dernier  passage,  Dieu  lui  a  fait  la  grâce  de  s'y 
préparer  plus   particulièrement  depuis  quelque  temps. 

11  y  avait  près  de  quatre  ans  qu'il  n'était  sorti  de  sa 
très  petite  maison,  sans  qu'il  témoignât  la  moindre 
peine  d'une  si  grande  retraite,  où  il  ne  pouvait  être 
que  fort  recueilli. 

J'ajoute  qu'il  est  mort  la  plume  à  la  main  *,  pour  la 
grâce  de  Jésus-Christ,  à  la  défense  de  laquelle  il  avait 
été  appelé  de  Dieu,  et  il  semble  que  Dieu  ait  réglé  les 
rencontres  qui  l'y  avaient  engagé,  atin  que  sa  fidélité 
à  remplir  le  ministère  qui  lui  avait  été  confié  éclatât 
même  dans  les  derniers  jours  de  sa  vie. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

13  août  1694. 

Hélas  !  mon  cher  Monsieur,  que  vous  allez  être  sur- 
pris et  affligé  de  la  nouvelle  que  ce  courrier  vous  porte  ! 
Notre  cher  Père  n'est  plus  sur  la  terre.  Cette  lampe, 
qui  a  éclairé  si  longtemps  l'Eglise,  est  éteinte.  Dieu  l'a 
retirée  de  la  vue  des  hommes.  Vous  pouvez  vous  figu- 
rer quelle  est  notre  affliction  et  en  quel  état  nous  nous 
trouvons.  Priez  Dieu,  s'il  vous  plaît,  qu'il  nous  sou- 
tienne, nous  éclaire  et  nous  soit,  en  cette  triste  rencontre, 
tout  ce  qu'il  nous  doit  être. 

Je  ne  vous  répète  point  ici  ce  que  je  devrais  vous 
dire  de  la  manière  dont  s'est  faite  cette  séparation.  Vous 

1.  Tel  que  l'avait  peint,  quelques  années  plus  tôt,  Philippe  de  Cham- 
pagne, dans  un  admirable  portrait  qui  se  trouve  au  séminaire  d'Amers- 
l'oort,  et  dont  il  existe  une  fort  belle  gravure  du  temps. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        313 

le  verrez  dans  la  lettre  que  j'ai  cru  en  devoir  écrire  à 
M.  l'abbé  de  Pomponne,  comme  M.  Ernest  [Rut h  d'Ans] 
l'afaitàl'égardde  monsieur  son  père.  Quoiqu'elle  lui  soit 
adressée,  si  toutefois  vous  jugez  qu'elle  ne  lui  doive  pas 
être  donnée,  vous  pouvez  la  retenir.  Si  M.  l'abbé  a  un 
peu  d'honneur  et  de  bon  sang,  il  doit  faire  faire  dans 
Rome  un  service  solennel,  à  Saint-Louis  ou  ailleurs,  et 
y  inviter  des  principaux  de  Rome  et  des  communautés. 
Je  ne  sais  si  c'est  la  coutume  de  delà  de  faire  des  billets 
d'invitation,  comme  en  France.  Si  cela  était,  il  ne  fau- 
drait pas  manquer  de  le  faire;  enfin,  faire  un  éclat  qui 
puisse  donner  droit  de  fermer  la  bouche  aux  clabau- 
deurs,  qui  n'oseront  pas  dire  qu'on  l'ait  regardé  comme 
un  homme  suspect,  s'il  est  de  notoriété  publique  qu'on 
a  prié  Dieu  pour  lui  à  Rome,  au  su  et  au  vu  des  puis- 
sances romaines.  Notre  cher  défunt  a  laissé  une  espèce 
de  testament  spirituel  de  dix  pages,  où,  par  forme 
d'élévation  à  Jésus-Christ,  il  rend  compte  de  ses  prin- 
cipales dispositions  et  intentions  dans  les  principales 
rencontres  de  sa  vie,  la  Fréquente  communion,  les 
écrits  de  la  grâce,  la  censure  de  Sorbonne,  la  tra- 
duction du  Nouveau  Testament  de  Mons,  les  écrits 
contre  la  morale  relâchée  et  sur  plusieurs  calomnies 
répandues  contre  lui.  Il  serait  bon  que  cela  fût  imprimé; 
mais  une  seule  chose  m'en  empêcherait,  c'est  qu'après 
avoir  déclaré  qu'il  a  condamné  les  cinq  propositions 
très  sincèrement,  il  ajoute  :  «  Et  si  je  n'ai  jamais  pu 
me  résoudre  à  signer  purement  le  formulaire,  c'est 
parce  que  je  n'ai  pas  cru  pouvoir,  sans  mensonge  et 
sans  parjure,  attester  avec  serment  que  des  propositions 
sont  dans  un  livre,  où  j'ai  lieu  de  croire  qu'elles  ne 
sont  pas,  l'ayant  lu  avec  soin  sans  les  y  avoir  trouvées, 
et  y  ayant  trouvé  le  contraire.  Mais  ce  qui  m'a  donné  un 
nouvel  éloignement  de  ces  signatures,  est  de  voir  qu'on 
n'en  fondait  l'obligation  que  sur  des  erreurs  grossières, 
telle   qu'est  la  prétendue  inséparabilité  du  fait   et  du 


314  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

droit,  ou  sur  des  maximes  pernicieuses  et  qui  ren- 
versent le  fondement  de  la  foi  catholique,  telle  qu'est 
la  fausse  prétention  des  partisans  du  formulaire,  que 
l'Eglise  ou  le  pape  soit  infaillible  dans  la  décision  d'un 
fait  non  révélé  et  qu'étant  décidé  par  l'autorité  de  l'un 
ou  de  l'autre,  il  devienne  un  objet  de  foi  divine  qu'on 
ne  puisse  refuser  de  croire  sans  être  hérétique.  >) 

De  le  faire  imprimer  avec  tout  cela,  c'est  s'exposer 
à  le  faire  condamner  infailliblement,  à  cause  des  nou- 
velles défenses. 

De  le  retrancher  aussi  absolument,  cela  serait  con- 
traire aux  intentions  du  testateur,  et  son  silence  sur  le 
fait  porterait  préjudice  à  la  vérité. 

J'ai  pensé  à  un  milieu,  qui  serait  de  laisser  un  petit 
vide  avec  un  avertissement  à  la  marge,  ou  à  la  place 
du  vide  même,  où  l'on  dirait  à.  peu  près  ainsi  :  «  Par 
respect  aux  derniers  décrets  du  Saint-Siège  et  par 
l'amour  de  la  paix,  on  a  omis  ici  quelques  lignes  qui 
sont  dans  l'original,  et  qui  concernent  une  contestation 
sur  laquelle  Notre  Saint-Père  le  pape  désire  et  ordonne 
que  l'ongarde  un  profond  silence  pour  ne  pas  réveiller 
les  disputes  assoupies.  » 

C'est  une  chose  à  quoi  il  faut  penser  plus  mûrement,  de 
votre  côté  et  du  nôtre.  Mais  il  faut,  par  précaution,  se  gar- 
der bien  de  laisser  prendre  copie  des  paroles  à  supprimer, 
de  peur  que,  si  on  venait  à  imprimer  la  pièce,  des  gens 
malins  qui  auraient  ce  supplément  ne  vinssent  aie  faire 
réimprimer  et  à  y  insérer  ce  supplément  ;  ce  qui  gâterait 
tout.  Ce  testament  est  signé  du  16  septembre  1679,  peu  de 
temps  après  sa  sortie  de  France.  Je  le  lui  ai  fait  confir- 
mer et  signer  depuis  de  nouveau,  sans  y  rien  ajouter  ; 
mais  je  crois  qu'on  se  peut  contenter  de  la  première  date. 

Dieppe  a  été  bien  plus  mal  traité  qu'on  ne  l'avait  dit  ; 
mais  les  ennemis  n'en  profitent  guère,  et  des  maisons  de 
bois,  d'où  on  avait  retiré  tous  les  effets,  n'est  pas  une 
perte  qui  doive  humilier  la  France. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  315 

Quesnel  à  F  abbé  de  Pomponne1,  à  Borne 

Bruxelles,  13  août  1694. 

Quelque  affligeante  que  soit  la  nouvelle  que  j'ai  à 
vous  annoncer,  j'ai  cru  qu'il  était  de  mon  devoir  de 
vous  en  informer  directement.  J'ai  eu  le  bonheur  de  tenir 
compagnie  à  feu  M.  Arnauld,  votre  grand-oncle,  dans  les 
dix  dernières  années  de  sa  vie,  et  je  viens  d'être  témoin 
de  la  piété  avec  laquelle  il  a  consommé  son  sacrifice. 
11  l'a  fait  avec  une  plénitude  de  foi  et  d'espérance 
telle  qu'on  la  devait  attendre  de  celui  qui  en  avait  fait 
tout  son  trésor  durant  sa  vie,  et  avec  une  abondance  de 
paix,  qui  venait  de  l'abondance  de  la  charité  dont  son 
cœur  était  rempli,  et  qui  était  le  fruit  et  la  récompense 
de  la  paix  qu'il  a  toujours  conservée  au  milieu  des  plus 
grandes  agitations  et  des  transes  les  plus  violentes. 

C'est  une  perte  inconcevable  pour  l'Eglise  ;  mais 
c'est  pour  lui  un  grand  gain,  puisqu'il  a  achevé  sa 
course  aussi  heureusement  qu'on  le  pouvait  souhai- 
ter, ayant  été  fidèle  à  Dieu  jusqu'au  dernier  soupir, 
ayant  marché  avec  persévérance  dans  la  voie  dure  et 
pénible  qu'il  lui  avait  marquée,  eulin  étant  mort  sur 
la  croix,  sans  vouloir  écouter  diverses  voix  qui  le 
sollicitaient  d'en  descendre.  Dieu  vient  de  l'en  déta- 
cher lui-même,  et  nous  avons  confiance  qu'il  le  fait 
maintenant  reposer  dans  son  sein,  après  tant  de  tra- 
vaux et  de  contradictions  souffertes  pour  sa  vérité  et 
pour  sa  gloire  de  la  part  des  hommes.  Qu'il  est  heureux, 
Monsieur,  de  ne  s'être  attaché  qu'à  Dieu  et  d'avoir 
bien  compris  que  c'était  là  son  unique  et  véritable 
bien!  Mihi  antem  adhœrere Deo  bonwn  est;  ce  sont  les 
paroles  que  j'ai  trouvées  écrites  de  sa  main  au-devant 

1.  Petit-neveu  cTArnauld. 


316        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

d'un  petit  psautier  de  poche;  il  en  avait  fait  sa  devise, 
et  toute  la  suite  de  sa  vie  a  fait  voir  que  c'a  été  le  grand 
principe  de  tous  ses  desseins  et  de  sa  conduite1.  Gela 
ne  le  rendait  pas  insensible  à  ce  qui  est  des  choses 
visibles.  Il  aimait  sa  famille,  sa  patrie,  ses  amis,  et 
rien  ne  lui  aurait  été  naturellement  plus  doux  que 
d'aller  finir  ses  jours  dans  leur  sein  et  entre  leurs  bras, 
si  l'ordre  de  Dieu  ne  s'y  fût  point  opposé.  Et  y  a-t-il 
jamais  eu  un  sujet  qui  ait  eu  pour  son  roi  autant  d'es- 
time, de  respect,  de  soumission,  d'amour,  de  zèle,  de 
tendresse,  que  M.  Arnauld  en  avait  pour  le  sien?  Il 
s'était  arraché  plutôt  que  retiré  de  son  royaume,  pour 
les  raisons  qu'il  en  a  dites  lui-même  au  public,  et  il 
aurait  eu  beaucoup  de  joie  de  se  voir,  avant  que  de  mou- 
rir, assuré  que  son  roi  n'avait  plus  rien  dans  l'esprit  des 
mauvaises  impressions  qu'on  s'était  efforcé  de  donner 
de  lui  à  Sa  Majesté,  et  dans  la  liberté  d'aller  finir  ses 
jours  dans  ses  états.  Mais  il  n'a  jamais  voulu  faire  pour 
cela  la  moindre  démarche  qui  pût  donner  atteinte  à 
sa  fidélité  pour  Dieu,  ou  porter  quelque  préjudice  à  la 
vérité,  ou  scandaliser  ceux  qui  la  défendaient  avec  lui. 
Il  n'y  a  pas  longtemps  qu'il  nous  disait  encore  :  «  Il 
faut  mourir  ici  !  »  II  y  est  mort,  en  effet,  dans  les  senti- 
ments d'un  véritable  enfant  de  l'Eglise  catholique, 
apostolique  et  romaine,  et  dans  la  communion  du  Saint- 
Siège  apostolique  et  de  tous  les  évoques  catholiques, 
comme  il  a  toujours  vécu.  11  n'a  pas  été  longtemps 
malade  et  n'a  pas  même  été  alité  un  seul  jour  entier. 
Une  fluxion  sur  la  poitrine,  à  quoi  il  était  sujet,  com- 
mença à  l'incommoder  le  jour  de  la  fête  des  liens  de 
saint  Pierre,  premier  dimanche  de  ce  mois  ;  mais 
c'était  encore  peu  de  chose,  qui  ne  l'empêcha  de  dire 
la  messe  les  deux  jours   suivants,    comme    il   faisait 

1.  En  marge  de  cette  lettre,  Quesnel  ajoute  :  «  Il  avait  toujours  con- 
servé le  portrait  de  Louis  XIV  dans  une  petite  miniature  qui  ne  sortait 
point  de  son  bréviaire,  >> 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        317 

tous  les  jours,  à  moins  qu'il  ne  fût  tout  à  fait  malade. 

La  fluxion  augmenta  le  mercredi  et  le  jeudi,  et,  les 
remèdes  ne  le  soulageant  point,  l'oppression  se  trouva 
grande  le  vendredi.  Son  courage  cependant  nous  trom- 
pait et  nous  endormait  en  quelque  façon.  Car,  tous  les 
jours  de  cette  dernière  maladie,  il  s'est  levé  à  midi 
(hors  le  samedi  qu'il  le  fit  un  peu  plus  tard),  et  il  a 
mèuie  dit  son  bréviaire  tous  les  jours  de  cette  dernière 
semaine.  On  vit  bien  néanmoins  ce  dernier  jour,  vers 
le  soir,  qu'il  n'y  avait  plus  rien  à  faire  que  de  lui  pro- 
curer les  derniers  secours  pour  l'aider  à  offrir  son 
sacrifice.  Il  reçut  les  sacrements  avec  sa  piété  ordinaire, 
et  environ  à  minuit  et  un  quart,  qui  commençait  le 
dimanche,  il  s'endormit  tranquillement  au  Seigneur, 
pour  ne  vivre  plus  qu'à  lui  dans  sa  bienheureuse 
éternité. 

Quoique  toute  sa  vie  ait  été  une  préparation  à  ce 
dernier  passage,  Dieu  lui  a  fait  la  grâce  de  s'y  préparer 
plus  particulièrement  depuis  quelque  temps.  Il  y  avait 
près  de  quatre  ans  qu'il  n'était  sorti  de  la  maison  où 
il  était  retiré,  sans  qu'il  ait  jamais  témoigné  aucune 
peine  d'une  si  grande  retraite.  Il  ne  pouvait  y  être  que 
fort  recueilli,  et  il  ne  laissa  pas,  l'année  dernière,  envi- 
ron dans  ce  temps-ci,  de  se  mettre  encore  plus  en 
retraite  pour  se  préparer  à  la  mort  par  une  plus  grande 
assiduité  à  la  prière  et  par  une  plus  particulière  appli- 
cation aux  vérités  de  la  vie  du  siècle  à  venir. 

Il  ne  vous  laisse  rien,  Monsieur,  des  biens  de  la 
terre;  il  en  avait  si  peu  que  ce  peu  ne  peut  empêcher 
qu'il  n'ait  eu  l'honneur  de  suivre,  pauvre,  Jésus-Christ 
pauvre.  Mais  l'exemple  de  son  détachement  et  des 
biens  et  des  honneurs  et  de  tous  les  autres  avantages 
du  siècle  sera  pour  vous,  Monsieur,  une  grande  suc- 
cession, et  qui  vous  enrichira  par  le  soin  que  vous  aurez 
de  la  recueillir  et  delà  faire  profiter  pour  le  ciel. 

Il  ne  tiendra  pas  à  lui  que  cela  ne  s'accomplisse;  car, 


318  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

comme  je  suis  témoin  de  la  tendresse  toute  particu- 
lière qu'il  avait  pour  vous,  Monsieur,  de  la  joie  qu'il 
ressentait  quand  on  lui  apprenait  quelque  chose  de  vos 
progrès  dans  les  études  et  dans  la  piété,  du  désir  ardent 
qu'il  avait  que  vous  fussiez  un  jour  en  état  de  servir 
et  d'édifier  L'Eglise,  je  ne  doute  point  aussi  qu'il  n'ait 
dans  le  ciel  une  application  particulière  à  vous  obtenir 
de  Dieu  les  grâces  nécessaires  pour  l'accomplissement 
de  l'ouvrage  de  votre  sanctification  et  pour  la  perfection 
des  desseins  de  Dieu  sur  votre  personne.  Quoique  je 
vous  sois  inconnu,  Monsieur,  je  ne  laisse  pas  de  joindre 
mes  vœux  aux  siens,  et  de  vous  assurer  que  je 
suis,  etc.1. 


Quesnel  à  Pabbesse  de  Port-Royal 2 

août  1694. 

Pour  ce  que  vous  me  faites  l'honneur  de  désirer,  ma 
révérende  Mère,  que  j'aille  mêler  mes  larmes  aux  vôtres 
à  Port-Royal,  je  vous  dirai  que,  comme  je  n'y  vois  pas 
de  raison  absolument  et  indispensablement  nécessaire,  je 
croirais  être  infidèle  à  Dieu  si  je  faisais  cette  sortie. 
Je  n'improuve  pas  celles  des  autres,  quand  elles  se  font 
dans  la  charité  de  Dieu  et  de  son  Eglise;  mais  je  suis 
convaincu  qu'il  veut  de  moi  une  retraite  générale  et 
une  application  non  interrompue  aux  devoirs  réguliers 
et  aux  observances  de  notre  état.  J'ai  eu  le  bonheur, 
il  y  a  treize  ans,  de  dire  la  sainte  messe  à  Port-Royal 
avec  une  édification  toute  singulière;  le  lieu  m'est  en 

1.  Nous  trouvons  le  passage  suivant,  clans  une  lettre  de  du  Vaucel  à 
M.  Godde,  du  4  septembre  169  i  :  «  L'abbé  de  Pomponne  reçut  cette 
lettre  avec  une  singulière  sensibilité,  la  communiqua  à  plusieurs  per- 
sonnes en  place  à  Rome,  prit  le  deuil  et  alla  faire  part  en  cérémonial, 
aux  principaux  cardinaux,  de  la  mort  de  son  grand-oncle.  »  (Archives 

'Utrecht.) 

2.  La  mère  Agnès  de  Sainte-Thècle  Racine,  abbesse  de  1689  à  1700. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  319 

singulière  recommandation,  non  seulement  depuis  la 
liaison  particulière  de  notre  maison,  mais  depuis  que 
je  me  connais,  et  surtout  depuis  qu'il  a  plu  à  Dieu  me 
donner  quelque  sentiment  particulier  pour  son  auguste 
sacrement. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Fin  d'août  1694. 

Je  suis,  comme  je  vous  l'ai  déjà  marqué,  occupé  à 
considérer  quelle  situation  je  prendrai  pour  l'avenir. 
Je  ne  songe  point  du  tout  à  retourner  en  France,  et 
il  me  semble  que  je  me  dois  conserver  ma  liberté,  afin 
que,  si  on  s'avise  de  déchirer  la  mémoire  de  notre  cher 
défunt  et  que  personne  ne  se  présente  pour  le  défendre, 
je  puisse,  au  défaut  d'un  autre,  répondre  pour  lui. 
Car  il  est  bien  juste  que  celui  qui  s'est  sacrifié  pour  les 
intérêts  de  Dieu,  de  la  vérité,  de  l'Eglise,  de  l'inno- 
cence, delà  justice,  ne  demeure  pas  livré  à  la  calomnie, 
sans  que  personne  se  mette  en  peine  de  parler  en  sa 
faveur. 

Parmi  les  diverses  pensées  qui  me  passent  par  l'es- 
prit, je  me  ligure  que  deux  ou  trois  personnes  unies 
ensemble  pourraient,  en  ce  pays,  former  une  petite 
société  et  travailler  conjointement  à  tout  ce  qui  se  pré- 
senterait de  meilleur  à  faire  pour  l'Eglise.  Il  y  en  a  un 
qui  est  un  fort  brave  garçon,  qui  désirait  passionné- 
ment se  consacrer  à  celte  sorte  d'œuvres,  et  il  serait 
ici  maintenant,  si  on  n'avait  vu  trop  d'embarras,  à  cause 
de  la  guerre  et  des  nouvelles  défenses.  Ce  n'aurait  été 
qu'un  voyage  cette  année,  et,  l'année  prochaine,  Userait 
venu  pour  s'y  établir.  11  a  beaucoup  d'esprit,  de  piété 
et  de  bonnes  avances  pour  l'étude.  11  me  paraît  disposé, 
à  mon  égard,  de  telle  manière  que  je  ne  désespère  pas 
qu'il  conserve  toujours  la  même  pensée.  Cependant  je 


320        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

n'y  fais  fond  que  de  bonne  sorte  et  je  comprends  bien 
que  le  changement  qui  est  arrivé  ici  en  aura  dû  faire 
beaucoup  de  ce  côté-là.  Il  m'a  aussi  repassé  par  l'esprit 
ce  que  M.  Dambez  [Couet]  m'avait  écrit  de  la  disposition 
où  il  se  trouvait  de  se  consacrer  au  service  de  la  vérité 
en  la  manière  que  l'on  jugerait  la  plus  utile.  Mais,  après 
la  perte  que  nous  venons  de  faire,  je  n'aurais  garde  de 
l'inviter  à  venir  en  ce  pays,  ni  à  s'engager  à  un  genre 
de  vie  où  il  n'aurait  plus  le  soutien  que  nous  avions 
ici.  Et  puis  je  ne  sais  pas  si  ses  affaires  lui  permet- 
traient d'entrer  pour  son  tiers  (si  on  était  trois)  dans  la 
dépense  d'un  ménage.  Voilà  quelques-unes  des  pensées 
qui  me  passent  par  l'esprit.  Nous  verrons  avec  le  temps 
comment  Dieu  se  déclarera  et  s'il  fera  naître  quelque 
occasion  qui  nous  fasse  connaître  sa  volonté.  Pourvu 
que  nous  la  fassions,  le  reste  ira  toujours  bien.  Si  je 
demeure  seul,  je  tâcherai  à  me  joindre  avec  quelqu'un 
de  ce  pays  avec  qui  je  puisse  vivre  dans  la  retraite.  Car 
je  l'aime  et  je  la  dois  aimer,  puisque  ayant  déjà  soixante 
ans  le  reste  de  ma  course  ne  peut  être  long  et  que 
rien  n'est  meilleur  que  d'attendre  le  Seigneur  dans  le 
silence,  la  prière  et  les  seules  occupations  qui  aient 
rapport  à  sa  gloire.  Je  suis  déjà  accoutumé  à  ce  genre 
de  vie.  Il  y  a  près  de  quatre  ans  que  je  ne  suis  sorti  du 
logis,  qui  est  fort  petit,  et  Dieu  m'a  fait  la  grâce  de  ne 
mètre  point  ennuyé.  En  voilà  assez  pour  un  coup. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

27  août  1694. 

Les  armées  sont  décampées  d'entre  Louvain  et  Huy, 
où  elles  étaient.  C'était  à  qui  aurait  l'honneur  de 
demeurer  le  dernier.  Le  prince  d'Orange  a  été  obligé 
de  décamper  le  premier.  Il  avait  fait  grande  diligence 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  321 

pour  se  rendre  maître  du  pont  d'Espierre,  sur  l'Escaut1  ; 
mais  M.  le  Dauphin,  qui  a  décampé  après  lui,  a  si  bien 
fait  qu'il  s'est  allé  camper  derrière  le  pont  d'Espierre. 
L'électeur  de  Bavière  s'est  présenté  pour  s'en  rendre 
aussi  maître.  Ils  se  sont  canonnés  l'un  l'autre,  la 
rivière  entre  deux  ;  mais  l'électeur  a  été  obligé  de 
céder  et  de  se  retirer.  On  ne  sait  quel  dessein  ils  ont, 
car  ils  paraissent  en  avoir  quelqu'un,  je  dis  les  alliés  ; 
mais  il  est  difficile,  en  présence  d'une  armée  française, 
d'attaquer  une  place  impunément. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

3  septembre  1694. 

Vous  savez,  à  l'heure  qu'il  est,  ladésolante  nouvelle  du 
8  d'août.  On  mande  qu'on  en  est  consterné  dans  le  monde. 
On  en  est  touché,  à  Port-Royal,  au-delà  de  ce  qu'on  peut 
dire.  J'en  reçus  hier  des  nouvelles  de  la  pauvre  nièce, 
pour  la  deuxième  fois  depuis  ce  coup  assommant.  Elle 
me  paraît  fort  alarmée  de  la  nouvelle  qu'elle  venait  de 
recevoir  de  la  maladie  du  père  de  M.  l'abbé  (pour  ôter 
toute  équivoque)  de  M.  de  Pomponne.  «  Il  y  avait,  dit- 
elle,  près  de  quinze  jours  qu'il  avait  eu  quelque  senti- 
ment de  fièvre  »  ;  mais  on  lui  mandait  qu'elle  était  fort 
augmentée  et  qu'il  était  tout  à  fait  malade.  Ce  serait 
une  grande  perte,  s'il  venait  faute  de  ce  ministre. 

J'ai  aussi  reçu  une  lettre  de  la  révérende  Mère  abbesse, 
du  style  que  vous  pouvez  vous  imaginer  en  cette  occasion. 
Le  bon  M.  Chertemps2,  qui  fut  mis  à  la  Bastille  à  l'oc- 

1.  Marche  fameuse  de  Monseigneur  et  du  maréchal  de  Luxembourg, 
entre  Vignamont  et  le  pont  d'Espierre,  du  22  au  25  août.  L'armée  fit 
quarante  lieues  en  quatre  jours. 

2.  Antoine  Chertemps,  prêtre  du  diocèse  de  Paris,  chanoine  de  Saint- 
Thomas  du  Louvre  (1649-1714),  s'attacha,  dès  sa  jeunesse,  à  la  maison  et 
aux  amis  de  Port-Royal.  11  avait  été  «embastillé»,  le  26  juillet  1682,  comme 
il  sortait  de  la  messe.  «  11  en  fut  si  peu  ému,  dit  le  Nécrologe,  qu'il 

i.  21 


322  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

casion  do  M.  Arnauld,  me  marque  que  la  plus  grande 
joie  qu'il  ait  est  d'avoir  souffert  quelque  chose  pour 
notre  cher  Père.  «  Je  me  dis  encore,  ajoute- 1— il ,  que 
ne  suis-je  pourri  dans  un  lieu  où  la  miséricorde  de 
Dieu  sur  moi  m'avait  mis  à  son  occasion,  pour  prolonger 
une  vie  si  utile  à  l'Eglise  et  à  tous  ceux  qui  l'aiment?  » 

J'ai  reçu  les  Maximes  et  Réflexions  sur  la  comédie  de 
M.  de  Meaux  contre  le  P.  Caffaro1,  qu'il  désigne  seule- 
ment et  qu'il  malmène  assez  vigoureusement.  Il  y  a  un 
endroit,  pages  8  et  9,  dont  M.  Racine  est  fort  mal  con- 
tent, et  il  me  semble  que  ce  prélat  aurait  pu  se  passer 
de  parler  d'un  auteur  vivant  et  d'une  manière  assez 
peu  mesurée  :  «  Si  vous  dites  que  la  seule  représenta- 
«  tion  des  passions  agréables,  dans  les  tragédies  d'un 
«  Corneille  et  d'un  Racine,  n'est  pas  dangereuse  à  la 
«  pudeur,  vous  démentez  ce  dernier  qui,  occupé  à  des 
«  sujets  plus  dignes  de  lui,  renonce  à  sa  Bérénice,  que 
<(  je  nomme  parce  qu'elle  vient  la  première  à  mon 
«  esprit.  Et  vous,  qui  vous  dites  prêtre  (c'est  le  P.  Caf- 
«  faro),  vous  le  ramenez  à  ses  premières  erreurs2.  » 

On  dit  que  M.  Racine  veut  écrire.  Mais  peut-être  que 
quelqu'un  se  mettra  entre  deux. 

Les  Français  sont  maintenant  bien  loin  de  Liège  ; 
ils   sont    vers  Tournay  et  Courtrai,   et  les  alliés    vers 

expliqua  l'évangile  du  jour  à  l'exempt  qui  était  avec  lui  dans  le  car- 
rosse. » 

1.  Bossuet  attaque  le  P.  Caffaro  à  propos  de  son  ouvrage,  Lettre  ou 
Dissertation  pour  la  défense  de  la  comédie. 

2.  La  citation  donnée  par  Quesnel  est  très  exacte.  C'est  le  seul  pas- 
sage des  Maximes  et  Réflexions  où  Racine  soit  nommé,  mais  non  le 
seul  où  il  soit  visé.  Plus  d'un  trait  de  Bossuet,  contre  les  «  beaux  vers  » 
ou  contre  «l'art  d'émouvoir  les  passions  dangereuses»,  semble  destiné 
spécialement  à  Racine.  Corneille  n'y  est  pas  non  plus  épargné.  Le  Cid 
même  ne  trouve  point  grâce  devant  la  sévérité  de  Bossuet.  Quant  à 
Molière,  il  est  pris  à  partie  avec  une  rigueur  implacable,  dans  un 
morceau  éloquent  et  fameux,  dont  voici  les  dernières  lignes  :  «11  passa 
des  plaisanteries  du  théâtre,  parmi  lesquelles  il  rendit  presque  le  dernier 
soupir,  au  tribunal  de  celui  qui  dit  :  «  Malheur  à  vous  qui  riez,  car  vous 
«  pleurerez!  » 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL        323 

Oudeaarde.  Il  semble  que  les  derniers  aient  quelque 
dessein,  car  ils  ont  fait  encore  débarquer  à  Nieuport 
trois  mille  Anglais,  de  la  flotte  de  milord  Berkley,  qui 
menace  avec  ses  bombes  les  côtes1  de  France. 


Quesnel  à  M.  de  Harlay*,  conseiller  d'État 

3  septembre  1694. 

Monsieur,  après  un  silence  de  dix  ou  douze  ans  à 
votre  égard,  j'espère  que  vous  voudrez  bien  me  per- 
mettre de  le  rompre  pour  un  moment.  Ce  n'est  pas 
pour  mon  intérêt  particulier,  mais  pour  celui  de  deux 
personnes  que  vous  avez  honorées  de  votre  estime  et 
de  votre  amitié  durant  leur  vie  et  dont  je  suis  assuré 
que  la  mémoire  vous  est  chère,  et  d'un  troisième  qui 
est  encore  vivant  et  au  mérite  duquel  je  ne  doute  point 
que  vous  ne  soyez  bien  aise  d'avoir  beaucoup  d'égards. 

On  m'a  écrit  que  l'on  sollicitait  auprès  de  Mgr  le 
chancelier  une  permission  d'imprimer  deux  lettres 
de  feu  M.  Arnauld,  l'une  à  M.  Du  Bois,  l'autre  à 
M.  Perrault.  J'ai  été  fort  surpris  de  cette  nouvelle, 
ne  pouvant  comprendre  comment  des  copies  de  ces 
lettres  ont  pu  tomber  entre  les  mains  de  ceux  qui 
les  veulent  rendre  publiques,  et  étant  bien  informé 
que  ce  n'a  jamais  été  l'intention  de  feu  M.  Arnauld  de 
les  faire  imprimer.  Vous  jugez  bien,  Monsieur,  par  la 
seule  nature  de  ces  deux  lettres,  qu'elles  n'ont  point 
été  faites  pour  le  public.  C'est  un  ami  qui  s'ouvre 
bonnement  à  ses  amis  sur  quelques  endroits  de  leurs 
ouvrages  qu'ils  avaient  eux-mêmes  soumis  à  son  juge- 
ment. Et  il  le  fait  avec  d'autant  plus  de  franchise  et  de 
liberté  qu'il   croyait  ne  parler  qu'à  eux,  et  qu'il  était 


1.  Achille  de  Harlay,  plus  tard  procureur  général  et  premier  prési- 
dent. 11  se  démit  de  sa  charge  en  1707. 


324  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 


assuré  qu'il  leur  faisait  plaisir  d'en  user  ainsi  avec 
eux  dans  le  secret  d'une  lettre  particulière.  Cependant 
ce  secret,  qui  devait  être  inviolable,  comme  faisant  en 
quelque  façon  partie  du  droit  des  gens,  ayant  été,  je 
ne  sais  comment,  pénétré  par  des  personnes  que  je  ne 
connais  pas,  va  être  produit  au  grand  jour  et  prêché 
sur  les  toits,  si  vous  n'avez,  Monsieur,  la  bonté  de 
détourner  ce  coup,  en  représentant  à  M81'  le  chancelier 
les  inconvénients  qui  peuvent  naître  de  la  publication 
de  ces  sortes  de  lettres.  Car  ce  n'est  pas  seulement  une 
injustice  que  l'on  fait  aux  auteurs  de  livrer  au  public 
ce  qu'ils  ont  dit  à  l'oreille  de  leurs  amis,  mais  c'est 
ravir  aux  amis  la  liberté  du  commerce  qu'ils  ont  droit 
d'avoir  les  uns  avec  les  autres,  et  qui  est  si  nécessaire 
pour  la  perfection  de  leurs  ouvrages;  c'est  envier  à  la 
société  humaine  une  des  plus  grandes  douceurs  qu'elle 
puisse  avoir  dans  la  vie;  c'est  jeter  des  semences  de 
division  entre  les  meilleurs  amis,  puisque  quelques- 
uns  de  ceux-ci  pourraient  aisément  s'imaginer  que  la 
publication  de  leurs  fautes,  qui  ne  viendrait  que  de 
l'avidité  d'un  libraire  ou  de  l'indiscrétion  d'un  autre 
particulier,  ne  se  serait  pas  faite  sans  la  participation  de 
l'auteur.  De  là  les  soupçons  de  collusion  et  de  trahison 
à  l'égard  des  amis  ;  d'où  il  est  aisé  de  passer  au  cha- 
grin, à  l'inimitié,  à  la  vengeance.  Et  enfin  chacun  se 
croira  obligé  de  se  tenir  resserré  et  de  vivre  avec  ses 
amis  dans  la  plus  grande  réserve,  de  peur  de  voir  ses 
lettres  les  plus  secrètes  courir  les  rues  et  d'avoir  la 
douleur  d'apprendre,  par  les  affiches  publiques,  le  sort 
bizarre  des  avis  qu'ils  croyaient  ne  donner  qu'à  un 
ami.  Mais  vous  voyez,  Monsieur,  mieux  que  personne, 
combien  cette  conduite  est  contraire  aux  bonnes  mœurs, 
à  l'équité  naturelle  et  au  droit  des  gens. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        325 

Quesnel  à  du  Vaucel 

10  septembre  1694. 

Une  marquise  de  nos  amies,  qui  n'a  jamais  connu 
feu  M.  Arnauld  que  de  réputation,  a  voulu  faire  faire 
un  service  pour  feu  M.  Arnauld  à  un  petit  couvent  du 
chant  de  l'alouette.  Les  ordres  étaient  donnés  et 
quelques  amis  invités.  Mais  on  sut,  de  la  supérieure, 
que  M.  l'archevêque  de  Paris  n'agréait  pas  qu'on  dît 
pour  lui  des  messes  hautes,  mais  seulement  de  basses. 
Une  personne,  à  qui  la  supérieure  lit  connaître  ces 
ordres  du  prélat,  dit  sur-le-champ  que  M.  de  Paris  avait 
raison  et  que  cela  était  conforme  à  l'esprit  de  l'Eglise, 
qui  ne  veut  pas  que  Ton  prie  publiquement  pour  les 
martyrs  ni  pour  les  personnes  qui  sont  d'une  sainteté 
reconnue. 

Je  vous  envoie  des  stances  faites  à  l'honneur  du  cher 
défunt,  et  un  extrait  de  ce  que  le  Mercure  galant  en  a 
mis  dans  le  volume  du  mois  dernier.  Il  n'a  pas  osé  en 
dire  davantage  pour  ne  pas  blesser  le  prélat. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

24  septembre  1694. 

Je  ne  désespère  pas  d'avoir  un  jour  quelque  compagnon 
de  ma  solitude.  J'en  entrevois  un;  mais  il  faut  laisser 
passer  l'hiver.  Peut-être  M.  Ernest  [Ruth  d'Ans]  le  revien- 
dra-t-il  passer  avec  nous,  après  son  voyage  de  France. 
C'avait  été  son  premier  dessein.  Et  puis  la  présidence 
et  le  doyenné  avaient  renversé  ce  dessein;  mais, main- 
tenant que  la  présidence  et  le  doyenné  sont  eux-mêmes 
à  vau-l'eau,  peut-être  jusqu'à  ce  que  l'occasion  d'un 
nouvel  établissement  nous  l'enlève,  il  demeurera  dans 
l'hospice.  Mme  Vaës  a  fait  tous  ses  efforts   pour  nous 


326  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

obliger  d'aller  demeurer  avec  elle.  Mais  nous  y  serions 
trop  bien  d'un  côté,  et  d'un  autre  nous  n'y  aurions  pas 
la  liberté,  qui,  à  mon  égard,  est  un  trésor  que  j'estime 
plus  que  le  reste  et  que  je  dois  me  conserver.  On  m'a 
persécuté  pour  aller  à  Liège.  On  m'a  fort  invité  d'aller 
à  Mons.  Mais  je  suis  un  pauvre  petit  oiseau  sans  plume 
qui  n'oserais  sortir  de  mon  nid.  Il  n'y  a  qu'une  chose 
incommode  ici,  c'est  que  les  vins  de  France  y  sont  fort 
rares,  fort  chers,  et  ne  valent  rien.  Celui  du  Rhin  vaut 
vingt-deux  la  bouteille,  c'est-à-dire  environ  vingt-huit, 
monnaie  de  France,  et  celui  d'Espagne  autant,  à  peu 
près.  De  sorte  que,  ne  m'accommodant  pas  de  la  bière, 
j'ai  pris  le  parti  de  boire  de  la  tisane  et  de  corriger  sa 
qualité  par  un  demi-verre  de  vin  d'Espagne. 


Quesnel  à  du  Vancel 

1er  octobre  1694. 

Nous  étions  déjà  couchés  hier  au  soir,  quand  on  nous 
apporta  les  lettres  de  M.  du  Til  [Hennebel],  venues 
par  le  courrier  extraordinaire,  et  qui  apportaient  la 
nouvelle  de  la  confirmation  de  l'élection  de  Liège1. 
S'en  réjouira  qui  le  jugera  à  propos.  Pour  moi,  je  n"y 
prends  aucune  part,  et  je  crois  qu'il  n'y  a  matière  que 
de  gémissement,  quand  on  voit  un  jeune  prince, 
chargé  de  quatre  ou  cinq  évêchés,  s'en  charger  encore 
d'autres,  sans  songer  à  s'acquitter  d'aucun  des  devoirs 
d'un  évoque,  et  passer  la  campagne  à  l'armée  avec  des 
gens  de  guerre,  qu'il  voit  plus  volontiers  que  des  ecclé- 
siastiques. 

Le  château  de  Huy,  après  dix  jours  de  siège,  s'est 
rendu  aux  alliés,  le  28.  Mais,  en  Catalogne,  les  Français 
ont  pris  Ostalric  et  Castel-Follit,  et  fait  lever  le  siège 

i.  Leprince  Clément  de  Bavière  avait  été  nommé  évêque  et  prince  de 
Liège,  le  20  mars  précédent. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  327 

de  devant  Ostatric,  que  les  Espagnols  y  avaient  mis. 
M.  le  Dauphin  est  retourné  à  la  cour,  et  le  prince  d'Orange 
retournera  bientôt  en  Hollande  On  dit  que  Ton  bom- 
barde Dunkerque,  mais  on  croit  qu'on  n'y  peut  faire 
de  mal. 

Tournez  pour  vous  seul. 

Il  me  semble  que  vous  auriez  bien  fait  d'écrire  à 
Mmole  Tanneur  [Mme  de  Fontpertuis],  en  cette  occasion, 
une  lettre  de  consolation.  Elle  a  beaucoup  de  crédit  sur 
l'esprit  de  JVJ.  l'abbé  [de  Pomponné] ,  et  celui-ci  s'ouvre 
beaucoup  à  elle.  Je  crois  vous  avoir  mandé  qu'elle 
est  légataire  universelle;  et,  néanmoins,  il  y  a  des 
mémoires  olographes  qui  marquent  l'usage  qu'elle 
doit  faire  des  effectifs  laissés  par  le  testateur.  Par  l'un, 
M.  de  Fresnes  ]  doit  être  maître  d'un  certain  fonds, 
quand  il  viendra;  mais  je  crains  que  ce  ne  soit  pas 
chose  si  proche.  Si  cette  personne  en  est  jamais  le 
maître,  il  n'en  profitera  pas  d'un  sou,  et  son  intention 
est  que  M.  de  la  Rue  [du  Vaucel]  en  ait  la  meilleure 
part,  parce  que  c'a  été  l'intention  du  testateur,  quoique 
il  n'y  en  ait  rien  d'écrit.  Gomme  nous  dépendrons  pour 
cela,  en  quelque  façon,  de  la  dame  le  Tanneur  [MmG  de 
Fontpertuis),  il  est  bon  que  vous  lui  entreteniez  un  peu 
sa  bonne  volonté.  Elle  pourrait  aussi  vous  procurer 
auprès  de  M.  l'abbé  quelque  pension  ou  quelque  béné- 
fice. Je  serais  bien  aise  d'avoir  copie  de  ce  que  le 
défunt  vous  a  écrit  de  sa  bonne  volonté.  Tout  cela 
dans  un  grand  secret. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

15  octobre  1694. 

Je  n'ai  point  vu  les  Gazettes  de  Hollande  où  l'on 
parle  d'un  homme  qu'on  met  à  la  tête  du  parti.  Il  faut 

1.  Le  P.  Quesnel. 


328        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

laisser  tomber  tout  cela.  Gomme  il  n'y  a  point  de  parti, 
il  n'y  a  point  de  chef.  Nous  sommes  tous  soldats  de 
Jésus-Christ,  obligés  à  combattre  pour  lui  et  pour  son 
Eglise,  et  à  défendre  la  vérité,  chacun  en  sa  manière 
et  selon  son  talent. 


Quesnel  à  du   Vaiicel 

22  octobre  1694. 

La  chère  nièce1  m'écrit  toute  contristée  de  ce  qu'on 
n'a  point  encore  rendu  les  devoirs  publics  à  la  mémoire 
du  cher  défunt.  Je  veux  croire  qu'on  aura  attendu  le 
retour  de  la  cour  à  Versailles  et  la  Saint-Martin,  qui 
ramènera  tout  le  monde  à  Paris.  M.  l'archevêque  se  lave 
de  ce  qu'on  avait  dit  qu'il  avait  empêché  qu'on  ne  fit 
un  service.  On  m'écrit  qu'un  homme  considérable  de 
la  cour  a  dit  à  un  parent  du  neveu  que,  s'il  n'en  fai- 
sait célébrer  un  à  Paris  et  s'il  n'y  invitait  ses  parents 
et  amis,  il  était  déshonoré,  même  à  la  cour.  Ce  sont 
les  propres  termes  d'un  billet  écrit  de  la  cour.  On  avait 
dit  à  la  nièce  que  le  pape  avait  fait  recommander  son 
oncle  par  un  billet  à  la  sacristie  de  Saint-Pierre.  Mais 
je  crois  qu'il  y  a  quelque  méprise. 

Les  jésuites  muguetaient  le  collège  de  Pontoise,  à 
la  faveur  du  maire  de  la  ville,  qui  a  un  frère  jésuite. 
Arrêt  est  intervenu,  à  la  requête  de  l'Université,  et 
tous  réguliers,  et  nommément  les  jésuites,  exclus. 
Ordre  aux  magistrats  de  nommer  un  principal,  faute 
de  quoi  le  recteur  de  l'Université  y  pourvoirait.  Ils  en 
ont,  en  effet,  nommé  un  pour  la  Saint-Rémy.  M.  Rollin 
professeur  royal  en  éloquence,  a  été  élu  recteur  de 
l'Université2.  C'est  un  digne   sujet. 


1.  Mmo  de  Fontpertuis. 

2.  Charles  Rollin,  humaniste  et  historien  (1661-1*41] 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  329 

Mmc  de  Fontpertuis  a  perdu  son  beau-frère,  M.  Sacho, 
avocat.  Je  crois  vous  avoir  déjà  dit  qu'il  était  à  propos 
que  vous  lui  écrivissiez  sur  la  mort  de  son  cher  Père, 
qui  lui  a  été  si  sensible.  Elle  m'a  écrit  deux  fois  sur 
votre  sujet,  m'assnrant  qu'elle  travaillait  de  son  mieux 
pour  vous  procurer  quelque  chose  de  fixe.  11  suffirait 
que  vous  lui  témoignassiez  que  je  vous  ai  fait  savoir, 
en  secret,  sa  bonne  volonté  à  votre  égard,  si  toutefois 
vous  jugez  à  propos  de  lui  toucher  cette  corde. 

M.  Nicole  a  été  voir  M.  de  Paris,  qui  l'y  avait  fait 
inviter.  Ce  prélat  lui  témoigna  qu'il  prenait  part  au 
déplaisir  qu'il  avait  eu  de  la  mort  de  son  ancien  ami, 
M.  Arnauld. 

Vous  aurez  su  plus  tôt  que  nous  s'il  est  vrai  que 
Barcelone  soit  assiégée  par  mer  et  par  terre,  comme 
on  l'assure. 

Voilà  une  lettre  pour  M.  Hennebel  qui  vint  à  neuf 
heures  du  soir,  il  y  a  huit  jours,  après  le  départ  des 
lettres.  On  n'a  pas  de  gens  pour  envoyer  si  tard  à  la 
poste,  ni  le  temps  de  faire  de  nouveaux  paquets.  Et, 
de  plus,  il  y  a  trop  de  danger  pour  aller,  le  soir,  si  loin 
dans  la  ville. 


Quesnel  à  du   Vaucel 

5  novembre  1694. 

Ceux  qui  demandent  si  ardemment  la  Vie  de  M.David 
[Arnauld]  le  font  par  un  bon  zèle  ;  mais,  à  mon  avis, 
ce  n'est  pas  le  temps.  Il  serait  impossible  de  parler 
de  beaucoup  de  choses  avec  l'agrément  de  plusieurs 
puissances.  Tout  fume  encore  du  grand  feu  des  affaires 
auxquelles  il  a  eu  part,  et  dans  lesquelles  toutes  les 
puissances  lui  ont  été  contraires.  Il  vaut  bien  mieux 
attendre  que  tout  soit  comme  éteint;  les  esprits  seront 
bien  plus  disposés  à  lui  faire  justice.  On  a  été  quarante 
à  cinquante  ans  avant  de  faire  la  Vie  de  M.  Descartes. 


330  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

On  peut  attendre  moins  pour  celle  de  M.  David  [Arnauld]  ; 
mais  il  faut  attendre  plusieurs  années  et,  pour  la  bien 
faire,  elles  sont  nécessaires.  Il  n'a  pas  besoin  mainte- 
nant qu'on  réveille  la  mémoire  des  hommes  sur  son 
sujet.  11  vit  dans  l'esprit  de  tous  les  honnêtes  gens.  Sa 
réputation  seule  le  soutient  et  tient  ses  ennemis  dans  le 
respect.  On  n'a  point  encore  publié  de  satires  contre  lui, 
et  au  contraire  beaucoup  d'éloges,  en  vers  et  en  prose, 
courent  par  le  monde  en  son  honneur.  Sa  vie  est  une 
large  histoire  où  beaucoup  de  choses  doivent  entrer,  et 
il  faut  du  temps  pour  les  ramasser.  La  Question  curieuse 
le  fait  assez  connaître  en  gros. 

Il  est  mort  un  chanoine  d'Orléans  avec  qui  j'avais 
grand  rapport,  nommé  M.  Desmahis,  qui  était  ministre 
à  Orléans  et  qui  se  convertit  pendant  que  j'y  étais,  avant 
la  révocation  de  l'Edit.  Il  était  parfaitement  à  Dieu  et 
plein  de  zèle  et  de  charité.  Il  n'était  que  diacre,  âgé  de 
quarante-trois  ans.  Il  a  eu  le  bonheur,  depuis  la  révo- 
cation de  l'Edit,  de  convertir  son  père  et  sa  mère,  qui 
étaient  des  plus  considérables  des  huguenots  de  Paris. 
Ils  sont  encore  en  vie  et  font  très  bien.  Il  y  a  un  de 
leurs  fils,  ministre,  qui  ne  les  a  pas  imités.  Il  est  réfu- 
gié en  Hollande  ou  Angleterre. 

Il  est  mort  un  neveu  du  fameux  Edmond  Richer, 
docteur,  qui  a  tant  fait  parler  de  lui.  Il  avait  été  avocat. 
Feu  M.  de  Châlons  le  détermina  à  entrer  dans  l'état 
ecclésiastique,  et  il  était  prêtre.  Il  avait  la  droiture,  la 
probité,  l'amour  de  la  vérité  et  la  fermeté  de  son  oncle. 
C'est  par  lui  qu'on  a  eu  plusieurs  ouvrages  de  ce  docteur, 
qui  ne  sera  jamais  canonisé  à  Rome. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

26  novembre  1694. 

M.    de  Reims  a  fait,  dans  son  dernier  voyage,  des 
mandements  sur  divers  sujets.  Il  y  en  a  un  sur  les  autels 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  331 

privilégiés.  Sur  quoi  un  jésuite  a  dit  qu'il  se  mettait 
peu  en  peine  sur  la  suppression  des  autels  privilégiés, 
étant  lui-même  autel  privilégié.  Mandé  par  le  prélat 
pour  s'expliquer,  il  vint  avec  son  recteur,  et  ils 
apprirent  à  cet  archevêque  que  le  général  envoie  à 
tous  les  recteurs  un  pouvoir  d'ériger,  chacun  dans  sa 
maison,  un  jésuite  en  autel  privilégié;  que  cette  érec- 
tion se  fait  de  vive  voix,  et  qu'en  effet  ce  jésuite  en 
question  était  érigé  en  autel  privilégié  du  collège  de 
Reims,  autel  portatif,  buvant,  mangeant,  dormant, 
ronflant,  etc. 

Dans  la  Gazette  de  Bruxelles  d'aujourd'hui,  à  l'article 
de  Rome,  du  6  de  ce  mois,  il  est  dit  que  le  résident  de 
Portugal  en  cette  cour  a  donné  part  à  Sa  Sainteté  que 
l'empereur  de  la  Chine  a  embrassé  la  religion  catho- 
lique, et  cela  par  le  moyen  des  Pères  missionnaires  de 
la  compagnie  de  Jésus. 

Y  a-t-il  quelque  chose  de  cela? 


Quesnel  à  du  Vaucel 

24  décembre  1694. 

Ne  vous  attendez  pas  que  ni  M.  Despréaux,  ni 
M.  Racine  fassent  des  vers  à  l'honneur  de  celui  que 
vous  savez.  Ils  s'en  sont  déclarés,  et  ils  n'auront  pas, 

1.  Racine  cependant  écrivit  les  vers  suivants: 

Pour  le  portrait  de  M.  Arnauld 
Sublime  en  ses  écrits,  doux  et  simple  de  cœur, 
Puisant  la  vérité  jusqu'en  son  origine, 
De  tous  ses  longs  combats  Arnauld  sortit  vainqueur 
Et  soutint  de  la  foi  l'antiquité  divine. 
De  la  grâce  il  perça  les  mystères  obscurs, 
Aux  humbles  pénitents  traça  des  chemins  sûrs, 
Rappela  le  pécheur  au  joug  de  l'Evangile. 
Dieu  fut  l'unique  objet  de  ses  désirs  constants  ; 
L'Eglise  n'eut  jamais,  même  en  ses  premiers  temps, 
De  plus  zélé  vengeur,  ni  d'enfant  plus  docile. 


332        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

en  effet,  la  liberté  de  parler  selon  leur  cœur.  Ce  serait 
imprudent  de  les  y  engager,  quand  on  le  pourrait.  On 
les  rendrait  inutiles  à  d'autres  biens  qu'ils  peuvent 
faire.  On  avait  fait  courir,  le  bruit  que  les  vers,  où 
il  y  a  Et  Calvin  et  Pelage,  étaient  de  M.  Despréaux. 
Et  il  a  fallu  qu'un  ami  de  ce  poète  eût  protesté  au  roi 
qu'il  n'en  était  pas  Fauteur,  —  ce  qui  est  la  vérité.  Sa 
Majesté  s'est  plainte  de  ce  qu'on  faisait  tant  de  vers  sur 
ce  sujet,  et  celui  qui  lui  a  inspiré  de  s'en  plaindre  est 
sans  doute  celui  qui  a  fait  examiner  les  vers  en  ques- 
tion. On  dit  qu'on  n'y  a  rien  trouvé  à  censurer.  Ce 
qu'on  avait  dit,  en  même  temps,  du  Testament  spiri- 
tuel, était  une  addition  sans  fondement. 

Vous  n'aurez  pas  de  lettre  de  M.  Ernest  [Ruth  d'Ans] 
sur  ce  voyage,  parce  qu'il  est  en  voyage  lui-même.  Il  est 
allé  seulement  jusqu'à  Gueldres,  c'est-à-dire  à  plus  de 
quarante  lieues  de  Bruxelles,  au-devant  de  l'électrice 
de  Bavière,  avec  M.  Desprez,  résident  de  Trêves  et  de 
Liège  en  cette  cour,  qui  prétend  avoir  beaucoup  con- 
tribué au  mariage,  et  qui  espère  avoir  assez  de  part  à 
la  faveur  de  cette  princesse  pour  en  faire  part  à  son 
ami. 

Je  vous  ai  mandé,  il  y  a  environ  six  mois,  que  les 
jésuites  avaient  fait  un  livre  nouveau  contre  les  Pro- 
vinciales, et  que  le  P.  de  La  Chaise  l'avait  fait  suppri- 
mer. J'apprends  que  c'est  un  dialogue  ou  des  Entre- 
tiens de  Cléandre  et  dEndoxex.  Le  triumvirat  en 
est  l'auteur,  c'est-à-dire  les  PP.  Bouhours,  Daniel  et 
Tellier.  Il  y  aura  là  beaucoup  d'esprit.  Le  style  en 
sera  pur  et  les  pensées  bien  tournées  ;  mais,  si  la 
vérité  n'y  est  pas,  comme  j  ose  le  présumer,  il  jettera 
de  la  poudre  aux  yeux,  mais  il  ne  pourra  séduire  les 
gens  d'esprit.  Une  personne,  qui  l'a  lu,  me  mande  qu'il 


1.  Entretiens  de  Cléandre  et  dEudoxe  sur  les  Lettres  provinciales  de 
Pascal,  par  le  P.  G.  Daniel,  jésuite.  Cologne,  P.  Marteau  (Rouen),  1694. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        333 

lui  paraît  bien  écrit  et  assez  bien  fait;  que  Pascal  et 
Wendrock  y  sont  traités  de  scélérats  et  d'ignorants; 
que  Wendrock  y  est  nommé  par  son  nom  de  famille; 
que  le  réfutateur  de  la  Défense  des  nouveaux  chrétiens 
n'y  est  pas  épargné,  mais  traité  avec  toute  l'amertume 
imaginable  comme  chef  de  parti.  Ce  livre  est  très  rare, 
ayant  été  supprimé  ;  mais  on  le  lâcbe  un  peu  davan- 
tage, et  ils  ne  se  tiendront  pas  en  repos  qu'ils  ne 
l'aient  fait  passer  en  Hollande  pour  l'y  publier.  Ils 
donneront  sous  main  toute  l'impression  à  leurs  amis, 
et  celui  qui  l'a  fait  supprimer  croira  avoir  assez  fait. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Dernier  jour  de  l'an  1694. 

Vous  vous  réjouissez  du  retour  de  M.  Ernest  [Ruth 
<FAns\,  et  il  est  de  nouveau  en  campagne,  comme  je 
crois  vous  l'avoir  mandé.  Je  crois  cependant  que  ce 
sera  lui  qui  fera  le  premier  paquet.  11  a  toujours  neigé, 
depuis  qu'il  est  parti'.  Ainsi  le  voyage  n'aura  pas  eu 
beaucoup  d'agrément.  Son  Altesse  partit,  je  crois, 
avant-hier,  pour  aller  au-devant  de  son  épouse. 

L'abbé  de  la  Trappe  a  été  fort  malade;  mais  il  est 
guéri.  Ce  n'est  pas  mon  saint.  H  y  a  eu  du  bruit  chez 
lui;  quelques-uns  l'ont  quitté,  et  de  ceux  qu'il  prônait 
davantage.  C'est  à  l'abbé  Nicaise  qu'il  a  écrit,  touchant 
la  mort  de  M.  Arnauld,  c'est-à-dire  au  plus  grand  gaze- 
tier  du  royaume.  C'est  merveille  s'il  n'a  pas  envoyé 
à  Rome  un  extrait  de  la  lettre  de  cet  abbé.  Il  avait 
commerce,  autrefois,  avec  le  R.  P.  de  Noris. 

La  mort  du  P.  Segneri  n'est  pas  une  grande  perte  ; 
c'est  plutôt  un  gain.  Il  y  avait  un  reste  de  confiance 
pour  lui  dans  le  R.  P.  Patrice  [le  pape]  qui  m'incom- 
modait. 

Nous  n'avions  pas  ouï  parler  de  la  proposition  du  roi 


334  CORRESPONDANCE    DE    Ï>ASQUIER    QUESNËL 

Guillaume  aux  Vénitiens.  C'est  une  proposition  dont  le 
succès  n'était  pas  fort  certain.  Il  faut  passer  les  Dar- 
danelles. Tout  ce  qu'on  aurait  pu  faire  aurait  été  de 
bombarder  peut-être  Gonstantinople.  Il  faut  ensuite 
repasser. 


Quesnel  à  du  Vancel 

7  janvier  1695. 

Vous  n'aurez  pas  encore  aujourd'hui  de  lettre  de 
M.  Ernest  [Rath  d'Ans].   Il   n'est  point  encore  revenu. 

Il  était  à  Wesel  le  31,  où  l'électricc  était  arrivée 
le  30.  L'électeur  étaitàBurick,  de  l'autre  côté  du  Rhin, 
sans  oser  passer,  n'y  ayant  que  des  petits  bateaux  que 
les  glaçons  pouvaient  aisément  renverser.  Enfin  Leurs 
Altesses  arrivèrent,  le  3  du  courant,  à  Gueldres,  et  ils 
seront  ici  dans  deux  ou  trois  jours. 

Nous  n'avons  point  entendu  parler  que  M.  de  Pom- 
ponne ait  été  malade,  et  je  viens  de  recevoir  de  Mmc  de 
Fontpertuis  une  lettre  du  4,  qui  n'en  dit  mot.  Elle  y 
marque  que  le  marquis  duc  de  Luxembourg1  était 
mort  ce  jour-là. 

Voilà  M.  de  Boufllers  au  large.  Il  a  été  fait  gouver- 
neur du  pays  conquis,  à  la  place  du  marquis  d'Humièrcs. 
Il  prendra  aussi,  apparemment,  la  place  de  M.  de 
Luxembourg  pour  le  commandement  de  la  grande- 
armée. 

Que  vous  êtes  bon  de  dire  que  ce  n'est  point  pour 
l'intérêt  particulier  des  jésuites  qu'ils  érigent  des 
autels  privilégiés  en  chair  et  en  os  !  Croyez-moi  qu'ils 
n'y  perdent  rien,  pour  ne  pas  prendre  des  pièces  de 
quinze  sous,  une  à  une.  Ils  donnent  toutes  leurs  messes 

1.  Le  maréchal    de    Luxembourg    mourut  à   Versailles,   le   4    jan- 
vier 1695,.  à  soixante-sept  ans. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUlER  QUESNEL        335 

à  chacun  de  ceux  qui  en  veulent,  et,  au  lieu  que  les 
autres  réguliers  n'osent  prendre  deux  rétributions  pour 
une  seule  messe,  en  mettant  toutes  les  leurs  en  bloc  et 
en  tas,  ils  prennent,  à  toutes  mains,  tout  ce  qu'on  leur 
veut  donner,  et  souvent  ce  qu'on  ne  voudrait  pas  leur 
donner. 


Quesael  à  du  Vaucel 

14  janvier  1695. 

Nous  n'avons  pas  ouï  parler  de  la  maladie  de 
M.  d'Amboise  [de  Pomponne],  et  si  monsieur  son  Fils 
retourne,  ce  n'est  pas  apparemment  cela.  Sa  bonne 
tante  me  l'a  déjà  mandé  qu'il  revenait;  mais,  en  même 
temps,  elle  m'a  appris  ce  qui  en  est  la  véritable  cause. 
C'est  vous  et  moi.  Vous  m'aviez  mandé  que  vous  ne 
croyiez  pas  qu'un  plus  long  séjour  à  Rome  lui  fût  utile 
et  qu'il  pouvait  lui  être  nuisible.  Je  l'ai  écrit  à  sa 
tante.  Celle-ci  a  envoyé  tout  bonnement  mon  billet  à 
M.  d'Amboise  [de  Pomponne],  et  M.  d'Amboise,  sans 
cérémonie,  l'a  envoyé  à  son  fils.  De  quoi  ce  fils  a 
témoigné,  m'a'-t-clle  écrit,  être  fort  mécontent.  De 
sorte  que  me  voilà  fort  brouillé  avec  le  fils.  La  tante 
a  eu  un  peu  tort  ;  mais  le  père  l'a  bien  davantage. 

Il  semble  que  ces  messieurs-là  regardent  les  autres 
si  fort  du  haut  en  bas  qu'ils  ne  croient  pas  se  devoir 
gêner  jusqu'à  prendre  des  mesures  pour  ne  leur  point 
faire  d'affaires.  Je  m'en  console  aisément;  car  comme, 
d'une  part,  je  me  tiens  honoré  de  leurs  bonnes  grâces, 
d'une  autre,  je  n'y  fais  aucun  fond.  Tout  le  bien  qu'il 
me  pourrait  faire  serait  de  me  donner  un  bénéfice,  et 
c'est  de  quoi  je  ne  veux  point  tâter.  Il  n'y  a  guère  d'ap- 
parence de  commencer,  à  soixante  ans,  de  me  charger 
du  bien  d'Eglise.  Il  y  a  assez  d'autres  choses  dont 
j'aurai  à  rendre  compte  à  Dieu. 


336        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Je  vous  envoie  des  vers,  pour  et  contre  M.  Arnauld, 
qui  sont,  les  uns  et  les  autres,  fort  jolis. 

Vous  aurez  bien  remarqué  deux  fautes  qui  sont  dans 
les  vers  de  M.  Racine,  envoyés  la  dernière  fois  :  ouvrage 
pour  courage,  Dieux  pour  deux. 

J'avais  eu  dessein  de  ne  vous  point  envoyer  l'extrait 
de  la  lettre  de  l'abbé  de  la  Trappe,  parce  que  cela  ne 
laisse  pas  de  faire  impression,  non  sur  vous,  mais  sur 
d'autres,  qui  pourraient  en  avoir  communication;  mais 
enfin  le  voilà  [  : 

«  Enfin,  voilà  M.  Arnauld  mort.  Après  avoir  poussé 
«  sa  carrière  le  plus  loin  qu'il  a  pu,  il  a  fallu  qu'elle 
«  se  soit  terminée.  Quoi  qu'on  en  dise,  voilà  bien  des 
«  questions  finies.  Son  érudition  et  son  autorité  étaient 
«  d'un  grand  poids  pour  le  parti.  Heureux  qui  n'en 
((  a  point  d'autre  que  celui  de  Jésus-Christ  et  qui, 
«  mettant  à  part  tout  ce  qui  peut  l'en  séparer  ou  l'en 
«  distraire,  même  pour  un  moment,  s'y  attache  avec 
a  tant  de  fermeté  que  rien  ne  soit  capable  de  l'en 
«  déprendre.  » 

L'abbé  Nicaise,  envoyant  cet  extrait  à  une  personne, 
parle  ainsi  :  «  En  vérité,  je  crois  que  notre  saint  abbé 
«  a  raison,  et  que,  si  feu  M.  Arnauld  revenait  au 
«  monde  et  y  devait  encore  vivre  quatre-vingt-deux 
«  années,  il  ne  les  emploierait  pas  à  une  perpétuelle 
«  controverse  et  qu'il  dirait  :  Non  in  œternum  te 
«  negabo,  et  qu'il  imiterait  ce  saint  abbé,  qui  laisse 
«   écrire  les  moines  contre  lui.  » 

Et  ce  même  M.  Nicaise,  dans  une  autre  lettre  : 

«  Je  m'étonne,    dit-il,    qu'il  y  ait  des  gens  qui  ne 

1.  Cette  malheureuse  lettre  de  l'abbé  de  la  Trappe,  par  l'indiscrétion 
de  l'abbé  Nicaise,  fit  le  tour  de  Paris  et  mit  les  jansénistes  en  grande 
indignation.  Quesnel  adressa  à  l'auteur  une  réponse  virulente.  «  Il  pré- 
tend prouver,  écrit  M.  de  fiancé  à  l'abbé  Nicaise,  que  j'ai  flétri  le  nom  de 
M.  Arnauld,  que  je  lui  ai  donné  un  coup  de  poignard  après  la  mort, 
que  j'ai  l'ait  une  plaie  mortelle  à  sa  mémoire  ».  Cette  colère  du 
P.  Quesnel,  pour  être  un  peu  exagérée,  n'en  reste  pas  moins  touchante. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  337 

«  soient  pas  contents  de  la  réflexion  qu'il  a  faite  sur  la 
«  mort  de  M.  Arnauld.  Il  avait  une  estime  infinie  pour 
«  ce  grand  homme,  qui  était  de  ses  amis;  et  c'est  en 
«  cette  qualité  qu'il  a  souhaité  qu'il  se  fût  moins  tour- 
ce  mente  de  faire  livres  sur  livres,  sans  pouvoir  finir  la 
«  controverse.  La  vérité,  comme  il  dit,  se  soutient  par 
«  elle-même.  Qu'on  l'attaque  tant  qu'on  voudra,  elle 
«  sera  toujours  ce  qu'elle  est,  et  on  ne  viendra  point 
«  à  bout  de  lui  ôter  un  seul  de  ses  traits. 

Extrait  d'une  autre  lettre  de  l'abbé  de  la  Trappe,  du 
18  décembre  1694,  au  curé  de  Saint-Jacques  du  Haut- 
Pas: 

«  Au  reste,  je  ne  sais  si  vous  avez  ouï  dire  que  j'ai 
«  écrit  contre  la  mémoire  de  M.  Arnauld  des  choses 
a  dures  et  violentes.  On  m'a  adressé  des  lettres  ano- 
«  nymes,  qui,  sur  cette  supposition,  me  menacent  de 
«  répliques  et  de  réponses  fâcheuses.  Cependant  il  ne 
«  m'est  point  arrivé  de  rien  dire  sur  son  sujet  qui 
«  puisse  rien  m'attirer  de  semblable.  Que  les  hommes 
«  sont  injustes  dans  leurs  pensées1,  et  qu'il  y  a  peu  de 
«  vérité  dans  tout  ce  qui  part  de  leurs  bouches  et  de 
«  leurs  plumes  !  Il  n'est  que  trop  vrai  que  ce  qui  leur 
«  convient  davantage  est  l'erreur  et  le  mensonge.  » 

Le  curé  de  Dangeau,  ami  de  l'abbé  de  la  Trappe,  a 
rapporté  à  un  de  mes  amis  que  cet  abbé  lui  avait  dit 
qu'il  n'avait  plus  aucune  liaison  avec  ceux  qu'on 
appelle  jansénistes,  depuis  que  M.  de  Grenoble  l'avait 
averti  qu'il  y  avait  de  la  cabale. 

Il  serait  bon  que  ce  prélat  fût  prévenu  de  ce  fait 


1.  Sainte-Beuve  cite,  dans  la  correspondance  de  M.  deRancé,  quelques 
passages  d'une  parfaite  beauté.  Il  y  faut  reconnaître  que  l'abbé  de  la 
Trappe  plane  bien  au-dessus  de  toutes  les  querelles  de  partis  et  de 
personnes  :  «  Il  y  a  longtemps  que  les  hommes  parlent  de  moi  comme 
il  leur  plaît.  Cependant  ils  ne  sont  pas  venus  à  bout  de  changer  la 
couleur  d'un  seul  de  mes  cheveux.  La  calomnie  ne  m'a  fait  aucun  mal 
jusqu'ici;  j'en  ai  avalé  le  calice, où,  dans  la  vérité,  je  n'ai  point  trouvé 
l'amertume  que  l'on  pourrait  croire.  » 

I,  22 


338  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

qu'on  lui  attribue  et  de   savoir    s'il   le  reconnaît.    Je 
crains   plutôt  que   ce    ne   soit  un  autre  prélat  défunt. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

28  janvier  1695. 

A  quoi  vous  servirait  un  portrait  qui  ne  ressemble 
point?  On  en  a  fait  quatre  ou  cinq  à  Paris,  et  je  crois 
qu'on  y  a  mis  des  vers  différents.  On  vous  en 
enverra  un  aujourd'hui,  de  celui  que  M.  Ernest  [Ruth 
d'Ans]  a  fait  graver  ici,  et  qui  ne  ressemble  pas  plus 
que  les  autres.  Je  lui  avais  conseillé  de  ne  le  pas  faire. 
On  m'a  mandé  qu'on  en  a  fait  un,  à  Paris,  sur  le  meil- 
leur tableau  ;  mais,  comme  c'est  un  graveur  fort  em- 
ployé, il  faudrait  attendre  du  temps  pour  l'avoir. 

Voici  des  vers  qu'on  a  faits,  à  l'occasion  delà  récep- 
tion de  M.  de  Noyon  à  l'Académie  : 

Vous  dites  que  l'Académie 
Pour  voir  jamais  sa  fin  est  trop  bien  affermie  ; 
Vous  le  croyez  ainsi, 
Je  le  croyais  aussi. 
Mais,  puisque  les  prélats,  malgré  la  résidence, 
A  l'envi  l'un  de  l'autre  y  demandent  séance, 

Elle  périra  promptement; 
Voici  comment  : 

Il  est  sûr  qu'avant  trente  années 
Elle  aura,  pour  se  mettre  au  comble  des  honneurs, 

Ses  quarante  places  données 

A  quarante  de  Nosseigneurs. 
Qu'un  magistrat  alors,  plein  d'une  sainte  bile, 
Vienne  à  les  obliger  d'aller  dans  leurs  châteaux 
Visiter  leur  troupeau,  lui  prêcher  l'Evangile  : 
Gomme  un  coup  de  fusil  écarte  les  moineaux, 

Chacun  s'enfuira  dans  sa  ville. 
Le  Louvre,  en  un  moment,  se  verra  dégarni, 

Et  l'Académie  assemblée 

S'étant  de  la  sorte  envolée, 

Il  n'en  restera  que  le  nid> 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        339 

Mlle  le  Tourneux  me  vient  de  mander  qu'elle  a 
bien  300  pour  le  prieur  de  Saint-Louis  [du  Vaucel}. 
Gela,  avec  100  qu'a  M.  le  chapelain  d'honneur,  c'est 
pour  rouler  quelque  temps. 


Quesnel  à  Nicole 

7  février  1695. 

J'ai  peine,  Monsieur,  de  voir  l'année  déjà  avancée 
sans  avoir  eu  l'honneur  de  vous  rendre  mes  devoirs  en 
la  manière  que  je  le  puis.  Plusieurs  petites  incommo- 
dités, qui  m'ont  tenu  à  diverses  reprises  en  haleine  au 
commencement  de  cette  année  et  vers  le  milieu  du 
mois,  sont  en  partie  cause  que  je  ne  me  suis  pas  donné 
cette  consolation.  Je  le  fais  maintenant,  et  je  vous  pré- 
sente de  nouveau  mes  très  humbles  respects  et  mes 
assurances  de  la  disposition  où  je  serai  toute  ma  vie  de 
vous  servir  avec  un  attachement  inviolable. 

J'ai  reçu,  Monsieur,  la  grande  lettre  que  vous  me 
fîtes  la  grâce  de  m'écrire,  il  y  a  quelque  temps.  Mais, 
comme  c'était  une  réponse,  je  ne  vois  pas  que  j'aie  à 
y  répondre  davantage.  Il  y  a  seulement  une  chose  sur 
la  fin,  où  vous  témoignez  que  vous  avez  trouvé  fort 
étrange  de  ce  que  feu  M.  David  [Arnauld]  ne  s'est 
jamais  expliqué,  dans  aucun  écrit  où  il  a  combattu 
votre  grâce  générale,  sur  l'idée  qu'il  en  avait  par  rap- 
port au  pélagianisme.  En  un  mot,  s'il  la  croyait  une 
opinion  pélagienne  ou  non?  Vous  auriez  pu,  Monsieur, 
lui  faire  cette  question,  pendant  qu'il  était  en  état  de 
vous  satisfaire  sur  cet  article.  Maintenant  il  est  trop 
tard.  Ce  que  je  vous  puis  dire  pour  lui,  c'est  que,  quand 
il  s'est  rencontré  quelque  occasion  de  parler,  il  a  tou- 
jours dit  qu'il  n'avait  que  faire  d'examiner  si  ces  senti- 
ments tenaient,  ou  non,  quelque  chose  des  erreurs  de 
Pelage  ;    mais   qu'il    lui    suffisait  de    montrer    et    de 


340  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

démontrer  qu'ils  étaient  faux  et  contraires  à  la  doc- 
trine de  saint  Augustin  et  des  autres  Pères,  défenseurs 
de  la  grâce  de  Jésus-Christ. 

Mais  demeurons-en  là,  s'il  vous  plaît,  Monsieur,  et 
ne  renouvelons  point  un  procès  qui  est  pendu  au  croc 
et  qu'il  y  faut  laisser  pourrir. 

Je  ne  sais  si  vous  avez  entendu  parler  d'un  décret  de 
M.  l'archevêque  de  Malines1,  du  15  janvier  dernier, 
par  lequel  il  défend  de  lire,  retenir  ni  débiter  un  grand 
nombre  de  livres.  Il  y  en  a  soixante  et  onze  :  neuf 
hérétiques  à  la  tête,  par  forme;  le  reste  sont  d'auteurs 
catholiques.  Vous  ne  serez  pas  surpris  que  le  livre  de 
la  Fréquente  Communion,  imprimé  en  latin  à  Louvain, 
soit  du  nombre,  aussi  bien  que  celui  de  M.  Huygens, 
Methodus  remittendi  et  retinendi  peccata. 

Je  trouve  cependant  ces  coups,  qui  partent  d'une 
main  manifestement  ennemie,  moins  surprenants  que 
ceux  qui  partent  des  personnes  qui  ont  paru  autrefois 
convaincues  de  la  vérité  et  amis  de  ceux  qui  l'ont 
défendue.  Vous  entendez  bien  ce  que  je  veux  dire,  et 
le  bruit  qui  se  fait  à  Paris  d'une  certaine  lettre  d'un 
solitaire2  vous  fait  assez  comprendre  que  c'est  de  cette 
lettre  que  je  veux  parler. 

Où  irons-nous,  Monsieur,  pour  trouver  des  personnes 
qui  soient  au-dessus  de  l'estime  du  monde  et  qui  soient 
sincèrement  attachées  à  la  vérité?  Je  vois  bien  mainte- 
nant pourquoi  Notre-Seigncur,  demandant  aux  peuples 
ce  qu'ils  étaient  allés  voir  dans  le  désert,  ne  fait  point 
entendre  que  ce  n'est  pas  au  désert  qu'on  peut  trouver 
un  roseau  agité  du  vent,  comme  il  dit  que  c'est  à  la 
cour,  et  non  au  désert,  qu'on  trouve  des  gens  vêtus 
magnifiquement.  Il  prévoyait  sans  doute  qu'entre  ceux 
qui  sont  retirés  dans  la  solitude  et  vêtus  de  bure  et  de 


1.  Humbert  de  Précipiano. 

2.  L'abbé  de  la  Trappe. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  341 

cilicc,  il  y  aurait  de  ces  roseaux  agités  du  vent.  Gémis- 
sons pour  eux  et  craignons  pour  nous  ;  car  il  n'y  a  per- 
sonne dont  le  cœur  ne  soit  sujet  à  l'orage  môme  qui 
déracine. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

4  mars  1695. 

Voici  deux  belles  actions  et  quasi  trois. 

M.  l'abbé  de  Fénelon  a  remis  volontairement  au  roi 
l'abbaye  de  Saint-Valéry,  qu'il  avait  reçue  de  Sa  Majesté 
pour  premier  bénéfice,  à  Noël  dernier.  Son  motif  est 
l'unité  de  bénéfice,  ayant  été  nommé  à  l'archevêché  de 
Cambrai.  Les  trois  cardinaux  d'Estrées,  de  Janson  et 
de  Bouillon  sont  fort  contrits  de  n'avoir  point  eu  cet 
archevêché.  Il  est  en  meilleures  mains1.  On  dit  que  le 
dernier  l'avait  demandé  et  a  été  refusé. 

La  deuxième  est  que  M.  l'abbé  de  Noailles2,  frère  de 
M.  de  Ghâlons-sur-Marne,  a  aussi  quitté  son  abbaye  de 
Haute-Fontaine,  se  voulant  contenter  de  celle  de  Mon- 
tiéramé,  qui  est  de  8.000  livres.  L'éveque  en  a  fait  revê- 
tir (de  celle  de  Haute-Fontaine)  un  M.  Roannet  Gillotin, 
docteur,  curé  de  Joinville  depuis  vingt-cinq  ou  trente 
ans,  grand  vicaire  de  l'éveque  défunt  et  de  celui-ci,  qui 
lui  fait  quitter  sa  cure  pour  l'avoir  auprès  de  lui  en  la 
même  qualité. 

Enfin,  on  dit  que  M.  de  Châlons3  lui-même  voulait 
aussi  quitter  sa  domerie   d'Aubrac  pour  se    réduire    à 

1.  Quelle  illusion!  Le  P.  Quesnel  n'aura  pas  de  plus  opiniâtre  persécu- 
teur que  Fénelon.  Pendant  quinze  ans,  pour  effacer  la  tare  du  quiétisme 
et  se  venger  du  cardinal  de  Noailles,  l'archevêque  de  Cambrai  fera 
sienne  l'affaire  des  Réflexions  morales  et  s'acharnera  jusqu'à  la  dernière 
heure  contre  les  jansénistes. 

2.  Gaston  de  Noailles. 

3.  Le  futur  cardinal  de  Noailles,  que  nous  allons  voir,  cette  même 
année  1695,  appelé  à  l'archevêché  de  Paris. 


342  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

l'unité.  Les  uns  disent  que  le  roi,  excellent  casuiste, 
lui  a  conseillé  de  la  garder  à  cause  du  bon  usage  qu'il 
en  fait,  et  d'autres  assurent  que  le  roi  a  reçu  la  démis- 
sion de  ce  prélat,  qui  continue  en  tout  d'être  fort  exem- 
plaire. Voilà  de  quoi  faire  deux  grands  évoques. 

Je  vous  ai  mandé  qu'on  a  imprimé,  sous  le  nom  de 
Réflexions  sur  V éloquence,  la  réfutation  de  la  préface  de 
M.  Arnauld  sur  la  prédication.  On  dit  qu'un  des  plus 
fameux  prédicateurs  jésuites,  qui  les  avait  vues  ma- 
nuscrites, a  dit  qu'il  estimait  déjà  beaucoup  M.  Arnauld 
auparavant,  mais  que,  depuis,  il  l'estimait  infiniment 
davantage,  parce  qu'il  y  avait  parlé  à  un  de  ses  amis 
avec  la  môme  sincérité  qu'il  aurait  parlé  à  un  jésuite 
qui  eût  été  son  adversaire. 

Voici  des  vers  que  je  viens  de  recevoir  de  Paris  : 

Du  défenseur  des  jansénistes, 
De  l'ennemi  des  molinistes, 
Depuis  peu  les  jours  sont  finis. 
Ceux-ci  le  traitent  d'hérétique, 
Ceux-là  de  saint  de  paradis. 
Qui  croira-t-on?  La  voix  publique, 
Sa  fin,  sa  vie,  et  ses  écrits. 

Autre  : 

Chéri  des  uns,  haï  des  autres, 

Admiré  de  tout  l'univers, 
Et  plus  digne  de  vivre  au  siècle  des  apôtres 

Que  dans  un  siècle  si  pervers, 
Arnauld  vient  de  finir  sa  carrière  pénible. 
Les  mœurs  n'eurent  jamais  de  plus  grave  censeur, 

L'erreur,  d'ennemi  plus  terrible, 
L'Eglise,  de  plus  ferme  et  plus  grand  défenseur. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       343 

Quesnel  à  du  Vaucel 

11  mars  1695. 

M.  de  Meaux  a  écrit  à  l'abbé  de  la  Trappe  pour  le 
porter  à  s'expliquer  honnêtement  sur  ce  qu'il  a  écrit  de 
feu  M.  Arnauld.  Je  ne  sais  s'il  en  viendra  à  bout,  car  il 
est  peu  flexible.  Un  M.  Maine  ',  qui  a  demeuré  autrefois 
chez  Mme  de  Saint-Loup  et  qui  s'est  retiré  àla  Trappe,  a 
écrit  sur  cela  une  lettre  impertinente.  Mais  je  ne  sais  si 
l'abbé  pourra  résister  à  une  foule  de  gens  qui  se  jettent 
sur  sa  friperie  à  cette  occasion.  Un  comte  du  Gharmel2, 
qui  demeure  à  l'institution  de  l'Oratoire,  très  ami  de 
l'abbé,  est  allé  le  voir,  et  il  est  porteur  d'une  lettre,  dit- 
on,  extrêmement  forte  sur  ce  sujet  et  dont  on  fait  un 
grand  éloge.  D'autres  gens  lui  ont  écrit,  et  je  puis  dire 
maintenant  que  je  l'ai  fait  aussi,  puisqu'il  lui  a  plu 
le  divulguer,  quoique  je  l'eusse  prié  que  cela  se  passât 
entre  nous. 

M.  Racine  a  déclaré  à  un  ami  de  cet  abbé,  personne 
de  grande  considération,  qu'on  était  prêt  de  tous  côtés 
à  entrer  en  lice  contre  lui  pour  le  défunt,  et  qu'il  osait 
dire  qu'en  un  besoin  lui-même  y  entrerait  de  grand 
cœur. 

Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

Bruxelles,  19  mars  1695. 

Il  faut  vous  dire  que  je  loge  présentement  chez  un 
chanoine  de  cette  ville3.  Je  n'y  suis   pas  plus  au  large 

1.  Maine  était  secrétaire  de  l'abbé  deRancé. 

2.  Le  comte    du   Charmel,  —  «  homme    d'une  haute  dévotion  »,  dit 
Sainte-Beuve,  —  fut  le  légataire  universel  de  M.  Nicole. 

3.  Ernest  Ruth  d'Ans,  qui  venait  d'être  nommé  chanoine  de  Sainte- 
Gudule. 


âi4  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIÈR    QUÈSNËL 

qu'auparavant,  ni  en  plus  bel  air;  mais  j'y  suis  chez 
une  personne  plus  honorable;  car  ces  messieurs  les  cha- 
noines sont  fort  considérés  ici.  Ne  croyez  pas  que  je  fusse 
mécontent  de  celui  chez  qui  j'ai  demeuré  si  longtemps. 
Quelle  raison  donc  d'en  sortir,  me  direz-vous?  Je  n'en 
suis  point  sorti  ;  mais,  lui-même  étant  sorti  d'ici  hier 
matin,  il  y  revint  chanoine  de  notre  grande  église,  ayant 
pris  possession  d'une  chanoinie  que  M.  notre  gouver- 
neur lui  a  donnée  de  fort  bonne  grâce,  et  dans  laquelle 
il  a  été  installé  avec  la  joie  de  tout  le  chapitre  et  de  beau- 
coup d'honnêtes  gens  de  la  ville  et  de  la  cour.  N'est-il 
pas  vrai  que  vous  voilà  tirée  d'un  grand  embarras  et  que 
vous  ne  vous  attendiez  pas  à  la  malice  que  je  viens  de 
vous  faire,  ni  à  la  bonne  nouvelle  que  je  viens  de  vous 
apprendre?  Je  vas  vous  en  dire  une  autre  que  vous  savez 
déjà  peut-être.  C'est  que  M.  l'abbé  de  Pomponne  a  pris 
le  sous-diaconat,  le  samedi  des  Quatre-Tempsdecarême, 
Ce  n'a  point  été  dans  l'église  de  Latran,  dans  l'ordination 
publique,  mais  dans  une  chapelle  du  palais  ou  quelque 
chose  de  semblable  et  à  la  sourdine.  Enfin  il  ne  s'est 
point  préparé  à  l'ordination  en  faisant  ses  exercices  chez 
les  Pères  de  la  mission,  dont  la  maison  est  destinée  à 
ces  exercices.  Où  donc?  Au  noviciat  des  jésuites.  Où 
est  le  sang  des  Arnaulds  ? 


Quesnel  à  du  Vaucel 

25  mars  1695. 

Je  n'ai  guère  d'espérance  que  les  Pères  de  l'Oratoire 
viennent  à  bout  de  leur  affaire.  La  cabale  est  trop 
puissante,  et  le  prince  trop  faible  [  et  trop  gouverné  par 
les  noirs.  C'est  un  enfant  qui  n'est  bon  qu'à  scandaliser 
le  monde  par  sa  vie  inutile,  badine  et  pis  encore, 
puisque,  ces  jours  gras  qu'il  était  à  Bruxelles,  il  était  du 

1.  Le  prince  Clément  de  Bavière. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUER  QUESNËL       34t> 

bal,  de  la  comédie,  des  masques  et  de  tous  les  diver- 
tissements. 

Des  gens  de  bien,  qui  ont  contribue  à  le  mettre  sur 
le  siège  de  Liège,  en  disent  bien  leur  mea  culpa.  Dieu 
a  fait  voir,  en  cette  occasion,  qu'on  se  trompe  fort 
quand,  par  l'espérance  que  les  gens  seront  utiles  à 
l'Eglise,  on  les  élève,  contre  les  règles,  à  des  dignités 
qu'ils  ne  méritent  pas. 

Je  n'ai  nulle  nouvelle  à  vous  mander.  Je  ne  sais  si 
je  vous  ai  mandé  que  la  congrégation  de  Saint-Vanne 
a  gagné  hautement  son  affaire  contre  l'ordre  de  Cluny, 
qui  lui  voulait  encore  enlever  sept  maisons  du  Gomtat. 

On  a  fait  une  infinité  de  sonnets  sur  les  bouts-rimés 
de  l'Académie  de  Toulouse.  En  voici  un  auquel  Mme  la 
princesse  de  Gonti,  douairière,  a  déclaré  qu'elle  donne- 
rait le  prix,  si  c'était  à  elle  : 

Pourquoi  tanteélébrer  un  si  fragile...  buste? 

Ces  beaux  feux  quelque  jour  ne  seront  que...  glaçons. 

La  Parque  en  doit  grossir  ses  funestes...  moissons. 

C'est  le  destin  affreux  du  faible  et  du...  robuste 

Elle  n'épargne  point  le  front  le  plus...  auguste. 

Princesse,  pensez-y,  profitez  des...  leçons 

Qu'un  monde  corrompu  fait  passer  pour...  chansons. 

Rien  n'est  grand  devant  Dieu  que  l'humble  et  que  le...  juste. 

Craignez  votre  beauté,  c'est  un  sujet  d'... orgueil; 

Elle  trouve  partout  un  dangereux...  écueil. 

A  ces  encens  flatteurs  opposez  une...  digue, 

Employez  des  vertus  les  innocents...  ressorts. 

Tant  de  riches  trésors  que  le  ciel  vous...  prodigue 

Doivent  fixer  vers  lui  vos  plus  ardents...  transports. 

C'est  un  abbé  Brunet  lequel  en  est  T. ..auteur, 
Et  moi  je  suis  en  tout  votre  humble...  serviteur. 

J'oubliais  Y  envoi  du  sonnet  : 

Vous  pouvez  refusez  le  prix 
A  ma  muse  sans  art,  à  mon  peu  d'éloquence  ; 
Mais,  si  vous  regardez  le  sujet  que  j'ai  pris, 

Je  ne  suis  pas  sans  espérance. 


346       CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Quesnel  à  l'abbé  Nicaise 

2  avril  1695  (samedi  saint). 

Il  n'y  a  point  de  paix  à  faire,  mon  très  cher  Monsieur, 
entre  vous  et  le  chevalier  de  la  Tour  [Quesnel},  parce 
qu'il  vous  assure  qu'il  n'a  jamais  eu  la  pensée  de  se 
brouiller  avec  vous.  Il  fait  trop  de  cas  de  votre  amitié 
pour  se  hasarder  à  la  perdre.  Il  est  vrai  qu'il  a  été  fort 
touché  de  voir  le  solitaire  [l'abbé  de  la  Trappe]  parler, 
comme  il  a  fait,  d'un  homme  qui  méritait  de  lui  tout 
autre  chose.  Il  n'a  pu  approuver  que  vous  ayez  fait 
courir  une  lettre  qu'il  fallait  ensevelir  dans  les  ténèbres 
du  silence.  Il  n'a  pu  aussi  n'être  point  mal  édifié  de 
vous  voir  dire  qu'il  n'y  avait  rien  que  de  très  chrétien 
dans  cette  lettre.  Les  intentions,  si  vous  voulez,  l'ont 
été,  mais  assurément  les  paroles  ne  le  sont  pas;  mais 
j'en  veux  demeurer  là.  Et  la  raison  môme  qui  m'a  fait 
garder  le  silence  sur  votre  lettre  est  que  j'étais  bien 
aise  de  ne  me  point  expliquer  davantage  sur  ce  sujet, 
et  parce  que,  d'ailleurs,  les  lettres  ne  servent  qu'à  faire 
perdre  du  temps,  quand  il  n'y  a  point  de  nécessité  ou 
d'utilité  considérable  à  en  écrire. 

J'apprends  avec  bien  de  la  douleur  que  votre  santé 
ne  s'est  point  rétablie,  et  qu'au  contraire  vous  vous 
disposez  à  une  opération  bien  douloureuse,  et  qui  n'est 
pas  sans  péril.  Je  vous  porte  une  grande  compassion, 
en  regardant  la  chose  humainement.  Mais,  en  la  regar- 
dant d'un  œil  chrétien,  cette  compassion  est  mêlée  d'une 
espèce  de  joie. 

Quand  on  voit  un  chrétien,  âgé  de  soixante  ou 
soixante-dix  ans,  se  préparer  à  aller  paraître  devant 
Dieu  et  travailler  de  jour  en  jour  à  réveiller  sa  foi,  à 
se  purifier  des  taches  et  de  la  poussière  qui  s'amassent, 
durant  le  cours  d'une  assez  longue  vie,  par  beaucoup 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL       347 

de  recherches  inutiles  et  d'attachement  aux  créatures; 
quand,  dis-je,  un  chrétien,  dans  ces  circonstances,  est 
visité  de  Dieu  par  une  maladie  douloureuse,  longue  et 
accompagnée  de  plusieurs  incommodités,  et  qui  laissent 
néanmoins  la  liberté  de  penser  à  Dieu  et  de  lui  offrir 
le  sacrifice  du  cœur  avec  celui  de  la  souffrance  du  corps, 
je  ne  puis  m'empêcher  de  dire  que  cette  souffrance  est 
bien  placée,  qu'elle  vient  à  souhait  par  rapport  au  ciel, 
et  qu'il  y  a  lieu  d'en  louer  la  miséricorde  du  souverain 
médecin,  qui  se  sert  du  corps  pour  sauver  l'âme,  comme 
le  diable  s'en  sert  pour  la  perdre.  Je  sais  bien  cependant 
que  c'est  un  état  où  l'on  a  besoin  d'un  secours  extra- 
ordinaire du  Seigneur,  et  que  le  véritable  esprit  de  la 
souffrance  chrétienne  n'est  pas  si  commun  que  la 
souffrance  môme. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

22  avril  1695. 

La  campagne  est  comme  commencée  ici.  Lorsqu'on 
y  pensait  le  moins,  le  maréchal  de  Boufflërs,  extrême- 
ment actif  et  vigilant,  est  venu  mettre  20.000  pionniers  en 
œuvre  pour  faire  une  ligne  depuis  la  Lys  jusqu'à  l'Escaut, 
depuis  Gourtrai  jusqu'à  Avelghem,  au  dessus  d'Oude- 
narde.  Il  est  campé,  au  milieu,  avec  20.000  hommes,  et 
il  avait  fait  déjà  une  bonne  partie  de  la  besogne  avant 
que  les  autres  s'en  aperçussent.  Ils  se  sont  mis  cepen- 
dant en  chemin,  et  l'électeur  de  Bavière1  est  à  Gand 
avec  du  monde.  Les  troupes  ne  leur  manquent  pas  ;  et 
néanmoins  ils  ne  trouvent  pas  qu'il  y  ait  lieu  de  rien 
faire.  M.  de  Boufflërs  met,  par  ce  moyen,  son  gouverne- 
ment à  couvert  ;  car  vous  savez  qu'il  a  succédé  à  M.  de 
Villeroy,  comme  plus  ancien  des  nouveaux  maréchaux 

l.Maximilien-Marie,  électeur  de  Bavière  depuis  1679. 


3i8  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

qui  commandera  l'armée  principale  en  ce  pays.  Nous 
tenons  Casai  assiégé.  Les  Français  auront  bien  de  La 
peine  à  le  sauver.  Ils  ont  eu  deux  échecs  en  Catalogne. 
C'est  encore  un  problème  de  savoir  si  le  prince  d'Orange 
viendra  à  l'ordinaire;  d'autres  en  doutent. 


Quesnel  à  du  Vaucet 

20  mai  1695. 

On  part  ici  pour  la  campagne.  Le  prince  d'Orange 
n'est  point  encore  venu,  et  c'est  un  problème  que  sa 
venue.  Il  y  en  a  qui  disent  qu'il  courrait  risque  de  ne 
pas  rentrer  en  Angleterre  s'il  en  sortait,  quelque  bonne 
mine  qu'on  lui  fasse.  Il  caresse  fort  le  prince  et  la 
princesse  de  Danemark.  II  n'ignore  pas  les  prétentions 
de  la  princesse,  supposé  que  le  roi  son  père  n'y  en 
eût  plus,  et  le  roi  de  Danemark  peut  l'incommoder.  S'il 
est  vrai  que  la  princesse  soit  réconciliée  avec  son  père 
il  y  a  longtemps,  elle  pourrait  bien  le  servir  en  faisant 
semblant  de  faire  pour  elle-même  ;  mais  tout  cela  est 
pure  spéculation. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

27  mai  1695. 

C'est  un  grand  malheur  pour  l'Eglise  et  l'Univer- 
sité, de  ce  que  le  ministre  que  le  Saint-Siège  y  a l  est 
un  homme  vendu  à  toutes  les  mauvaises  causes,  qu'il 
soutient  tous  les  brouillons,  est  ouvertement  déclaré 
contre  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  amis  des  jésuites, 
décrie  tant  qu'il  peut  Messieurs  de  Louvain,  les  traite 
indignement,  avec  violence,  et  sans  avoir  aucun  égard 

1.   M.  Tanara. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  349 

à  la  justice.  Il  semble  qu'il  soit  le  procureur  de  leurs 
adversaires,  et  il  se  laisse  tellement  dominer  par  sa  pas- 
sion pour  eux  qu'il  ne  garde  pas  même  les  apparences 
d'équité  et  d'indifférence  qu'un  internonce  devrait  au 
moins  garder,  pour  paraître  tenir  la  balance  égale.  Il 
s'est  imaginé  que  M.  Hennebel  et  ses  consorts  lui  ont 
rendu  de  mauvais  offices  à  Rome,  et  il  ne  perd  aucune 
occasion  de  leur  faire  sentir  son  mécontentement.  Je 
vous  ai  fait  déjà  assez  de  jérémiades  sur  ce  sujet. 

On  s'est  trop  tôt  flatté  de  voir  M.  le  cardinal  d'Aguire 
grand  inquisiteur,  puisque  c'est  l'évêque  de  Gordoue 
qui  l'est,  selon  les  nouvelles  du  dernier  courrier.  Voilà 
un  rabat-joie  î  L'internonce  en  aura  autant  de  joie,  car 
il  n'était  pas  content  du  choix,  qu'on  croyait  fait,  du 
bon  cardinal.  Cependant  celui-ci  ne  sera  pas  inutile  en 
Espagne,  et  il  pourra  y  donner  de  bons  conseils.  Il 
faudrait  lui  faire  un  bon  mémorial,  pour  lui  représenter 
et  l'engager  à  représenter  à  la  cour  et  aux  Conseils 
l'état  pitoyable  où  est  réduite  l'Eglise  en  ce  pays.  La 
source  du  mal  est  qu'on  ne  fait  point  des  évêques 
capables  de  ce  ministère.  Les  personnes  de  qualité 
n'étudient  point;  cependant  c'est  pour  eux  que  sont 
ces  dignités.  Et,  si  elles  sont  données  à  d'autres,  ce 
sont  des  misérables  qui  y  entrent  par  de  méchantes 
voies,  et  qui  se  gouvernent  à  proportion.  Autrefois,  les 
évêchés  se  donnaient  à  de  vénérables  savants  et  pieux 
docteurs;  aujourd'hui,  ils  ne  sont  que  pour  des  ambi- 
tieux et  des  ignorants.  Et  ce  qu'il  y  a  de  docteurs 
capables  de  l'épiscopat  sont  décriés  comme  des  héré- 
tiques, et  il  y  en  a  encore  bien  peu  de  ce  nombre-là, 
parce  qu'il  n'y  a  plus  de  liberté  pour  l'entrée  de  la 
faculté.  Voilà  donc  les  deux  points  capitaux  sur  les- 
quels il  faudrait  appuyer,  si  une  fois  le  bon  cardinal 
pouvait  avoir  Toreille  du  roi  et  que  l'on  voulût  bien 
songer  à  rétablir  le  bon  ordre  en  ce  pays.  Le  premier, 
de  remettre  en  liberté  l'Université  asservie  depuis  si 


350  CORRESPONDANCE    DE^PASQUIER    QUESNEL 

longtemps  par  le  moyen  des  calomnies  dont  on  a  acca- 
blé les  meilleurs  sujets.  Le  deuxième,  de  remplir  les 
sièges  épiscopaux  de  sujets  de  mérite  et  capables.  Et, 
si  on  voulait  une  fois  faire  connaître  qu'on  ne  donne- 
rait point  d'évêchésqu'à  ceux  dont  le  mérite  serait  bien 
connu  et  éprouvé,  on  verrait  les  personnes  de  qualité 
travailler  à  se  rendre  capables.  On  aurait  d'autant  plus 
de  facilité  de  remplir  ces  places  de  sujets  capables, 
pris  d'entre  les  docteurs,  qu'il  n'y  a  pas  beaucoup  de 
personnes  de  qualité  qui  prennent  le  chemin  de  l'état 
ecclésiastique.  Et,  en  effet,  de  six  évêchés,  en  comp- 
tant Namur,  il  n'y  a  que  celui  de  Malines  et  celui  de 
Gand  qui  aient  quelque  naissance;  les  autres  sont  des 
gens  de  rien. 

Je  n'écris  tout  ceci  que  parce  que  je  crois  le  devoir 
faire  ;  mais  ce  n'est  pas  avec  beaucoup  d'espérance  que 
le  cardinal  trouve  des  ouvertures  favorables  pour  tout 
cela,  à  la  cour  où  l'on  vend  tout  à  deniers  comptants. 

Le  roi  Guillaume  est  arrivé  en  Hollande.  Ainsi  beau- 
coup de  politiques,  qui  ne  croyaient  pas  qu'il  dût  venir, 
sont  trompés.  Il  n'a  pas  laissé  de  faire  créer  M.  le  prince 
de  Vaudemont  généralissime  des  troupes  anglaises  avec 
100.000  livres  d'appointements. 

A  moins  que  le  cardinal  d'Aguire  n'ait  des  bénéfices 
en  Sicile,  quels  revenus  y  peut-il  avoir,  lui  qui  est 
religieux? 

Tout  est  en  mouvement  pour  former  les  camps.  Les 
généraux  sont  arrivés  en  France  sur  la  frontière. 


Quesnel  à  du  Vaacel 

3  juin  1695. 

Voilà  le  nonce  de  Turin  mort.  Celui  d'ici  n'y  aspi- 
rera-t-il  point  ?  J'admire  qu'à  Rome  on  soit  en  peine  de 
pourvoir  à  l'entretien  d'un  honnête  homme  en  ce  pays, 


CORRESPONDANCE  DE  PASQU1ER  QUESNEL        351 

Ils  ont  tant  de  ressource.  Il  n'y  a  qu'à  unir  une  bonne 
abbaye  à  cet  emploi  ou  créer  une  pension  sur  un  riche 
évêché.  Je  vois  des  gens  qui  en  regorgent  à  qui  on  en 
donne.  Le  bon  pape  fait  beaucoup  de  bien  aux  pauvres. 
Gela  est  bon  ;  mais  son  devoir  papal  est  préférable  aux 
charités.  Et  une  charité  de  pape  est  de  mettre  des  gens 
capables  de  servir  l'Eglise  en  état  de  le  faire,  et  de  ne 
se  jeter  pas  dans  la  nécessité  de  donner  des  emplois 
importants  à  des  gens  qui  n'ont  que  de  l'argent  pour 
tout  mérite. 

L'assemblée  du  clergé  se  tient  à  Saint-Germain-en- 
Laye.  M.  de  Paris  y  préside  à  l'ordinaire. 

L'électeurpartit  hier  pour  le  camp. 

Voilà  des  thèses  bien  insolentes  des  jésuites  d'An- 
vers. Ils  en  seront  quittes  tout  au  plus  pour  être  mises 
à  l'index.  Ne  voit-on  pas  bien  à  Rome  que  ces  gens-là 
sont  incorrigibles?  M.  de  Saint-Cyran  disait  bien  qu'il 
faut  les  humilier,  mais  de  manière  qu'ils  le  sentent  ; 
autrement  on  n'en  viendra  jamais  à  bout. 

J'ai  lu  tout  entière  l'oraison  funèbre  du  maréchal 
de  Luxembourg,  par  le  P.  de  La  Rue,  jésuite.  Rien  n'est 
plus  éloquent.  Il  y  a  môme  des  choses  fort  chrétiennes. 
Voilà  un  extrait  dont  j'avais  bien  remarqué  les  paroles. 
Il  donne  plus  de  foi  au  maréchal  de  Luxembourg  qu'à 
Corneille  le  centenier.  On  aurait  de  la  peine  à  sauver 
l'extrait  de  pélagianisme.  Il  dira  que,  hors  la  grâce  et 
la  foi,  il  ne  l'entend  que  de  l'habituelle. 


Quesnel  à  Mme  de  Fontpertuis 

7  juin  1695. 

Nous  pensons  souvent  à  vous,  et  surtout  dans  cette 
saison  où  ce  que  vous  avez  de  plus  cher  au  monde  est 
exposé  à  tant  de  dangers.  Pour  nous,  nous  sommes, 
grâces  à  Dieu,  fort  tranquilles  au  milieu  des  alarmes, 


352  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

et  je  n'aurais  jamais  cru  qu'on  se  pût  trouver  comme  au 
milieu  de  200.000  hommes  avec  le  repos  où  nous  nous 
trouvons.  C'est  Dieu  qui  nous  donne  la  paix  par  sa 
miséricorde,  et  c'est  à  lui  seul  aussi  que  nous  la  deman- 
dons pour  son  pauvre  peuple,  qui  en  a  tant  besoin. 
Le  roi  va  travailler,  de  son  côté,  à  nous  la  donner.  Fasse 
le  ciel  que  ses  conquêtes  si  glorieuses  soient  couron- 
nées d'un  don  si  nécessaire  et  si  désiré! 


Quesnel  à  du  Vaucel 

10  juin  1695. 

La  fortune  des  prétendus  jansénistes  ne  va  pas  vite, 
comme  vous  voyez,  et  s'il  est  vrai  que  le  cardinal 
d'Aguire  ait  ordre  de  demeurera  Rome,  ou  c'est  une 
marque  qu'on  craint  qu'il  ne  les  serve  à  Madrid,  ou 
peut-être  la  crainte  ou  l'espérance  d'un  conclave. 

Ce  que  vous  dites  d'Albizzi l  fait  voir  une  âme  bien 
vénale  et  bien  artificieuse.  Ce  serait  un  autre  artifice, 
si  un  officier  refusait  un  présent  d'argent  comptant  et 
en  répandait  le  bruit,  de  concert  avec  le  présentant, 
pour  couvrir  le  jeu,  et  que  cependant  il  reçût  une 
bonne  pension  secrète.  Mais  je  n'ai  garde  de  juger 
personne  sur  cela. 

Je  ne  crois  pas  qu'on  vous  soupçonnât  d'avoir  voulu 
corrompre  la  cour  de  Rome.  Quand,  un  jour,  on  vien- 
drait à  savoir  les  présents  qui  ont  passé  par  vos  mains, 
on  verrait  bien  qu'ils  ne  sont  pas  assez  riches  pour 
acheter  des  suffrages. 

Je  ne  doute  point  que  l'ouvrage  du  R.  P.  Orosio  [de 
Noris]  ne  soit  quelque  chose  de  beau  et  de  bien  vive- 
ment poussé.  Je  le  plains  d'avoir  affaire  à  des  écrivains 
si  fort  au-dessous  de  lui  et  dont  la  défaite  lui  coûtera 

1.  Voir  la  note  du  8  août  1690. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUTER  QUESNEL        3S3 

si  pou.  C'est  un  lion  contre  un  renard.  Mais  je  vois,  par 
ce  que  vous  me  dites,  que  le  public  aura  de  quoi  pro- 
fiter, à  l'occasion  de  cette  dispute,  par  les  belles 
recherches  et  les  découvertes  curieuses  dont  il  enri- 
chira son  ouvrage.  C'est  par  cette  raison  que,  quelque 
profession  que  je  fasse  d'honorer  ce  savant  homme,  je 
ne  puis  m'empêcher  de  lui  souhaiter  des  adversaires; 
et  c'est  même  parce  que  je  l'honore  que  je  lui  en 
souhaite,  ne  pouvant  mettre  la  main  à  la  plume  pour 
repousser  les  faibles  efforts  de  la  canaille  révoltée  sans 
ouvrir  les  trésors  de  son  érudition  et  sans  en  répandre, 
dans  le  public,  une  partie  considérable. 

Je  lui  pardonnerais  plus  volontiers  de  ce  qu'il  ne 
m'a  pas  honoré  d'un  mot  de  réponse,  que  l'honneur 
qu'il  me  fait  de  me  faire  chef  de  parti.  S'il  y  en  avait 
un,  il  serait  réduit  à  un  état  plus  capable  de  faire 
pitié  que  de  donner  de  la  crainte  sous  un  tel  chef.  Mais 
le  chef  et  le  parti  sont  une  chimère,  et  il  serait  bon 
que  ceux  dont  les  paroles  sont  toujours  écoutées  avec 
estime  et  font  impression  sur  les  esprits  fussent  les 
premiers  à  combattre  cette  chimère;  car  c'est  l'entre- 
tenir que  d'en  parler  comme  d'une  chose  qui  subsiste 
réellement. 

Pour  ce  qui  est  de  la  facilité  à  publier  les  lettres, 
vous  savez,  Monsieur,  quelle  précaution  M.  l'illustre 
ami  [Arnault]  prenait  pour  ne  rien  publier  qu'avec 
l'agrément  de  ceux  qui  y  étaient  intéressés.  On  a  tou- 
jours été,  sur  cela,  religieux  jusqu'au  scrupule.  Quand 
les  gens  sont  morts  et  que  leur  témoignage  peut  servir 
à  la  vérité,  je  ne  crois  pas  qu'on  doive  trouver  mau- 
vais qu'on  l'emploie. 

Le  pauvre  marquis  de  Pomponne  allait  dire  adieu 
à  son  oncle  l'abbé  pour  aller  à  son  régiment,  lorsqu'il 
tomba  devant  lui  de  son  haut  et  fut  deux  heures  sans 
connaissance.  Etant  revenu,  il  demanda  à  se  con- 
fesser et  le  lit  fort  bien,  Il  a  la  langue  fort  libre  et  1» 
t.  î* 


3S4  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

tête  aussi  ;  les  médecins  répondent  que  les  eaux  le  déli- 
vreront du  reste.  Il  lui  mourut  une  fille  venue  à  cinq 
mois,  à  peu  près  dans  le  môme  temps.  C'était  le  seul 
fruit  de  son  mariage. 

C'est  une  chose  difficile  d'envoyer  huit  volumes  à 
Paris,  à  ces  messieurs  du  séminaire.  Ils  attendront 
bien  la  paix.  Les  armées,  sont  assemblées,  le  roi  Guil- 
laume est  à  la  tête  de  la  sienne.  On  verra  s'ils  commen- 
ceront, après  sept  campagnes,  à  faire  quelque  chose. 


Qucsnel  à  du  Vaucel 

17  juin  1695. 

Je  ne  comprends  rien  à  l'abbé  de  la  Trappe;  on 
vient  de  m'envoyer  l'empreinte  d'une  médaille  frappée 
en  rhonneur  de  Sa  Révérence!  Et  où?  A  la  Trappe 
même,  par  un  frère  Barse,  convers.  D'un  côté,  c'est 
son  portrait,  et  autour  :  Abbas  de  Tr^appa;  de  l'autre 
côté,  un  sculpteur,  le  ciseau  et  le  marteau  à  la  main, 
taille  son  buste  qui  est  élevé  sur  une  base,  sur  le  côté 
de  laquelle  on  lit  :  Restauratori  vitœ  monasticœ,  et 
autour  de  la  médaille  :  Tabor  est  ante  me.  Au  bas, 
an  MDCXCV. 

Je  veux  croire  que  c'est  sans  sa  participation  que 
cela  se  fait;  mais  que,  chez  lui,  cela  se  fasse  à  son 
insu,  c'est  quelque  chose  de  bien  extraordinaire  pour 
une  maison  si  réformée.  S'il  ne  met  pas  le  frère  en 
pénitence,  on  aura  peine  à  croire  qu'il  lui  en  sache 
mauvais  gré. 

Les  armées  s'approchent  l'une  de  l'autre.  Le  prince 
d'Orange  fait  mine  de  vouloir  donner  bataille  et  com- 
bler les  lignes.  Cela  ne  se  fera  pas  aisément. 

Le  clergé  donne  dix  millions  au  roi. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  355 

Quesnel  à  du  Vaucel 

24  juin  1695. 

Il  n'y  a  point  d'espérance  de  paix,  tant  que  l'on  agira 
comme  l'on  fait  à  Rome,  et  que  l'on  laissera  faire  en  ce 
pays  aux  adversaires  tout  ce  qu'il  leur  plaît. 

Vous  verrez  par  X Impertinent  de  M.  Steyaert  ce  qu'on 
en  peut  attendre.  C'est  un  vicaire  apostolique,  la  plume 
et  le  langage,  et  môme  l'esprit  et  la  tête  des  prélats  de 
ce  pays.  Ainsi  la  déclaration  qu'il  fait  si  solennel- 
lement sera  regardée  comme  une  déclaration  authen- 
tique, émanée  des  évoques  et  avouée  du  Saint-Siège, 
tant  que  le  Saint-Siège  n'y  contredira  point. 

M.  du  Til  [Hcnnebel]  ne  manquera  point  de  nous  man- 
der, comme  il  fait  ordinairement  en  ces  occasions,  que 
c'est  la  meilleure  chose  du  monde,  que  le  champion 
ne  pouvait  mieux  faire  pour  ceux  de  Louvain,  que  les 
frères  sont  dans  une  furieuse  colère.  Chansons  que 
tout  cela;  on  se  moque  de  lui,  et  on  le  joue,  sans  qu'il 
s'en  aperçoive.  Et,  pendant  que  de  tous  côtés  on  mine 
le  peu  d'avances  qu'il  a  faites  depuis  deux  ans,  qu'on  fait 
un  examen  de  propositions  qui  peut  avoir  un  fort 
mauvais  succès,  il  s'amuse  à  se  chamailler  avec  un 
homme  que  je  ne  puis  mieux  comparer  qu'à  un  filou 
qui  amuse  les  gens,  pendant  que  ses  compagnons  leur 
coupent  la  bourse. 

Il  me  semble  donc  qu'il  est  temps  que  M.  Hennebel 
abandonne  JeMulart  [P.  Désirantx]k  son  mauvais  génie 
et  à  sa  mauvaise  foi.  On  ne  regarde  ici  tout  cela  que 
comme  un  amusement  d'enfant,  et  on  ne  daigne  pas 
lire  aucune  de  ces  paperasses  qu'il  envoie. 

Qu'il  se  réveille  donc  à  ce  coup-ci,  et  qu'il  relève  cet 

1.  I/agent  des  jésuites  à  Rome. 


356  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

excès  du  champion,  de  telle  manière  qu'il  se  fasse 
entendre  ! 

Il  faut  qu'il  dise  nettement,  dans  une  supplique, 
qu'il  n'y  a  plus  de  paix  à  espérer,  el  qu'il  n'a  autre 
chose  à  faire  qu'à  s'en  retourner  et  à  abandonner  chacun 
à  sa  conscience  sur  le  fait  du  formulaire;  qu'on  ne 
doit  pas  être  surpris  si  on  voit  le  feu  des  contestations 
se  rallumer  plus  que  jamais,  puisqu'on  permet  à  des 
brouillons  et  à  des  boute-feu  de  le  rallumer,  et  qu'on 
les  rend,  de  jour  en  jour,  plus  hardis  à  tout  faire  en 
laissant  leurs  excès  impunis. 

Je  crois  que  les  Romains,  depuis  le  premier  jusqu'au 
dernier,  se  moquent  de  nous  et  ne  sont  appliqués  qu'à 
nous  tromper.  Ils  semblaient  avoir  donné  quelque 
chose,  et  maintenant  ils  le  retirent  par  le  moyen  des 
évoques  et  de  leurs  agents,  à  qui  ils  laissent  faire  tout 
ce  qu'il  faut  pour  cela.  De  nos  amis,  en  France,  étaient 
déjà  fort  scandalisés  de  ce  qu'on  favorisait  la  signature, 
sur  le  seul  décret  du  pape  qui  semblait  donner  quelque 
chose.  Ils  se  moqueront  bien  de  nous  maintenant  et 
nous  diront  que  nous  nous  sommes  laissés  duper,  que 
nous  ne  connaissons  pas  les  Romains,  que  nous  sommes 
trop  simples  de  nous  y  fier. 

M.  de  Reims  a  écrit  pour  la  Fréquente  Communion; 
au  moins  il  le  devait  faire,  et  il  n'attendait  que  le 
décret  que  j'ai  envoyé.  Je  vous  envoie  de  ses  décrets, 
accompagnés  d'autres  pièces  dont  la  dernière  fera  bien 
rire  les  Romains,  s'ils  entendent  raillerie.  Voilà  aussi 
une  ordonnance  de  M.  de  Châlons,  dans  laquelle  vous 
verrez  celle  de  M.  de  Meaux,  car  c'est  la  sienne  que  ce 
premier  prélat  a  adoptée.  Vous  savez  que,  son  frère 
étant  indisposé,  le  duc  de  Vendôme  commande  en 
Catalogne.  On  pourra  bien  se  battre  ici.  Le  fort  de  la 
Kenoque,  qui  fait  une  partie  de  la  force  d'Ypres,  est 
assiégé  par  le  roi  Guillaume,  c'est-à-dire  par  un  déta- 
chement de  son  armée»  S'il  le  prend,  il  prendra  Ypros 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  357 

ensuite,  et  ce  sera  une  porte  ouverte  pour  aller  à  Dun- 
kerque.  Il  y  a  encore  une  autre  armée  de  Brandebour- 
geois  qui  viennent  du  côté  de  Liège  et  qu'on  croit  qui 
ont  dessein  sur  Gharleroi;  car,  surNamur,  je  ne  le  sau- 
rais croire.  Il  y  a  longtemps  que  le  maréchal  de  Lorges 
a  passé  le  Rhin. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

1er  juillet  1695. 

Les  Gazettes  de  Hollande  ont  triomphé  de  la  prise  du 
fort  de  la  Kenoque  et  des  lignes  forcées.  Ils  s'en 
sont  dédit  honteusement  clans  la  Gazette  suivante,  et  se 
sont  réduits  à  dire  que  Ton  battait  la  Kenoque  depuis 
le  19.  Rien  de  tout  cela.  On  ne  le  trouve  pas  assié- 
geable.  On  dit  que  l'on  va  faire  le  siège  de  Namur  ou 
de  Gharleroi  ou  de  Mons.  Les  alliés  savent  bien  com- 
ment on  les  prend,  puisqu'ils  les  ont  vu  prendre,  et  il 
ne  faut  pas  douter  qu'ils  ne  profitent  de  ce  qu'ils  ont 
vu. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

8  juillet  1695. 

On  m'a  mandé  de  Paris  que  le  nonce  avait  témoigné 
au  roi  que  l'on  n'était  pas  content  à  Rome  de  son  édit 
au  sujet  des  évoques1.  Ce  n'a  point  été  à  la  réquisition 
du  clergé,  puisqu'on  savait  la  chose  avant  le  terme  de 
l'assemblée.  Gela  est  de  l'invention  du  sieur  des  Arquins 
[Harlay,  archevêque  de  Paris\,  qui  l'avait  concerté  avec 
la  cour  pour  leurrer  le  clergé  et  lui  donner  du  vent  pour 
son  bon  argent.  Il  a  eu  sans  doute  ses  vues  pour  cela  ;  il 

1.  Edit  de  Louis  XIV  du  mois  d'avril  1695  sur  les  juridictions  civiles 
et  ecclésiastiques. 


358  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

se  rendra  nécessaire  à  Rome  pour  faire  révoquer  cet 
édit.  Il  se  fera  faire  la  cour  par  les  réguliers  et  par  le 
confesseur  même,  qui  aura  besoin  de  lui  pour  cela  et  à 
qui  il  promettra  tout.  11  fait  entendre  au  roi  que, 
quand  il  serait  obligé  de  contenter  Rome  en  le  révo- 
quant, cela  lui  sera  mis  en  ligne  de  compte  et  lui  tien- 
dra lieu  d'un  bon  article,  pour  lequel  il  aura  droit  de 
demander  quelque  chose  et  pour  faciliter  la  concession 
de  la  régale.  Cependant  l'édit  aura  eu  son  effet  auprès 
du  clergé,  et  il  se  fera  un  grand  mérite  auprès  du 
Saint-Siège  et  auprès  de  tout  le  monde.  Je  n'ai  point 
vu  l'édit,  que  les  gazettes  ont  dit  être  de  cinquante 
articles. 

Je  congratule  messieurs  les  deux  députés  de  leurs 
si  favorables  audiences.  Dieu  veuille  que  M.  du  Til 
\Hennebel]  obtienne  tout  ce  qu'on  lui  fait  espérer! 

Namur1  est  assiégée  par  les  alliés.  Si  on  ne  la  secourt 
point,  il  faut  compter  qu'elle  sera  prise,  car  la  bombar- 
derie,  en  ce  temps-ci,  réduit  tout.  Ils  n'ont  pas  osé 
attaquer  Ypres,  et  ils  ont  été  obligés  d'abandonner 
l'attaque  du  fort  de  la  Kenoque,  après  y  avoir  perdu  beau- 
coup de  monde,  et  de  n'oser  attaquer  les  lignes  des  Fran- 
çais, a  qui  ils  ont  laissé  paisiblement  faire  une  seconde 
en  leur  présence. 

Les  affaires  ne  vont  pas  bien  en  Catalogne  pour  les 
Français,  et  M.  de  Castanaga,  que  le  prince  d'Orange  a 
chassé  d'ici,  fait  plus  là  que  les  alliés  n'ont  fait  ici 
jusqu'à  présent.  Le  roi  d'Angleterre  est  à  la  Trappe.  On 

1.  Ce  fut  la  première  place  devant  laquelle  le  prince  d'Orange  triompha 
des  Français.  La  faute  en  fut  rejetée  sur  le  maréchal  de  Villeroy  et  sur 
le  duc  du  Maine,  qui  se  vit,  à  ce  propos,  chansonnéde  toutes  parts: 

Un  bâtard  autrefois  a  sauvé  le  royaume, 

Un  bâtard  aujourd'hui  sauve  le  roi  Guillaume. 

L'investissement  de  la  ville  commença  le  1"  juillet;  elle  fut  défendue 
par  le  gouverneur,  le  comte  de  Guiscard,  et  par  le  maréchal  deBoufflers, 
qui  s'était  jeté  dans  Namur  à  la  dernière  heure. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  359 

ne  croit  pas  que  l'abbé  aille  encore  loin.  Ce  prince  a 
été  rendre  une  visite  solennelle  aux  jésuites  du  collège 
de  Paris;  il  y  a  diné,  il  a  fait  toutes  les  caresses  pos- 
sibles à  ces  Pères. 

Je  ne  sais  ouest  la  politique  et  la  prudence,  sachant 
quelle  aversion  on  a,  en  Angleterre,  de  ces  Pères;  mais 
il  a  besoin  du  roi  de  France;  il  croit  devoir  suivre  ses 
inclinations  et  les  siennes  propres. 


Quesnel  à  du  Vancel 

15  juillet  1695. 

M.  Téveque  de  Limoges  est  mort1.  C'était  un  M.  d'Urfé, 
dont  un  frère  est  mort  de  l'Oratoire  depuis  quelques 
années,  et  qui  avait  plus  d'esprit  qu'eux  tous.  L'évêque 
était  un  saint  homme  assurément.  Il  avait  tout  donné 
aux  pauvres,  s'était  retiré  à  son  séminaire,  et  on  m'écrit 
que,  n'ayant  plus  que  son  anneau  pastoral  à  donner,  il 
l'avait  encore  donné.  11  avait  pris  goût  au  Nouveau  Tes- 
tament du  P.  Quesnel  et  lui  avait  fait  écrire,  afin  qu'il 
fit  imprimer,  pour  ceux  qui  ne  sont  pas  pécunieux,  les 
Epîtres  et  Evangiles  à  part,  je  dis  des  dimanches  et  des 
principales  fêtes.  Il  en  avait  écrit  à  un  évoque  de  ses 
amis,  et  cet  évêque  en  a  fait  écrire  à  ce  Père.  Ce  dernier 
évoque  a  lui -môme  témoigné  être  disposé  à  autoriser 
tout  l'ouvrage  par  une  lettre  pastorale.  Il  ne  tiendra  pas 
à  moi  qu'il  ne  le  fasse;  et  l'auteur  n'en  sera  pas  fâché, 
parce  qu'il  ne  doute  point  que,  si  l'occasion  s'en  présen- 
tait, M.  des  Arquins  [Harlay,  archevêque  de  Paris]  ne 
lui  donnât  sur  la  crête. 

Je  sais  que  cet  abbé,  qui  a  témoigné  désirer  avoir  les 
huit  volumes  delà  Morale  pratique ,  ayant  été  fait  supé- 
rieur de  quelques  monastères,  il  y  a  défendu  plusieurs 

1.  Louis  de  Lascaris  cTUrie,  évêque  de  Limoges  de  1676  à  1695. 


360        CORRESPONDANCE  DE  PASQULER  QUESNEL 

livres,  et  entre  autres  celui  en  question.  Quelques- 
unes  ont  demandé  grâce  pour  plusieurs  de  ces  livres  au 
prélat,  et  le  prélat  leur  a  donné  mainlevée,  excepté 
celui-là  sur  lequel  il  a  tenu  ferme. 

Namur  est  investi  depuis  le  premier  du  courant  ;  la 
tranchée  ne  s'ouvrira  pas  devant  dimanche  prochain. 
M.  le  maréchal  de  Bouftlers  s'est  jeté  dedans  le  2,  avec 
un  renfort  de  sept  régiments  de  dragons  ;  et  il  y  a  au 
moins  12.000  hommes  dans  la  place.  Cependant  les 
armées  de  M.  de  Villeroy  et  de  M.  de  Vaudemont  sont 
en  présence,  et  tout  est  disposé  à  une  bataille  vers 
l'Escaut.  Les  courriers  passèrent,  hier  au  soir,  pour  en 
porter  la  nouvelle  aux  alliés  devant  Namur,  c'est-à-dire 
à  vingt  lieues  de  là. 

Les  Gazettes  de  Hollande  font  M.  de  Lorges  mort. 
Cela  est  faux.  Il  est  hors  d'affaire1. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

22  juillet  1695. 

Cela  est  assez  surprenant  que,  la  tranchée  ayant  été 
ouverte  devant  Casai,  le  26  juin,  on  dit  encore  à  Rome, 
le  2  juillet,  que  le  siège  ne  se  ferait  point.  Et  aujourd'hui 
on  dit  que  c'est  une  affaire  terminée  par  accommode- 
ment, qu'on  rend  au  duc  de  Mantoue  la  ville  et  la  cita- 
delle démantelées2.  De  ce  côté-ci,  Namur  est  toujours 
assiégé  par  les  alliés.  Ils  ont  pris  un  poste  qui  leur  a 
coûté  deux  mille  hommes,  de  leur  aveu  ;  et  il  ne  faut 
pas  douter  qu'il  n'y  en  ait  aussi  beaucoup  de  tués  des 
Français,  dont  on  nomme  ici  trois  personnes  de  qualité  : 

1.  Le  maréchal  de  Lorges  tomba  extrêmement  malade,  le  20  juin,  au 
camp  d'Unter-Neisheim.  «  Jamais  armée  ne  montra  tant  d'intérêt  à  la 
vie  de  son  chef,  ni  d'amour  pour  sa  personne.  »  {Mémoires  de  Saint- 
Simon,  édition  de  Boislisle,  II,  293.) 

2.  M.  de  Crenan,  qui  en  était  gouverneur,  capitula,  le  11  juillet,  par 
ordre  du  roi,  et  rendit  la  place  au  duc  de  Mantoue. 


CORKESPONDANCE    DE    PASQGIER    QUESNEL  301 

le  jeune  comte  de  Maulevrier-Colbert1,  le  comte  de 
Morstein2,  fils  du  grand  trésorier  de  Pologne  et  gendre 
de  M.  de  Ghevreuse.  Peut-être  ressusciteront-ils  avant 
la  résurrection  générale.  Dixmude  est  assiégé,  à  l'autre 
bout,  par  les  Français.  C'est  le  comte  de  Montai  qui 
fait  le  siège,  et  M.  de  Villeroy  le  couvre.  Je  ne  doute 
pas  qu'après  cela  ils  n'aillent  secourir  Namur,  battu, 
dit-on,  avec  deux  cents  pièces  de  canon  et  soixante 
mortiers. 

Je  crois  que  je  vous  ai  mandé  que  M.  Nicole  fait 
imprimer  unouvrage  contre  les  quiétistes.  J'appréhende 
une  apoplexie  pour  lui.  Car  on  me  mande  qu'il  s'appe- 
santit beaucoup,  que  sa  langue  s'épaissit  et  qu'il  n'a  pas 
sa  libertéd'esprit  ordinaire,  ayant  peine  à  mettre  dehors 
ses  pensées.  Ce  sera  une  grande  perte. 

Si  on  mande  à  Rome,  de  Paris,  qu'on  y  fait  grand 
bruit  d'une  lettre  du  P.  Quesnel  à  l'abbé  de  la  Trappe 
sur  ce  qu'il  a  écrit  de  M.  Arnauld,  dites  hardiment 
qu'elle  n'est  point  du  P.  Quesnel.  Le  monde  en  sera 
bientôt  tout  à  fait  désabusé. 

P. -S.  —  Il  faut  reprendre  la  plume  pour  vous  dire  que 
la  fameuse  Mère  Eugénie,  de  la  Visitation,  mourut  le 
29  septembre  1694,  âgée  de  quatre-vingt-six  ans,  et 
qu'on  a  fait  sa  Vie,  que  j'ai  reçue  depuis  deux  jours3. 
C'est  un  in-12,  de  390  pages,  où  l'on  a  répandu  bien 
du  venin  contre  Port-Royal,  tant  sur  l'affaire  où  elle  a 
servi  de  geôlière  que  sur  d'autres  faits  et  sur  la  Fréquente 

1.  Jean-Baptiste  Colbert,  fils  aîné  du  comte  de  Maulevrier,  comman- 
dait le  régiment  de  Navarre. 

2.  Michel  Albert,  comte  de  Morstein  et  de  Chateauvillain,  était  colo- 
nel du  régiment  d'infanterie  de  Hainaut.  11  fut  tué  à  une  sortie,  le 
18  juillet. 

3.  La  Mère  Louise-Eugénie  de  Fontaine,  de  Tordre  de  la  Visitation, 
avait  été  imposée  et  installée  par  l'archevêque  de  Paris  à  Port-Royal-des- 
Ghamps,  en  1664,  comme  une  sorte  de  supérieure  commissaire,  chargée 
de  réformer  le  monastère  en  lutte  ouverte  avec  le  pouvoir. 


362  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Communion,  dont  il  est  dit  plusieurs  fois,  et  par  Fauteur 
et  par  la  béate  môme,  qu'il  acte  condamné  par  le  pape, 
que  P.  Nouet  l'avait  réfuté  en  six  sermons.  On  s'étend 
fort  sur  l'obstination  des  filles  de  Port-Royal  ;  on  ne 
fait  pas  de  façon  de  les  comparer  aux  hérétiques.  Il  n'y 
a  ni  nom  d'auteur,  ni  nom  de  libraire,  ni  approbation, 
ni  privilège,  et  il  est  assez  probable  qu'on  les  a  refu- 
sés. On  le  vend  à  la  Visitation  de  la  rue  Saint-Antoine. 
Je  suis  persuadé  que  c'est  l'ouvrage  d'un  jésuite.  Cepen- 
dant une  des  tourières  de  cette  maison  a  dicté  que  c'est 
une  Mme  du  Plessis  qui  l'a  composé.  Elle  est  fille  de 
M.  Marin,  intendant  des  finances.  Mariée  à  un  M.  Bon- 
neau,  séparée  de  son  mari  pour  affaires  de  famille,  il  y 
a  quarante  ans  qu'elle  demeure  dans  ce  monastère  où 
elle  a  une  fille  religieuse;  mais  elle  ne  l'est  pas  elle- 
même.  J'en  demanderai  un  exemplaire  sans  reliure 
pour  vous  l'envoyer. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

29  juillet  1695. 

Les  alliés  continuent  le  siège  de  Namur,  et  les  Fran- 
çais celui  de  Dixmude.  Ceux-ci  pourront  aller  ensuite  à 
Nieuport,  si  on  les  laisse  faire.  Il  se  tue  bien  du  monde 
à  celui  de  Namur.  Les  Anglais  ont  été  repoussés  trois 
fois  des  derniers  ouvrages  qu'ils  ont  pris.  Il  y  a  un 
mois  qu'ils  sont  là,  et  quinze  jours  que  la  tranchée  est 
ouverte.  Le  roi  prit  la  ville  au  sixième  jour  de  tranchée 
ouverte,  et  le  château  en  vingt-quatre.  On  dit  qu'ils  ont 
fait  beaucoup  de  retranchements  dans  la  ville  et  qu'ils 
en  disputeront  le  terrain  pied  à  pied.  M.  de  Bouf tiers 
est  dedans  avec  M.  de  Mesgrigny  l,  principal  ingénieur 

1.  Jean,  comte  de  Mesgrigny,  servit  comme  ingénieur  dans   la  plu- 
part des  sièges  d'Italie  et  de  Flandre. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  363 

après  M.  de  Vauban,  et  gouverneur  de  la  citadelle  de 
Tournay,  bon  ami  de  M.  Ragot  [dom  Gerèeron].  On  a 
bombardé  Saint-Malo,  mais  avec  peu  de  dommage, 
quoique  les  ennemis  publient  qu'elle  est  minée  entière- 
ment. Ils  ont  aussi  bombardé  Granville  avec  aussi  peu 
de  succès.  Casai  est  rendu,  non  aux  alliés,  mais  au  duc 
deMantoue. 

Que  ce  serait  de  joie  pour  nous  de  vous  voir  apporter 
vous-même  vos  lettres  en  ce  pays  !  Mais,  puisqu'il  faut 
pour  cela  que  la  paix  soit  faite,  j'appréhende  fort  que 
ce  ne  soit  pas  sitôt.  Je  m'imagine  pourtant,  pour  me 
flatter,  que,  Casai  n'étant  plus  à  la  France,  l'empereur 
se  rendra  plus  facile  à  écouter  les  propositions  de  paix. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Bruxelles,  12  août  1695. 

Je  ne  prétends  pas  vous  apprendre  la  mort  de 
l'archevêque  de  Paris1.  Vous  l'aurez  sue  par  un  cour- 
rier extraordinaire,  qu'on  n'aura  pas  manqué  de  dépê- 
cher à  la  cour  de  Rome. 

Elle  arriva,  le  6  au  soir,  à  sa  maison  de  campagne, 
où  il  fut  frappé  d'apoplexie  qui  l'expédia  in  forma 
brevi.  On  apporta,  dès  le  soir  même,  son  corps  à  Paris. 
Celui  qui  m'en  écrivait,  le  7  au  matin,  n'en  savait  pas 
davantage. 

Les  nouvelles  écrites  à  la  main,  qui  s'envoient  en 
Hollande  deux  fois  la  semaine  et  passent  par  Bruxelles, 
marquent  sa  mort.  On  y  dit  ses  belles  qualités  et,  entre 
autres,  qu'il  aimait  le  beau  sexe,  et  qu'il  avait  cent  cin- 


1.  Harlay  de  Ghampvallon  mourut  dans  son  château  de  Conflans,  le 
6  août,  presque  en  disgrâce  à  la  cour,  et  méprisé  de  tous.  Le  P.  Gaillard, 
jésuite,  fit  son  oraison  funèbre.  «  La  matière  était  plus  que  délicate, 
dit  Saint-Simon.  Il  tourna  court  sur  la  morale.  » 


364  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

quante  mille  livres  de  rente  en  bénéfices,  et  qu'il  avait 
été  deux  heures  en  apoplexie. 

Le  cardinal  d'Estrées  et  M.  de  Meaux  sont  les  deux 
que  l'on  croit  y  devoir  avoir  plus  de  part  ;  et,  comme 
le  dernier  ne  manquera  pas  d'être  demandé  par  M.  le 
Dauphin,  il  n'y  a  pas  d'apparence  que  le  roi  le  refuse, 
outre  qu'il  est  assurément  le  plus  capable  et  le  plus 
digne.  Le  roi  refusa  cependant  M.  le  Dauphin  pour 
l'évêché  de  Beauvais,  par  cette  raison  qu'il  ne  serait 
pas  homme  à  pousser  à  bout  les  jansénistes.  Comme  il 
n'y  en  a  plus  à  pousser,  cette  raison  ne  vaudra  plus 
rien.  On  n'en  manquera  pas  néanmoins  pour  lui  rendre 
de  mauvais  offices. 

Vous  serez  bien  surpris  quand  je  vous  dirai  que  les 
Français  sont  aux  portes  de  Bruxelles  depuis  trois  jours, 
que  l'on  croyait,  les  deux  dernières  nuits,  qu'ils  bom- 
barderaient cette  ville,  et  que  l'on  s'y  attend  pour  cette 
nuit.  Ils  sont  campés  à  Anderlech,  qui  est  à  demi-lieue 
d'ici,  et,  cette  nuit,  ils  ont  pris  un  fort  qui  est  à  mi- 
chemin  entre  Anderlech  et  cette  ville,  et  les  Espagnols, 
qui  y  étaient,  ont  été  passés  au  fil  de  l'épée;  car  c'est 
l'épée  à  la  main  qu'on  l'a  pris.  On  disait  qu'il  y  avait 
deux  ou  trois  cents  Espagnols;  d'autres  disent  qu'il  n'y 
en  avait  que  cent.  Gomme  on  ne  leur  a  envoyé  personne 
pour  les  soutenir,  ils  n'avaient  garde  de  ne  pas  périr. 
Vous  me  parlez  de  la  consternation  de  Provence;  mais 
c'est  une  peur  qui  n'est  point  suivie  des  effets,  au  lieu 
que  la  consternation  où  tout  le  monde  est  ici  sera 
suivie,  à  moins  d'un  miracle,  d'étranges  effets.  Car  les 
bombes,  dont  les  Français  ont  un  amas  prodigieux, 
tomberont  sur  une  forêt  de  maisons  où  tout  est  quasi 
de  bois.  Ils  sont  sortis  de  Mons,  en  disant  tout  haut 
qu'ils  allaient  bombarder  Bruxelles,  et  cependant  on  n'a 
pas  pris  de  grandes  précautions  pour  l'empêcher.  On 
dit  que  les  Français  sont  cent  mille  hommes  ;  d'autres 
au  moins  leur  en  donnent  quatre-vingts.  Le  prince  de 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  3G5 

Wirtemberg  est  avec  ses  troupes  à  côté  du  camp  des 
Français  ;  le  roi  Guillaume  est,  dit-on,  avec  trente 
mille  hommes  de  l'autre  côté,  et  l'on  disait  tantôt  qu'il 
s'avançait  vers  Notre-Dame  de  Halle.  Comme  il  s'en 
faut  bien  qu'il  soit  assez  fort  pour  attaquer  les  Français, 
il  n'y  a  pas  d'apparence  qu'il  hasarde  une  bataille. 
L'électeur  de  Bavière  continue  le  siège  du  château  de 
Namur,  qui,  sans  accident,  ne  se  rendra  pas  sitôt.  Il 
est.  dit-on,  fort  chagrin  de  tout  ceci,  et  il  a  grande 
raison.  Il  faut,  pour  prendre  le  château,  qu'il  le  réduise 
en  poudre,  et  on  le  lui  offrait  parla  paix  avec  des  con- 
ditions avantageuses.  Et  il  voit,  pendant  cela,  que  l'on 
désole  tout  le  pays,  que  la  capitale  va  être  mise  en 
poudre  et  que  tout  cela  se  fait  pour  les  intérêts  du  roi 
Guillaume.  Nous  avons  les  oreilles  étourdies  du  canon 
de  la  ville,  qui  ne  tire  que  d'un  côté,  parce  que  les 
Français  ne  sont  que  d'un  côté.  Mais  c'est  poudre  per- 
due. Nous  ne  sommes  pas  ici  les  plus  à  plaindre,  parce 
qu'on  nous  croit  tellement  hors  la  portée  des  bombes 
que  tout  le  quartier  d'en  bas  se  réfugie  en  celui-ci; 
tout  est  plein.  Tout  le  couvent  des  filles  de  la  Visitation 
est  ici  près,  et  d'autres  de  même.  C'est  cela  qui  est 
une  grande  désolation;  mais  elle  sera  bien  plus  grande 
quand  le  triste  jeu  sera  joué  et  qu'une  infinité  de 
familles  ne  sauront  où  donner  de  la  tète.  On  croit  que 
Madame  FElectrice  sortira  de  la  ville.  Elle  fit  hier 
matin,  ou  la  nuit  auparavant,  une  fausse  couche;  ne 
le  publiez  pas.  Si  on  voulait  quitter  le  siège  de  Namur, 
je  crois  qu'on  se  désisterait  du  bombardement;  et  ce 
serait  bien  le  meilleur;  mais  le  roi  Guillaume  n'a 
garde  d'y  consentir.  Cependant  ce  n'est  pas  chose  sûre 
que  l'on  prenne  le  château  ;  et,  s'il  est  possible  de  le 
secourir,  on  n'y  manquera  pas.  Il  y  en  a  qui  disent 
qu'on  ne  le  peut.  On  verra.  Ce  ne  sera  pas  faute  de 
monde;  car  il  est  encore  venu  un  grand  détachement 
des  côtes  de  Normandie,  sou8  le  maréchal  de  Choiseuli 


366  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

et  un  d'Allemagne,  sous  M.  d'Huxelles  ;  et  je  doute 
que  ce  soit  pour  ne  rien  faire.  Joignez  à  tout  cela  dix 
mille  prisonniers  de  guerre  qu'on  a  faits  depuis  la  cam- 
pagne commencée,  un  grand  pays  qu'on  s'est  ouvert, 
des  minutions  en  grand  nombre  qu'on  a  prises,  beau- 
coup d'argent,  cinquante  mille  écus,  qu'un  parti  a  pris 
à  Aix-la-Chapelle  où  il  est  entré,  a  passé  au  fil  de  l'épée 
ce  qu'il  y  avait  de  garnison,  a  enlevé  le  trésor  du 
marquis  de  Brandebourg,  cinquante  autres  mille  écus 
enlevés  près  de  Louvain,  quarante  mille  livres  dans 
un  paquebot.  Voila  bien  des  nouvelles  de  guerre  ;  mais 
nous  y  sommes  jusqu'aux  yeux  :  le  moyen  de  n'en 
point  parler? 

On  vous  enverra  aujourd'hui  les  deux  derniers  grains 
qui  n'en  valent  qu'un.  11  reste  quatre  florins,  qui  sera 
joint  au  premier  argent.  Je  crois  qu'en  ces  onze  qua- 
druples vous  trouverez  tout. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

19  août  1695. 

La  désolation  que  je  vous  annonçais,  il  y  a  huit  jours, 
ne  s'exécuta  pas  la  nuit  suivante,  mais  le  lendemain  au 
soir,  sur  les  quatre  ou  cinq  heures.  Elle  commença  et 
a  duré  les  deux  jours  et  deux  nuits  suivantes,  jusque 
bien  avant  dans  la  matinée  de  la  fête  de  la  Vierge,  qu'ils 
cessèrent.  On  ne  saurait  vous  dire  le  désastre  de  cette 
pauvre  ville.  Bruxelles  n'est  plus  Bruxelles1.  C'est  un 
amas  de  pierres  où  l'on  ne  distingue  ni  rues  ni  maisons, 

s 

1.  En  trois  jours,  Bruxelles  reçut  cinq  mille  bombes  et  douze  cents  bou- 
lets rouges.  Plus  de  deux  mille  cinq  cents  maisons  et  douze  ou  treize 
édifices  religieux  furent  brûlés,  cinq  ou  six  cents  personnes  tuées. 
«  Jamais  on  ne  vit  un  spectacle  plus  affreux,  et  rien  ne  ressemblait  mieux 
à  ce  qu'on  nous  raconte  de  l'embrasement  de  Troie.  »  [Mémoires  de 
Berwick,  p.  342.) 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUTER  QUESNEL        307 

parce  qu'il  n'y  en  a  plus  dans  le  gros  de  la  ville.  L'hôtel 
de  ville  est  ruiné  et  toutes  les  maisons  d'autour,  la  tour 
de  Saint-Nicolas  ruinée,  l'église  rasée,  les  cloches  et  le 
beau  carillon  fondus  ;  les  Carmes  chaussés,  les  Cordc- 
liers,  les  Dominicains  rasés,  lesAugustins  ont  eu  peu  de 
mal;  l'hôpital,  la  Madeleine,  Saint-Géry,  Sainte-Anne 
et  toutes  les  rues  où  étaient  ces  édifices,  absolument 
ruinés.  Notre  quartier,  grâces  à  Dieu,  n'a  rien  souffert. 
On  y  avait  réfugié  une  partie  des  effets  et  des  meubles 
de  la  ville.  Tout  le  parc  était  comme  un  camp,  où  l'on 
était  campé  sous  des  tentes,  dans  des  carrosses,  ou  à  la 
belle  étoile;  et  c'était  une  chose  bien  triste  de  voir  tout 
ce  pauvre  peuple  transporter  tout  ce  qu'ils  avaient  de 
meilleur.  Nous  eûmes  pourtant  peur,  le  dernier  jour; 
car  on  assurait  que  les  Français  changeaient  leurs 
batteries  et  voulaient  attaquer  le  côté  qui  n'avait  été  à 
la  portée  de  leurs  bombes  et  de  leurs  canons.  Il  nous 
en  coûta  un  peu  de  fatigue  et  d'embarras  pour  vider  les 
greniers  et  transporter  dans  le  jardin,  à  la  cave  et  dans 
la  citerne,  ce  qu'il  y  avait  de  papiers,  de  livres  et  de 
meubles.  La  nuit  fut  terrible  et  toute  la  ville  était  en  feu, 
aussi  bien  que  l'autre  nuit  et  les  autres  jours  ;  mais  le 
mal  n'approcha  pas  de  nous  ;  le  quartier  du  Sablon  où 
est  la  poste,  celui  de  la  Cour,  du  Conseil,  de  Sainte- 
Gudule,  a  été  exempt  du  mal.  On  dit  qu'on  avait  fait 
compliment  à  Son  Altesse  que  le  roi  avait  ordonné  qu'on 
épargnât  la  Cour.  Tout  cela  s'est  exécuté  fort  paisible- 
ment, à  la  vue  de  deux  armées  qui  faisaient  près  de 
soixante  mille  hommes.  Le  prince  d'Orange  s'était  venu 
aboucher  avec  le  prince  de  Vaudemont,  son  confident, 
à  quelques  lieues  de  la  ville.  L'on  croyait  qu'il  venait 
défendre  la  ville  en  combattant  les  Français.  Point  du 
tout;  il  s'en  retourna  au  camp  devant  le  château  de 
Namur,  et  envoya  l'électeur  prendre  le  divertissement 
de  la  tragédie,  qui  se  joua  le  même  jour  qu'il  arriva  ici. 
Tl  s'en  retourna  hier  matin  au  camp.  L'armée  de  France 


368  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

est  demeurée  encore  un  jour  campée  au  même  lieu 
d'Anderlech,  après  quoi  on  dit  qu'elle  a  pris  le  chemin 
d'Enghien.  C'est  assez  celui  de  Namur.  Il  est  venu  un 
détachement  d'Allemagne  aux  alliés  et  un  aux  Français. 
Si  on  se  hat,  le  combat  sera  sanglant,  et  j'ai  peine  à 
croire  qu'on  ne  se  batte  point. 

Pendant  qu'on  bombardait  Bruxelles,  les  Anglais  et 
Hollandais  ont  voulu  bombarder  Dunkerque.  Ils  ont 
perdu  quatre  vaisseaux  et  n'ont  rien  fait.  Trois  vaisseaux 
de  cent  pièces  de  canon  chacun  défendaient  le  port  et 
la  rade  et  les  ont  désolés.  Le  mal  qu'ils  ont  fait  à 
Saiut-Malo  et  à  Granville  est  peu  de  chose.  Il  n'a  pas 
tenu  à  eux  de  désoler  les  côtes  de  Bretagne,  de  Nor- 
mandie et  de  Provence.  Dieu  les  a  confondus. 

Vous  savez  mieux  que  nous  que  la  flotte  de  l'amiral 
Bussel  a  été  étrangement  maltraitée,  qu'il  a  perdu 
huit  gros  vaisseaux,  qu'on  ne  sait  ce  que  sont  devenus 
une  douzaine  d'autres,  et  que  quinze  autres  ont  été 
démâtés.  Le  roi,  à  l'heure  qu'il  est,  a  une  puissante 
flotte  dans  la  Méditerranée.  Gomme  la  rue  de  la  Made- 
leine de  Bruxelles  a  été  rasée,  il  y  a  trois  libraires 
presque  ruinés  :  Lambert  Marchand,  et  Fricx,  et  un 
troisième.  Fricxy  perd  pour  trente  mille  écus  de  livres; 
Marchand,  sept  maisons. 

Le  siège  du  château  de  Namur  va  lentement;  il  n'y  a 
que  deux  ou  trois  jours  qu'ils  ont  commencé  à  le  battre, 
et  on  fait  état  qu'ils  y  ont  déjà  perdu  près  de  vingt 
mille  hommes.  Et  le  roi  n'en  perdit  en  tout  que  six  ou 
sept  cents  au  plus,  prit  la  ville  en  six  jours  et  le  château 
en  vingt-quatre.  Tous  ces  bombardements  sont  une 
invention  diabolique,  et,  selon  les  règles  de  l'Evangile, 
cela  est  abominable;  mais,  selon  les  lois  de  la  guerre, 
on  n'y  peut  trouver  à  redire.  Outre  le  dommage,  c'est 
un  sanglant  affront  de  voir  la  capitale  du  pays  ravagée 
en  présence  du  gouverneur  et  de  deux  armées. 
L'on  fit  le  1),  h  Port-Royal,  le  service  anniversaire  de 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  369 

feu  M.  Arnauld,  pendant  que  l'on  enterrait  M.  de  Paris 
dans  sa  cathédrale.  M.  de  Pomponne,  avec  son  fils  l'abbé 
et  son  docteur,  étaient  au  service  de  Port-Royal,  où  tout 
se  fit  très  bien. 

Nous  ne  savons  encore  qui  sera  archevêque  de  Paris. 
Le  roi  (vous  le  savez)  a  donné  sa  nomination  pour  le 
cardinalat  à  M.  l'évêque  d'Orléans,  bon  ami  de  M.  de 
Grenoble.  M.  de  Reims  sera  proviseur  de  Sorbonne, 
M.  de  Meaux  supérieur  de  Navarre,  le  cordon  bleu  à 
M.  l'archevêque  de  Cambrai. 

L'église  de  Sainte-Catherine  n'a  reçu  presque  aucun 
dommage  de  la  bombarderie,  et  la  paroisse  a  aussi  été 
conservée.  Le  pasteur  est  malade  ou  convalescent  à 
Malines,  où  Mme  Vaës  le  mena  le  dernier  jour  du 
bombardement,  parce  qu'il  ne  pouvait  dormir  à  ce 
carillon.  C'était,  en  effet,  une  chose  terrible  que  le  bruit 
des  mortiers,  des  canons  et  boulets  rouges  que  l'on  en- 
tendait siffler  de  tous  côtés,  et  de  ceux  de  la  ville  qui 
faisaient  ce  qu'ils  pouvaient  pour  éloigner  les  bombar- 
deurs,  sans  effet. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

26  août  1695. 

Je  ne  sais  si  je  vous  ai  mandé  que,  le  même  jour  que 
l'on  faisait  à  Port-Royal  le  service  du  bout  de  l'an  de 
feu  M.  Arnauld, oùse  trouva  M.  de  Pomponne  et  M.  son 
fils  l'abbé,  on  enterrait,  à  Notre-Dame,  feu  M.  l'arche- 
vêque. On  me  mande  que  ce  prélat  était  tombé  plus  de 
quinze  fois  en  apoplexie  sans  qu'on  en  ait  rien  su, 
parce  qu'il  avait  défendu  à  ses  gens  d'en  rien  dire,  sous 
peine  d'être  cassés  aux  gages.  Ce  qui  a  fait,  dit-on, 
que,  dans  cette  dernière  attaque,  il  n'a  pas  été  secouru 
à  temps.  On  remarque  que  M.  de  Louvois,  M.  de  la 
i.  24 


370  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Feuillade  et  M.  de  Paris,  tous  trois  favoris  du  roi,  sont 
morts  fort  prestement  et  sans  sacrements. 

Après  avoir  enterré   le  défunt,  il  lui  faut  donner  un 
successeur.  Vous  savez  déjà  sans  doute  que  c'est  M.  de 
Noailles,  évoque  de  Châlons-sur-Marne.  C'est  un  choix 
auquel  tout  le  monde  applaudit,  excepté  les  intéressés. 
Le  roi  l'a  fait  motu  proprio,  et  on  croit   môme  que   le 
Père    confesseur  ne  l'a  su  qu'après  le  coup  fait1.  Il  y  a 
tout  sujet  d'espérer  que  ce  prélat  gouvernera  bien  son 
diocèse.    Le    roi    avait    dit    auparavant   qu'il    voulait 
mettre  à  Paris  un    archevêque  qui  n'aurait  rien  que 
cela  à  faire.  Il  est  bien  certain  que  ce  prélat  n'a  point 
demandé,    encore    moins   brigué,  cet   archevêché.    Il 
était  venu  à  Paris  pour  le  sacre  de  M.    de  Cambrai  et 
s'en  était  retourne  aussitôt  après  à  son  diocèse.  Après 
la  mort  de  l'archevêque,    il  paraît  que    le    roi  jeta  les 
yeux  sur  lui,  uniquement  par  l'estime  qu'il  fait  de  sa 
personne.  Il  lui  envoya  fort   secrètement  un   courrier 
pour  lui  dire  qu'il  le  nommait  à  l'archevêché  de  Paris. 
Il    renvoya  le  courrier,  en  suppliant  Sa  Majesté  de  le 
dispenser  de  se  charger  de  ce  pesant  fardeau, et  le  refu- 
sant absolument.  Le  roi  lui  envoya  un  second  courrier, 
qui  rapporta   la   même   réponse.  Le  troisième  courrier 
lui  porta  l'ordre  de  venir  en  personne  dire  ses  raisons 
au  roi.  Il  arriva  samedi  20,   jour  de  Saint-Bernard,  ne 
lit  que  passer  à  Paris  et  alla  à  Versailles,  après   que  le 
P.  de  La  Chaise  en  fut  parti  pour  Paris.  On  assure  que 
ce   prélat  paraissait  plus  mort  que  vif,  de  l'angoisse  où 
il    se    trouvait.  Il   fit  tous  ses   efforts  pour   persuader 
Sa  Majesté  d'accepter  son  refus,  et  le  roi  lui  dit  qu'il  ne 
se  rendrait  point  et  ne    se  lasserait    point   de    le     lui 


1.  Louis  XIV  écrit  de  Versailles,  le  24  août,  au  cardinal  de  .lanson,  son 
ambassadeur  à  Rome  :  «  J'ai  nommé  l'évêque  de  Chàlons  à  l'arche- 
vêché de  Paris.  Je  considère  beaucoup  les  services  que  le  feu  duc  de 
Noailles  son  père,  le  maréchal  de  Noailles  son  frère,  m'ont  rendus  et 
continuent  de  me  rendre  tous  les  jours.  (Ail'.  Etr.  Rome,  370.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  371 

offrir,  qu'il  le  préférait  à  tons  les  autres,  parce  qu'il 
le  croyait  plus  homme  de  bien.  Enfin  il  fallut  céder  du 
fardeau,  le  roi  lui  promettaut  tous  les  secours  qui 
dépendraient  de  lui  pour  le  soulager.  La  nuit  du  20 
au  21,  Sa  Majesté  en  envoya  la  nouvelle  au  R.  P.  de 
La  Chaise,  et  on  croit  que  c'était  la  première  nouvelle 
qu'il  en  ait  eue.  On  assure  que  la  bonne  duchesse  de 
Noailles,  sa  mère  (et  en  même  temps  sa  fille,  parce  qu'il 
est  son  directeur  et  son  confesseur)  a  été  accablée  de 
cette  élévation  ;  mais  sa  piété,  me  dit-on,  est  si  lumi- 
neuse et  sa  foi  si  vive  qu'elle  lui  fera  concevoir  l'espé- 
rance que  le  Souverain  Pasteur,  qui  impose  à  son  fils 
cette  redoutable  charge,  aidera  puissamment  à  la  porter. 
On  voit  avec  consolation,  m'écrit-on,  que  ce  nouvel 
archevêque  a  les  qualités  qui  ne  se  suppléent  pas 
d'ailleurs  quand  on  ne  les  a  pas,  et  qu'il  peut  tirer 
d'ailleurs  tout  le  reste.  Il  a  l'innocence  et  la  sain- 
teté de  vie  éminemment,  une  piété  et  une  ferveur  qui 
ne  se  ralentit  point,  une  égalité  d'esprit  peu  com- 
mune, une  tranquillité  parfaite,  une  assiduité  au  tra- 
vail et  une  vigilance  toute  épiscopale,  une  conduite  et 
un  ordre  où  rien  ne  se  dément,  ni  ne  se  dérange. 

Il  s'en  retourne  à  Ghâlons  pour  y  demeurer  jusqu'à 
ce  que  ses  bulles  soient  venues,  ne  croyant  pas  assez 
canonique  de  se  rendre  vicaire  général  du  chapitre  de 
Notre-Dame. 

Je  vous  écris  ce  que  l'on  me  mande  de  ce  prélat, 
qui  a  très  bien  gouverné  son  diocèse.  Cependant  je  ne 
voudrais  pas  qu'on  le  vantât  tant1.  Il  monte  sur  un 
grand  théâtre  où  il  aura  bien  des  occasions  de  se  faire 
connaître.    Ce   qu'on  peut  craindre    pour   lui  est  qu'il 


1.  Comme  le  craignait  Quesnel,  la  solidité  du  caractère  ne  secondait 
pas,  chez  M.  de  Noailles,  la  droiture  du  cœur  et  de  la  raison.  Trop 
souvent  sa  volonté  faisait  défection  à  sa  conscience.  Nous  le  verrons 
chef  de  parti;  mais  ce  sera,  ainsi  que  le  dit  le  cardinal  de  Janson, 
«  sans  le  vouloir  ni  le  savoir  ». 


372  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

n'ait  pas  la  force  nécessaire  au  grand  poste  où  il  va 
être  placé.  Mais,  si  Dieu  l'y  appelle,  comme  toutes 
les  apparences  y  sont,  il  saura  bien  le  revêtir  de  l'es- 
prit de  force  et  de  conseil  qui  lui  est  nécessaire.  Il  y 
a  apparence  que  le  gouvernement  de  son  diocèse 
sera  son  unique  occupation,  et  qu'il  ne  cherchera  pas  à 
se  faire  des  matières  d'audience  comme  le  défunt.  Il  n'a 
guère  plus  de  quarante-quatre  ans,  est  grand,  bien  fait  et 
tout  à  fait  aimable.  Je  pourrai,  avec  le  temps,  vous  dire 
quelque  chose  particulière  qui  vous  le  rendrait  encore 
plus  estimable;  mais  cela  n'est  pas  encore  mûr.  Voilà 
un  grand  article;  mais  on  ne  fait  pas  tous  les  jours  des 
archevêques  de  Paris  si  bien  tournés.  Il  faut  peu  le 
vanter  et  beaucoup  prier  pour  lui,  afin  qu'il  ne  manque 
pas  aux  desseins  de  Dieu,  qui  paraissent  extraordi- 
naires. 

L'armée  de  France  est  vers  Nivelle,  tirant  vers 
Namur  qu'on  prétend  qu'ils  veulent  secourir,  quoiqu'il 
soit  fort  difficile  à  cause  de  la  situation.  Les  armées 
ne  sont  pas  fort  éloignées  l'une  de  l'autre.  On  dit  ici 
que  le  château  est  fort  pressé,  non  par  les  travaux, 
mais  par  les  bombes  et  les  canons  qui  jouent  en  un 
nombre  prodigieux  et  font  pleuvoir  les  foudres  sur  ce 
rocher-là.  Cependant  ni  le  fort  du  Diable  ou  la  Gassotte, 
ni  le  fort  Guillaume  ne   sont  point  encore  emportés. 

Vous  témoignez  que  vous  avez  fait  l'anniversaire,  le 
mercredi  d'avant  votre  lettre.  Vous  auriez  donc  oublié 
le  jour.  Car  c'est  le  8  que  notre  cher  Père  nous  quitta. 
On  ne  le  fit  que  le  9,  à  Port-Royal,  à  cause  de  M.  de 
Pomponne. 

Je  vis  dernièrement  une  partie  de  la  désolation. 
Elle  n'est  pas  imaginable.  On  dit  qu'il  y  a  bien  une 
douzaine  d'églises  ou  de  chapelles  à  bas.  La  Gazette 
de  France  en  a  fait  une  relation  en  gros  dans  un  article 
de  Bruxelles,  et,  à  la  fin  de  la  Gazette,  une  espèce  d'apo- 
logie, fondée    sur  ce  qu'il  y  a  deux  ans  que  les  alliés 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  373 

désolent  les  côtes  de  France;  qu'on  n'a  pu  faire  cesser 
ces  exactions  qu'en  usant  de  représailles;  qu'on  avait 
écrit  au  gouverneur  avant  que  de  faire  celle-ci,  en 
offrant  de  se  retirer  sans  bombarder,  pourvu  que  les 
alliés  promissent  de  n'en  plus  faire  autant,  qu'on  n'a 
point  eu  de  réponse,  etc. 

Il  a  pris  aujourd'hui  une  terreur  panique  en  cette 
ville,  sur  un  faux  bruit  que  les  Français  revenaient  pour 
piller  Bruxelles,  de  sorte  que  tout  le  monde  était 
occupé  à  sauver  ses  meilleurs  effets  à  Anvers.  On  ne 
trouvait  point  assez  de  barques  pour  tout  charger,  et 
on  a  été  obligé  d'empêcher  que  les  barques  ne  se  char- 
geassent de  bagages.  11  y  a  déjà  deux  jours  que  des  gens 
y  ont  envoyé  des  meubles  pour  plus  grande  sûreté. 


Qaesnel  à  du  Vaucel 

2  septembre  1695. 

M.  Lescuyer  étant  venu  ici  dans  le  temps  qu'on  était 
près  de  finir  le  paquet,  et  m'étant  mis  à  causer  avec  lui, 
j'oubliais  de  donner  cette  lettre.  J'en  fus  mortifié  ; 
mais  ce  que  je  vous  disais,  il  yahuitjours,  ne  laissera 
pas  d'être  bon  aujourd'hui. 

Il  paraît  que  le  roi  a  été  instruit  sur  l'importance  de 
bien  donner  cet  archevêché.  On  dit  qu'il  avait  fait 
beaucoup  prier  Dieu  pour  cela,  et  il  a  dit  que,  s'il  avait 
connu  au  bout  du  royaume  un  plus  homme  de  bien  que 
celui  qu'il  a  nommé,  il  l'aurait  été  chercher  là  pour  le 
faire  archevêque  de  Paris.  C'est  M.  de  Noyon,  et  non 
pas  M.  de  Cambrai,  qui  a  le  cordon  bleu. 

M.  de  Reims  a  été  élu  proviseur  de  Sorbonne  tout 
d'une  voix  par  soixante-treize  docteurs  de  cette  maison, 
entre  lesquels  étaient  sept  ou  huit  évêques,  et  le  roi  a 
nommé  M.  de  Meaux  pour  la  supériorité  de   Navarre. 


374  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

On  me  mande  que  M.  de'Baradas,  évêque  de  Vabres, 
a  accepté  l'oraison  funèbre  de  M.  de  Paris,  au  refus  de 
quatre  ou  cinq  autres  évoques. 

Toute  la  ville  a  été  en  joie  cette  nuit,  et  on  est  venu 
frapper  à  nos  portes  à  minuit  et  demi,  pour  nous  annon- 
cer que  le  château  de  Namur  était  rendu. 

11  n'était  pas  rendu,  mais  il  capitule,  à  ce  qu'on 
vient  de  nous  mander.  On  ne  s'y  attendait  pas  si  tôt, 
car  il  n'y  a  que  deux  jours  que  l'on  donna  trois  assauts 
en  môme  temps  à  la  Cassotte,  ou  la  maison  du  Diable, 
au  fort  Guillaume  et  à  la  Terra  nova,  qui  est,  je  crois, 
le  château  neuf.  On  avait  emporté  la  contre-escarpe  du 
fort  Guillaume,  après  un  grand  carnage  des  assiégeants; 
mais  on  n'avait  rien  pris  du  château.  Il  y  a  des  per- 
sonnes de  qualité  tuées  :  un  comte  de  Rivera,  vingt- 
deux  capitaines  bavarois  et  deux  ou  trois  mille  hommes, 
de  l'aveu  des  gens  deçà.  Il  y  en  aura  eu,  de  l'autre 
côté,  d'échinés  aussi  sans  doute.  Mais,  ne  voyant  point 
d'apparence  de  secours,  ils  auront  jugé  à  propos  de  se 
rendre  de  bonne  heure  pour  épargner  du  sang  et  avoir 
une  composition  honorable.  M.  de  Villeroy  est,  avec 
son  armée,  vers  la  Mehaigue,  au  seul  endroit  par  où 
on  peut  secourir  les  assiégés.  Mais  cette  rivière  est 
débordée  à  cause  des  grandes  pluies;  l'armée  des  alliés 
est  de  l'autre  côté.  Quelle  apparence  de  pouvoir  passer 
une  rivière  assez  rapide?  On  dit  qu'il  vint  nouvelle  hier 
que  Calais  a  été  bombarde  et  réduit  en  cendres.  Il  y  en 
aura  un  peu  à  rabattre  quand  on  viendra  à  compter. 
M.  le  pasteur  me  disait  hier  qu'il  y  a  eu,  ici,  quatre 
mille  six  cents  et  tant  de  maisons  détruites  par  le  bom- 
bardement, et  que  cent  millions  ne  répareraient  pas  la 
perte  qui  s'y  est  faite  tant  en  maisons  qu'en  richesses. 
L'imprimeur  de  F  Année  chrétienne  y  a  tout  perdu,  et 
sept  maisons  avec  ses  livres  et  ses  meubles.  Ces 
pauvres  gens  ne  pouvaient  s'imaginer  que  les  bombes 
viendraient  jusqu'à  eux,  et  ils  se  moquaient  de  ceux 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER.   QUESNEL  375 

qui  sauvaient  leurs  effets.  On  voit  une  assez  grande 
résignation  dans  la  plupart. 

Dans  la  Vie  de  la  Mère  Eugénie*,  il  y  a,  ce  me 
semble,  assez  de  quoi  la  faire  condamner  à  Rome.  Il  y 
est  dit,  deux  ou  trois  fois,  que  le  pape  a  condamné  le 
livre  de  la  Fréquente  Communion;  que  celui  d'aujour- 
d'hui a  fait  une  bulle  par  laquelle  il  condamne  Jansé- 
nius.  Il  y  a  beaucoup  d'erreurs  et  de  calomnies,  et  c'est 
ce  qui  m'avait  fait  croire  qu'on  pourrait  le  déférer  à 
Rome,  outre  qu'il  est  imprimé  sans  nom  d'auteur  ni 
d'imprimeur,  sans  approbation,  ni  privilège.  On  m'avait 
mandé  que  le  roi  a  réuni  à  la  juridiction  ordinaire 
du  chapitre  la  juridiction  du  Fort-1'Evêque  et  autres, 
et  qu'il  avait  donné  vingt-cinq  ou  trente  mille  livres 
à  l'archevêché  de  Paris  pour  le  dédommager. 

On  arme  à  Toulon  et  à  Brest,  et  on  aura  une  puissante 
flotte  en  mer  cet  automne.  L'amiral  Russel  n'a  rien  fait 
encore.  Il  semble  qu'on  se  défie  de  lui,  puisque,  selon 
les  gazettes,  on  envoie,  pour  prendre  sa  place,  le 
chevalier  Roock. 

M.  l'archevêque  défunt  n'avait  point  encore  nomme 
de  supérieur  à  Port-Royal.  M.  Racine  lui  en  parlant  à 
Versailles  dernièrement  (comme  neveu  de  la  Mère 
abbesse),  un  évêque,  qui  l'avait  vu  parler  au  prélat,  lui 
dit  :  «  Que  disiez-vous  à  M.  de  Paris?  »  —  «  Je  lui 
demandais,  répondit-il,  un  supérieur  pour  Port-Royal, 
et  il  me  renvoie  à...  »  L'évêque  lui  répliqua  :  «  Ayez 
un  peu  de  patience.  Il  n'ira  pas  loin  ;  n'avez-vous  pas 
pris  garde  à  son  visage  ?  Cum  esset  pontifex  auris 
illius,  dixit  :  Expedit  vobis  ut  moriatur  unus  homo  pro 
populo.  » 

La  harangue  de  M.  de  Noyon2,  dont  j'ai  vu  le  plan  et 
l'abrégé  dans  le  Mercure  galant,  est  un  vrai  galimatias. 


1.  Vie  de  la  vénérable  Mère  Louise-Ev  génie  de  Fontaine  (IGOo), 
Frapcois  de  Clerpiont-Tonjierrc. 


376  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

C'est  en  quoi  ce  prélat  excelle.  Elle  roule  principale- 
ment sur  les  conciles  généraux,  nationaux  et  provin- 
ciaux, et,  apparemment,  c'est  de  quoi  on  n'est  pas  con- 
tent à  Rome.  Il  n'y  a  pas  de  période  dans  les  écrits  ou 
les  harangues  de  ce  prélat  qui  ne  soit  pleine  de  divisions 
en  trois,  semblables  à  relie  que  je  viens  de  marquer. 
On  dit  que,  dans  la  dernière  maladie  quil  eut  et  où  il 
reçut  les  sacrements,  il  désira  que  M.  le  nonce,  M.  de 
Paris  et  M.  de  Reims  y  assistassent,  afin  d'avoir  trois 
témoins  de  sa  foi,  de  la  part  du  pape  son  patriarche,  de 
son  métropolitain  et  de  son  pasteur  local1.  G'estun  ori- 
ginal qui  étourdit  tout  le  monde  de  son  fatras  de  lecture. 
Pour  nouvelles,  la  garnison  sortit  du  château  de 
Namur,  le  5  du  mois,  et,  lorsqu'elle  fut  environ  à  une 
lieue  de  cette  ville,  on  arrêta  prisonnier  lé  maréchal  de 
Roufflers  par  ordre  du  roi  Guillaume.  On  a  beaucoup 
raisonné  sur  la  raison  de  cette  infraction  d'un  des 
principaux  articles  de  la  capitulation.  L'on  croit  que 
c'est  pour  l'affaire  de  Dixmude.  L'on  dit  que  l'on 
envoya  réclamer  les  prisonniers  qui  y. avaient  été  faits, 
pour  de  l'argent  selon  le  cartel,  et  que  les  Français  ne 
les  voulurent  pas  rendre,  jugeant  peut-être  qu'il  était  bon 
d'attendre  que  la  grande  affaire  fût  décidée.  Je  ne  sais 
ce  qui  en  est,  mais  le  maréchal  est  arrêté.  On  dit  qu'il 
est  encore  à  Namur.  M.  l'électeur  de  Ravière  l'avait 
traité  et  lui  avait  fait  beaucoup  d'honnêteté  depuis  la 
capitulation.  Il  a  été  impossible  de  secourir  les  assiégés, 
et  tout  le  monde  ici  le  soutenait  avant  la  fin  du  siège. 
11  y  avait  une  rivière  débordée  à  passer,  après  quinze 
jours  de  pluie  continuelle,  en  présence  dune  armée, 
et  après  cela  trois  défilés    à    passer  ;    ainsi  les   alliés 


1.  Cette  douce  manie  s'étendit  jusqu'à  demander  l'évêché  de  Ghâlons 
pour  son  neveu  François-Louis  de  Glermont-Tonnerre,  son  grand- 
vicaire  depuis  1691,  afin  qu'on  vit  trois  pairs  du  même  nom.  «L'évêché 
de  Langres  vint  satisfaire  ce  goût  de  symétrie,  dit  M",cde  Maintenon». 
(Correspondance  générale,  t.  IV,  p.  17.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1EK    QUESNEL  377 

étaient  bien  sûrs  de  leur  coup.  On  prétend  qu'ils  ont 
bien  perdu  trente  mille  hommes,  tant  au  siège  qu'en 
Flandre.  Ils  n'avaient  pas  encore  pris  une  seule  pièce 
de  conséquence.  Ce  sont  les  bombes  qui  ont  pris  le 
château,  et  non  pas  les  hommes.  Quel  moyen  de  résis- 
ter à  une  pluie  de  bombes  et  de  boulets  jetée  par  cent 
trente  canons  et  par  soixante  ou  soixante-dix  mortiers? 
Et  ils  ont  eu  cet  avantage  qu'ils  ont  bombardé  le  châ- 
teau et  canonné  par  le  dedans  de  la  ville,  ce  que  ne 
firent  pas  les  Français,  qui  firent  en  un  mois  ce  que  les 
alliés  ont  fait  en  deux,  et  cependant  ne  perdirent  de 
tout  le  siège  que  cinq  ou  six  cents  hommes. 

Calais  a  été  bombardé,  mais  peu  incommodé.  La 
perte,  supputée  en  détail,  ne  monte  pas  à  28.000  livres. 
Si  on  avait  eu  plus  de  soin  et  de  prévoyance  ici,  on 
n'aurait  pas  été  désolé  comme  on  l'a  été.  Quatre  mille 
cinq  ou  six  cents  et  tant  d*e  maisons  détruites,  treize  ou 
quatorze  églises  ou  chapelles,  et  pour  cent  millions  de 
dommages,  à  ce  qu'on  dit  ici.  Gela  fait  une  extrême 
compassion.  Cependant  on  s'irrite  plus  que  jamais  de 
part  et  d'autre,  et  j'ai  peur  que  la  guerre  ne  devienne 
encore  plus  cruelle  que  jamais.  Je  salue  avec  respect 
messieurs  nos  amis. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

16  septembre  1695. 

Je  vous  remercie,  Monsieur,  de  la  suite  du  dialogue. 
Si  je  m'en  étais  avisé,  je  vous  aurais  prié  de  ne  pas 
rogner  les  feuilles  et  d'en  envoyer  plutôt  moins  à  chaque 
fois;  car  c'est  un  exemplaire  comme  perdu,  au  lieu  qu'on 
l'aurait  pu  relier,  s'il  avait  été  non  rogné.  S'il  n'y  a 
point  d'inconvénient  de  votre  côté  à  envoyer  le  reste,  je 
n'en  trouve  point  de  celui-ci,  et  je  crois  que  notre  ami, 
à  qui    l'adresse  se  fait,  ne  le  trouvera  pas  mauvais.  Il 


378  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

serait  bon  de  lui  faire  quelquefois  quelque  petit  présent 
d'amitié,  j'entends  principalement  M.  du  Til  [Hennebet], 
comme  de  quelques  reliques1  ou  semblables  dévotions 
romaines,  pour  madame  sa  femme  qu'il  aime  bien.  Ces 
sortes  de  marques  de  souvenir  et  de  reconnaissance  font 
passer  bien  plus  doucement  les  choses.  Le  service  qu'il 
rend  est  assurément  considérable,  et  ce  n'est  pas  tou- 
jours sans  peine  qu'il  voit  les  gros  paquets  de  deçà. 
Gomme  il  n'est  pas  le  maître  absolu,  ni  le  seul  qui  voie 
les  choses,  il  le  faut  ménager. 

Je  viens  de  recevoir  la  liste  des  évechés  donnés  : 
Limoges,  à  l'abbé  de  Canisy2  (je  crois  que  c'est  une 
famille  de  Normandie,  alliée  au  neveu  du  P.  de  La 
Chaise)  ;  Perpignan,  à  l'abbé  de  Flamenville3,  grand  sul- 


1.  Nous  avons  trouvé,  au  sujet  de  ces  cadeaux  pieux  usités  au 
xvir  siècle,  une  lettre  assez  amusante  de  Mmo  la  duchesse  de  Savoie  à  la 
R.  M.  abbesse  du  Val-de-Grâce.  Elle  lui  envoyait  le  corps  d'un  saint. 
qu'elle  eut  beaucoup  de  peine  à  faire  partir  pour  Paris,  «  à  cause  de  la 
grandeur  de  la  caisse,  qui  était  la  raison  pour  laquelle  aucun  ne  s'en 
voulait  charger.  Ce  saint  corps  que  j'envoie  au  Val-de-Gràce,  ajoute- 
t-elle,  c'est  au  couvent  que  je  le  donne.  Il  a  fait  une  infinité  de  miracles 
en  nombre  très  considérable  et  très  avéré.  Dites-le  aux  Mères,  cela 
leur  fera  plaisir.  Aussi  une  particularité  que  j'ai  oublié  de  leur  faire 
savoir,  c'est  qu'ordinairement  ces  saints  sont  tirés  des  catacombes,  et 
on  leur  donne  le  nom  que  l'on  veut.  Ce  saint  Victor  a  été  trouvé  avec  son 
nom  écrit  dessus.  Vous  me  manderez  en  quel  endroit  elles  le  mettent.  » 
Turin,  29  juillet  1695.  (Bibl.  nat.,  ms.  23214.) 

Malgré  ces  précautions,  le  saint  Victor  n'est-il  pas  apocryphe,  puisque 
c'est  à  Marseille  qu'il  subit  le  martyre,  en  l'an  290? 

2.  François  de  Carbotiel  de  Canisy  donna,  pendant  la  famine  du 
Limousin,  en  1697,  des  preuves  éclatantes  de  sa  charité.  11  se  démit,  en 
1706,  à  cause  de  sa  faiblesse  de  santé. 

3.  Jean  Hervé  Basan  de  Flamenville  ne  fut  pas  un  prélat  aussi  sulpi- 
cien  que  le  craint  Quesnel,  mais  plutôt  indifférent  aux  querelles  de 
parti.  Nous  avons  cependant  so.usles  yeux  une  lettre  du  1er  janvier  1718 
à  l'évêque  d'Auxerre,  qui  le  montre  sympathique  aux  appelants  :  «  Je 
vous  confesse  que  l'usage  continuel  que  je  fais  du  catalan  rend  mon 
français  si  sauvage  que  je  ne  l'écris  aux  gens  délicats  qu'en  tremblant. 
Je  me  flatte  que  vous  assurez  souvent  S.  E.  le  cardinal  de  Noailles  de 
mon  attachement  pour  sa  personne,  comme  vous  voulez  bien  quelque- 
fois m'assurer  qu'elle  me  continue  son  amitié.  »  (Archives  nationales, 
Jansénisme  L  |8.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  379 

picien  ;  Sencz,  au  P.  Soanen,  prédicateur  de  l'Oratoire 
(c'est  un  enfant  de  Riom  en  Auvergne,  parent  du 
P.  Sirmond);  Apt,  à  l'abbé  de  Foresta  de  Colonguc1, 
grand-vicaire  de  Marseille,  dit-on.  On  croit  que  c'est 
pour  récompense  de  sa  coopération  avec  l'intendant  Le 
Bret. 

Ce  que  je  puis  vous  dire,  sur  le  sujet  de  la  lettre  de 
monsieur  votre  frère,  est  que  je  crois  que  vous  pourriez, 
sans  rien  craindre,  retourner  chez  vous  quand  vous  en 
aurez  bien  envie.  Vous  êtes  extrêmement  utile  où  vous 
êtes,  et  le  bien  que  vous  y  avez  fait  vous  doit  consoler 
de  cet  espèce  d'exil  où  vous  avez  vécu  depuis  treize  ou 
quatorze  ans.  Mais,  au  bout  du  compte,  le  chemin  de 
votre  patrie  vous  étant  ouvert  par  la  Providence,  il 
semble  qu'elle  approuvera  fort  que  vous  en  repreniez 
le  chemin;  mais,  comme  rien  ne  vous  presse,  vous 
ferez  bien,  à  mon  avis,  d'attendre  le  beau  temps  du 
printemps  prochain.  Peut-être  que  d'ici-là  les  affaires 
seront  finies  et  que  votre  présence  n'y  sera  plus  néces- 
saire. Votre  inclination  au  retour,  jointe  à  la  facilité 
qui  se  trouve  à  la  suivre,  semble  marquer  que  Dieu 
vous  remet  en  votre  liberté.  Les  affaires  de  votre 
famille  qui  demandent  votre  présence  est  encore  une 
circonstance  qui  vous  invite  à  en  user.  Votre  évêque 
est  encore  un  interprète  assez  autorisé  de  la  volonté 
de  Dieu,  et  tous  les  mouvements  qu'il  s'est  donnés  pour 
faciliter  votre  retour,  sans  en  avoir  été  prié,,  sont 
quelque  chose  de  considérable.  D'ailleurs,  je  vois  bien 
qu'on  est  las  des  violences  passées.  Ceux  qui  en  sont 
les  auteurs  voient  bien  que  cela  les  rend  odieux  dans  le 
monde  et  à  la  cour.  L'occasion  d'en  rejeter  la  haine  sur 
le  prélat  défunt  est  favorable,  etlesieur  Regnauld  [P  .de 

1.  Ce  Foresta  de  Colongue,  grand .  ami  des  jésuites  et  de  «  la 
inorale  relâchée  »,  nous  dit  l'abbé  Le  Dieu  dans  son  Journal  (t.  I,  p.  82), 
fut  le  premier  évêque  qui  condamna  en  France  le  livre  des  Réflexions 
morales  de  Quesnel,  le  15  octpbre  1703, 


380  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

La  Chaise],  habile  comme  il  est,  sera  bien  aise  de  se 
faire  honneur  du  retour  de  beaucoup  de  gens  pour  j 
faire  croire  que  le  défunt  a  fait  tout  le  mal  et  qu'il  ne 
tenait  pas  à  lui,  sieur  Regnauld,  qu'on  ue  se  fût  abstenu 
de  ces  voies  violentes  et  odieuses.  Il  voit  peut-être 
bien  aussi  que  voilà  une  nouvelle  scène,  que  les  prin- 
cipaux postes  se  trouvent  remplis  de  gens  qui  peuvent 
parler  et  ouvrir  les  yeux  au  maître.  Il  est  Je  la  poli- 
tique de  les  prévenir  et  de  s'en  faire  un  mérite.  Je  ne 
sais  si  c'est  par  ces  vues  que  M.  Rivette1,  un  des  exiles 
de  Douai,  et  qui  était  à  Coutances,  est  rappelé.  Son 
ordre  est  signé  du  8  août,  jour  anniversaire  de  la  mortde 
notre  cher  Père,  et  deux  jours  après  celle  de  M.  de  Paris. 
L'époque  est  remarquable.  Je  conclus  qu'il  y  a  lieu  de 
se  fier  à  la  parole  du  sieur  Regnauld  et  du  prélat. 
Quoiqu'il  ne  soit  pas,  ce  prélat,  un  homme  extraordi- 
naire, ni  par  lui-même  d'un  grand  crédit,  on  ne  laisse 
pas  de  le  considérer  à  cause  de  sa  famille,  qui  est 
fort  accréditée  à  la  cour,  au  parlement  et  dans  le 
monde. 

Vous  savez  maintenant  le  successeur  de  M.  de  Paris. 
On  ne  pouvait  pas,  ce  me  semble,  mieux  tomber  pour 
la  piété  et  la  droiture.  De  dire  s'il  aura  part  aux 
aifaires  générales  de  l'Eglise,  ni  s'il  aura  toutes  les 
qualités  de  tête  nécessaires  pour  les  reprendre  par  le 
fondement  et  les  remettre  sur  un  bon  pied,  c'est  ce  que 
je  ne  sais  pas. 

Le  roi  avait  dit  qu'il  mettrait  un  homme  à  Paris  qui 
n'aurait  rien  autre  chose  à  faire  que  de  bien  gouverner 
son  diocèse,  et,  si  cela  est  vrai,  il  semblerait  que  le  roi 
n'aurait'pas  dessein  de  le  charger  d'autre  chose. 


1.  Jacques  Rivette,  chanoine  de  Douai,  exilé  depuis  1691,  à  la  suite  de 
l'affaire  de  la  fourberie  de  Douai.  Appelant  de  la  bulle  Unigenitus,  il 
fut  interdit  de  toutes  fonctions  en  1723  et  mourut  en  1737,  privé  des 
sacrements.  (Nécrologe  de  Cerveau,  T,  296.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  381 

Il  est  vrai  que  M.  l'évoque  d'Orléans1  a  été  nommé 
aussitôt.  C'est  un  prélat  fort  aimable  et  dont  la  bonté 
pour  moi  me  semblerait  inviter  à  lui  en  faire  compli- 
ment ;  mais  je  ne  saurais  féliciter  sur  ce  sujet-là  un 
homme  que  je  plains  de  ce  qu'il  se  voit  attaché  à  la 
cour  par  de  nouveaux  liens.  J'aurai  peut-être  plus  de 
peine  à  me  dispenser,  pour  certaines  raisons,  d'écrire 
à  Dom  Antoine  de  Saint-Bernard  [Noailles]  ;  mais  je 
ne  me  presserai  pas.  C'est  ainsi  que  j'appelle  le  nouvel 
archevêque,  qui  accepte  le  fardeau  le  jour  de  Saint- 
Bernard,  bon  augure  pour  les  religieux  de  cet  ordre,  et 
qui  s'appelle  Louis-Antoine.  Dieu  veuille  qu'il  accorde 
la  conscience  du  grand  Louis  avec  les  affaires  d'Antoine 
Arnauld,  comme  il  unit  leurs  noms  en  sa  personne  ! 

N'a-t-on  point  envoyé  à  Borne  le  nouveau  livre  de 
M.  Nicole  contre  les  quiétistes?  C'est  un  in-12,  où  il 
combat  les  livres  censurés  par  feu  l'archevêque  de 
Paris  sur  cette  matière.  Son  ordonnance  esta  la  tête.  Il 
aurait  pu  y  mettre  aussi  celle  de  M.  de  Paris  d'aujour- 
d'hui et  de  M.  de  Meaux;  mais  le  livre  était  imprimé 
du  vivant  du  défunt  prélat,  qui  n'aurait  peut-être  pas 
agréé  cette  union. 

M.  Lescuyer  a  raison  dans  sa  lettre  d'exciter  M.  Henne- 
bel  à  poursuivre  les  réparations  mentionnées.  Il  n'y  a 
pas  assez  de  vigueur  dans  sa  conduite,  et  on  abuse,  à 
Borne,  de  sa  douceur.  On  ne  lui  accorde  rien,  et  on 
favorise  les  autres,  parce  qu'ils  font  les  méchants  et 
qu'on  les  craint. 

1.  Pierre  du  Gambout  de  Coislin  fut  fait  cardinal  le  8  août  par  Louis  XIV, 
qui  avait  droit  à  une  nomination  après  la  mort  de  Harlay.  Saint-Simon 
nous  dit  qu'à  la  cour  «il  était  dans  une  vénération  singulières  et  nous  en 
donne  un  attrayant  portrait:  «C'était  un  homme  de  moyenne  taille,  gros, 
court,  entassé,  le  visage  rouge  et  démêlé,  un  nez  fort  aquilin,  de  beaux 
yeux  avec  un  air  de  candeur,  de  bénignité,  de  vertu,  qui  captivait  en  le 
voyant,  et  qui  touchait  bien  davantage  en  le  connaissant.  » 


382  CORRESPONDANCE    DE    PASGCIER    QUESNEL 

Que  sue  l  à  du   Vaucel 

23  septembre  1695. 

Il  n'y  a  point  de  nouvelles  ici.  Le  roi  Guillaume  est 
en  Hollande,  aussi  content  de  l'effet  de  ses  bombes 
sur  Namur  qu'on  l'est  mal  ici  du  succès  des  bombes 
françaises  sur  Bruxelles.  Depuis  le  jour  que  les  Fran- 
çais se  retirèrent,  l'eau  a  tellement  succédé  au  feu  qu'il 
a  toujours  plu,  hors  quelque  peu  de  jours  d'intervalle. 

On  espère  toujours  bien  de  Dom  Antoine  de  Saint- 
Bernard  {Nouilles].  On  dit  même  qu'il  a  donné  de 
bonnes  paroles  pour  la  Viémur  [Port-Royal]. 

Vous  savez  mieux  que  nous  ce  que  peut  être  devenue  la 
flotte  de  Russel.  Elle  était  revenue  à  la  vue  de  Marseille  ; 
mais  un  vent  de  commande  l'a  renvoyée,  on  ne  sait  où, 
et,  cinq  jours  après,  on  ne  savait  encore  de  quel  côté 
elle  était  allée. 

Je  ne  sais  encore  comment  nous  pourrons  faire  venir 
M.  du  Chemin  [Vanderstraet].  Une  lettre  où  je  lui  man- 
dais de  venir  par  le  plus  court  chemin  a  été  perdue  ou 
interceptée.  Depuis,  les  choses  n'améliorent  pas.  On  est, 
ici,  fort  irrité.  Je  doute  qu'on  puisse  avoir  un  passeport. 

On  parle  même  de  chasser  tous  les  Français  et  que 
quelques-uns  ont  déjà  plié  bagages.  11  ne  peut  donc 
venir  et  entrer  qu'incognito.  Un  homme  un  peu  résolu 
et  accoutumé  aux  voyages  n'y  aurait  pas  de  peine; 
mais  un  étranger,  qui  n'est  pas  hardi,  serait  embar- 
rassé. Nous  verrons.  M.  Robert  le  chanoine  est  à 
Paris.  Je  l'ai  chargé  de  ce  paquet.  Quoique  M.  du  Che- 
min se  doute  qu'on  pourra  m'obliger  de  revenir,  il 
ne  laisse  pas  de  vouloir  faire  le  voyage;  et  peut-être 
serait-il  bon,  en  ce  cas-là,  qu'il  demeurât  ici  quel- 
qu'un   pour  les  gages,    jusqu'à  un    certain  temps,  et 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  383 

pour  la  garde  des  archives  du  monastère,  qu'il  ne  sera 
pas  facile  de  transporter  en  ce  temps-ci. 

V Essai  du  Dictionnaire  critique,  non  plus  que  le 
Dictionnaire  même,  n'est  point  du  sieur  Le  Clerc,  mais 
du  sieur  Bayle,  comme  me  Ta  assuré  M.  Van  Bond,  qui 
connaît  particulièrement  l'auteur  et  l'imprimeur. 

Vous  avez  su  la  mort  subite  de  l'évêque  de  Namur. 
On  n'a  point  à  espérer  de   bon  successeur,  n'y  ayant 
aucun  sujet  qui  vaille  dans  le  pays,  entre  ceux  à  qui 
on  pourrait  penser. 

Le  maréchal  de  Boufflcrs  a  été  relâché  sur  ce  que 
l'on  veut  bien,  en  France,  laisser  rançonner  les  prison- 
niers de  Dixmude,  ce  qu'on  a  toujours  voulu,  pour  la  fin 
de  la  campagne  où  l'on  est. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

30  septembre  1695. 

J'ai  lu,  dans  la  lettre  de  M.  du  Til  [Hennebel],  ce 
qui  a  été  mandé  de  Madrid  par  le  nonce.  On  verra, dans 
la  suite,  si  ce  ne  sont  point  des  paroles  sans  effet.  Depuis 
qu'on  a  fait  espérer  à  Madrid  qu'on  enverrait  ici  des 
ordres  conformes  à  ces  promesses,  on  devrait  en  avoir 
vu  quelques  effets.  Cependant  le  sieur  Arcade  [r arche- 
vêque de  Malines]  est  toujours  aussi  rétif  que  jamais. 
Un  honnête  homme  lui  parlant  du  malheur  du  bombar- 
dement, il  lui  dit  que  ce  n'était  pas  le  grand  mal,  que 
c'étaient  les  jansénistes. 

Tout  ce  que  vous  me  marquez  de  votre  lettre  à  mon- 
sieur votre  frère  me  paraît  fort  bien,  et  je  vois  que  tout  le 
monde  espère  un  gouvernement  tranquille  sous  le  nou- 
veau prélat.  «  On  en  attend  toute  sorte  de  bien  (m'écrit 
«  M.  Nicole),  mais  ce  n'est  pas  en  la  manière  qu'on 
«  tâche  d'envenimer.  On  ne  prétend  point  du  tout  qu'il 
«  se  signale  dans  les  questions  du  temps,  ni  qu'il  favo- 


384  CORRESPONDANCE    DE   PASQUIER    QUESNEL 

«  rise  ce  qu'on  appelle  le  jansénisme;  mais  on  prétend 
«  qu'il  ne  fera  rien  de  nouveau,  qu'il  n'aura  point  de 
«  passions  et  qu'il  édifiera  l'Eglise  par  sa  bonne  vie.  Gela 
«  suffit  à  des  gens  qui  n'ont  point  de  mauvais  sentiments 
«  pour  lesquels  on  ait  besoin  de  connivence.  Pour  moi,  je 
«  ne  l'ai  point  encore  vu,  et  je  l'aime  avec  passion.  Je 
«  me  souviens  qu'il  y  a  huit  ans  que  j'assistais  à  un 
«  acte  de  Sorbonne  auquel  il  présidait.  Il  le  fit  de  si 
«  bonne  grâce  que  je  ne  pus  m'empecher  de  lui  souhai- 
«  ter  la  place  qu'il  occupe.  C'était  une  pensée  sans  espé- 
«  rance  et  inutile;  mais  je  n'ai  pu  m'empecher  de  m'en 
«  souvenir  agréablement  et,  du  reste,  d'être  plus  sur 
«  mes  gardes  que  je  n'ai  jamais  été,  de  peur  qu'il  ne 
«  paraisse  de  l'inclination,  etc.  » 

Voilà  ce  qu'écrit,  de  fort  bon  sens,  un  homme  que 
l'on  dit  qui  baisse  fort  et  qu'on  ne  croit  pas  avoir  long- 
temps à  vivre.  N'aura-t-on  point  envoyé  à  Rome  son 
livre  contre  les  quiétistes?  Ce  sera,  apparemment,  le 
dernier  ouvrage  de  cet  excellent  auteur. 
'  On  est,  à  Port-Royal,  dans  un  grand  mouvement  d'ac- 
tions de  grâces,  quoiqu'on  y  tremble  encore  du  péril 
passé.  Ce  misérable  archevêque,  comme  un  autre 
Aman,  avait  résolu  la  perte  de  ce  pauvre  petit  peuple. 
Le  jour  était  pris  pour  les  disperser  de  côté  et  d'autre 
et  dissiper  cette  sainte  communauté.  Il  n'a  manqué  son 
coup  que  de  six  jours,  et  vous  voyez  que  Dieu  l'a  pris 
en  flagrant  délit  et  l'a  prévenu  d'une  manière  qui  fait 
paraître  visiblement  sa  protection  sur  ces  bonnes  filles. 
Aussi  sont-elles  dans  une  parfaite  reconnaissance. 
«  Que  dites-vous  de  ces  six  jours,  ma  sœur?  disait  une 
d'entre  elles  à  une  autre.  —  Je  dis,  répondit  celle-ci 
prestement,  qu'il  nous  faut  aimer  Dieu  six  fois  davantage 
qu'auparavant.  » 

Cela  les  met,  en  effet,  dans  un  grand  renouvellement 
de  ferveur,  et  j'espère  que  Dieu  récompensera  leur  fidé- 
lité sur  la  signature.  Il  y  a  lieu  d'espérer  que  le  nouveau 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  385 

prélat  les  traitera  avec  équité.  On  me  mande  que  le 
roi  a  été  extrêmement  surpris  quand  on  lui  a  demandé 
le  rappel  du  R.  P.  général  de  l'Oratoire.  «  Gomment, 
dit-il,  le  P.  général,  et  où  donc  est-il?  »  Et,  ayant  su 
qu'il  y  avait  longtemps  qu'il  était  exilé  par  son  ordre, 
il  en  a  paru  chagrin.  Ainsi  on  espère  qu'il  reviendra 
bientôt. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

7  octobre  1695 

De  l'humeur  que  vous  me  connaissez,  vous  jugez 
bien  de  l'accueil  que  j'ai  fait  au  beau  décret  qui  con- 
damne un  aussi  bon  livre  que  P  Année  chrétienne1.  Je 
ne  puis  regarder  ceux  qui  en  sont  les  auteurs  que 
comme  les  procureurs  du  diable  pour  détruire  en  son 
nom  les  œuvres  de  Dieu.  Car  c'est  trop  peu  dire  que  de 
dire  que  ce  sont  des  aveugles,  quibus  non  subest 
scientia  Dei,  qui  appellent  le  bien  mal,  et  qui  se 
rendent  dignes  de  la  malédiction  et  de  l'anathème  de 
Dieu,  pendant  qu'ils  abusent  de  leur  puissance  pour 
excommunier  ceux  qui  voudraient  chercher  la  voie  du 
salut  dans  un  ouvrage  qui  l'a  fait  voir  si  purement.  Si  feu 
M.  Arnauld  était  encore  au  monde,  je  crois  qu'il  mour- 
rait de  douleur.  Car  c'est  un  livre  pour  lequel  il  avait 
une  estime  infinie,  par  la  vue  du  bien  qu'il  pouvait 
faire  dans  l'Eglise,  et  il  en  faisait  fort  exactement  sa 
lecture,  les  fêtes  et  dimanches. 

Que  veulent-ils  dire  avec  leur  Donec  corrigatur,  au 
livre  de  la  Dévotion  à  la  Sainte  Vierge?  11  faudra  leur 
aller  faire  la  cour  pour  savoir   ce    qui  leur  a  déplu. 

1.  Décret  du  pape  mettant  à  l'index  l'Année  chrétienne,  de  Le 
Tourneux,  et  la  Dévotion  à  laSainte  Vierge,  deBaillet,  endatedul7  sep- 
tembre 1695. 

i.  25 


38ô  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Mais  je  gage  qu'ils  ne  Poseront  dire.  Que  ces  gens-la 
sont  méprisables,  et  que  je  vous  sais  bon  gré  d'en  être 
las  !  Pour  moi,  je  n'ai  pas  assez  de  flegme  pour  les  voir 
d'aussi  près  que  vous  faites. 


Quesnel  à  Noaillcs,  archevêque  de  Paris 

octobre  1695. 

Monseigneur,  souffrez,  s'il  vous  plait,  que  je  me 
mette  en  esprit  à  vos  pieds  pour  y  recevoir  votre  sainte 
bénédiction,  que  je  vous  supplie  de  ne  me  pas  refuser, 
et  pour  y  renouveler  la  promesse  solennelle,  que  j'ai 
faite  à  la  face  des  autels,  de  vous  rendre  toute  ma  vie 
une  fidèle  obéissance  comme  à  mon  père,  mon  pasteur 
et  mon  archevêque.  Si  je  puis  ajouter  quelque  chose 
à  un  si  saint  engagement,  je  le  fais,  Monseigneur,  de 
toute  la  plénitude  de  mon  cœur,  et  je  ne  craindrai 
jamais  de  me  trop  engager  à  une  autorité  dans  laquelle 
je  reconnais  celle  de  Jésus-Christ,  ni  de  me  trop  sou- 
mettre à  un  joug  que  votre  charité  pastorale  rendra 
toujours  doux  et  léger,  et  qui  doit  un  jour  faire  une 
partie  de  ma  confiance  devant  Dieu.  Je  n'ose  presque 
dire  que,  dès  maintenant,  il  fait  le  sujet  de  ma  joie, 
pendant  que  j'apprends  que  le  changement  qu'il  a  plu 
à  Dieu  de  faire  en  votre  personne,  Monseigneur,  vous 
jette  dans  la  frayeur  et  vous  fait  regarder  avec  une 
nouvelle  crainte  ce  surcroît  de  travail,  qui,  en  effet, 
doit  faire  trembler  tous  ceux  qui  l'envisagent  avec  les 
yeux  de  la  foi.  Mais  c'est  cette  crainte  même  où  nous 
vous  voyons,  Monseigneur,  qui  fait  notre  joie,  parce 
qu'elle  nous  est  un  témoignage  de  la  lumière  et  de  la 
grandeur  de  votre  foi,  une  marque  du  choix  de  Dieu, 
et  comme  un  gage  de  la  miséricorde  qu'il  nous  prépare 
et  de  la  bénédiction  qu'il  veut  que  nous  espérions  de 
votre  ministère.    Permettez-nous  donc,    s'il  vous  plaît, 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  387 

Monseigneur,  des  sentiments  qui  sont  en  nous  des 
effets  de  l'espérance  chrétienne,  spe  gaudentes.  Car, 
comme  elle  est  fort  différente  de  la  joie  du  monde,  qui 
ne  considère  dans  les  dignités  de  l'Eglise  que  ce  qu'elles 
ont  d'éclat  et  d'avantages  temporels,  aussi  n'est-elle  pas 
incompatible  avec  la  crainte  et  la  frayeur  que  la  sain- 
teté de  ces  dignités  et  les  périls  inséparables  de  leurs 
fonctions  impriment  dans  l'esprit  de  ceux  qui  vivent  de 
la  foi.  Non,  Monseigneur,  nous  n'avons  garde  de  trou- 
ver étrange  que  vous  disiez  avec  un  grand  pape  ce  qu'il 
disait  dans  une  semblable  occasion  :  Domine,  audivi 
auditum  tuum,  et  timui  ;  consideravi  opéra  tua  et 
expavi.  Quid  enim  tam  insolitum,  tampavendum,  quam 
labor  fragili,  sublimitas  humili,  dignitas  non  merenti? 
Mais  la  même  foi,  qui  effraie  en  faisant  voir  tant 
d'écuoils  où  d'autres  ont  fait  naufrage,  rassure  aussi 
par  la  promesse  que  Jésus-Christ  a  faite  aux  succes- 
seurs des  apôtres,  aussi  bien  qu'aux  apôtres  mêmes, 
d'être  toujours  avec  eux  jusqu'à  la  consommation  des 
siècles.  C'est  pourquoi  je  ne  doute  point,  Monseigneur, 
que  vous  n'ajoutiez  avec  le  même  pape  :  Et  tamennon 
desperamus  neque  deficimus,  quia  non  de  nobis,  sed  de 
illo  prœsumimus  qui  operatur  in  nobis. 

C'est  mon  devoir,  quelque  indigne  que  j'en  sois, 
d'élever  sans  cesse  les  mains  au  ciel  pour  attirer  ce 
secours  de  Dieu  sur  votre  personne  sacrée  et  particu- 
lièrement sur  les  prémices  de  sa  nouvelle  administra- 
tion. J'espère  que  sa  grâce  m'y  rendra  fidèle,  aussi 
bien  qu'à  l'obligation  que  j'ai  d'être,  avec  le  plus  pro- 
fond respect  et  avec  une  reconnaissance  toute  parti- 
culière, 

Monseigneur,  de  Votre  Grandeur,  le  très  humble,  très 
obéissant  et  très  obligé  serviteur  et  fils, 

Pasquier  Quesnel, 
Prêtre  de  l'église  de  Paris,  de  l'Oratoire  de  Jésus. 


388        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

Quesnel  à  du  Vaucel 

14  octobre  1695. 

Je  savais  déjà  la  nouvelle  du  gratis  de  M.  de  Paris, 
que  Ton  dit  être  de  25.000  écus.  C'est  un  présent  que 
le  pape  fait  aux  pauvres,  comme  on  me  le  mande,  et  le 
nouveau  prélat  en  fera  apparemment  meilleur  usage  que 
les  officiers  de  Rome  à  qui  on  arrache  cette  proie. 
Pour  ce  qui  est  des  rappels,  il  faut  attendre  pour  en 
juger.  J'ai  ouï  dire  que  le  P.  Quesnel  n'est  sorti  de 
France  que  parce  que  feu  M.  de  Paris  ne  voulut  pas  le 
dispenser  de  signer  certaine  pancarte  de  l'Oratoire,  et 
qu'on  lui  fit  entendre,  par  lettre  du  secrétaire  de  cette 
congrégation,  qu'en  quittant  l'Oratoire,  s'il  le  faisait,  il 
ne  devait  pas  s'attendre  qu'on  le  laissât  en  repos  sur  le 
pavé  du  roi.  Sur  quoi  il  aima  autant,  dit-on,  choisir 
lui-même  son  exil,  selon  son  goût,  que  d'attendre  que 
d'autres  lui  en  choisissent  un  autre,  contre  son  gré. 

11  n'y  a  pas  sujet  de  craindre  qu'on  lui  fît  de  la 
peine  à  Paris,  s'il  y  retournait;  mais,  comme  il  n'aime 
point  à  changer  de  figure,  s'il  n'avait  la  liberté  entière 
de  rentrer  dans  sa  communauté  sans  payer  aucun  tribut 
aux  nouvelles  décisions,  je  ne  crois  pas  qu'il  se  pressât 
beaucoup  de  retourner,  ou  au  moins  de  se  mettre  en 
public. 

Ces  Français,  que  vous  regardez  avec  des  yeux  de 
pitié,  ne  laissent  pas  d'enlever  les  chariots  de  Lou- 
vain  et  de  Malines.  Vous  dites  que  la  campagne  n'est 
pas  trop  triomphante  pour  eux.  Je  vous  dis  que  leurs 
disgrâces  mêmes  sont  triomphantes,  et  leurs  pertes  glo- 
rieuses. Ils  ont  rendu  Casai,  en  Italie,  mais  parce  qu'on 
n'y  pouvait  pas  aller,  et  cela  après  sept  ans  de  blocus. 
Encore  ne  l'ont-ils  pas  rendu  aux  assiégeants,  mais  à 
son  premier  maître.  La  ville  n'était  point  à  eux,  mais  la 
citadelle  seule.  En  Catalogne,  ils  ont  obligé  une  puis- 


CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL  389 

santé  flotte  et  une  armée  puissante  de  terre  de  lever  le 
siège  de  devant  Palamos.  Ils  ont  obligé  les  Anglais  et 
les  Hollandais  de  se  retirer  de  devant  Dunkerque, 
sans  rien  faire  et  avec  grande  perte.  Ils  ont  défendu 
Namur  durant  deux  mois.  Ils  y  ont  fait  périr  20.000  à 
30.000  hommes  et  des  dépenses  excessives.  Ils  leur  ont 
pillé  la  Flandre,  enlevé  deux  villes,  fait  10.000  prison- 
niers, ruiné  la  capitale  du  pays,  etc.  Cela  n'est-il  pas 
triomphant,  à  parler  humainement,  surtout  ayant  toute 
l'Europe  sur  les  bras?  En  Allemagne,  ils  ont  passé 
le  Rhin  et  ravagé  le  pays  ennemi,  et  ceux-ci  n'ont  pas 
osé  le  passer  pour  prendre  leur  revanche. 
Je  me  divertis  à  vous  riposter. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

21  octobre  1695. 

Le  sieur  Albin  [cardinal  Casanate]  ne  saurait  mettre 
d'emplâtre  qui  vaille  sur  une  aussi  grande  plaie  que  la 
condamnation  de  l'Année  chrétienne.  Ces  gens-là  ne 
font  rien  de  bon  pour  l'Eglise,  et  ils  ne  peuvent  souf- 
frir ce  que  les  autres  font.  Je  ne  sais  comment  ils  croient 
qu'il  y  aille  de  leur  honneur  de  faire  des  décrets  qui  ne 
seront  point  observés. 

M8'1"  de  Ghâlons  a  reçu  ses  bulles  à  Ghâlons,  le 
onzième  du  mois  courant,  dans  la  fête  de  saint  Denis, 
premier  évêque  de  Paris.  Il  a  fait  la  démission  de  l'évê- 
ché  de  Ghâlons  et  s'est  allé  retirer  à  son  séminaire,  et 
on  ne  croit  pas  qu'il  vienne  se  mettre  en  possession 
de  son  archevêché  qu'après  la  Toussaint.  On  croit  que 
monsieur  son  frère  lui  succédera;  c'est  celui  qui  a  quitté 
l'abbaye  de  Haute-Fontaine  pour  n'être  point  pluraliste. 
Il  a  chez  lui,  depuis  six  mois,  un  de  nos  amis  qui 
s'appelle  M.  l'abbé  Boileau.  Ce  n'est  ni  le  docteur,  ni  le 
prédicateur,  mais  un  excellent  ecclésiastique  sans  degrés, 


390  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

qui  a  été  précepteur  des  enfants  de  M.  de  Luynes  et 
qui  est  dans  une  grande  réputation  de  sagesse,  de  capa- 
cité, de  piété,  et  qui  prêche  même  très  bien,  mais  apos- 
toliquement  et  solidement. 

Il  est  vrai  que  l'archevêque  d'Aix  a  eu  l'abbaye  que 
vous  marquez,  mais  c'est  en  rendant  celle  de  Saint- 
Taurin,  d'Evreux.  Le  P.  Soanen  est  un  petit  politique, 
à  qui  le  désir  de  faire  fortune  a  fait  tourner  la  tête1. 
J'ai  été  son  meilleur  ami,  et  je  crois  que  cela  est  fait  pour 
toujours.  Il  m'a  écrit  plusieurs  fois  ici.  La  dernière  fois 
que  je  lui  écrivis,  ce  fut  à  l'occasion  d'une  maladie 
aiguë  et  prompte  qui  pensa  l'emporter.  Je  lui  mandai 
que  j'en  avais  de  la  joie  et  que  j'avais  eu,  au  contraire, 
de  la  douleur  d'apprendre  qu'il  était  sur  la  liste  des  ôvê- 
chés  ;  que  j'espérais  que  cet  accident  lui  ôteraitdu  cœur 
toutes  ces  pensées  d'élévation;  que  c'était  apparemment 
la  dernière  fois  que  je  lui  écrirais,  parce  que,  s'il  deve- 
nait une  fois  évêque,  je  prenais  congé  par  avance  de  sa 
petite  Grandeur,  etc.  Il  ne  me  répondit  point,  et  je  lui  ai 
tenu  parole.  Il  n'y  a  eu  aucune  nouvelle.  M.  l'arche- 
vêque de  Paris  n'a  dû  venir  à  Paris  qu'après  les  fêtes.  Il 
a  donné  sa  démission  pour  l'évêché  de  Ghâlons  et  s'est 
mis  en  retraite  dans  son  séminaire.  11  y  a  un  M.  Boi- 
leau,  fort  de  mes  amis  et  en  général  des  gens  de  bien 
(c'est  celui  de  l'hôtel  de  Luynes),  qui  est  depuis  six 
mois  avec  l'abbé  de  Noailles,  son  frère,  qui  a  quitté 
l'abbaye  de  Haute-Fontaine  et  que  l'on  croit  qui  sera 
évêque  de  Ghâlons.  Je  sais  qu'il  prendra  encore  con- 
fiance en  d'autres  personnes  de  mérite. 

1.  Quesnel  jugera  tout  autrement,  quelques  années  plus  tard,  l'admi- 
rable caractère  de  M.  de  Senez,  ce  grand  martyr  du  jansénisme, 
qui  trouva  de  beaux  accents  indignés,  lors  des  condamnations  du 
P.  Quesnel.  «L'a-t-on  cité?  écrit-il.  L'a-t-on  voulu  ouïr?  C'est  un  inno- 
cent qu'ils  veulent  lapider  et  rendre  hérétique,  pour  avoir  voulu  dire 
trop  de  vérités.  »  {Lettres,  t.  I,  p.  71-9o.)  Jean  Soanen  était  né  à  Riom, 
en  1647.  11  mourut,  exilé,  en  1740,  après  treize  années  de  réclusion  à 
l'abbaye  de  la  Chaise-Dieu. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  391 

L'auteur  de  la  Remontrance ,  en  omettant  les  points 
interrogants,  lorsque  la  période  est  fort  longue,  suit  le 
sentiment  et  la  pratique  commune.  Les  Maximes  ont 
été  imprimées  sur  l'imprimé  d'Arras.  Il  y  a  beaucoup 
de  personnes,  auteurs  graves,  qui  écrivent  vérités,  aimés, 
avec  un  S,  qui  mettent  procès,  succès,  exprès,  comme 
vous  le  voyez,  l'accent  grave  ou  aigu  faisant  la  dis- 
tinction. Nous  verrons  ce  que  l'Académie  en  décidera. 
Voilà  la  Question  curieuse  augmentée. 


Qnesnel  à  du  Vaucel 

18  novembre  1695. 

Je  ne  sais  si  je  vous  ai  écrit  l'attaque  d'apoplexie 
qu'eut  M.  Nicole,    le  jour   de  Saint-Martin  au  matin. 
Non,    c'était  ce  jour-là  que  je  vous   écrivais.  On  lui 
donna  de  l'émétique,  et  on  lui  a  tiré  seize  palettes  de 
sang.  Il  reçut  le  saint  viatique,  l'après-midi.  On  crai- 
gnait que,  s'il  en  revenait,  il  ne  demeurât  paralytique. 
Je  viens  d'en  recevoir  des  nouvelles  du  15.  On  l'avait 
cru   à  l'agonie,  le   13  au  soir;  on  lui  donna  quelques 
gouttes  d'Angleterre  qui  le  firent  revenir1.  Le  14,  il  fut 
de  mieux  en  mieux,  au  moins  jusqu'à  quatre  heures  du 
soir,  que  celui  qui  m'écrit  l'avait  quitté.  Il  n'était  pas 
hors  de  danger;  mais  il  y  avait  plus  à  espérer.  Il  sortit 
d'un  assoupissement  où  il  était,  pour  dire  à  un  abbé 
d'un  mérite  distingué  qui  lui  faisait  compliment  sur  le 
succès  du  remède  :  «  Je  suis  honteux  qu'on  ait  donné 
à  un  coquin  un  remède  fait  pour  les  rois.  » 

Le  nouvel  archevêque  de  Paris  prit  possession  de  son 

1.  C'est  la  duchesse  de  Grammont  qui  lui  avait  donné  les  gouttes 
d'Angleterre.  (Note  de  Quesnel.)  Ces  gouttes  d'Angleterre,  ou  «  gouttes 
noires  »,  étaient  à  base  d'opium.  Le  Dictionnaire  de  Trévoux  y  l'ait 
entrer  les  plus  curieux  mélanges,  comme  de  la  poudre  de  crâne  de 
pendu,  de  vipères  sèches,  etc. 


392  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

archevêché,  la  veille  de  Saint-Martin,  et  ce  même  jour  il 
fit  distribuer  10.000  livres  aux  pauvres.  Il  a  fait  officiai 
M.  Joly,  chantre;  vice-gérant  M.  Dreux,  sons-chantre, 
et  promoteur  un  M.  Ghapellicr,  chanoine  de  Notre- 
Dame.  Je  crois  que  ce  sont  ceux  que  le  chapitre  avait 
établis  durant  la  vacance  de  ces  mêmes  places.  M.  Joly 
est  un  savant,  qui  a  été  avocat  et  est  néanmoins  cha- 
noine, il  y  a  soixante-quatre  ans;  de  sorte  qu'il  faut 
qu'il  ait  au  moins  quatre-vingt-dix  ans.  Il  ne  laisse  pas 
d'aller  tous  les  jours  à  matines,  à  minuit,  et  de  faire 
tout  comme  un  jeune  homme.  C'est  lui  qui  a  fait  le 
livre  de  la  Restitution  des  grands,  un  autre  contre 
l'éducation  que  le  cardinal  Mazarin  avait  donnée  au  roi, 
et  un  latin,  de  la  Ré  formation  du  bréviaire. 

J'admire  les  chicaneries  que  l'on  fait  à  don  Juan  de 
Palafox  pour  empêche  •  sa  canonisation.  Il  y  a  grand 
sujet  de  craindre  de  faire  un  jugement  téméraire  en 
accusant  ce  saint  prélat  de  vanité  ;  car  ce  qu'un  homme 
du  commun  peut  écrire  par  vanité,  un  saint  le  peut 
écrire  par  un  très  bon  motif.  Saint  Paul  aurait  eu  de  la 
peine  à  passer,  s'il  avait  eu  à  être  saint  dans  les  formes 
d'aujourd'hui.  Feu  M.  Arnauld  trouvait  un  défaut  bien 
contraire  à  celui-là  dans  le  saint  prélat;  car  il  croyait 
qu'il  se  rabaissait  trop  et  que  son  humilité  était  exces- 
sive. En  effet,  elle  était  extrême,  et  c'était  la  vertu  qui 
dominait  en  lui. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

25  novembre  1695. 

Il  est  enfin  allé  à  Dieu,  le  pauvre  M.  Nicole.  Ce  fut 
mercredi,  16  du  mois,  à  neuf  heures  du  soir.  Je  perds 
un  bon  ami,  car  il  avait  pour  moi  une  extrême  bonté, 
quoique  je  l'aie  souvent  brusqué  sur  son  pouvoir  phy- 
sique.   Il    voit    maintenant  la   vérité    à   nu,'  et   sans 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUTER    QUESNEL  393 

mélange  des  illusions  de  l'esprit  humain.  Il  a  toujours 
été  très  attaché  à  la  doctrine  de  la  prédestination  gra- 
tuite et  de  la  grâce  efficace  par  elle-même,  et  dans  les 
écrits  qu'il  a  faits,  môme  pour  sa  grâce  générale,  il  a 
déclaré  qu'il  ne  relâchait  rien  pour  cela  de  la  doctrine 
de  saint  Augustin  pour  l'efficacité  de  la  grâce.  Vous 
verrez,  dans  l'extrait  de  la  Gazette  de  Paris,  comment 
on  en  parle. 

Voilà  aussi  la  justification  du  gratis,  et  des  vers  en 
l'honneur  de  notre  nouvel  archevêque. 

VERS    SUR   LE    GRATIS    DES  BULLES   DE   L'ARCHEVÊCHÉ    DE    PARIS 

Le  pape,  en  bon  pasteur  discernant  ses  ouailles 

Et  plaçant  ses  bienfaits  différents, 
Vient  d'accorder  gratis  les  bulles  à  Noailles, 
Qui  coûteraient,  dit-on,  soixante  mille  francs. 
Quelque  Judas  dira  :  «  Ce  pape  eût  pu  mieux  faire.  » 
Mais  non,  lui  qui  chérit  les  pauvres  comme  un  père, 
Sait  qu'ils  ne  perdront  rien  à  ce  sage  gratis. 
Pour  eux,  toujours  la  somme  est  également  bonne. 
Qu'importe  que  ce  soit  le  pape  qui  leur  donne, 
Ou  l'archevêque  de  Paris  ? 

ÉPITAPHE  DU  DÉFUNT  ARCHEVEQUE  DE    PARIS 

Ci-gît  un  demi-cardinal. 
Il  fut  parfait,  selon  nature. 
En  cour  il  fit  grande  figure. 
Passant,  n'en  dis  ni  bien  ni  mal. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

G  janvier  1696. 

Le  pauvre  P.  Thomassin  mourut,  le  24  du  passé,  à 
Saint-Magloire,  âgé  de  soixante-dix-sept  ans  et  devenu 
enfant.    L'éveché  de  Langres   est  donné   à   l'abbé   de 


394  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Cler  m  ont-Tonnerre,  neveu  de  Mffr  de  Noyon1.  Voilà 
trois  pairs  ecclésiastiques,  de  ce  nom  de  Cler  mont  : 
Laon2,  Noyon  et  Langres.  Celui  de  Ghâlons  est  donné, 
comme  on  s'en  doutait  bien,  à  l'abbé  de  Noailles,  frère 
de  M.  l'archevêque  de  Paris,  frère  en  piété  aussi  bien 
que  par  la  naissance.  C'est  lui  qui  avait  quitté  l'abbaye 
de  Haute-Fontaine  et  l'a  fait  donner  à  celui  qui  était 
grand-vicaire  à  Châlons  et  l'est  à  Paris,  appelé  Roan- 
ne!. L'abbé  de  Noailles,  sentant  approcher  le  jour  de  sa 
nomination,  dont  il  savait  des  nouvelles,  a  passé  plu- 
sieurs nuits  dans  l'insomnie  et  dans  les  larmes.  Voilà 
de  bons  évêques  qui  se  font,  et  j'espère  beaucoup  pour 
l'Eglise  de  France. 

Voici  ce  qu'une  personne  de  considération,  et  qui  voit 
des  personnes  bien  informées,  m'écrit  du  31  décembre 
dernier.  Il  fait  le  Roulier  [le  je suite]. 

«  Il  se  répand  sourdement  une  nouvelle,  mon  révé- 
rend Père,  à  laquelle,  si  elle  est  vraie,  vous  ne  serez 
pas  insensible,  nous  aimant  comme  vous  faites.  On 
dit,  et  ce  bruit  ne  vient  que  de  très  bon  endroit,  que  les 
affaires  ecclésiastiques  ne  passeront  plus  par  les  mains 
de  notre  révérend  P.  de  La  Chaise,  mais  qu'elles  seront 
jugées  au  conseil  des  ministres,  en  présence  de 
Sa  Majesté.  On  ajoute  même  que  le  roi  a  dit  qu'il  s'était 
fait  plusieurs  affaires  dont  il  avait  grand  sujet  de  se 
repentir.  Nous  appréhendons  fort  que  les  bénéfices  ne 
prennent  le  même  train  et,  si  cela  était,  etc.   » 

Il  ajoute  qu'on  dit  qu'un  P.  Thierry,  jésuite,  a  dis- 


1.  Henri-Louis  de  Glermont-Tonnerre,  d'abord  grand-vicaire  de  son 
oncle,  fut  ensuite  évêque  de  Langres,  de  1695  à  1724. 11  était  attaché 
au  cardinal  dé  Noailles  et  gémissait,  en  1711,  sur  la  demande  de labulle 
«  qui  achèvera  de  déshonorer  l'Eglise  de  France  ».  (Lettre  au  cardinal 
de  Noailles.)  Ce  beau  zèle  ne  dura  guère.  «  11  avait  fait  beaucoup  de 
bruit  avant  le  combat,  mais  fut  le  premier  vaincu  »,  nous  dit  d'Agues- 
seau.  {Mémoire  inédit,  pp.  7  et  47.)  Nous  le  voyons,  en  effet,  parmi  les 
quarante  acceptants  de  la  bulle  U?iigenilus,  en  1714. 

2.  Louis-Anne  de  Clermont-Chatte  de  Roussillon. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  395 

paru  et  a  emporté  avec  lui  onze  cents  louis  d'or  neufs. 
Il  ne  faut  pas  encore  répandre  ces  bruits,  jusqu'à  ce 
qu'on  en  ait  confirmation. 


Quesnel  à  du   Vaucel 

12  février  1696. 

Voilà  enfin  la  Réponse  aux  Lettres  Provinciales ■*,  que 
je  vous  envoie  pour  l'usage  que  vous  en  voudrez  faire. 
Je  ne  l'ai  que  d'aujourd'hui.  J'en  ai  acheté  deux 
exemplaires.  Celui  que  je  garde  est  de  même  impres- 
sion, acheté  avec  l'autre,  et  il  n'y  a  que  cette  différence 
qu'il  ya:ri  Cologne,  chez  Pierre  Marteau,  à  V Arbre-Sec. 
Nous  en  venons  de  lire  le  premier  entretien,  en  nous 
promenant  après  le  dîner,  et  nous  n'y  avons  rien  trouvé 
qui  mérite  réponse.  Dès  le  7  d'août  1694,  on  me  man- 
dait qu'il  était  imprimé  et  que  le  P.  Daniel  en  était 
cru  l'auteur.  S'il  trouve  mauvais  qu'on  ait  fourni  des 
mémoires  à  M.  Pascal,  eux-mêmes  en  fournirent  au 
comte  de  Bussy-Rabutin  pour  l'engager  à  réfuter  les 
Provinciales .  Car,  lorsqu'il  est  à  la  Bastille,  ils  lui 
offrirent  leurs  services  et  le  crédit  de  la  société,  en  cas 
qu'il  voulût  entreprendre  ce  travail.  Ce  comte  essaya 
de  faire  quelque  chose;  mais,  voyant  qu'il  fallait 
quelque  chose  de  plus  que  des  paroles  pour  réfuter  les 
Provinciales ,  il  abandonna  l'entreprise  et  leur  rendit 
leurs  mémoires,  en  leur  déclarant  qu'il  ne  pouvait 
rien  faire  de  bon  sur  cela.  Il  n'a  point  fait  de  façon  de 
conter  ce  fait  à  tout  le  monde,  depuis  son  retour  de 
Bourgogne. 

1.  Entretiens  de  Cléandre  et  d'Eudoxe.  Cette  édition  de  1696  est  la 
seconde,  la  première  est  de  1694.  Bayle  écrivait,  le  26  août  1694:  «  La 
Réponse  aux  Provinciales,  par  le  P.  Daniel,  a  disparu  quasi  avant  de 
paraître.  Elle  ne  coûtait  que  cinquante  sols,  et  l'on  dit  que  l'on  a  offert 
un  louis  d'or  de  quatorze  francs  à  tous  ceux  qui  l'avaient  achetée,  s'ils 
voulaient  la  rendre.  »  On  prétendit,  en  effet,  que  le  P.  de  La  Chaise  et 
M.  de  Harlay  firent  tout  pour  supprimer  l'ouvrage  dès  sa  naissance. 


3%        CORRESPONDANCE  DE  PASQCIER  QUESNEL 

C'était  le  P.  Nouet  qui  était  son  confesseur  à  la 
Bastille  et  qui  lui  porta  cette  requête  de  la  part  de  sa 
compagnie.  Il  est  bon  de  savoir  ce  petit  fait. 

Je  vous  remercie  du  portrait  du  cardinal  Noris.  Il 
n'est  pas  trop  beau  garçon  ;  mais  il  a  l'air  d'un  homme 
de  résolution  et  d'une  bonne  tête.  On  pourra  le  faire 
graver  à  Tin-folio,  et  peut-être  même  à  l'in-quarto.  Si 
on  en  faisait  quelqu'un  plus  ressemblant,  il  serait  bon 
de  l'envoyer. 


Qaesnel  à  dn   Vancel 

9  mars  1696. 

Vous  avez  grand'raison  d'y  penser  sérieusement 
avant  que  de  reprendre  le  chemin  de  la  patrie,  et  la 
face  n'en  est  pas  encore  si  riante  qu'on  ait  sujet  de 
s'assurer  qu'on  y  aura  satisfaction. 

Le  sieur  Regnauld  [P.  de  La  Chaise],  conservant  son 
crédit,  est  plus  maître  que  jamais,  parce  qu'il  n'a  plus 
de  contre-poids.  Car  le  sieur  des  Arquins  [M.  de  Har- 
lay\  qui  ne  voulait  point  qu'il  fût  le  maître,  lui  rom- 
pait quelquefois  les  chiens.  J'ai  peine  à  croire  que 
Dom  Bernard  [M.  de  Noailles]  ait  dit  quelque  chose  de 
malin  contre  les  amis  en  général.  Encore  aurais-je 
peine  à  comprendre  qu'on  pût  faire  sur  lui  moins  de 
fond  que  sur  le  défunt. 

Je  ne  crois  pas  votre  prélat  un  grand  politique.  S'il 
faisait  fond  sur  le  sieur  des  Arquins  [M.  de  Harlay\ 
c'est  sans  doute  qu'il  lui  promettait  tout,  se  réser- 
vant toujours  de  n'en  rien  tenir,  et  que  l'autre  ne 
promet  peut-être  rien,  parce  qu'il  ne  veut  rien  pro- 
mettre qu'il  ne  soit  en  état  de  pouvoir  exécuter,  et 
ou'il  ne  se  sent  peut-être  pas  assez  fort  pour  cela  dans 
ses  commencements.  Si  on  lui  a  fait  entendre  qu'il  ne 
se  mêlât  de  rien  que  de  ce  qui  regarde  son  diocèse,  il 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QEESNEL  397 

ne  se  veut  peut-être  aussi  charger  de  rien  pour  ne  se 
pas  brouiller  et  se  réserver  pour  les  choses  de  son  dio- 
cèse, qui  iraient  seules  assez  loin,  s'il  y  réussissait.  Il 
serait  aisé  de  lui  faire  dire  qu'à  l'égard  de  ceux  qui 
sont  à  Rome  il  doit  mettre  grande  différence  entre 
ceux-ci  et  ceux-là. 

Il  a  couru  ici  des  bruits,  depuis  dimanche  dernier, 
dont  je  ne  suis  pas  bien  éclairci.  Les  premiers  disaient 
que  le  roi  Jacques  était  en  Ecosse  avec  une  armée  de 
40.000  hommes  ;  que  c'était  l'escadre  de  Jean  Bart  qui 
l'y  avait  mené  ;  et,  après,  d'autres  ont  dit  que  c'était 
en  Irlande.  Une  autre  nouvelle  est  que  l'on  a  découvert 
une  conspiration  contre  la  vie  du  roi  Guillaume;  qu'on 
devait  s'en  défaire  à  la  chasse;  que  le  jour  qu'il  y 
devait  aller  il  n'y  alla  pas,  lui  étant  venu  des  dépêches; 
qu'un  page  ou  officier  à  lui,  qui  était  de  la  conjuration, 
croyant  que  ce  qui  empochait  ce  prince  d'aller  à  la 
chasse  était  qu'on  avait  découvert  le  mystère,  s'accusa 
et  ses  complices,  et  en  demanda  pardon  ;  qu'on  en  avait 
arrêté  plusieurs  ;  que  le  prince  de  Wirtemberg  y  est 
allé.  Voilà  ce  qui  court. 

On  ajoute  que  le  duc  de  Berwick,  fils  naturel  du  roi 
Jacques,  est  passé  de  delà  la  mer. 

Tous  ces  bruits  qui  courent  me  font  croire  qu'il  y  a 
quelque  chose  ;  mais,  n'ayant  vu  personne  qui  m'eût 
pu  dire  des  nouvelles  assurées,  je  ne  vous  assure  rien 
aussi.  La  conjuration  m'a  bien  la  mine  d'être  une 
invention  du  prince.  On  en  feint,  de  temps  en  temps, 
de  semblables,  pour  avoir  lieu  de  s'assurer  de  ceux 
dont  on  se  défie  et  pour  écarter  tous  ceux  qui  complo- 
teraient quelque  chose  contre  le  gouvernement.  On 
voit  tout  cela  ordinairement  s'en  aller  en  fumée. 

Le  jubilé  a  commencé  à  Paris  le  lundi  de  la  Quin- 
quagésime1,  et  il  commencera  ici  lundi  prochain. 

1.  «  Nous  avons  un  jubilé,  s'écrie  la  duchesse  d'Orléans,  la  chose 
est  bien  mal  nommée,  vu  que  rien  n'est  plus  triste.  Il  faut  être  cons- 


398  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

Quesnel  à  du  Vancel 

6  avril  1696. 

Je  crois  vous  avoir  déjà  mande  que  je  ne  suis  pas 
seul.  J'ai  un  bon  petit  flamand  wallon,  le  meilleur 
enfant  du  monde,  qui  a  demeuré  quatre  ans  avec 
M.  Hilaire  [Huygens],  et  qui  m'a  prévenu  par  le  désir 
qu'il  a  témoigné  de  venir  ici  dans  le  temps  que 
je  pensais  a  l'y  inviter,  voyant  que  M.  Vanderstraet 
m'allait  quitter.  Ainsi  c'est  un  don  de  la  Providence. 
Ce  n'est  pas  un  génie  de  la  trempe  de  M.  Vander...; 
mais  il  a  bon  sens,  du  jugement,  de  la  sagesse,  est 
silencieux,  fort  doux,  fort  serviable,  zélé  pour  la  bonne 
cause,  propre  a  aller  de  côté  et  d'autre,  ce  qui  est  une 
des  choses  plus  nécessaires.  Il  a  vingt-quatre  ans  envi- 
ron et  est  fils  d'im  bourgeois  de  Lille  bien  accommodé. 
Enfin  nous  vivons,  prions  Dieu  et  conversons  fort 
doucement  ensemble,  et  j'en  suis  fort  content.  Nous 
disons  même  la  messe  ensemble.  Mais  ne  l'allez  pas 
dire  a  la  congrégation  des  Rites  ni  à  celte  du  Saint- 
Office.  C'est-à-dire  que  tout  ce  qui  se  chante  à  l'église, 
nous  le  disons  ensemble  dans  notre  chapelle,  à  la 
messe,  le  Gloria  in  e.rcelsis  et  le  Credo,  alternativement 
chaque  verset.  L' Introït,  le  Graduel,  le  Trait,  l'Offer- 
toire, le  Sanctus  et  la  Communion,  quand  je  les  ai 
commencés,  il  continue  avec  moi.  Et  pourquoi  non?  Y 
a-t-il  aucun  inconvénient  dans  le  secret  de  notre  pro- 
senque  ?  Tous  les  laïques  le  font  bien  dans  l'église. 

tamment  fourré  dans  les  églises,  manger  force  poisson,  jeûner  et 
communier.  Tout,  en  un  mot,  est  ennuyeux.  Le  roi  Jacques  fera  son 
jubilé  en  mer.  »  Marly,  1er  mars  1696. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUlER    QUESNEL  300 

Quesnel  à  du  Vaitccl 

27  avril  1696. 

J'admire  ce  que  vous  dites  des  affaires  du  roi  d'An- 
gleterre et  comment  vous  prenez  d'abord  le  parti  de  le 
condamner,  aussi  bien  que  le  roi  et  son  conseil,  en 
supposant  sans  façon  une  chose  que  vous  ne  devriez 
croire  qu'après  en  avoir  vu  des  preuves  claires  comme 
le  soleil.  Au  lieu  que  toutes  les  apparences  sont  con- 
traires et  qu'il  y  a  même  des  preuves  très  convain- 
cantes, qui  font  voir  que  le  roi  Jacques  n'a  eu  nulle  part 
au  complot  d'assassinat,  ceux  qu'on  a  fait  mourir  pour 
cela  l'ayant  déchargé  par  une  déposition  de  mort.  11  y  a 
eu  des  intelligences  entre  le  roi  et  ses  fidèles  sujets. 
Ils  étaient  avertis  du  dessein  d'une  descente.  Quelques- 
uns  avaient  des  commissions  pour  amasser  des  armes, 
des  chevaux,  pour  lever  des  troupes,  pour  faire  tout 
ce  qu'ils  pourraient  pour  favoriser  Ja  descente.  Sur 
cela,  des  zélés,  pour  se  distinguer  et  se  faire  un  mérite, 
forment  divers  desseins,  les  uns  d'attaquer  le  roi  Guil- 
laume en  chargeant  ses  gardes  avec  quarante  ou  cin- 
quante hommes  bien  résolus  :  ce  qui  pouvait  aller  à  se 
rendre  maître  de  sa  personne,  en  même  temps  que  le 
roi  prendrait  terre.  Gela  était  un  peu  chimérique;  mais 
il  n'y  a  point  là  d'assassinat.  Il  peut  y  avoir  eu  d'autres 
gens  qui,  par  le  môme  faux  zèle  et  par  un  emporte- 
ment qui  est  assez  du  génie  de  la  nation,  ont  pris  le 
dessein  d'attenter  à  la  vie  de  ce  prince  (ce  qui  est  très 
criminel,  quoique  peut-être  ils  ne  le  crussent  pas 
tel). 

Il  semble  qu'un  des  trois  exécutés  ait  été  d'un  sem- 
blable complot,  quoique  cela  ne  soit  pas  tout  à  fait 
clair.  Mais,  que  les  deux  rois  ni  leur  conseil  aient  eu 


400  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

part  à  un  tel  complot,  c'est  ce  que  je  ne  croirai  jamais  *. 
Les  exécutés  ont  déposé  tout  le  contraire.  Au  reste, 
vous  vous  étonnez  trop  aisément  que  je  ne  sois  pas 
informé,  le  16  mars,  du  mauvais  succès  de  l'entreprise. 
Où  est-il,  le  mauvais  succès?  Nous  ne  savons  pas  le 
secret,  ni  vous  ni  moi,  et  il  y  a  bien  de  l'apparence 
que  Ton  n'a  point  eu  dessein  de  rien  entreprendre 
qu'après  l'arrivée  de  la  flotte  de  la  Méditerranée  ; 
que  le  roi  Jacques  cependant  a  levé  l'étendard  pour 
tenir  tout  en  échec,  pour  animer  ses  sujets  et  leur  l'aire 
entendre  qu'il  est  prêt,  pour  tenir  les  alliés  en  sus- 
pens, pour  rompre  le  coup  à  des  négociations  dans  les 
cours  étrangères,  favorables  au  roi  Guillaume  et  que 
cette  démarche  fait  tenir  en  suspens,  pour  embarrasser 
le  roi  Guillaume,  etc.  11  faut  donc  attendre  la  flotte  et 
ce  que  le  roi  Jacques  fera.  Peut-être  l'affaire  ne  réus- 
sira pas  et  que  le  zèle  indiscret  et  brutal  de  quelques- 
uns  de  ses  sujets  aura  beaucoup  nui  à  son  dessein,  à 
cause  qu'il  a  donné  lieu  à  arrêter  beaucoup  de  gens  et 
à  faire  prendre  des  précautions.  Mais  enfin  il  n'y  a 
encore  rien  de  fait  ni  de  défait,  et  le  roi  Jacques  attend 
toujours  sur  les  côtes.  Il  est  à  plaindre,  et  il  n'y  a 
point  de  catholique  qui  ne  doive  compatir  à  son 
malheur,  puisque  c'est  compatir  à  la  religion.  C'est  un 
prince  qui  a  beaucoup  de  piété  et  qui  a  rejeté  plusieurs 
fois  des  propositions  qu'on  lui  a  faites  d'entreprendre 
sur  la  vie  de  son  usurpateur.  Cependant  on  l'accuse, 
on  lui  insulte,  on  le  condamne.  Et  le  roi  en  a  sa  bonne 
part,  et  M.  d'Amboise  [M.  de  Pomponne]  ;  et,  à  moins 
qu'il  ne  fasse  une  apologie  publique,  on  croira  qu'il  a 
comploté  avec  des  assassins.  Nous  n'allons  pas  si  vite 
en  ces  pays-ci. 

La  flotte  a  passé  le  détroit.  Celle  de  l'amiral  Roock  a 

1.  Madame  écrit,  elle  aussi,  à  la  duchesse  de  Hanovre  :  «Ici  on  nie 
la  tentative  d'assassinat.  Vous  voyez  par  là  que  notre  roi  n'y  a  aucune 
part.  »  (6  avril  1696.) 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  401 

été  obligée  de  revenir  à  Cadix  se  radouber.  Le  mar- 
quis de  Nesmond,  en  se  promenant,  a  pris  la  flotte 
d'Ostende  sur  les  côtes  d'Espagne,  qui  est  une  prise  de 
cinq  ou  six  millions.  Ce  fut  lui  qui  prit,  l'année  passée, 
trois  des  cinq  gros  vaisseaux  anglais  qui  venaient  des 
Indes  et  qui  valaient  dix  ou  douze  millions. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

4  mai  1696. 

Il  faut  prier  Dieu  qu'il  donne  à  Dom  Bernard 
[Noailles]  la  force  et  la  fermeté  nécessaires.  Ses  in- 
tentions sont  bonnes;  mais,  pour  entamer  un  homme 
aussi  fort  dans  la  confiance  de  M.  Desmarets  [Louis  XIV] 
comme  est  le  sieur  Regnauld  [P.  de  La  Chaise],  il  faut 
être  bien  fort,  il  faut  se  résoudre  à  attaquer  de  front 
un  favori.  Cependant  ce  que  vient  de  faire  Dom  Ber- 
nard ne  vous  déplaira  pas.  Vous  avez  ouï  parler  du 
P.  de  Fresnes  [Quesnel]  et  d'un  ouvrage  de  piété  en 
quatre  volumes  in-8°,  qui  est,  en  bien  des  endroits, 
assez  fort,  et  que  vous  jugez  bien  n'être  pas  au  goût  des 
révérends  Pères.  Ce  Dom  Bernard  a  mis  dans  la  tête  à 
M.  l'archevêque  de  Paris  d'aujourd'hui  de  recomman- 
der cet  ouvrage  par  un  m  rudement  de  quatre  pages  qui 
est  à  la  tête,  et  où  il  dit  de  cet  ouvrage  plus  de  bien 
assurément  qu'il  n'en  mérite.  Il  est  vrai  que  ce  n'est  pas 
comme  archevêque  de  Paris  qu'il  le  fait,  mais  comme 
évêque  de  Châlons,  et  que  son  mandement  est  daté  du 
23  juin  1695,  qui  est  le  temps  où  il  avait  pris  cette 
résolution. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

8  juin  1696. 

La  Relation  du  Capucin  ne  fait  que  confirmer  ce  qu'on 
ne  sait  que  trop,  d'ailleurs,  de  l'entêtement  des  Espa- 

i.  26 


402  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

gnols.  Je  ne  m'en  étonne  pas.  Cent  mille  bouches  sont 
ouvertes  en  ce  pays-là  pour  publier  que  les  jansénistes 
sont  aussi  hérétiques  que  Luther  et  Calvin  ;  et  il  n'y  en 
a  pas  une  qui  veuille  ou  qui  ose  s'ouvrir  pour  dire  le 
contraire.  Tant  que  les  Romains  agiront  aussi  faible- 
ment qu'ils  font,  on  ne  guérira  point  les  entêtés.  Ils 
font  de  petites  démarches  de  rien,  en  deux  ou  trois 
ans,  pour  faire  croire  au  monde  qu'ils  veulent  faire 
justice  et  pour  endormir  les  gens  et  les  tenir  attachés 
à  leur  ceinture.  Il  faut  autant  d'années  pour  en  voir  le 
succès,  et  tout  cela,  à  la  fin,  s'en  va  en  fumée.  Dieu 
les  bénisse  ! 

Vous  savez  maintenant  que  les  flottes  sont,  l'une  à 
Brest  dès  le  15  du  passé,  et  l'autre  sur  les  côtes  d'An- 
gleterre. Je  vous  admire  de  vous  imaginer  que  celle 
de  France  n'osera  faire  tête  aux  deux  autres  jointes 
ensemble,  comme  si  elle  ne  les  avait  pas  déjà  battues. 
Si  elle  ne  se  remet  pas  en  mer  pour  cela,  c'est  qu'on  a 
peut-être  d'autres  desseins.  Conme  si  la  France  ne  fai- 
sait pas  tête  à  tous  les  alliés,  et  supérieure  partout! 
Demandez-en  des  nouvelles  au  duc  de  Savoie.  Il  y  a 
déjà  trois  semaines  qu'on  les  mange  chez  eux  et  qu'on 
y  fait  le  dégât. 

Le  roi  Guillaume  est  arrivé  à  l'armée  des  alliés,  en 
Flandre. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

15  juin  1696. 

Il  y  a  aujourd'hui  un  mois  que  la  flotte  mouilla  dans 
la  rade  de  Brest.  Quand  le  roi  d'Angleterre  n'aurait 
fait  que  cela,  de  lui  donner  moyen  de  repasser  le 
détroit,  ce  ne  serait  pas  peu;  or,  sans  la  posture  où  il 
s'est  mis,  elle  n'aurait  pu  repasser,  parce  qu'il  y  avait 
une    puissante    escadre   qui   devait   aller  renforcer  la 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  403 

flotte  des  alliés  à  Cadix,  pour  empêcher  celle  de  France 
de  revenir  dans  ces  mers.  C'est  peut-être  tout  ce  qu'on 
a  voulu  pour  maintenant,  et  c'est  beaucoup  que  la  flotte 
soit  à  portée.  Avec  le  temps,  on  s'en  servira.  La  France 
entend  bien  son  jeu  ;  laissez-la  faire,  et  le  duc  de  Savoie 
entend  fort  mal  le  sien.  Le  capitaine  Jean-Bart,  qui  est 
avec  son  escadre  dans  la  mer  du  Nord,  et  le  marquis 
de  Nesmond  avec  la  sienne,  d'un  autre  côté,  font  plus 
de  mal  qu'une  flotte  et  désolent  le  commerce  des 
alliés. 

On  dit  ici  que  les  Hollandais  veulent  la  paix  à  toute 
force.  S'ils  la  voulaient  bien,  il  leur  serait  facile  de  la 
faire. 

On  parle  du  siège  de  Dinant,  et,  après  qu'on  l'aura 
pris,  de  celui  de  Charleroi.  Le  temps  nous  apprendra 
ce  qui  en  sera. 


Qaesnel  à  du  Vancel 

13  juillet  1696. 

Je  ne  sais  ce  que  c'est  qu'une  Marie  d'Agreda1, 
pour  le  livre  de  laquelle  on  me  mande  qu'on  doit  s'as- 
sembler demain  en  Sorbonne. 

M.  Kerkré  [Dom  Gerberon]  est  un  homme  intraitable 
et  qui  n'a  pas  appris  à  vivre  dans  son  cloître.  Il 
demeure  ordinairement  en  cette  ville.  Il  va  faire,  l'été, 
un  tour  en  Hollande,  et  il  a  été  plus  longtemps  cette 
année  à  cause  de  son  livre  de  Baïus.  L'auteur  de  la 
Défense  lui  envoya  son  manuscrit,  composé  alors  de 
deux  parties  :  la  première,  de  la  souveraineté  des  rois, 
la   deuxième,    de  l'Eglise  romaine,  bien   plus  courte 

1.  Célèbre  béate,  supérieure  du  couvent  de  l'Immaculée  Conception, 
à  Agreda,  en  Espagne.  Elle  écrivit  le  journal  de  ses  visions,  sous  le 
titre  de  la  Mystique  Cité  de  Dieu,  qui  parut  après  sa  mort,  fut  censuré 
en  Sorbonne,  en  1696,  et  condamné  à  Rome. 


404  CORRESPONDANCE    DE    PASQUÏER    QUESNEL 

alors.  Kerkré  [Gerberon],  au  lieu  de  lui  dire  bonne- 
ment ce  qu'il  en  pensait  en  bien  ou  en  mal,  le  lui  ren- 
voya sans  lui  rien  dire.  On  y  renvoie.  IL  en  dit  tout  le 
mal  qu'il  put  à  la  fille  qui  lui  fut  envoyée,  sans  rien 
écrire.  Et,  s'étant  douté  de  l'imprimeur,  il  lui  écrit  ou 
lui  fait  écrire  pour  le  détourner,  en  lui  blasonnant 
Técrit  à  sa  manière.  J'ai  le  billet.  On  ne  s'en  est  pas 
plaint.  On  a  continué  à  lui  envoyer  quelques  nouveau- 
tés à  voir,  on  lui  a  donné  la  Lettre  aux  Visitandines , 
le  Mémorial,  etc.  Il  n'a  pas  laissé  de  redoubler,  en  écri- 
vant un  second  billet  en  flamand  pour  le  même  sujet  à 
l'imprimeur.  On  n'a  pas  laissé  de  lui  envoyer  la  Défense 
sans  faire  semblant  de  rien.  Il  est  allé  faire  vacarme 
en  Hollande  auprès  de  tous  les  amis.  Je  ne  compte 
tout  cela  pour  rien,  Dieu  merci.  S'il  revient  revoir 
l'auteur,  il  le  recevra  à  l'ordinaire,  il  n'a  point  dessein 
de  se  brouiller  avec  lui  ;  s'il  ne  revient  point,  tant  pis 
pour  lui. 

Voici  un  petit  portrait  tout  nouveau.  On  vous  l'en- 
voie. Il  n'est  pas  des  moins  ressemblants  ;  mais  il  y 
manque  toujours  quelque  chose.  C'est  peut-être  parce 
qu'on  l'a  vu  beaucoup  plus  vieux  et  habillé  d'une  autre 
manière. 


Quesnel  ci  du  Vaucel 

20  juillet  1606. 

Vous  aurez  déjà  su  qu'il  y  a  une  trêve  conclue  avec 
la  Savoie,  et  on  est  persuadé  que  c'est  une  affaire  faite 
que  son  accommodement.  On  dit  que  la  flotte  des 
alliés  est  devant  Dunkerque  et  que  l'on  assiégera  par 
mer  et  par  terre.  Il  est  bien  tard.  H  y  a  deux  mois 
qu'ils  sont  à  accorder  leurs  flûtes.  M.  le  maréchal  de 
Boufflers  s'est  campé  de  telle  manière  qu'ils  n'ont  pu 
assiéger  Dinant,  et  il  y  a  aussi   longtemps   que  M.  de 


CORRESPONDANCE    DE    PASQÙ1ER    QUESNEL  40S 

Villeroy  les  tient  en  Flandre  resserrés  derrière  le  canal 
de  Bruges  et  vit  chez  eux  et  à  leurs  dépens.  La  paix 
pourra  bien  résulter  de  tout  cela,  et  on  en  parle  fort. 
Dieu  veuille  nous  la  donner!  Je  salue  tous  les  amis 
avec  respect.  Le  R.  P.  Martin  [P.  de  Hondt]  vous  rend 
mille  grâces. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

27  juillet  1696. 

J'avais  bien  envie  de  vous  battre  dos  à  ventre  sur 
les  affaires  de  la  France,  mais  me  voilà  au  bout.  La 
flotte  est  revenue  à  Brest  en  très  bon  état,  quoi  qu'en 
dirent  les  nouvellistes  de  la  place  Navone. 

L'armée  du  prince  d'Orange  et  celle  du  duc  de 
Bavière  se  sont  lassées  d'attendre  durant  deux  mois  que 
le  maréchal  de  Bouffi  ers  leur  fît  place  pour  assiéger 
Dinant  ou  Gharleroi.  Elles  sont  décampées  et  vont 
chercher  fortune  ailleurs.  Elles  viennent  et  sont  déjà 
à  Soignies,  je  crois,  entre  Mons  et  Bruxelles.  Si  c'est 
pour  assiéger  Mons  ou  Tournay,  je  n'en  sais  rien. 

On  dit  ici  bien  des  injures  au  duc  de  Savoie  sur  son 
accommodement  avec  la  France. 

Le  livre  de  l'abbé  Faydit,  dont  je  vous  parlai  la  der- 
nière fois,  a  comblé  la  mesure.  On  l'a  mis  à  Saint- 
Lazare  par  ordre  du  roi. 

M.  l'archevêque  de  Paris  a  fait  publier  une  fort  belle 
ordonnance  pour  les  ordinations.  Il  oblige  à  neuf  mois 
de  séminaire  avant  le  sous-diaconat,  trois  autres  avant 
le  diaconat,  et  trois  avant  la  prêtrise,  et  il  nomme  pour 
cela  cinq  séminaires  en  cet  ordre  :  Saint-Magloire, 
Saint-Sulpice,  Saint-Nicolas-du-Ghardonnet,  les  Bons- 
Enfants  et  Notre-Dame-des-Vertus.     N 

On  travaille  toujours,  en  Sorbonne,  contre  le  livre  de 
Marie  d'Agreda.  Elle  a  ses  défenseurs,  et  beaucoup  vont 


406        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

à  ne  condamner  le  livre  qu'en  gros.  On  opine  là  des 
trois  ou  quatre  heures  et  plus,  sans  que  personne  s'y 
oppose,  comme  on  fit  en  1655  et  1656.  Il  y  a  bien  de  la 
cohue,  et  on  dit  que  tout  cela  ne  fait  guère  d'honneur  à 
la  Sorbonne. 

On  m'a  envoyé  un  gros  factum,  d'un  particulier  voi- 
sin de  la  Trappe,  contre  cette  abbaye,  pour  cause  de 
fief.  Si  on  Fen  croit,  l'esprit  de  procès  est  entré  dans 
cette  solitude  par  la  porte  ou  par  la  fenêtre,  mais  il 
faut  entendre  l'autre  partie. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

10  août  1696. 

Quand  vous  aurez  reçu  les  quatre  grains  en  valeur 
de  vendredi  dernier,  vous  en  aurez  reçu  seize;  le  sur- 
plus, pour  faire  les  200  livres,  ira  avec  la  première  voi- 
ture. Car  j'ai  parole  d'un  petit  secours  du  côté  de  la 
grande  ville.  Si  la  paix  se  faisait,  on  toucherait  peut- 
être  ce  que  doit  le  duc  de  Holstcin.  La  part  de  feu 
M.  David  [Arnauld]  doit  revenir  à  M.  Frenesck  [Ques- 
nel], et  je  sais  qu'il  a  une  pensée  sur  cela,  qui  est  de 
céder  cette  portion  aux  Dames  do  la  Viémur  [Port- 
Royal  des  Champs],  qui  sont  pauvres  maintenant,  à 
condition  de  faire  une  rente  viagère  de  soixante  livres 
au  petit  frère  [Guelphe,  secrétaire  a" Arnauld],  selon  la 
volonté  du  testateur,  et  une  autre  plus  forte  à  M.  de  La 
Rue  [du  Vaucel]. 

Les  armées  ne  font  rien.  Il  semble  que  les  alliés  aient 
dessein  de  faire  quelque  entreprise,  mais  il  est  bieu 
tard  ;  et  puis  M.  de  Boufflers  ne  les  perd  point  de  vue. 
Il  a  laissé  des  troupes  au  poste  qu'il  a  quitté,  et  il  a 
suivi  l'armée  des  alliés.  Il  y  a  près  de  trois  mois  que 
M.  de  Villeroy  vit  tranquillement  dans  le  cœur  de  leur 
pays  et  à  leurs  dépens. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QTJESNEL  407 

M.  de  Groissy  est  mort  et,  avant  que  de  mourir,  il  a 
signé  le  contrat  de  mariage  de  son  fils 1  avec  Mllc  de 
Pomponne.  Il  a  eu  peur  sans  doute  que  le  roi  ne  rendît 
à  M.  de  Pomponne  la  charge  qui  lui  avait  été  enlevée. 
C'est  le  roi  qui  a  fait  cette  affaire,  qui  se  minutait  il  y 
a  déjà  du  temps.  Le  beau-père  formera  son  fils  à  cette 
charge  ;  c'est,  je  crois,  ce  qu'on  veut  dire  quand  on  dit 
qu'il  l'exercera.  Ainsi  ce  que  M.  de  Pomponne  ne  pou- 
vait espérer  de  perpétuer  dans  sa  famille  par  un  de  ses 
enfants,  il  le  fera  par  son  gendre.  Sa  fille  a  réputation 
d'avoir  bien  de  l'esprit  et  du  brillant.  J'ai  vu  un  livre 
qui  lui  est  dédié.  Elle  s'appelle  Félicité  Arnauld2. 
Voilà,  selon  le  monde,  un  retour  bien  heureux  pour 
un  ministre  disgracié. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

Bruxelles,  17  août  1696. 

Les  armées  sont  toujours  dans  l'inaction.  On  dit  que 
la  paix  se  fait;  d'autres,  que  l'on  va  attaquer  une  place. 
Il  est  bien  tard,  et  je  n'en  crois  rien.  On  dit  môme  que 
les  troupes  de  Hesse,  etc.,  s'en  retournent  en  Alle- 
magne, et  le  prince  d'Orange  en  Hollande,  dans  peu  de 
jours.  C'est  une  chose  certaine,  dites-vous,  que  la 
France  ne  sait  plus  de  quel  bois  faire  flèche.  Vous  ne 
prenez  pas  garde  que  vous  êtes  dans  un  pays  plein 
d'Autrichiens,  qui  vous  bercent  de  ces  fadaises,  pen- 
dant que  la  France  est  partout  supérieure.  Soyez  per- 
suadés que  la  Hollande,  l'Angleterre  et  l'Espagne  sont 

1.  Jean-Baptiste,  marquis  de  Torcy,  succède  à  son  père,  en  1696,  comme 
ministre  et  secrétaire  d'Etat.  «  C'était,  dit  Saint-Simon,  un  homme  bon 
et  ferme,  il  avait  tous  les  talents  pour  se  faire  aimer,  toutes  les  qua- 
lités pour  se  faire  respecter  et  craindre.  » 

2.  «  11  n'est  personne  qui  n'ait  rendu  hommage  à  la  douce  vertu  de 
Mmo  de  Torcy.  Janséniste,  elle  était  et  demeura.  Son  jansénisme  n'était 
point  pourtant  d'espèce  rigoureuse  ou  frénétique.  »  (Introduction,  par 
M.  Frédéric  Masson,   au  Journal  inédit  du  marquis  de  Torcy.) 


408  CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL 

sans  comparaison  plus  épuisées  que  la  France.  Dès 
l'an  1690  que  nous  étions  en  Hollande,  nos  hôtes 
disaient  que  tous  leurs  biens  étaient  si  chargés  d'im- 
positions et  de  contributions  qu'ils  n'en  recevaient 
quasi  rien.  Et,  d'ailleurs,  leur  commerce  est  ruiné. 
Aussi  demandent-ils  la  paix  à  cor  et  à  cri,  et  l'on  soup- 
çonne même  que  les  Etats  Généraux  l'ont  arrêtée  avec 
la  France.  Cette  couronne  ne  se  pouvait  dispenser 
d'entreprendre  la  guerre  que  vous  dites  qu'elle  a  com- 
mencée mal  à  propos.  Elle  savait  la  ligue  du  prince 
d'Orange  avec  l'Empire  et  l'Espagne,  qu'il  avait  faite 
pour  pouvoir  envahir  les  royaumes  de  son  beau-père 
avec  sûreté.  Le  roi  fit  offrir  au  roi  d'Angleterre,  son 
allié,  un  secours  de  troupes  et  une  flotte.  Ce  pauvre 
roi,  craignant  que  ce  secours  étranger  n'augmentât  le 
mécontentement  de  ses  sujets,  ne  crut  pas  le  devoir 
recevoir.  Le  roi  aurait  donc  dû  voir  tranquillement  le 
prince  d'Orange  se  rendre  maître  de  l'Angleterre  et 
s'y  établir  à  son  aise,  et  attendre  qu'ensuite  il  fût  venu 
fondre  sur  la  France  avec  toute  sa  ligue,  ses  royaumes 
et  la  Hollande,  et  s'en  laisser  accabler.  Ils  l'auraient 
fait  assurément,  si  le  roi  ne  les  avait  prévenus  en  atta- 
quant le  chef  de  la  ligue,  l'Empereur,  avant  que  le  roi 
Guillaume  fût  établi.  Votre  zèle  devrait  bien  plutôt 
s'échauffer  contre  les  alliés  catholiques,  qui  ont  cons- 
piré pour  détrôner  la  religion  catholique  et  pour  faire 
accabler  les  catholiques,  comme  on  fait  en  Angleterre, 
sans  qu'ils  s'en  plaignent. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

31  août  1696. 

Le  cardinal  Sfondratc1  n'était  pas  mort,  dans  votre 
lettre  du  11  ;  mais  il  l'était,  dans  une  de  Florence  du  14. 

1.  Gélestin  Sfondrate,  abbé  de  Saint-Gall,  était  cardinal  depuis  1695, 
malgré  la  vive  opposition  de  la  France.  11  a  combattu  les  doctrines  galli- 


CORRESPONDANCE    DE    PASQElER    QUESNEL  409 

Ainsi  ce  bon  cardinal  n'a  pas  traîné  si  longtemps  qu'on 
croyait.  Dieu  sait  pourquoi  il  a  fait  en  sa  personne  un 
si  grand  changement,  qui,  aux  yeux  des  hommes,  n'a 
abouti  à  rien.  Quelques  sentiments  de  piété  qu'il  eût,  je 
n'aurais  pas  beaucoup  compté  sur  lui.  Entêté  comme 
il  était  de  l'infaillibilité,  de  l'immaculée  conception, 
de  préjugés  contre  le  vrai  augustinianisme,  il  pouvait 
autant  nuire  que  servir.  Ainsi  il  faut  d'autant  plus  être 
content  de  ce  que  Dieu  a  fait  de  lui  en  le  retirant  que, 
sans  cela  même,  il  eût  été  de  notre  devoir  de  nous  y 
soumettre  sans  raisonner. 

Vous  êtes  bien  bon  de  vous  payer  des  contes  violets 
qu'on  vous  fait  à  Rome  de  bonne  part.  Vous  savez  sans 
doute  maintenant  ce  que  nous  savions,  il  y  a  déjà  deux 
mois,  de  meilleure  part,  que  la  paix  de  Savoie  n^a  point 
du  tout  dépendu  de  l'agrément  ni  du  consentement  des 
alliés.  On  leur  a  donné  un  mois  pour  songer  à  leur  cons- 
cience, et  la  condition  est  que  le  duc  se  joindra  aux  F  an- 
çais  pour  chasser  les  alliés  d'Italie,  s'ils  n'en  veulent 
pas  sortir  de  leur  bon  gré,  c'est-à-dire  des  états  du  duc. 
S'ils  prennent  des  quartiers  d'hiver  dans  le  Ferrarais, 
cela  ne  fait  rien.  Qu'ils  prennent  garde  qu'il  ne  se  fasse 
une  ligue  en  Italie  contre  eux!  Il  est  bien  plaisant,  ce 
prince  que  vous  nommez,  de  trouver  mauvais  que  le 
pape  s'applique  à  la  paix  et  surtout  à  celle  d'Italie. 
A-t-il  consulté  le  pape  pour  allumer  la  guerre,  en  se 
rendant  chef  d'une  ligue  formée  pour  aider  l'hérésie  à 
remonter  sur  le  trône?  J'ai  peur  que  Dieu  ne  le  punisse 
par  quelque  désolation  que  je  ne  lui  souhaite  toutefois 
pas.  Vous  me  faites  bien  rire,  quand  vous  dites  que 
les  alliés  sentent  bien  que  la  France  n'est  plus  en 
état,  etc.  Plus  que  jamais,  et  je  vous  dis  qu'on  le  sent 
très  bien  partout,  que   la  France  leur    fera  la  loi,  et 

canes  dans  plusieurs  ouvrages,  dont  un  surtout,  le  Nodus  prœdestina- 
tionis  dissolutus  paru  après  sa  mort,  fit  grand  bruit.  Bossuet  etNoailles 
durent  en  demander  la  condamnation  à  Rome. 


410  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

qu'après  la  paix,  que  l'on  croit  fort  proche,  il  se  trou- 
vera que  ce  que  le  chevalier  Temple  disait  d'eux  se 
trouvera  encore  vrai,  que  pour  la  guerre  et  la  négocia- 
tion ils  sont  supérieurs  à  tous  les  autres  de  beaucoup. 

Le  roi  Guillaume  est  en  Hollande;  le  landgrave  de 
Hesse  est  retourné  avec  ses  troupes  en  Allemagne; 
l'électeur  de  Cologne,  qui  avait  fait  la  campagne  pour 
reprendre  possession  de  Dinant  et  y  mettre  garnison 
liégeoise,  s'en  est  aussi  retourné,  et  l'armée  principale 
des  alliés  est  vers  Grammont  et  Ninove.  Leurs  troupes 
pillent  jusqu'aux  portes  de  Bruxelles,  et  on  y  réfugie 
tout  des  villages  voisins.  Pendant  que  les  Français 
vivent  à  leur  aise  en  pays  ennemi,  depuis  plus  de  trois 
mois  les  troupes  ne  sont  point  payées. 

On  me  mande  que  les  dévots  protecteurs  de  Marie 
d'Agreda  crient  fort  contre  le  livre  de  la  Dévotion  à 
la  Vierge,  de  M.  Baillet.  Le  P.  Alexis  Dubuc1,  supérieur 
des  théatins  (auteur  d'une  lettre  que  vous  avez  vue),  a 
dressé  un  placet  signé  de  lui  et  d'un  P.  de  La  Croix, 
théatin,  où  il  parle  au  roi  de  cet  auteur  comme  d'un 
homme  bien  dangereux,  que  Sa  Majesté  devrait  s'en 
assurer,  le  mettre  h  la  Bastille  plutôt  qu'à  Vincennes, 
afin  que  M.  l'archevêque  le  puisse  plus  facilement  inter- 
roger. Le  roi,  ayant  ce  placet  en  main,  le  sépara  des 
autres,  qui  étaient  pour  le  Père  confesseur,  et  le  donna 
à  M.  de  Pontchartrain,  qui  envoya  quérir  le  P.  Dubuc, 
qui  a,  dit-on,  fait  le  malade.  Il  envoya  un  autre  à  sa 
place,  auquel  on  lava  la  tête  d'importance.  On  lui  a 
défendu  d'écrire  à  l'avenir.  Il  a  pourtant  trouvé  de  la 
santé  pour  prêcher  contre  le  sieur  Baillet,  le  nommant 
Fauteur  du  Jugement  des  savants  sans  jugement,  etc. 
C'est  une  personne,  bonne  amie  de  M.  Baillet,  qui 
m'écrit  cela. 

Autre  vision  ou  autre  fureur  :  on  me  mande  qu'on 

1.  Voir  les  notes  des  8  août  1707  et  3  février  1708. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL        411 

disait  que  de  bonnes  religieuses  de  la  Visitation  avaient 
brûlé  la  dernière  édition  du  Nouveau  Testament  du 
P.  Quesnel,  à  cause  qu'elles  le  croient  auteur  d'une  lettre 
qui  leur  a  été  écrite.  J'ai  peine  à  le  croire. 


Quesnel  à  l'abbé  Nieaise1 

3  septembre  1696. 

J'ai  reçu,  mon  cher  Monsieur,  votre  dernière  lettre 
avec  la  copie  de  celle  de  la  nouvelle  Eminence,  qui  est 
pleine  d'esprit  et  d'enjouement.  Mais,  en  vérité,  quand 
on  sentbien  le  poids  des  devoirs  de  ces  sortes  de  dignités, 
on  n'a  guère  d'envie  de  rire.  Le  bon  cardinal  Sfondrate, 
qui  vient  de  mourir,  comme  je  l'apprends  d'une  lettre  de 
Florence  du  14  d'août,  n'a  pas  eu  un  moment  de  joie 
depuis  sa  promotion.  Il  n'a  quitté  le  cilice  que  peu  de 
jours  avant  sa  mort,  par  ordre  des  médecins. 

Ce  bon  cardinal  avait  fait  imprimer  un  livre  intitulé 
Innocentia  vindicata,  en  faveur  de  l'immaculée  concep- 
tion. Ce  n'est  pas  un  ouvrage  propre  à  lui  donner  une 
grande  réputation  de  science.  Mais  cette  réputation 
n'est  pas  nécessaire  à  son  salut.  Sa  piété  lui  rendra  de 
meilleurs  offices  devant  Dieu  que  toute  la  réputation, 
toute  la  science,  qui  ne  sert  souvent,  et  le  plus  souvent, 
qu'à  enfler.  Je  vous  souhaite,  Monsieur,  une  meilleure 
santé  et  la  grâce  de  ménager  pour  votre  sanctification 
vos  infirmités,  votre  loisir  et  le  reste  de  vos  jours. 

P. S.  —  Le  cardinal  Sfondrate  n'est  point  mort.  M.  Ma- 
gliabechi  était  mal  informé.  Les  lettres  de  Rome,  du 
18  du  passé,  marquent  qu'il  se  porte  mieux,  ayant  jeté 
par  la  bouche  une  partie  de  l'humeur  qui  cause  son  mal2. 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  9363. 

2.  Le  cardinal  Sfondrate  était  prédisposé  à  ce  genre  de  maladie;   car 
nous  trouvons,  aux  Affaires  Etrangères,  une  lettre  de  Maille  au  cardi- 


4l2  CORRESPONDANCE    DE    PASQUlER    QLESNËL 

Quesnel  à  du  Vaucel 

7  septembre  1696. 

Il  n'y  a  rien  de  nouveau  pour  les  affaires  publiques. 
La  campagne  est  comme  finie. 

A  ce  moment,  je  reçois  une  ordonnance  de  M.  l'arche- 
vêque de  Paris  qui  m'afflige1.  On  m'avait  fait  espérer 
qu'il  n'y  en  aurait  point.  Il  l'aurait  pu  faire  d'une 
manière  qui  aurait  moins  blessé.  Mais  non  seulement 
il  lève  le  masque  contre  Jansénius,  mais  il  a  encore 
comme  renouvelé  la  censure  de  Sorbonne,  et  il  con- 
damne YExposition  delà  manière  la  plus  dure  qui  se 
pouvait.  Je  crois  que  c'est  M.  de  Meaux  qui  a  dressé 
cette  ordonnance.  On  me  mande  que  c'est  son  neveu 
qui  la  doit  présenter  au  pape.  J'ai  peur  que  l'approba- 
tion donnée  aux  Réflexions  sur  le  Nouveau  Testament, 
qui  semblait  devoir  empêcher  la  condamnation  de  ce 
livre,  n'y  ait  contribué;  car  on  lui  aura  fail  craindre  de 
passer  pour  janséniste.  J'ai  peur  que,  quand  la  Causa 
Janseniana  viendra  à  paraître,  on  ne  la  condamne 
aussi.  Il  n'importe  ;  il  faut  la  faire  imprimer. 


nal  Le  Camus,  du  5  juin  1696,  disant  que  «  le  cardinal  Sfondrate  a  été 
un  peu  incommodé  d'une  colique  avec  vomissement.»  (Fonds  Rome  376.) 
[1  mourut  seulement  dans  la  nuit  du  i  septembre. 

1.  L'instruction  pastorale  du  20  août  1696  contre  le  livre  de  Martin 
de  Barcos,  Exposition  de  la  foi,  est  la  première  épreuve  tentée  par  les 
jésuites  pour  forcer  Noailles  à  prendre  nettement  position  pour  ou 
contre  la  doctrine  de  Jansénius.  C'est  le  premier  piège  tendu  à  sa  fai- 
blesse. 

Ce  Martin  de  Barcos,  sombre  et  austère  janséniste,  représentait  l'élé- 
ment irréductible,  dans  la  période  la  plus  batailleuse  de  l'histoire  de 
Port-Royal.  L'ouvrage  dont  il  s'agit  ne  fut  publié  que  dix-sept  ans  après 
sa  mort,  et  probablement  par  les  soins  des  jésuites.  Afin  d'éviter  en 
partie  la  responsabilité  de  l'ordonnance  qu'on  lui  arrachait,  Noailles 
s'abrita  derrière  M.  de  Meaux  et  lui  passa  la  plume  pour  toute  la  por- 
tion dogmatique. 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  413 

Quesnel  à  dit  Vaacel 

14  septembre  1696. 

La  Gazette  de  France  mettait,  il  y  a  huit  jours,  la 
reine  d'Espagne  morte.  Je  dis  la  reine  régnante.  On  n'en 
a  point  encore  de  nouvelles  ici  à  droiture,  et  le  courrier, 
venu  hier,  disait  qu'elle  se  portait  mieux. 

On  me  mande  que  l'ordonnance  que  je  vous  envoyai, 
il  y  a  huit  jours,  fait  beaucoup  de  bruit  à  Paris  et  que 
beaucoup  de  gens  en  sont  mécontents.  On  ajoute  que 
Mgr  de  Meaux  et  M.  Pirot  l'ont  faite  avec  M.  de  Paris,  à 
sa  maison  de  Gontlans.  C'est-à-dire  qu'ils  l'ont  fait  là 
changer  de  résolution.  On  a  toujours  craint  que  ce  bon 
prélat  n'eût  pas  toute  la  fermeté  nécessaire.  Il  serait 
aisé  de  la  miner  par  écrit;  mais  il  ne  faut  pas  irriter 
les  gens.  J'ai  toujours  appréhendé  qu'on  ne  regrettât 
M.  de  Paris  défunt. 

Quesnel  à  du  Vaucel 

20  septembre  1696. 

Il  ne  serait  pas  mauvais  que  vous  fissiez  vos  réflexions 
sur  l'ordonnance  de  M.  de  Paris,  dont  on  dit  que  les 
jésuites  triomphent  fort,  et  leurs  gens  de  Douai. 

Ce  serait  un  miracle  si,  en  Allemagne,  on  trouvait  des 
écoles  où  on  enseignât  la  bonne  doctrine.  On  y  a  étouffé 
toute  bonne  semence. 

Le  chapitre  de  Sainte-Gudule  est  terriblement  brouillé 
avec  son  archevêque,  pour  des  dévotions  hétéroclites 
que  ce  prélat  y  a  voulu  introduire,  à  la  sollicitation  du 
comte  de  Saint-Pierre,  et  que  le  chapitre  a  refusées. 

M.  Ernest  [Ruth  d'Ans]  ne  s'est  point  trouvé  dans 
tout  ce  chamaillis  du  chapitre,  car  il  est  encore  à  Maes- 


414  CORRESPONDANCE   DE    PASQUIER    QUESNEL 

tricht,  dont  il  fait  état  de  revenir  pour  la  Saint-Michel, 
qui  est  le  patron  de  son  église. 

La  reine  d'Espagne  n'est  pas  morte,  mais  on  ne  croit 
pas  qu'elle  aille  loin.  Sa  grossesse  n'était  qu'une  feinte, 
à  ce  qu'on  dit.  Elle  tombe  du  haut  mal. 

Vous  n'avez  donc  pas  retrouvé  le  papier  de  la  Mère 
d'Agreda1?  On  me  le  demande  de  Paris,  et  je  crois  que 
c'est  pour  quelqu'un  qui  travaille  sur  cette  matière. 

Il  est  bon  de  faire  connaître  aux  sieurs  Albin  [cardi- 
nal Casanate],  Benoist  [cardinal  d'Aguire],  etc.,  que 
l'ordonnance  de  M.  de  Paris  fait  beaucoup  murmurer, 
qu'on  en  est  fort  mal  content,  qu'elle  empêchera  l'effet  du 
bref  dont  elle  parle,  parce  qu'au  lieu  d'imiter  la  sagesse 
du  Saint-Siège  à  ne  point  parler  de  Jansénius,  on  y  en 
parle  d'une  manière  fort  aigre,  qu'on  y  fait  valoir  le 
formulaire  de  l'assemblée  de  1656,  ouvrage  de  M.  de 
Marca,  qui  ne  songeait  qu'à  satisfaire  le  cardinal  Maza- 
rin  et  les  jésuites.  Et  tout  cela  ruine  la  prudente  éco- 
nomie du  bref  de  1694.  C'est  l'ouvrage  du  sieur  Pirot, 
grand  zélateur  de  la  censure  de  1656.  Au  moins,  il  y 
aura  bien  poussé  à  la  roue.  On  a  pressé  le  prélat, 
l'épée  dans  les  reins,  et  il  n'a  pas  eu  la  force  de 
résister. 


1.  Marie  d'Agreda  était  née  en  Espagne,  en  1602,  et  mourut  en  1665. 
Après  sa  mort,  on  trouva  plusieurs  recueils  de  sa  main,  avec  l'attesta- 
tion que  tout  ce  qu'ils  contenaient  lui  avait  été  révélé.  A  peine  imprimé, 
en  1680,  à  Madrid,  ils  furent  accusés  d'erreur.  L'inquisition  d'Espagne 
nomma  des  théologiens  pour  les  examiner.  Ils  donnèrent  un  avis  favo- 
rable et  autorisèrent  l'édition  de  Madrid.  Les  dominicains  s'adressèrent 
alors  à  Rome,  qui  interdit  l'ouvrage  en  1681.  Le  roi  d'Espagne  et  les 
cordeliers  se  plaignirent  au  pape,  en  réclamant  la  béatification  de  la 
religieuse,  mais  toujours  en  vain,  et  la  Sorbonne  censura  plusieurs 
propositions  du  livre,  en  1697.Bossuet,  dans  sa  Traduction  des  nouveaux 
mystiques,  porte  un  jugement  très  motivé  sur  cet  opuscule  extravagant, 
la  Mystique  Cité  de  Dieu  :  «  C'est  une  fille  qui  entreprend  un  journal 
«  de  la  vie  de  la  sainte  Vierge.  Tous  les  contes,  ramassés  dans  les 
«  livres  les  plus  apocryphes,  sont  ici  proposés  comme  divins.  Ce  qu'on 
«  fait  raconter  à  la  sainte  Vierge,  dans  le  chapitre  xv;  sur  la  manière 
«  dont  elle  fut  conçue,  fait  horreur,  >> 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  415 

Quesnel  à  du  Vaucel 

28  septembre  1696. 

L'affaire  de  la  Mère  d'Agreda  est  finie  en  Sorbonne, 
en  trente-trois  assemblées,  depuis  le  14  de  juillet  jus- 
qu'au 17  de  septembre.  De  152  voix,  il  y  en  a  eu  85  de 
l'avis  des  quatre  commissaires  ou  députés,  15  ou  16 
pour  la  condamnation  in  g-lobo,  et  7  ou  8  pour  le  livre. 
On  dresse  la  censure,  qui  a  été  conclue  par  le  doyen  à 
la  pluralité,  et  on  ne  se  pourra  dispenser,  dit-on,  d'y 
déclarer  que  la  Faculté  ne  s'écarte  point  de  son  ancienne 
doctrine  sur  la  conception  immaculée1. 

Enfin  le  pauvre  P.  du  Breuil  est  mort  dans  sa  prison. 
Le  Père  confesseur  avait  voulu  rendre  le  P.  de  La  Tour 
suspect  et  avait  proposé  au  roi  un  certain  P.  Bordes, 
élève  du  P.  Thomassin.  M.  l'archevêque  tint  bon  pour 
le  P.  de  La  Tour  et  soutint  au  roi  que  ce  Père  était  le 
plus  propre,  et  le  roi  y  déféra.  Le  roi  est  convales- 
cent, et  sa  plaie  se  remplit  de  très  bonne  chair. 

Quesnel  à  Vabbé  Golfert 

28  septembre  1696. 

Si  on  veut  sincèrement  la  paix,  ily  alongtemps  qu'on 
aurait  dû  faire  imposer  silence  aux  jésuites  sur  toutes 

1.  De  quelle  «  ancienne  doctrine  »  veut  parler  le  P.  Quesnel?  En  1497, 
la  Faculté  de  théologie  imposait  à  tout  candidat  le  serment  suivant  : 
«  Je  jure  de  tenir  la  détermination  de  la  Faculté,  touchant  la  sainte 
«  Vierge,  à  savoir  que  dans  sa  conception  elle  a  été  préservée  de  la  tache 
«  originelle  »,  tandis  qu'en  1667  les  docteurs  de  la  même  Faculté 
déclarent  :  «  C'est  témérairement  que,  dans  un  livre  imprimé  à  Rome, 
«  Jacques  Lempereur  enseigne  que  Marie  est  venue  au  monde  sans  que 
«  sa  mère  Anne  ait  perdu  sa  virginité.  »  La  Faculté  reprenait  ainsi  les 
vraies  traditions  de  saint  Bernard,  de  saint  Anselme  et  du  pape  saint 
Léon, 


416        CORRESPONDANCE  DE  PASQUIER  QUESNEL 

ces  matières  de  contestation  dont  leurs  thèses  sont  uni- 
qucment  remplies,  et  dans  la  dernière  desquelles,  qui 
est  un  livre,  on  dit  qu'il  y  a  des  erreurs  grossières,  fort 
pernicieuses,  sur  la  parole  de  Dieu.  Mais  on  permet 
tout  à  ces  gens-là,  et  on  voudrait  que  ceux  qui  sont  en 
état  de  les  repousser  se  tinssent  les  bras  croisés.  Encore 
un  coup,  si  on  voulait  la  paix,  on  ferait  imposer  silence 
à  ces  brouillons-là  ou  par  Msr  d'Arras,  ou  par  M.  l'in- 
tendant. Mais  on  veut  la  paix,  à  condition  qu'on  donnera 
des  armes  à  des  furieux  et  la  liberté  de  s'en  servir,  et 
que  les  autres  se  laisseront  assassiner.  Cependant,  ce 
que  vous  me  dites,  Monsieur,  du  tonnerre  qui  gronde 
de  ce  côté-ci  au  sujet  de  l'ordonnance,  est  apparemment 
de  l'invention  des  adversaires,  car  je  ne  crois  pas  que 
l'ordonnance  y  soit  connue.  J'en  ai  deux  exemplaires 
que  je  ne  communique  à  personne,  et  je  ne  crois  pas 
même  que  celui  dont  j'ai  parle  l'ait  encore  vue.  Pour  ce 
qui  concerne  le  livre  condamné,  il  ne  vient  point  assu- 
rément de  ces  quartiers.  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  en  ait 
d'autre  exemplaire  qu'un  seul,  qui  m'a  été  envoyé  de 
Paris,  le  bruit  qu'il  faisait  me  l'ayant  fait  demander.  11 
faut  qu'il  ait  été  imprimé  par-delà  Paris.  Je  ne  sais  ni 
où,  ni  par  qui,  ni  qui  en  est  l'auteur,  ni  qui  en  a  fait 
faire  l'impression. 

Les  noms  de  Mons  et  de  Migeot,  quoique  supposés, 
auraient  donné  plus  de  droit  à  M.  l'archevêque  de 
Cambrai  qu'à  pas  un  autre,  d'en  prendre  connaissance. 
Et  apparemment  le  prélat  qui  Ta  flétri  ne  se  serait  pas 
pressé  de  le  faire,  s'il  n'y  avait  été  poussé  et  par  les  cris 
de  ceux  qui  font  trembler  tout  le  monde,  et  par  les 
empressements  de  certains  politiques  qui  ont  voulu  se 
faire  un  mérite  à  la  cour,  en  y  engageant  M8''  de  Paris. 
On  m'en  a  nommé  deux,  par  qui  on  assure  qu'il 
a  été  déterminé,  dans  un  voyage  à  Conflans,  à  faire 
l'éclat  qu'il  a  fait.  Aussi  les  personnes  équitables 
jugeront,  par  la  pièce  même,  que  d'autres  que  M.  Par- 


CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL  417 

chevèque  y  ont  eu  part  et  que  leur  passion  y  a  fait 
entrer,  sans  aucune  nécessité,  le  fait  de  Jansénius,  dont 
il  n'est  pas  dit  un  seul  mot  dans  le  livre,  et  qui  est  la 
seule  pomme  de  discorde.  On  commençait  à  l'oublier. 
Le  pape,  par  une  grande  sagesse,  avait  affecté  dans  son 
bref  de  n'en  point  parler,  ou  de  ne  le  faire  que  fort 
obscurément  et  indirectement,  afin  de  faciliter  la  signa- 
ture des  constitutions.  Et,  en  même  temps  qu'on  paraît 
vouloir  suivre  la  conduite  du  pape,  on  prend  le  contre- 
pied,  en  renouvelant  la  question  de  fait  de  la  manière 
du  monde  la  plus  claire,  la  plus  dure,  la  plus  capable 
d'échauffer  les  esprits  de  ceux  qui  sont  persuadés  de 
l'innocence  de  Jansénius.  Et  à  cet  ancien  fait,  en  voilà 
un  autre  qu'on  y  joint.  Comme  le  livre  n'est  pas  gros, 
il  ne  faut  pas  beaucoup  de  temps  pour  découvrir  s'il  y 
a  quelque  chose  qui  ne  soit  pas  purement  de  saint 
Augustin.  Beaucoup  de  gens  se  laisseront  aisément 
persuader  qu'il  ne  contient  rien  qui  mérite  ces  ana- 
thèmes  furieux.  On  le  croira  d'autant  plus  aisément 
qu'il  paraît  que  ceux  qui  ont  engagé  M.  l'archevêque 
à  cette  condamnation  n'ont  pas  cru  être  en  état  de  la 
défendre,  s'ils  avaient  flétri  quelques  propositions  en 
^particulier.  Dieu  veuille  qu'en  voulant  éteindre  le  feu 
on  n'ait  pas  jeté  dessus  de  l'huile  au  lieu  d'eau.  La 
dernière  partie  est  belle,  est  juste,  est  excellente  ;  mais 
je  la  voudrais  voir  ailleurs,  ou  mieux  accompagnée.  Ces 
vérités  sont  si  bien  appuyées  d'ailleurs  qu'on  ne  pourra 
jamais  lesaffaiblir.  Mais  la  paix  n'était  que  trop  affaiblie 
et  trop  peu  affermie  pour  recevoir  cette  secousse  sans 
en  être  beaucoup  ébranlée.  On  ne  compte  plus  pour 
rien  la  paix  de  Clément  IX,  on  écrase  tout  le  monde, 
on  laisse  pourrir  les  saints  dans  les  prisons,  dans  les 
exils,  dans  la  misère.  On  ruine  les  plus  saints  instituts, 
comme  celui  de  l'Enfance,  le  chapitre  de  Pamiers, 
d'autres  communautés  et  d'autres  œuvres  dont  les  plus 
saints  évêques  ont  fait  leurs  délices,  leur  consolation, 


4iS  CORRESPONDANCE    DE    PASyUIER    OUESNEL 

leur  soutien.  Tout  cela  n'est  rien.  Les  évoques,  qui  ont 
plus  droit  de  parler  et  plus  d'obligation  de  faire  con- 
naître la  justice  et  l'innocence  opprimées,  gardent  un 
profond  silence,  ne  se  plaignent  point  qu'on  viole  la 
paix,  qu'on  renouvelle  les  troubles,  etc.  Et  si  un  seul 
inconnu  fait  imprimer  un  petit  livre  tout  tiré  de  saint 
Augustin  et  dont  onnosc  extraire  une  seule  proposition, 
tout  est  perdu,  on  fulmine  les  anathèmes  les  plus 
terribles,  et  on  en  prend  occasion  dedéchirer  de  nouveau 
un  grand  évoque,  qui  a  été  une  lumière  de  l'Eglise  et  qui, 
apparemment,  règne  avec  Dieu  dans  le  ciel. 

Il  faut  en  demeurer  là;  car  j'aurais  tant  de  choses  à 
dire  sur  ce  chapitre  que  cela  me  mènerait  trop  loin. 
Quoique  je  croie  qu'il  n'y  ait  rien  dans  ce  livre  qui  ne 
soit  de  saint  Augustin,  je  ne  laisse  pas  de  blâmer  beau- 
coup celui  qui  Fa  fait  imprimer  si  à  contre-temps,  et 
qui  ne  devait  pas  mettre  pour  titre  :  Exposition  de  la 
foi.  Mais,  avec  tout  cela,  je  ne  comprends  pas  comment 
on  peut  l'avoir  chargé  de  tant  d'exécrations. 

Je  finis,  en  vous  remerciant,  mon  très  cher  Mon- 
sieur, de  la  confiance  avec  laquelle  vous  avez  bien  voulu 
répandre  dans  mon  cœur  ce  qui  se  passait  dans  le 
vôtre.  Je  l'ai  reçu  comme  une  marque  de  votre  amitié, 
et  j'ai  connu  par  là  qu'elle  n'était  pas  morte  pour  moi. 


Quesnel  à  du  Vaucel 

19  octobre  1696. 

Je  souscris  à  tout  ce  que  vous  me  dites  de  l'ordon- 
nance de  M.  de  Paris;  mais  il  n'y  a  point  de  remède,  et 
peut-être  que  le  meilleur  est  de  prendre  patience  et  de 
ne  pas  faire  de  bruit.  C'est  assez  le  sentiment  de  plu- 
sieurs de  nos  amis  de  Paris,  qu'on  doit  la  laisser  tom- 
ber pour  ne  pas  blesser  un  bon  évoque,  quia  fait  cela 
en  se  laissant  aller  trop  facilement  à  des  conseils  poli- 


CORRESPONDANCE    DE    PASQU1ER    QUESNEL  419 

tiques.    Il   semble    qu'on    ail   été   alarmé   et  qu'on  ait 
appréhendé  qu'il  ne  revint  quelque  chose  de  deçà. 

Deux  jésuites  se  trouvant  chez  M.  Despréaux  le 
poète,  on  y  lut  l'ordonnance',  et  les  Pères  lui  en  ayant 
demandé  son  sentiment,  il  dit:  «  Voilà  Jansénius  con- 
damné, et  le  jansénisme  mis  sur  le  pinacle.  »  Je  vous 
ai  envoyé  un  avant-goût  de  son  poème  de  l'Amour  de 
Dieu.  Il  l'embellit  de  jour  en  jour,  et  il  y  a  ajouté  ces 
quatre  vers  : 

Enfin  le  jour  viendra  qu'en  la  gloire  éternelle 
Dieu  de  ses  vrais  enfants  couronnera  le  zèle, 
Et  non  les  froids  remords  de  l'esclave  craintif, 
Où  croit  voir  Abelly  quelque  amour  négatif, 

Vous  vous  souviendrez,  s'il  vous  plaît,  de  me  ren- 
voyer le  commencement  de  l'affaire  d'Agreda  avec  cet 
avant-goût.  Voilà  la  censure  faite. 


Que  s  ne  l  à  du  Vaucel 

26  octobre  1696. 

C'est  une  chose  admirable,  que  l'ordonnance,  qu'on 
regardait  de  si  mauvais  œil,  soit  devenue  un  si  excel- 
lent remède.  On  voit  bien  clairement,  en  cette  occasion, 
qu'il  n'appartient  qu'à  Dieu  de  tirer  du  mal  le  bien  qu'il 
lui  plaît.  Qu'il  en  soit  béni  !  Peut-être  que  ceux  qui 
y  ont  poussé  le  prélat  avaient  quelque  vent  de  ce  qui 
se  tramait,  et  qu'ils  ont  cru  qu'il  fallait  faire  jouer  cette 
contre-mine  et  crier  bien  fort  contre  le  pauvre  défunt, 
pour  se  mieux  couvrir  et  empêcher  qu'on  ne  le  crût 
d'intelligence  avec  la  parenté  de  ce  défunt.  Quoi  qu'il 
en  soit,  on  croyait  savoir  de  bonne  part  qu'on  avait 
résolu  de  n'en  point  faire,  et  elle  a  paru  lorsqu'on  y 
pensait  le  moins.  De  sorte  qu'il  faut  que  quelque  chose 
soit  survenu  pour  avoir   fait  changer  de  résolution.  Je 


420        CORRESPONDANCE  DE  PASOU1ER  QUESNEL 

n'ai  voulu  faire  voir  à  M.  Kcrkré  [Dom  Gerberon]  l'or- 
donnance ni  le  livre,  de  peur  qu'il  ne  lui  prît  envie 
de  décharger  sa  bile  sur  tout  cela. 

Le  P.  de  Sainte-Marthe  a,  dit-on,  la  liberté  de  demeu- 
rer où  il  voudra;  mais  il  y  a  bien  de  l'apparence  qu'il 
ne  demeurera  pas  à  Paris. 

On  m'envoie,  à  ce  moment,  copie  d'une  lettre  de 
M.  de  Sainte-Colombe  [cardinal  Le  Camus],  écrite  à  un 
curé  de  Paris,  où  il  loue  extrêmement  l'ordonnance 
de  M.  de  Paris. 

M.  l'évêquc  de  La  Rochelle  est  un  M.  de  la  Freze- 
lière',  fort  homme  de  bien,  et  que  Mme  de  Mé  ille 
[Mmo  de  Fontperttiis]  a  connu.  Il  est  entré  là,  fort 
engoué  des  jésuites,  à  qui  il  a  donné  son  séminaire  II 
s'en  repent  bien,  à  ce  qu'on  me  mande,  et  on  ajoute 
qu'il  humilie  fréquemment  ces  bons  Pères.  Un  de  ces 
Pères,  prêchant  au  dernier  jubilé  devant  ce  prélat,  celui- 
ci,  à  la  fin  du  sermon,  lui  ordonna  de  l'écouter  à  son 
tour,  pour  entendre  réfuter  ce  qu'il  avait  dit  de  relâché 
sur  les  indulgences. 

LeP.  Bouhoursva  publier  enfin  ses  quatre  Evangiles, 
avec  la  permission  de  M.  l'archevêque  ;  mais  c'est  à  con- 
dition de  plus  de  cent  cartons  qu'il  y  a  fait  faire  et 
que  le  nom  de  l'auteur  soit  ôté  de  la  première  page 
et  de  l'extrait  du  privilège.  On  refait  l'un  et  l'an  Ire. 
Quelques  sollicitations  que  le  Père  ait  employées,  le 
prélat  est  demeuré  ferme,  ne  croyant  pas  qu'un  nom 
tel  que  celui-là,  d'un  homme  occupé  toute  sa  vie  à  des 
bagatelles,  doive  paraître  à  la  tête  d'un  livre  si  saint. 

1.  Charles-Magdeleine  Frezeau  rie  la  Frezelière. 


CORRESPONDANCE  DE  PASQUTER  QUESNEL        424 


Quesnel  à  du   Vaucel 

7  décembre  1696. 

Je  n'ai  point  écrit  au  nouveau  supérieur  majeur1, 
parce  que  j'ai  appréhendé  que  cela  ne  l'embarrassât; 
mais  j'ai  prié  un  de  mes  frères,  qui  demeure  à  Saint- 
Magloire  et  qui  l'a  fort  connu  là  familièrement,  de  lui 
aller  rendre  mes  devoirs  comme  ambassadeur  d'obé- 
dience, en  lui  marquant,  dans  le  billet  que  je  lui  écrivais, 
ce  que  je  lui  aurais  dit  à  lui-même.  Cela  fut  reçu  delà 
meilleure  grâce  du  monde;  mais  il  n'y  avait  rien  que 
de  général  dans  mon  compliment.  On  ne  dit  rien  aussi 
de  particulier  dans  la  réponse  verbale,  accompagnée  de 
souhaits  du  retour. 

Je  croyais  avoir  mandé  que  mon  autre  frère  va 
rentrer;  qu'on  lui  a  tendu  les  bras  et  qu'on  a  môme  été 
au  devant  de  fort  bonne  manière,  que  le  premier  assis- 
tant, qui  est  un  P.  de  La  Mirande,  avec  qui  j'ai  demeuré 
à  l'institution,  lui  a  fait  pour  moi  toutes  offres  de  ser- 
vices ;  que  mon  sort  était  dans  ma  main  et  qu'il  ne 
m'en  coûterait  qu'une  lettre  à  Dom  Bernard  [Noailles\ 
sur  sa  nouvelle  ordonnance.  Mais  il  ne  fait  pas  réflexion 
qu'il  ne  m'en  aurait  pas  tant  coûté  pour  demeurer.  Il 
n'est  pas  encore  temps. 


Quesnel  à  du   Vaucel 

28  décembre  1696. 

J'ai  lu  la  lettre  de  M.  de  Reims2.  De  quoi  s'avise-t-il 
de  dire  qu'il  croit  que  les  propositions  condamnées  sont 

1.  Le  nouveau  général  de  l'Oratoire,  le  P.  de  La  Tour. 

2.  Michel  Le  Tellier,  grand  ennemi  des  jésuites,  sera  disgracié  en  1703, 
lors  de  la  saisie  des  papiers  du  I\  Quesnel.  pour  avoir  été  en  corres- 
pondance indirecte  avec  lui. 


422  CORRESPONDANCE    DE    PASQUIER    QUESNEL 

clans  Jansénius  ?  Je  ne  crois  pas  qu'il  l'ait  jamais  lu; 
mais  il  faut  ménager  les  petites  occasions  de  se  laver  de 
la  réputation  de  janséniste  et,  plus  encore,  de  dire  des 
choses  agréables  à  la  cour  de  Rome,  pour  effacer  le  péché 
de  1682,  où  il  était,  aussi  bien  que  M.  de  Paris  d'aujour- 
d'hui. M.  de  Reims  se  flatte  sans  doute  que  le  premier 
chapeau  sera  pour  lui,  se  figurant  que  le  roi  sera  bien 
aise  d'être  servi  dans  sa  chapelle  par  des  cardinaux. 
Voilà  déjà  le  grand  et  le  premier  aumônier  qui  le  sont; 
au  moins  le  dernier  est  nommé,  et  M.  de  Reims  est 
maître  de  la  chapelle.  Si  M.  de  Louvois  eût  reçu  le  roi 
d'Angleterre,  il  aurait,  disait-on,  nommé  son  frère. 

J'ai  lu  la  liste  des  propositions  tirées  du  Nodus. 
Il  fallait  que  ce  bonhomme1  eut  le  crâne  bien  étroit 
et  qu'il  fût  un  peu  visionnaire.  Les  dévots  y  sont  sujets. 
Si  les  Romains  ne  flétrissaient  hautement  cet  ouvrage, 
les  Lcydcckers  auraient  lieu  d'insulter  de  nouveau 
l'Eglise  romaine,  et  ils  auraient  raison. 

On  me  mande  que  l'on  parle  toujours  sourdement 
contre  le  Nouveau  Testament  du  P.  Quesnel  et  qu'on  a 
présenté  à  M.  l'archevêque  de  Paris  un  grand  nombre 
de  fautes,  et  que  l'on  connaît  deux  docteurs  qui  tiennent 
deux  réponses  toutes  prêtes,  qu'ils  ont  faites  d'eux- 
mêmes,  sans  aucune  sollicitation  des  amis  de  l'auteur  et 
sans  la  participation  de  l'auteur  même. 

1.  Le  cardinal  Sfondrate,  auteur  du  Nodus. 


FIiN    DU    TOME    PREMIER 


TABLE  BU  PREMIER  VOLUME 


Pages 

Préface  '. ï 

Pasquier  Quesnel  à  François  Quesnel,  20  août  Î668 1 

Rétractation  de  la  signature  du  formulaire,  1073 5 

Quesnel  à  ***,  12  octobre  1676.   S 

A  Etienne  Le  Camus,  28  novembre  1676 9 

Au  même,  décembre  1676 10 

A  M.  Vialart,  novembre  1 078 11 

A  un  Père  de  l'Oratoire,  24  juillet  1079. ...  13 

A  Antoine  Arnauld,  5  décembre  1070 14 

Au  même 21 

A  l'abbé  Nicaise,  14  mars  1080 25 

Au  même,  2  novembre  1080 20 

A  la  Mère  Angélique  de  Saint-Jean,  10  août  1681 28 

A  M.  de  M***,  5  novembre  108 1 29 

A  ***,  10  mai  1082 30 

A  l'abbé  Nicaise,  14  janvier  1083 31 

A  M.  de  Neercassel,  28  janvier  1083 32 

A  l'abbé  Nicaise,  9  mars  1083 33 

A  M.  de  Neercassel,  1"  janvier  1084 34 

A  la  Mère  Angélique,  9  janvier  1 084 33 

A  Mmc  de  Fontpertuis,  12  janvier  1084 30 

A  la  même,  17  janvier  1084 37 

A  M.  de  Pontchàteau,  février  1684. 38 

A  Mme  de  Fontpertuis,  14  février  1684 3!» 

A  la  même,  13  juillet  1084 40 

A  la  même,  7  août  1084 42 

A  la  même,  17  novembre  1 084 43 

A  la  même,  30  janvier  1085 44 

A  la  même,  27  février  1085 45 

A  la  même,  mars  1 083 40 

A  la  même,  avril  1085 47 

A  la  même,  6  avril  1 085 49 

A  la  même,  2  mai  1 685 50 

A  la  même,  16  mai  1685 51 

A  la  même,  20  mai  1085 52 


424  TABLE    DU    PREMIER    VOLUME 

Pages. 

A  Nicole,  13  juin  1685 53 

A  Mme  de  Fontpertuis,  2!)  juin  1685 54 

A  la  même,  31  juillet  1685. 56 

A  la  même,  6  octobre  1685 51 

A  la  même,  9  octobre  1685 59 

A  la  même,  16  octobre  1685. 60 

A  la  même,  27  octobre  1685 60 

A  la  même,  20  novembre  1685 (Il 

A  M    Fromentin,  15  décembre  1685 62 

A  Mme  de  Fontpertuis,  26  décembre  1685 (16 

A  la.  même,  6  février  1686 68 

A  la  même,  3  mars  1686  0!) 

A  M.  Fromentin 70 

Au  même,  12  juin  1686 71 

A  M"1"  de  Fontpertuis,  5  juillet  1086 72 

A  la  même,  jour  de  Noël  1686 15 

Au  P.  du  Breuil,  15  janvier  1687 74 

A  M'"°  de  Fontpertuis,  22  janvier  1687 75 

A  la  même,  5  février  1687 70 

A  la  même.  16.87 78 

A  M.  Louis  Hideux.  1687 79 

A  Mme  de  Fontperl uis,  5  mars  1687 81 

A  la  même,  1  9  mars  1687 82 

A  la  même,  11  juin  1687 85 

A  du  Vaucel,  novembre  1687 83 

A  Mme  de  Fontpertuis,  veille  de  Noël  1687 86 

A  la  même,  lor  février  1688 86 

A  du  Vaucel,  20  février  1688 87 

Au  même,  27  février  1688 88 

Au  P.  du  Breuil,  17  mars  1688 90 

A  du  Vaucel,  1!)  mars   1688 !)1 

Au  même,  2  avril  1688 !)2 

Au  même,  28  mai  1688 94 

Au  même,  16  juillet  1688 1)5 

Au  même,  30  juillet  1688 96 

Au  même,  9  septembre  1688 !)8 

Au  même,  17  septembre  1688 102 

Au  même,  23  septembre  1688 104 

Au  même,  8  octobre  1 688 loi 

Au  même,  22  octobre  1688 I  06 

Au  même,  5  novembre  1688 111 

Au  même,  12  novembre  1688 113 

A  Mmc  de  Fontpertuis,  6  décembre  1088 116 

A  du  Vaucel,  17  décembre  1688 116 

Au  même,  le  dernier  jour  de  l'an  1688 118 

A  l'abbé  Nicaise,  1089 121 

A  ***,  8  mors  1689 124 

A  du  Vaucel,  15  avril  1089 125 


TABLE    DU    PREMIER    VOLUME  425 

Pages. 

Au  même,  24  avril  1689 126 

A  M"u  de  Fontpertuis,  1"'  juin  1689 127 

A  la  même,  23  juin  1689 : . .  127 

An  P.  du  Breuil,  juillet  1689 128 

A  ***.  6  janvier  1690 130 

A  du  Vaucel,  13  janvier  1690 130 

A  Mmo  de  Fontpertuis,  21  janvier  L690 132 

A  du  Vaucel,  4  février  1690 133 

Au  même,  14  février  1690 ■    134 

Au  môme,  24  février  1690 135 

Au  même,  2  mars  1690 136 

Au  même,  17  mars  1690 137 

Au  même,  5  mai  1690 , 139 

A  M!"e  de  Fontpertuis,  7  mai  1690 - 141 

A  la  même.  10  juin  1690 ' 141 

A  du  Vaucel,  15  juin  1690 142 

Au  même,  22  juin  1690 : 142 

A  Mmc  de  Fontpertuis,  24  juin  1690 143 

A  du  Vaucel,  28  juin  1690 1 44 

Au  même,  5  juillet  1690 146 

Au  même,  19  juillet  1690 148 

Au  même,  22  juillet  1690 , 150 

Aux  trois  amis  de  la  rue  des  Maçons,  fin  juillet  1690 150 

A  du  Vaucel,  2  août  1690 " 152 

Au  même,  8  août  1690 154 

Au  P.  du  Breuil,  août  1690 156 

A  du  Vaucel,  16  août  1690 158 

Au  même,  19  août  1690 160 

Au  même,  2  septembre  1690 162 

Au  même,  6  septembre  1690 163 

Au  même,  15  septembre  1690 165 

Au  même,  22  septembre  1690 166 

Au  même,  13  octobre  1690 167 

Au  même,  3  novembre  1690 168 

Au  même,  1er  décembre  1690 169 

Au  même,  15  décembre  1690 170 

Au  même,  29  décembre  1690 171 

Au  P.  du  Breuil,  mai  1691 172 

A  du  Vaucel,  janvier  1692 174 

Au  même,  1 8  janvier  1 692 177 

Au  même,  25  janvier  1692 179 

Au  même,  1"  février  1692 180 

Au  même,  8  février  1692 180 

Au  même,  15  février  1692 182 

Au  même,  22  février  1692 183 

Au  même,  29  février  1692 1 84 

Au  même,  7  mars  1692 185 

Au  même,  14  mars  1692 187 


426  TABLE    DU    PREMIER    VOLUME 

Pages. 

Au  même,  21  mars  1692 188 

Au  môme,  28  mars  1692 1 89 

Au  même,  4  avril  1692 190 

Au  même,  12  avril  1692 192 

Au  même,  18  avril  1692. . 193 

Au  même,  23  avril  1692 194 

Au  même,  2  mai  1692 196 

Au  même,  16  mai  1692 198 

Au  même,  23  mai  1692 200 

Au  même,  30  mai  1692 201 

Au  P.  du  Breuil.  commencement  de  1692 202 

A  Mme  de  Fontpertuis,  3  juin  1692 203 

A  du  Vaucel,  6  juin  161)2 204 

Au  même,  13  juin  1692. 205 

A  Mme  de  Fontpertuis,  20  juin  161)2. 207 

«A  du  Vaucel.  20  juin  1692 207 

Au  même,  27  juin  1692 209 

Au  même,  4  juillet  1692 209 

Au  P.  du  Breuil,  0  juillet  1602 211 

A  Nicole,  10  juillet  1602    215 

A  du  Vaucel,  11  juillet  1602 216 

Au  même,  25  juillet  1692 217 

Au  même,  26  juillet  1602 219 

Au  même,  lor  août  1602 221 

Au  même,  15  août  1692 221 

Au  même,  22  août  1692 223 

Au  même.  2!)  août  1602 225 

Au  même,  10  septembre  1692 226 

A  M.  Vuillart,  25  septembre  1692 228 

A  du  Vaucel,  26  septembre  1602 220 

A  u  même,  3  octobre  1692 230 

Au  même,  10  octobre  1692 232 

Au  même,  17  octobre  1692 234 

Au  même,  24  octobre  1602 235 

Au  même.  14  novembre  1692. 236 

Au  même,  21  novembre  1692 237 

Au  même,  28  novembre  1692 239 

Au  même,  12  décembre  1692 240 

Au  même,  26  décembre  1692 241 

Au  même,  2  janvier  1693 242 

Au  même,  9  janvier  1693 2  53 

A  l'abbé  Nicaise,  22  janvier  1603 24'i 

A  ***,  23  janvier  1603 247 

A  M.  Vuillart,  février  1693 250 

A  du  Vaucel,  6  février  169  3 250 

Au  même,  20  février  1693 252 

Au  même,  27  février  1693 253 

Au  même,  13  mars  1693 255 


TABLE    Dlî    PREMIER    VOLUME  427 

Pages. 

Au  même,  10  avril  1693 256 

Au  même,  17  avril  1693 259 

Au  même,  24  avril  1693 '. 260 

Au  même,  1er  mai  1693 262 

Au  même,  8  mai  1 693 264 

Au  même,  15  mai  1693 265 

Au  même,  29  mai  1693 267 

Au  même,  5  juin  1693 268 

Au  même,  18  juin  1693 269 

Au  même,  26  juin  1693 271 

Au  même,  2  juillet  1693 : 272 

Au  même,  10  juillet  1693 273 

Au  même,  17  juillet  1693 274 

Au  même,  24  juillet  1693 '. 275 

Au  même,  31  juillet  1693 277 

Au  même,  7  août  1693 279 

Au  même,  14  août  1693 281 

Au  même,  21  août  1693 282 

A  M,n0  de  Fontpertuis,  13  septembre  1693 284 

A  la  même,  21  octobre  1693 285 

A  la  même,  18  novembre  1693 285 

A  du  Vaucel,  29  janvier  1694 287 

Au  même,  4  février  1694 288 

A  M.  de  Porrade,  février  1694 289 

A  du  Vaucel,  26  février  1694 '  .  292 

A  l'abbé  Nicaise,  27  février  1694 294 

A  du  Vaucel,  5  mars  1694 296 

Au  même,  11  mars  1694 297 

Au  même,  26  mars  1694 297 

Au  même,  7  mai  1694 298 

Au  même,  14  mai   1694 299 

Au  même,  4  juin  1694 300 

Au  même,  11  juin  1694 301 

Au  même,  18  juin  1694 303 

Au  même,  25  juin  1694 304 

Au  même,  2  juillet  1694 305 

Au  même,  9  juillet  1694 306 

Au  même,  23  juillet  1694 307 

Au  même,  6  août  1694 308 

A  dom  Claude  Lancelot,  11  août  1694 310 

A  du  Vaucel,  13  août  1694 312 

A  l'abbé  de  Pomponne,  13  août  1694 315 

A.  l'abbesse  de  Port-Royal,  août  1694 318 

A  du  Vaucel,  fin  d'août  1694 M  9 

Au  même,  27  août  1694 320 

Au  même,  3  septembre  1694 321 

A  M.  de  Harlay,  3  septembre  1694 323 

A  du  Vaucel,  10  septembre  1694 325 


428  TABLE    DU    PREMIER    VOLUME 

Pag-es. 

Au  même,  24  septembre  1694 325 

Au  même,  1er  octobre  1694 326 

Au  même,  13  octobre  1694 327 

Au  même,  22  octobre  1 69 '< 328 

Au  même,  5  novembre  1 694 32!) 

Au  même,  26  novembre  1694 330 

Au  même,  24  décembre  1694 331 

Au  même,  dernier  jour  de  l'an  1694 333 

An  mémo.  7  janvier  1695 

Au  mémo,  1 4  janvier  L695 335 

Au  même,  28  janvier  1695 338 

A  Nicole,  7  février  1  505 339 

A  du  Vaucel,  4  mars  1 693 3  î  I 

Au  même,  1 1  mars  1 693 343 

A  M""--  de  Fontpertuis,  L9  mars  1695 343 

A  du  Vaucel,  25  mars  1695. 344 

A  l'abbé  Nicaise,  2  avril  1695 346 

A  du  Vaucel,  22  avril  1693 347 

Au  même,  20  ma  i  1 695 348 

Au  même,  27  mai  1695 348 

Au  même,  3  juin  1695 3)50 

A  Mmc  de  Fontpertuis,  7  juin  1 695 351 

A  du  Vaucel,  10  juin  1695. 332 

Au  mémo,  17  juin  1 695 3.54 

Au  même.  ;_'  \   j ii i n  1 695 .355 

Au  même.  1er  juillet   1695 357 

Au  même,  8  juillet  1695. 357 

Au  même,  1 5  juillet  1 695 330 

Au  même,  22  juillet  1695 360 

Au  même,  29  juillet  1605 362 

Au  même.  12  août  1603 363 

Au  même.  10  août  1605 366 

Au  même,  26  août  1695 369 

Au  même.  2  septembre  1695 373 

Au  même,  1 6  septembre  1 693 377 

Au  même,  23  septembre  1695 3S2 

Au  même,  30  septembre  1695 ...  583 

Au  même,  7  octobre  1695 385 

A  Noailles.  archevêque  de  Paris,  octobre  1695. 386 

A  du  Vaucel,  14  octobre  1605 388 

Au  même,  21  octobre  1695 ' 389 

Au  même,  18  novembre  1695 . .  391 

Au  même,  25  novembre  1695. . .    302 

Au  même,  6  janvier  1696 393 

Au  même,   1 2  février  1696 : 295 

Au  même.  0  mars  1696 396 

Au  même,  6  avril  1696 398 

Au  même.  27  avril  1696 300 


TABLE    DU    P HEM  110 II    VOLUME  ï-2'.l 

Pages. 

Au  même,  4   mai  1696 401 

A u  môme,  S  juin  1696 40 1 

Au  môme,  15  juin  1696. 402 

Au  même,  13  juillet  1696 403 

Au  môme,  20  juillet  1696 ; 401 

Au  même,  27  juillet  4696 405 

Au  môme,  10  août  1696 405 

Au  même,  17  août  1696 407 

Au  même,  31  août  1696 408 

A  l'abbé  Nicaise,  3  septembre  1696. , 411 

A  du  Vaucel,  7  septembre  1696.. 412 

Au  même,  14  septembre  1696 4)3 

Au  môme,  20  septembre  1696 ,    413 

Au  môme,  28  septembre  1696 -. 415 

A  l'abbé  Golfert,  28  septembre  1696 415 

A  du  Vaucel,  19  octobre  1696 418 

Au  même,  26  octobre  1696 . 419 

Au  môme,  7  décembre  1696 421 

Au  même,  28  décembre  1696 421 


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